RFI: Des pastèques pour revitaliser le Dnipro?

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 21/08/2017

Cet été, l’Ukraine s’est fasciné pour des pastèques. Ou plutôt, pour le transport de pastèques, par péniche, sur le fleuve Dnipro (Dniepr en russe/français). C’est la première fois en 14 ans que des péniches remontent le cours du fleuve. Ca pourrait ouvrir une nouvelle page de ce cours d’eau, l’un des plus importants d’Europe. 

Sébastien, cela veut dire que pendant 14 ans, il n’y avait rien sur le fleuve? 

Pratiquement rien. L’infrastructure du transport fluvial, les péniches, les ports, les barges de désensablement, sont tombés en décrépitude à la fin de l’époque soviétique, tout le transport a été redirigé vers la route. Quelques péniches ici ou là, mais toujours sur des distances courtes. Pourtant, le Dnipro fait plus de 2000 kilomètres de long, c’est un des cours d’eau les plus importants d’Europe. Et c’est lui qui a justifié la fondation de Kiev comme port de commerce, au 9ème siècle. Donc revoir une barge de transport remonter 300 kilomètres, c’était un évènement en soi.

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Pour autant, personne n’avait prévu l’emballement médiatique qui a accompagné le voyage inaugural, à la fin juillet. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, économistes, agriculteurs, politiques, se sont tous enthousiasmés, au point de suivre la progression de la péniche au jour le jour. Même le Premier ministre Volodymyr Hroissman en a fait un objet de fierté nationale. Les internautes ont suivi l’aventure, et non sans ironie: une caricature d’Al Pacino, dans le rôle de Scarface, le montre en pleine overdose non pas de cocaïne, mais de pastèques! Une manière aussi de souligner le trop plein de cet emballement médiatique.

Sébastien, pourquoi des pastèques? 

La pastèque, c’est une des spécialités de la région de Kherson, dans le sud de l’Ukraine. Chaque été, elles inondent les marchés de tout le pays. Comme beaucoup d’Européens, les Ukrainiens en sont friands. Mais les agriculteurs du sud de l’Ukraine ont beaucoup de soucis pour les distribuer: le transport routier coûte de plus en plus cher, et les routes sont notoirement mauvaises. Plus de 10% des pastèques sont détruites dans le transport. Et beaucoup d’agriculteurs n’essaient même pas: Près d’un tiers des pastèques d’Ukraine pourrissent dans des stocks.

L’idée d’un transport en péniche a été rendue possible par un projet de USAID, l’agence américaine pour le développement, qui a financé et coordonné des petits agriculteurs locaux. Ils auraient économisé 40% par rapport aux autres années grâce à ce mode de transport.

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Est-ce une entreprise qui peut se développer dans le temps? 

Ca a l’air tout à fait possible. La société de péniches prévoit une cinquantaine de voyages cette saison. On parle déjà d’étendre l’offre de transport à d’autres produits agricoles. Le gouvernement à Kiev semble en faire aussi une priorité, en annonçant qu’un transport fluvial plus intense permettrait des économies de 27 millions d’euros par an, en réparations de route. Les Ukrainiens tiquent naturellement à cette annonce, car beaucoup de routes sont de toutes les manières dans un état déplorable.

Mais, au-delà de l’emballement médiatique, la revitalisation du fleuve Dnipro n’est pas une évidence, tant elle nécessite des actions coordonnées de l’Etat, des collectivités locales, des autorités fluviales, et des entreprises privées. L’hiver arrivera bientôt, et bloquera toute tentative d’utiliser le fleuve. Si on en reparle sérieusement, ce sera alors l’an prochain, au dégel.

RFI: Petro Porochenko ordonne une enquête dans l’affaire des moteurs de missiles nord-coréens

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 17/08/2017

Il y a trois jours, le 14 août, le New York Times publiait une enquête établissant un lien entre les missiles intercontinentaux testés par la Corée du Nord et des moteurs de missiles de technologie ukrainienne. La publication a déclenché une levée de boucliers en Ukraine. Le Président Petro Porochenko a ordonné une enquête. Mais un peu tard… 

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Prouver que l’Ukraine n’a rien à voir avec les moteurs des missiles nord-coréens, et trouver la source des fausses informations visant à discréditer l’Ukraine. Petro Porochenko a fixé des objectifs clairs aux enquêteurs du Conseil National de Sécurité et de Défense (RNBO). Sa décision d’ouvrir une enquête intervient pourtant près de trois jours après la publication du New York Times. Plusieurs éléments sont déjà venus relativiser les allégations de l’article.

Le directeur de l’usine “Youjmasz”, cité comme source potentielle des moteurs, s’est fait piégé au téléphone par des Russes incarnant Oleksandr Tourtchynov, secrétaire du RNBO. Croyant parler à un responsable haut placé, et vraisemblablement en confiance, il y a démenti toute responsabilité dans la livraison de moteurs de missiles à Pyongyang. Michael Elleman, l’expert cité par le New York Times a relativisé les propos de l’article, en précisant que les moteurs pouvaient venir d’Ukraine comme de Russie, et qu’aucun élément ne laissait supposer que les autorités ukrainiennes aient jamais été impliquées. D’autres analystes ont souligné que Pyongyang dispose de suffisamment de capacités pour produire seule ses moteurs, sans recourir à des achats à l’étranger. Beaucoup, encore, dénoncent une manipulation russe, voire une manoeuvre de diversion afin de dissimuler les traces de leur propre livraison d’armes à la Corée du Nord.

Au troisième jour après la publication du New York Times, les doutes demeurent. Il semble impossible de confirmer, ou infirmer, la thèse de l’article; tout du moins pas avec certitude. Les autorités ukrainiennes, notamment Oleksandr Tourtchinov, avaient d’abord émis une série de dénis indignés, sans voir l’intérêt d’une quelconque enquête. L’initiative de Petro Porochenko est tardive. Et il est peu probable qu’elle puisse produire des résultats incontestés. Le chef de l’Etat a donné seulement trois jours aux enquêteurs pour étudier un cas potentiellement très complexe. Et l’annonce de l’enquête semble déjà contenir les résultats qu’il en attend.

Au lieu d’être une recherche de la vérité, l’enquête présidentielle s’apparente plus à un geste d’agacement. Kiev est outrée de se voir ainsi accusée de traiter avec un Etat voyou, la Corée du Nord. Et ce à un moment où la Maison Blanche s’apprêtait à considérer la livraison d’armes létales à l’Ukraine. Petro Porochenko s’est probablement inquiété, avec un retard de deux jours, des conséquences de l’affaire sur la politique américaine, et, plus grave, sur sa crédibilité en tant que partenaire des pays de l’OTAN.

Missiles nord-coréens & moteurs ukrainiens: les experts revoient leurs copies

Complément d’un commentaire sur une enquête du New York Times, parue le 14/08/2017

La vague d’indignation aura été immédiate en Ukraine. The New York a établi, le 14 août, un lien direct entre les propulseurs de missiles intercontinentaux testés par le régime nord-coréen cet été, et la production de l’usine Youjmash, dans la ville industrielle de Dnipro (anciennement Dnipropetrovsk), dans le centre de l’Ukraine. L’allégation ne s’accompagnait pas de preuves irréfutables, et a été décriée comme une conclusion hâtive et une nouvelle manoeuvre de la guerre d’information contre l’Ukraine. L’usine Youjmash a démenti avec fermeté, appuyée par les autorités ukrainiennes. Les réseaux sociaux se sont enflammés. La levée de bouclier a poussé Michael Elleman, un expert cité par The New York Times à revenir sur ses propos, et à nuancer ses conclusions.

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Capture d’écran fu fil Twitter de Michael Elleman

« Je ne crois pas que le gouvernement ukrainien a autorisé, ou même savait, que les moteurs provenaient d’Ukraine », a-t-il exprimé dans un tweet, le 14 août. « Au contraire, l’Ukraine a arrêté des Coréens du Nord en 2012! ».  La référence à un scandale d’espionnage industriel, suivi d’un autre en 2015, vise ainsi à dédouaner le gouvernement ukrainien de tout soupçon de contrebande avec un régime sous embargo.

De fait, l’affaire est vécue avec gravité à Kiev. Alors que l’administration de Donald Trump étudie la possibilité d’entamer la livraison d’armes létales à l’Ukraine pour l’assister dans son effort de guerre, voilà que le pays serait rabaissé au rang d’Etat voyou, acteur des trafics illicites d’armes. Et ce alors que les relations entre Petro Porochenko et son homologue américain restent sensibles depuis l’élection américaine.

En dédouanant le gouvernement ukrainien de potentiels trafics qui se seraient passés à son insu, Michael Elleman a saisi l’occasion pour relativiser les allégations du New York Times sur l’origine ukrainienne des moteurs de missile. « Que je sois bien clair sur la source des moteurs de Missiles Balistiques InterContinentaux de la Corée du Nord: « Youjnoe (Youjmash) n’est qu’une des sources potentielles. Il y en a d’autres possibles en Russie ».

De fait, dans le contexte de décomposition du complexe militaro-industriel soviétique depuis 1991, et du climat de guerre entre Russie et Ukraine depuis 2014, la traçabilité de moteurs de missiles est difficile à établir. Les éléments utilisés par Pyongyang auraient tout aussi pu venir de stocks russes, en particulier de l’usine Energomash, anciennement affiliée à Youjmash. Commentateurs et critiques font aussi valoir des évidences géographiques, concernant l’éloignement de l’Ukraine, et le fait que la Russie partage une frontière commune avec la Corée du Nord.

Pour les réseaux sociaux ukrainiens, l’accent porté sur l’usine Youjmasz est une nouvelle manoeuvre dans la guerre d’information ukraino-russe qui fait rage depuis des années. D’aucun se sont empressés de souligner le passé russe de l’expert américain Michael Elleman – il y a travaillé de 1995 à 2001, à la tête du « Cooperative Threat Reduction Program » visant au démantèlement de missiles longue portée. Certains médias ukrainiens ont aussi fait leurs choux gras de son mariage avec une Russe, pour souligner son attachement à la Russie, et supposer de la subjectivité de son jugement. Des attaques personnelles, peu à même de prouver quoique ce soit, et encore moins de relever la qualité du débat.

La prudence s’impose face à l’absence de preuves, qui viendraient confirmer ou infirmer les allégations du New York Times. Quoiqu’il en soit, l’affaire a bel et bien révélé que le régime nord-coréen a reçu et utilisé des technologies de partenaires étrangers (étatiques ou non) dans le développement de son programme de missiles intercontinentaux. Un échec grave de la communauté internationale, qui dépasse de loin le cadre du conflit ukraino-russe.

 

RFI: Incertitudes sur l’origine ukrainienne des missiles nord-coréens

Papier diffusé dans les journaux de RFI, le 14/08/2017

La rapidité avec laquelle les Nord-Coréens ont développé des missiles intercontinentaux pouvant atteindre la côte ouest des Etats-Unis a surpris la communauté internationale. Selon une enquête du New York Times, ce succès s’expliquerait par l’achat des propulseurs de missiles au marché noir. Ceux-ci proviendraient d’une usine d’armement du centre de l’Ukraine. La provenance n’est pas établie avec certitude. Mais L’affaire pourrait tendre des relations déjà difficiles entre Kiev et Washington. 

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Missile « Zenith » – Youjmash

 

A l’époque soviétique, l’usine Youjmash, dans la ville industrielle de Dnipropetrovsk (aujourd’hui Dnipro), produisait des missiles capables de transporter jusqu’à 10 têtes nucléaires sur de longues distances. Les moteurs de ces missiles, un certain nombre d’experts et d’analystes les ont reconnu sur les projectiles testés par le régime nord-coréen cet été. Une enquête du New York Times explique que l’usine Youjmash traverse une grave crise depuis des années, et que certaines de ses productions seraient susceptibles de se retrouver sur le marché noir, en particulier dans le contexte de guerre qui fait rage depuis 2014. L’usine Youjmash dément avec indignation. Les autorités ukrainiennes, garantes du complexe militaro-industriel national, dénoncent une nouvelle manoeuvre dans la guerre d’information ukraino-russe. De fait, le New York Times n’apporte pas de preuve de la vente ou du mode de transport de ces propulseurs de missiles. Ceux-ci pourraient venir d’autres stocks, par exemple d’une usine d’armement en Russie, anciennement affiliée à Youzhmash. Les doutes et le flou persistent, mais deux choses sont sûres dans cette affaire. Elle illustre un nouvel échec de la communauté internationale à contrôler les trafics d’armes, en l’occurrence à destination de la Corée du Nord. Et du point de vue ukrainien, ce scandale pourrait compliquer les relations entre Donald Trump et son homologue Petro Porochenko. L’administration américaine s’était déjà offusquée d’une ingérence supposée des Ukrainiens dans la campagne présidentielle, en faveur d’Hillary Clinton. Et si la piste ukrainienne des missiles nord-coréens se confirmait, la Maison Blanche pourrait abandonner son projet de livrer des armes létales à l’Ukraine.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI

A Dnipro, la Menorah du renouveau juif

Article publié sur le site de Religioscope, le 31/10/2016. Illustré par de superbes photos de Rafael Yagobzadeh.

C’est à Dnipro, en Ukraine, que l’on découvre l’imposant immeuble Menorah, qui serait le plus grand complexe multifonctions juif du monde. Sébastien Gobert nous emmène visiter ce bâtiment qui symbolise en même temps l’évolution de la situation du judaïsme dans ce pays.
Ukraine : Memorah Dnipro
La facade du « Center Memorah », dans le centre ville de Dnipro, en Ukraine, le 7 septembre 2016. Le centre Memorah a ouvert en 2002, il comprend une luxueuse salle de rŽception, une synagogue dotŽe dÕun intŽrieur en marbre noir, un grand musŽe de lÕHolocauste, des restaurants casher et des boutiques. 

Tout ici est pensé pour respecter la doctrine juive.” Ilya Savenko mène avec entrain le visiteur à travers les couloirs. “La nourriture servie dans les restaurants et cafés est kasher, nos portes et ascenseurs disposent d’un mode ‘Shabbat’. Ils fonctionnent en automatique, et s’arrêtent à chaque étage. Pas besoin d’appuyer sur un quelconque bouton.” Rien n’a été laissé au hasard dans la Menorah, le plus grand complexe ‘multifonctions’ juif du monde, qui domine, depuis 2012, la grande ville de Dnipro, dans le centre de l’Ukraine.

Ici, on trouve de tout”, poursuit Ilya Savenko. Le centre accueille des bureaux, des salles de conférence, deux hôtels, des restaurants et cafés, des bureaux de banque et d’agences de voyage, un musée de la mémoire juive et de l’Holocauste, présenté comme le 3ème plus grand au monde, etc. Une petite cité autonome, répartie dans 7 tours de tailles différentes, dans le centre-ville. Un ensemble qui évoque les 7 branches de la menorah, le chandelier traditionnel juif. Avec, en son centre, la synagogue de la Rose d’Or, héritière esseulée d’un large réseau de synagogues détruites dans les affres du 20ème siècle.

Le bâtiment a changé la psychologie des gens”, commente le Rabbin Shmuel Kaminezki, directeur de la Menorah et l’un des dirigeants de la communauté juive les plus influents en Ukraine. “Pendant longtemps, beaucoup de Juifs vivaient cachés, dans le placard, comme on dit. Ils payaient même pour changer leurs noms, de Rubinstein à Shevchenko, par exemple. Aujourd’hui, ils s’affirment en tant que Juifs, ils portent la kippa dans la rue. Je pense que la Menorah a aidé à ce changement.”

Lire le reste de l’article ici (accès libre) 

Mediapart: Le renouveau des Juifs d’Ukraine

Reportage publié sur le site de Mediapart, le 16/10/2016. Illustré par des photos de Rafael Yagobzadeh.

La guerre a donné l’occasion à certains Juifs d’Ukraine de s’affirmer, tandis que la diaspora contribue à raviver la communauté. Mais dans le pays qui a connu la « Shoah par balles », la société ukrainienne a encore du mal à leur faire de la place.

 

Ukraine : Memorah Dnipro
La facade du « Center Memorah », dans le centre ville de Dnipro, en Ukraine, le 7 septembre 2016. Le centre Memorah a ouvert en 2002, il comprend une luxueuse salle de rŽception, une synagogue dotŽe dÕun intŽrieur en marbre noir, un grand musŽe de lÕHolocauste, des restaurants casher et des boutiques.

Du 18e étage de la Menorah, la vue est imprenable sur Dnipro (anciennement Dnipropetrovsk), l’une des principales villes de l’est de l’Ukraine. Une position d’où Shmuel Kaminezki veille au renouveau de la communauté juive ukrainienne. « Le bâtiment a changé la psychologie des gens. Pendant longtemps, beaucoup de Juifs vivaient cachés, dans le placard, comme on dit. Aujourd’hui, ils s’affirment en tant que Juifs, ils portent la kippa dans la rue. Je pense que la Menorah a aidé à ce changement. » Les yeux vifs du rabbin se portent de temps en temps sur son interlocuteur. Mais ce qu’il préfère, c’est fixer l’horizon, à travers la fenêtre de son bureau.

Lire le reste du reportage ici (accès abonnés)

Libération: Kiev, prends-en de l’Ukraine

Reportage découverte, publié dans Libération, le 14/10/2016

Avec de superbes photos de Rafael Yagobzadeh.

Balade dans la capitale en mutation, qui brasse diversité et contradictions loin des révolutions qu’elle a connues. La jeunesse s’y invente un futur entre guerre et paix, clubs et plages.

 

Et si Kiev, c’était plus que Maidan ? La place de l’Indépendance, balayée par les caméras du monde entier pendant la révolution de 2014, se voulait le centre de la capitale ukrainienne. Elle n’est en fait qu’un espace de passage et, parfois, de rassemblement. Au-delà, c’est une ville millénaire, de plus de 3 millions d’habitants, qui s’agite et se transforme au jour le jour. La métropole brasse les énergies vives du pays, sa diversité et ses contradictions. Les idées fusent, les projets sont incessants. Beaucoup en deviennent d’ailleurs interminables, laissant dans le paysage des ponts inachevés et des immeubles décharnés. La jeunesse, elle, s’approprie ses espaces et s’y invente un futur ; entre guerre et paix, entre clubs et plages.

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Le Closer jusqu’au bout de la nuit

Avec les premières lueurs de l’aube, la pénombre se dissipe progressivement dans la cour du Closer. Toute la nuit, les danseurs ont évolué en transe au son des improvisations techno du DJ, dans une obscurité transpercée par les seuls faisceaux lasers. Plusieurs dizaines se déhanchent encore. Ils se sourient, en découvrant leurs visages à la lumière du petit jour. «Ici, c’est la liberté, lance Ihor, en tirant avidement sur une dernière cigarette. Le Closer, c’est un espace hors de tout, où l’on peut tous se retrouver, danser, et oublier la ville.» «Nous voulions un endroit à nous, pour notre famille alternative. Nous avons aménagé rapidement cette ancienne usine et lancé le Closer en 2013», se rappelle Timour Bacha, jeune manager du club. Depuis, d’autres plateformes d’electro et techno se sont certes développées, mais le pionnier est consacré comme une institution unique. Il fait déjà grand jour quand les fêtards s’esquivent par petits groupes. La plupart rentrent à pied. «Ici, il faut profiter au maximum des beaux jours,plaisante Ihor en marchant lourdement. Parce que l’hiver, c’est les températures glaciales et les trottoirs-patinoires…»

Les plages du Dnipro en toute saison

Pas étonnant donc qu’en été et au début de l’automne, les plages de Kiev soient bondées. Pas des substituts de plage comme à Paris. Des vraies plages de sable fin sur les berges des îles qui rythment le majestueux Dnipro. C’est ce fleuve qui a donné naissance à la ville, au IXe siècle. D’abord comme port de commerce, puis comme capitale de la Rous’ de Kiev, une principauté slave orientale qui fut un temps l’un des plus grands empires d’Europe. Il reste aujourd’hui peu de traces de cette époque. La ville actuelle est bien plus un produit du XXe siècle, entre les élégants bâtiments tsaristes, les projets soviétiques grandioses et l’urbanisme sauvage de la période d’indépendance de l’Ukraine.

Un des havres de paix, coupée de la circulation chaotique qui paralyse la ville chaque jour, est l’île Trukhaniv. Pour y accéder, un pont piétonnier enjambe le Dnipro – les amateurs de sueurs froides peuvent s’y essayer au saut à l’élastique avant d’aller se dorer la pilule sur la plage ou de rejoindre les dizaines de baigneurs dans l’eau du fleuve. La méfiance devrait pourtant être de mise : ni l’Ukraine ni la Biélorussie, où le Dnipro prend sa source, ne sont réputées pour leur respect de l’environnement, et la zone interdite de Tchernobyl n’est jamais qu’à 80 kilomètres en amont… «Aucun problème, s’amuse Ivan, le ventre rond fièrement exhibé au soleil alors qu’il se trempe les pieds. Je me baigne ici depuis quarante ans, je n’ai jamais eu aucune maladie. D’ailleurs, vous devriez revenir en hiver pour une baignade vraiment fortifiante !» Ivan est de toute évidence un «morse», un de ces autochtones qui plongent dans l’eau glacée chaque hiver. Pour les Slaves de l’Est, la «saison» commence le 19 janvier, à la fête orthodoxe du «baptême des eaux». «On s’immerge une fois au nom du Père, une seconde au nom du Fils, et une troisième au nom du Saint-Esprit, et hop ! Retour sur la plage pour un petit cognac.»

Autoroute et pigeons post-révolutionnaires

A la sortie du pont piétonnier, on trouve de la bière bon marché, du poisson séché et les fameux semechki, ces graines de tournesol que les Ukrainiens peuvent picorer sans fin. Il y a aussi cette myriade de petits bars à l’atmosphère détendue et décomplexée qui pullulent depuis peu dans toute la ville, empruntant beaucoup à la mode berlinoise. Toutefois, les raisons de traîner ses guêtres dans le centre sont devenues limitées et l’avenue principale, Khreschatyk, est surtout une autoroute urbaine, bruyante, bordée de magasins de luxe. Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance, a certes été le haut lieu des révolutions de 2004 et 2014, mais les émotions qu’elles avaient engendrées ne sont qu’un souvenir, et les espoirs de réformes et de lutte anticorruption, des sources de frustration. Aujourd’hui, les chalands étalent leur camelote sur des échoppes de fortune et des hommes au visage brûlé par le soleil essaient de convaincre les passants de prendre une photo avec leur pigeon ou leurs peluches géantes.

Peintures murales et bar je-m’en-foutiste

En contrebas de la colline de la «ville haute», le quartier du Podil offre des visages plus attrayants de la nouvelle Kiev, comme quelques-unes de ces peintures murales géantes qui tapissent de nombreux murs de la capitale. Ici, un cosaque géant qui combat un serpent dans le cosmos ; là, un homme perdu dans un labyrinthe tant et si bien qu’il en devient un labyrinthe lui-même. Une tendance récente qui inclut de nombreux artistes internationaux et qui recouvre les mornes façades post-soviétiques de nouvelles couleurs, au diapason d’une population en pleine mutation. Les initiatives de quartier se multiplient et opposent des résistances farouches aux promoteurs immobiliers qui ont toujours leurs oreilles à la municipalité.

Corruption et conflits d’intérêts sont des sujets qui reviennent souvent, entre deux gorgées de bière et une bouffée de cigarette, au Barbakan. Ce bar est l’un des derniers endroits à Kiev où il est encore possible de fumer à l’intérieur, dans une atmosphère de je-m’en-foutisme absolu. Seul le barman veille attentivement à ses bouteilles. Pas de règles ? Et pourtant, le Barbakan est dédié aux nationalistes ukrainiens et à la lutte contre ses ennemis. Mais ici, pas d’ambiance de cellule de complot. Combattants du front de l’Est, hipsters, artistes, étrangers, écrivains libéraux et nationalistes conservateurs, tous s’immergent dans une ivresse sans fond. Avant de repartir dans les rues d’une ville qui se cherche sans cesse.