L’Obs: Côte d’Azur : les villas mal acquises des oligarques ukrainiens

Enquête co-réalisée avec Serhiy Leshchenko, publié dans l’Obs, le 25/04/2016

L’enquête complète a été publiée sur Oukraïnska Pravda. English version here — Українська версія тут

Avec une rigueur et une constance remarquables, les oligarques ukrainiens ont pillé leur pays pendant des années. Les aventuriers des années 1990, les faux réformateurs de la Révolution Orange, la « Famille » de Viktor Ianoukovitch, les « Européens » de la Révolution de la Dignité… Ils s’en donnent à coeur joie. Et pour se rendre compte de l’ampleur du pillage, rien ne veut une promenade dans les rues ombragées de Saint-Jean-Cap-Ferrat, sur la Côte d’Azur.  

Là-bas, derrière des grilles finement ciselées et des murs imposants, les villas de luxe se dérobent à l’oeil du badaud. « On y trouve les prix de l’immobilier les plus élevés au monde », commente Jean-Christophe Thouait, directeur général du groupe immobilier « Michaël Zingraf Real Estate Christie’s ». Les prix peuvent en effet dépasser plus de 200.000 euros au mètre carré. Au-delà des palissades, on devine une piscine, un court de tennis, une voiture rutilante…

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Vue du 56, boulevard Charles de Gaulle, à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Photo: Serhiy Leshchenko.

Des propriétaires anonymes

Des résidences de rêve qui attirent des milliardaires du monde entier. « Saint-Jean héberge des vraies fortunes, des gens bien, et visibles » précise Jean-François Ferrucci, directeur général des services de la mairie. Il reconnait pourtant :

« Au moins 30% des maisons de la presqu’île ont été rachetées par une clientèle issue des pays post-soviétiques. Des propriétaires que l’on ne connait pas, pour la plupart, qui arrivent dans de grosses berlines noires, ne sortent pas de leurs maisons pendant quelques semaines, et repartent. »

De quoi sont faites ces fortunes, cachées derrière leurs vitres teintées? C’est une question que la municipalité du Cap-Ferrat n’a « pas la possibilité de se poser, que ce soit en termes de prérogative juridique ou de ressources humaines. C’est d’ailleurs un problème général sur la Côte d’Azur », explique le directeur des services Jean-François Ferrucci. Les villas sont rarement achetées sous un nom propre, mais plutôt par des intermédiaires de sociétés offshore.

« Offshore »: c’est le mot magique de l’oligarchie post-soviétique, et ukrainienne en l’occurrence. Les Panama Papersont récemment révélé que le président Petro Porochenko, soi-disant réformateur, en est friand, depuis plus d’une dizaine d’années. Le recours à des juridictions offshore est une question de sécurité pour des entrepreneurs opérant dans un environnement incertain. C’est aussi un moyen de faire baisser son taux d’imposition. Mais cela sert souvent un besoin plus primaire : faire disparaître des fortunes mal acquises.

La résidence dorée de Lyovochkine

C’est avec cette pensée que l’on s’arrête devant le 56, boulevard Charles de Gaulle. Les terrasses qui se superposent depuis le niveau du portail d’entrée en fer forgé laissent imaginer une oasis de verdure et d’arbres rares, entourant d’élégants bâtiments de pierre blanche. Ce petit paradis, c’est celui de Serhiy Lyovochkine, la 83e fortune d’Ukraine selon le classement du magazine « Focus » de mai 2015.

Eminence grise de dirigeants ukrainiens autoritaires et russophiles, il est l’ancien chef de l’administration présidentielle de Viktor Ianoukovitch. Artisan essentiel de l’ascension au pouvoir celui qui deviendra gouverneur de Donetsk, puis Premier ministre, Serhiy Lyovochkine est le véritable architecte de son régime présidentiel autoritaire. Un homme toujours rasé de près, connus pour ses costumes de belle facture, envié pour la beauté de sa femme mannequin. Un député national, qui ne cache pas son ambition de se hisser au poste de Premier ministre à la faveur de la crise politique qui paralyse l’Ukraine depuis des mois, et d’un retour en force de la « vieille garde ». Une personnalité de premier plan dans son pays, qui n’a jamais mentionné la villa du 56, boulevard Charles de Gaulle, dans ses déclarations de patrimoine.

Et pour cause. Le nom de Lyovochkine n’apparaît nulle part. La villa et ses fastes, qui sont estimés à 40 millions d’euros par un rapport d’audit, c’est une petite société enregistrée au Danemark, Glorietta Investments I ApS, qui les possède. Une société contrôlée par une autre société, enregistrée au Luxembourg : Boutifour SA.

Le 8 juillet 2011, un changement de direction intervient simultanément dans les deux sociétés, en faveur de cinq citoyennes chypriotes. Des nationalités qui font hausser les sourcils, et qui permettent de déterminer que c’est le 8 juillet 2011 que la famille Lyovochkine a pris possession des deux sociétés, et donc de la villa. Mikhaylo Minakov, enseignant-chercheur spécialisé dans l’oligarchie ukrainienne, explique :

« En Europe, des endroits comme Londres, le Luxembourg et Chypre sont devenus les refuges les plus accessibles de l’argent sale des oligarques des républiques post-soviétiques. »

De fait, à partir des noms de ces cinq citoyennes chypriotes s’ouvre un large éventail d’entités économiques liées à Serhiy Lyovochkine, mais aussi à son traditionnel parrain d’affaires, Dmytro Firtash. Ancien sponsor de Viktor Ianoukotich, un des oligarques du gaz les plus proches du Kremlin, il est actuellement jugé en Autriche. Mais reste très influent en politique, et actif en affaires.

Villa depuis Google Maps
5§ boulevard Charles de Gaulle depuis Google Maps

D’ailleurs, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, il suffit de marcher quelques mètres de plus pour trouver sa villa. Aux numéros 52, boulevard Charles de Gaulle et 48, avenue de Bellevue, Dmytro Firtash s’est approprié « La Mauresque », l’ancienne résidence du romancier britannique William Somerset Maugham, aujourd’hui estimée à 49 millions d’euros. Soit un vrai petit carré ukrainien que les deux hommes se sont constitués au Cap-Ferrat. Dmytro Firtash, ni député, ni fonctionnaire, affiche officiellement qu’il est le propriétaire de « La Mauresque ».

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Portail de La Mauresque, villa de Dmytro Firtash. Photo: Serhiy Leshchenko.

Son partenaire Lyovochkine n’est devenu riche de manière officielle qu’en février 2013, quand il a acquis 20% des parts du groupe « Inter » de Dmytro Firtash, estimé à 2,5 milliards de dollars. Auparavant, il n’avait admis posséder qu’un seul actif économique : la société Oskaro Investments Ltd. Et cela tombe bien : les Chypriotes qui dirigent cette société sont les mêmes que celles qui contrôlent les sociétés-écran danoise et luxembourgeoise. Loin de Panama, ce sont bien des sociétés relevant de la juridiction des Etats-membres de l’UE.

« Nouveaux riches »

Les Chypriotes sont aussi liés à une privatisation douteuse de l’ancien monopole géant des télécommunications ukrainiennes. Ukrtelekom avait été acquis pour une bouchée de pain en 2011, par une société chypriote aux bénéficiaires finaux inconnus. Grâce au fil remonté depuis la villa au Cap-Ferrat, on s’aperçoit que Serhiy Lyovochkine était au moins l’un d’entre eux.

Joint par téléphone à Kiev, le 9 mars, celui-ci n’a pas souhaité faire de commentaire. Le député s’est contenté de nous rediriger vers une interview publiée le matin-même dans le quotidien « Segodnya », contrôlé par l’oligarque Rinat Akhmetov. Il y reconnait avec une franchise déconcertante que la villa au Cap-Ferrat « appartient à moi et à ma famille ». Il la présente néanmoins comme partie prenante de « son portefeuille d’investissements au sein du groupe ‘Inter’ », évitant avec soin la question de sa déclaration de patrimoine.

Quant à la chaîne de responsabilités et complicités établie par les noms de citoyennes chypriotes gérantes de société, « c’est une pure spéculation », selon le député. Il n’aurait pas choisi lui-même ces administrateurs, qui « ne travaillent pas que pour moi, ils ont d’autres employeurs ».

Une explication simple, utilisée régulièrement dans les affaires liées aux sociétés offshore. Sauf que ces « autres employeurs » sont tout à fait liés aux cercles d’intérêts de Serhiy Lyovochkine. On découvre ainsi ces citoyennes chypriotes dans des sociétés contrôlées par sa soeur Ioulia Lyovochkina, elle aussi députée, ou encore Dmytro Firtash.

« Les demandes de la clientèle post-soviétique sont plus matures qu’auparavant », explique l’agent immobilier Jean-Christophe Thouait. Les « nouveaux riches » venus de l’est ont longtemps défrayé la chronique sur la Côte d’Azur, en achetant comptant des demeures somptueuses, pour y organiser des fêtes excentriques.

« Aujourd’hui, il y a moins d’achats ‘coup de coeur’: il s’agit d’investissements négociés, d’une valeur de 2 à 7 millions d’euros, qui ne se situent pas forcément sur le bord de mer. Mais oui, la clientèle post-soviétique est toujours très demandeuse dans la région. »

Et il reste souvent impossible de vérifier l’identité des acheteurs, et l’origine des fonds investis.

« Est-ce que nous préférerions ne pas avoir ce type de résidents chez nous ? », s’interroge Jean-François Ferrucci, aux services de la mairie de Saint-Jean-Cap-Ferrat. « La réponse est oui. Mais pour ce qui est de mener des enquêtes poussées à travers des sociétés offshore… C’est d’abord aux notaires et à l’Etat de vérifier l’origine des fonds. »

Réseaux de sociétés-écrans

Le dispositif du « Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins » (Tracfin) peut être activé lors d’une demande d’acquisition de bien immobilier par une personnalité controversée. Or, la famille Lyovochkine n’a pas procédé à l’achat de la villa du 56, boulevard Charles de Gaulle, mais bien de la société danoise qui en était déjà propriétaire. Les autorités françaises se retrouvent ainsi démunies face à la complexité de ces réseaux de sociétés-écrans.

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Dmytro Firtash

Une demande d’ouverture d’enquête a été adressée au procureur général d’Ukraine. Mais « on ne peut pas attendre qu’il fasse semblant de faire son travail », commente Daria Kaleniuk, co-directrice du Centre d’Action contre la Corruption (AntAC), à Kiev.

« La France, et les Etats-membres de l’UE en général, pourraient créer un bureau d’investigation, doté de compétences solides, afin d’assister, et d’encourager, les autorités ukrainiennes dans leur lutte contre la corruption. »

« Il est dans l’intérêt de l’Union européenne de se prémunir de la dissémination de la corruption venue des pays post-soviétiques », insiste le chercheur Mikhaylo Minakov. Et de conclure sur « la trahison » que représente le fait de posséder, pour ces oligarques, ces luxueuses villas en France. « De tels refuges dorés sont un coup de poignard dans le dos de populations post-soviétiques vivant dans une misère noire ! »

La Tribune de Genève: Entretien avec Petro Porochenko: « Nous combattons pour tout le continent européen »

Entretien publié dans La Tribune de Genève, le 03/08/2015

Cet entretien a été conduit dans le bâtiment de l’administration présidentielle, à Kiev, le samedi 1er août. Il a été réalisé conjointement avec deux journalistes. STEFAN SCHOCHER (à droite sur la photo) pour le journal autrichien “Kurier”. JUSSI Niemeläinen (à gauche) pour “Helsingin Sanomat”, en Finlande. 

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Elu président d’Ukraine à une large majorité, en mai 2014, à la suite de la Révolution de la Dignité de l’hiver 2013-14, Petro Porochenko, 49 ans, est à la tête d’un pays exsangue. Faisant face à une grave récession économique, à une corruption endémique, et à une guerre hybride avec la Russie, le chef de l’Etat est aussi sous pression de la société civile, qui demande des changements radicaux et rapides.

La richesse nationale de l’Ukraine est moins élevée aujourd’hui qu’en 1990, à la fin de l’URSS. Quel avenir pouvez-vous proposer aux Ukrainiens?

Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de monde qui éprouve une vraie nostalgie de l’URSS. Les résultats des dernières élections présidentielles et parlementaires l’ont démontré très clairement. Mais vous avez raison: notre richesse nationale a diminué, et il y a une explication très simple: 25% de la production industrielle est en territoire occupé.

Et dans le même temps, en parallèle de l’agression de l’est de mon pays – en plus de l’annexion de la Crimée – les Russes nous ferment leurs marchés. Ils ont lancé une guerre commerciale de grande ampleur contre l’Ukraine. Nous recherchons activement des marchés de substitution. Mais c’est peut-être la pire des épreuves que nous inflige l’agresseur.

Hormis l’agression russe, comment expliquez-vous que les réformes se fassent attendre?

Dans un contexte de guerre et d’augmentation des dépenses de défense, il n’existe pas d’autres cas où un gouvernement ou un président ont mené des réformes avec succès. Mais nous, pendant la guerre, nous avons réduit les déficits budgétaires, nous mettons en œuvre la décentralisation, nous établissons l’Etat de droit, nous conduisons une réforme très difficile du système judiciaire, nous luttons contre la bureaucratie et l’oligarchie. Ces réformes sont très douloureuses.

Les hostilités qui se poursuivent dans le Donbass, à l’est, sont un véritable obstacle au développement économique et aux réformes. Pourquoi ne pas simplement céder la région à ceux qui la veulent?

C’est un territoire ukrainien! il y a 4 millions d’Ukrainiens qui y habitent. Ils subissent la pression des troupes russes qui occupent mon pays. Nous autres Ukrainiens, nous n’avons aucun problème pour trouver des compromis entre nous. C’est la propagande russe qui tente de présenter cela comme un conflit interne aux Ukrainiens. Non! c’est une véritable agression contre mon pays. C’est une violation brutale du droit international et il est impossible d’abandonner la moindre parcelle de mon territoire.

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Jusqu’où pensez-vous que Vladimir Poutine veut aller?

Poutine veut aller aussi loin qu’on l’y autorisera. Il veut toute l’Europe. Avec l’annexion de la Crimée et l’agression de l’est de l’Ukraine, Poutine a fracassé le système de sécurité internationale. Une agression contre la Finlande est-elle possible? Oui. Et la Finlande en est bien consciente. Une agression contre les Etats baltes est-elle possible? Bien sûr. Une agression dans l’espace de la mer Noire est-elle possible? Oui. Et c’est pourquoi, quand nous parlons des Ukrainiens qui se battent dans l’est de mon pays, nous ne parlons pas seulement d’une lutte pour l’intégrité et l’indépendance de l’Ukraine: nous combattons pour la démocratie, pour la liberté, pour la sécurité de tout le continent européen.

Qu’attendez-vous de vos partenaires occidentaux?

Premièrement, nous avons besoin de la solidarité européenne. Nous l’avons déjà. Deuxièmement nous avons besoin d’une unité transatlantique. Troisièmement: nous avons besoin de soutien financier pour les réformes. Le problème principal des Ukrainiens est qu’ils abhorrent l’idée de vivre dans cette espèce d’empire soviétique, ils se considèrent eux-mêmes comme une nation européenne. Et ils veulent à tout prix mener ces réformes à bien. Quatrièmement: il faut un mécanisme pour motiver l’agresseur à remplir ses obligations. Ce sont les sanctions! Ce n’est pas fait pour punir qui que ce soit. Mais c’est pour motiver l’agresseur à remplir ses obligations, à retirer ses troupes et ainsi de suite. Et cinquièmement: il faut une coordination effective et efficace pour l’application du plan de paix de Minsk.

Pouvez-vous compter sur la participation de la Russie et sur la mission d’observation de l’OSCE pour assurer l’application du plan de paix?

Sur les questions de désescalade, d’un cessez-le-feu immédiat, ou du retrait des troupes, ni la Russie ni les terroristes qu’elle soutient ne mettent rien en œuvre. A cause de tout cela, nous devons avoir une force de maintien de la paix. Parce que la mission de monitoring de l’OSCE est d’une importance vitale pour nous. Mais ce n’est pas suffisant. Aujourd’hui, 1er août, c’est le 40e anniversaire des accords d’Helsinki, la création de l’OSCE. C’était un mécanisme créé pour assurer une méthode européenne civilisée de maintien de la sécurité et de la stabilité du continent. Le même jour, à Moscou, le Ministère des affaires étrangères a publié un communiqué sur les 40?ans de l’OSCE en disant que l’annexion de la Crimée était légale. C’est comme cela qu’ils voient la situation. Nous, le monde entier, nous avons voté au Conseil de sécurité de l’ONU pour demander la création d’un tribunal sur le crash du MH17. Et la Russie, complètement isolée, a utilisé son droit de veto pour l’empêcher. Ce veto, c’est la reconnaissance de la responsabilité russe dans cette attaque terroriste.

Vous parlez beaucoup de l’agression russe. Mais à l’intérieur de l’Ukraine, les bataillons de volontaires sont devenus un véritable contre-pouvoir à l’autorité de l’Etat. Le groupe ultranationaliste Praviy Sektor, notamment, a été au cœur d’une véritable guerre de gangs dans l’ouest du pays au début de juillet. Comment empêcher que ces groupes ne deviennent un Etat dans l’Etat?

Au cours de cette année, nous avons construit une des meilleures et plus puissantes armées d’Europe, pas de doute là-dessus. La plupart des volontaires a été intégrée dans l’armée ou la garde nationale et ils ont renforcé notre sécurité et notre défense. Malheureusement, quelques criminels se servent du nom de ces groupes patriotes pour perpétrer leurs crimes. La réponse de l’Etat doit être la suivante: ils doivent être considérés comme des criminels.

Dmytro Iarosh, le chef de Praviy Sektor, a pris la défense de ces hommes que vous appelez criminels. Est-il lui aussi un criminel?

Non. Nous avons des positions radicalement opposées. On peut avoir un parti politique, qui peut être radical. Heureusement ou malheureusement, c’est un élément de la démocratie. Mais si ces partis politiques font semblant d’avoir des unités armées, avec des armes, c’est illégal. Et ces gens sont traités comme des groupes armés illégaux.