LLB: En Ukraine, la religion de l’Eurovision

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 09/05/2017

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“Notre religion: la liberté”. Sur Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance à Kiev, l’imposante bannière captive le regard. Pour les milliers de visiteurs qui affluent vers la capitale ukrainienne pour assister à l’Eurovision, du 9 au 13 mai, le message est clair. L’énorme peinture d’une chaîne qui se brise recouvre les murs encore noircis de la maison des syndicats, qui avait brûlé en février 2014, dans les dernières heures de la Révolution de la Dignité. Plus de trois ans après, le combat n’est pas terminé. L’Eurovision, regardé en moyenne par 18 millions de téléspectateurs à travers le monde, est devenu une arme de l’Ukraine post-Maïdan.

Sur l’avenue Khreshatyk, fermée à la circulation pour la semaine, les touristes s’arrêtent devant des portraits géants de vétérans de guerre, pour la plupart portant des prothèses. Un moyen plus qu’explicite de rappeler le conflit meurtrier qui persiste à l’est du pays. Au-delà de cette exposition, l’Ukraine a utilisé l’Eurovision à plusieurs reprises pour dénoncer la Russie comme agresseur. D’abord en 2016, à travers la victoire de la chanteuse Djamala. Tatare de Crimée, en exil depuis l’annexion de la péninsule par la Russie en 2014, elle avait chanté la déportation de son peuple en 1944 par Staline, que le régime de Vladimir Poutine tente de faire oublier.

Pour l’édition 2017, les autorités ukrainiennes ont remis la Crimée annexée aux unes des journaux, en interdisant à la chanteuse russe Ioulia Samoilova d’entrer sur le territoire ukrainien, et de participer à l’Eurovision. L’artiste s’était produite en Crimée quelques mois auparavant, sans avoir obtenu d’autorisation préalable de Kiev.

En réaffirmant sa souveraineté de jure sur les frontières de la péninsule, Kiev avait néanmoins remporté une victoire médiatique en demi-teinte. Ioulia Samoilova, en fauteuil roulant, avait été défendue par l’Union Européenne de Radio-télévision (UER), organisatrice de l’Eurovision. Celle-ci avait avertit l’Ukraine d’une possible sanction dans le cadre du concours. En fin de compte, la Russie s’est officiellement retirée de l’Eurovision 2017, et la sanction n’est pas tombée. Mais la controverse n’en est pas complètement calmée pour autant. En guise de pied de nez, Ioulia Samoilova se produira en concert en Crimée le 9 mai, le soir de la première demi-finale de l’Eurovision.

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Au-delà du conflit avec la Russie, la dimension géopolitique du concours reste fondamentale. Le centre de Kiev s’est transformé au cours des dernières semaines, des poubelles neuves aux pots de fleurs repeints. Il importe à l’équipe du maire Vitaliy Klitschko de montrer le visage d’une métropole moderne et européenne, qui se serait fondamentalement transformée au cours des dernières années. La dernière occasion qu’avait eu Kiev d’accueillir une manifestation internationale, c’était l’Euro 2012 de football, du temps de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. L’organisation avait certes été entachée de scandales politiques, et d’affaires de corruption. Mais les Ukrainiens avaient accordé une grande importance au symbole d’un tournoi de football européen dans leur pays, en partenariat avec la Pologne. 5 ans plus tard, la Place de l’Europe, au bout de l’avenue Khreshatyk, est encore décorée de ballons géants.

Au-delà des couleurs de la “fan zone” sur Khreshatyk et des sourires des volontaires mobilisés pour l’accueil des visiteurs, l’Eurovision 2017 n’aura néanmoins pas été exempte de scandales. Ceux-ci reflètent les contradictions de l’Ukraine post-révolutionnaire. En février, 21 membres de l’équipe d’organisation avaient démissionné, en dénonçant un manque de transparence dans la gestion de l’évènement. En avril, une enquête de “Radio Liberté” a révélé un potentiel conflit d’intérêt dans l’attribution d’un marché public lié à l’Eurovision. Comme lors de l’Euro 2012, nombre de Kiéviens se plaignent de dépenses excessives pour un concours d’une semaine, aux dépends d’investissements structurels dans les infrastructures urbaines.

Mais la controverse qui saute aux yeux, c’est à quelques mètres de Maïdan Nezalejnosti qu’on la trouve. L’Arche de l’Amitié entre les Peuples, sculpture monumentale datant de l’époque soviétique, a quasiment été recouverte de panneaux aux couleurs de l’arc-en-ciel. L’initiative municipale était censée concrétiser le slogan de cet Eurovision: “Célébrer la diversité”, à la grande joie de la communauté LGBT d’Ukraine. L’Eurovision met en avant des valeurs de tolérance et d’ouverture. De nombreux artistes LGBT se sont illustrés pendant le concours.

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A Kiev, la fête a tourné court avant même l’ouverture de l’Eurovision. Après des protestations de mouvements religieux homophobes, des militants nationalistes ont interrompu les travaux de décoration de l’Arche par la force, obligeant la municipalité à renoncer à son projet “d’Arche de la Diversité”. Selon les autorités, 16.000 policiers ont été déployés dans Kiev pour sécuriser l’évènement. Officiellement, le principal risque est celui d’une “provocation russe”. Le potentiel de déstabilisation des mouvements nationalistes n’est cependant pas à ignorer.

Pour l’heure, la fête bat déjà son plein dans le centre de Kiev. Cette année, l’Ukraine présente une chanson apolitique, “Time”, du groupe O.Torvald. Pas forcément dans la perspective une victoire, mais bien pour montrer l’image d’un pays déterminé, malgré les obstacles, à regarder de l’avant, et à s’inscrire dans le concert européen.

TDG: L’Ukraine tente de se faire entendre à la Cour de La Haye

Article publié dans La Tribune de Genève, le 06/03/2017

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“La Russie empêche les citoyens ukrainiens de se sentir en sécurité, où que ce soit, dans leur propre pays” … “Le gouvernement russe soutient directement des groupes terroristes qui tuent des citoyens ukrainiens”. La plaidoirie est claire. Ce 6 mars, les avocats de la délégation ukrainienne à la Cour de Justice Internationale de l’ONU (CJI) sont venus à La Haye pour y chercher justice.

La première journée d’une longue série de plaidoyers pourrait marquer une première victoire de l’Ukraine pour prouver l’implication de la Russie dans la guerre hybride qui se joue depuis 2014, à travers l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass. “Cette affaire nous montrera si le droit international peut s’élever contre des grandes puissances qui ne respectent pas le droit et les droits de l’homme”, espère Oleksiy Makeiev, directeur des affaires politiques au ministère ukrainien des affaires étrangères.

L’Ukraine accuse la Russie de violer deux conventions internationales. La première “pour la répression du financement du terrorisme”. Kiev estime que Moscou est, directement ou indirectement, responsable violences dans l’est du pays ainsi que du crash du Boeing MH17, qui avait causé la mort de 298 personnes en juillet 2014. Deuxième convention: “pour l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale”. L’Ukraine accuse la Russie de persécuter, entre autres, des Tatars de Crimée et des Ukrainiens.

En Ukraine, le début des plaidoiries est une bouffée d’air frais pour le Président Petro Porochenko. Confronté à des “blocus citoyens” des routes commerciales avec les territoires séparatistes, ison autorité dans les négociations de paix est malmenée par manoeuvres politiciennes. Dans un contexte de violences, persistantes et meurtrières, il semble bienvenu pour l’exécutif d’avoir une chance de défendre sa cause devant la communauté internationale. Les plaidoiries du 6 mars ont été très suivies en Ukraine.

En revanche, les chances de succès de l’Ukraine d’obtenir justice sont faibles dans le cadre de sa première plainte. L’usage du terme “terrorisme” ouvre la possibilité à la partie russe de jouer sur les termes, entre “terrorisme” et “séparatisme”. La délégation russe a fait savoir qu’elle userait de “tous les moyens légaux possibles”, notamment en mettant en cause la juridiction de la CJI. En 2011, une plainte similaire de la Géorgie contre la Russie dans le cadre de la guerre de 2008 n’a pas abouti pour cette raison.

Un premier avis pourrait être rendu courant avril. Mais la procédure en justice est prévue pour durer plusieurs mois, voire plus d’un an. Quand bien même l’Ukraine se verrait reconnue dans son droit, la CIJ “ne se prononcera pas sur l’usage de la force dans un pays souverain, ou l’annexion illégale de la Crimée, en raison des limites de ses compétences”, explique le docteur Iryna Martchouk, de l’université de Copenhague. “La Cour ne fournira pas les réponses que les Ukrainiens attendent vraiment”.

RFI: Vent de rigueur morale en Moldavie

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 29/11/2016

Un vent de rigueur morale. C’est ce qui subsiste après les dernières élections présidentielles en Moldavie. Le nouvel élu, Igor Dodon, s’est positionné sur un programme économique populiste, une politique pro-russe, et des valeurs très traditionnelles. Le niveau d’homophobie de la campagne était au plus haut, ce qui ne devrait pas rassurer la communauté gay et lesbienne du pays.

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Gay Pride à Chisinau

La scène avait marqué les esprits. Sur un plateau de télévision, le favori de l’élection présidentielle, le socialiste Igor Dodon, se lance dans une diatribe contre sa rivale, la réformatrice libérale Maia Sandu. Il lui reproche de soutenir, directement ou indirectement, la communauté LGBT – Lesbiennes Gays Bisexuels et Transsexuels.

Maia Sandu, ne s’attendait pas à cette question. Elle a le regard affolé. Elle comprend vite qu’elle est piégée. Elle encaisse le coup avec difficulté, et bredouille une réponse peu convaincante. En tous les cas, pas suffisamment convaincante pour les électeurs moldaves, globalement très conservateurs. Ils la désavouent dans les urnes quelques jours plus tard.

Victoria Bucataru est analyste à l’Association de Politique Etrangère, à Chisinau. Elle explique que l’idée d’un retour aux valeurs traditionnelles a été une des clés de l’élection.

Victoria Bucataru: Dans cette campagne, plus qu’auparavant, l’Eglise a été utilisée pour discréditer l’un des candidats. Certains prêtres ont même organisé des conférences de presse pour prendre position publiquement contre Maia Sandu. 

Celui qui a fait le plus de bruit, c’est l’évêque Marchel de Balti. Il a directement mis en cause Maia Sandu pour sa divergence morale par rapport “à l’axe de la normalité”. En opposition à Igor Dodon, sanctifié comme un “chrétien et patriote”.

A partir de là, les rumeurs sont allées bon train. Maia Sandu a été largement associée à la communauté LGBT. Célibataire sans enfant, elle a aussi été accusée d’être lesbienne.

La constitution moldave garantit une séparation stricte de l’Eglise et de l’Etat. Mais l’implication de l’Eglise orthodoxe dans les affaires politiques n’est pas une nouveauté.

Artiom Zavadovsky: La campagne homophobe n’a pas commencé avec l’élection présidentielle…

Artiom Zavadovsky est un militant des droits des LGBT, à Chisinau. Un positionnement public qui l’expose à de nombreux risques.

Artiom Zavadovsky: Cela veut dire être en permanence la cible d’agressions verbales, ou être la victime d’attaques physiques. Et il est fort probable que dans ce cas la police ne mène  pas son enquête jusqu’au bout. Etre gay en Moldavie, cela veut dire être confronté à une forte homophobie dans la société, mais aussi dans les institutions d’Etat. 

Malgré une loi anti-discrimination, adoptée sous pression européenne, la situation de la communauté LGBT reste précaire. L’organisation de manifestations, en particulier la Gay Pride à Chisinau, est très controversées et soumise à de forts risques de violences contre les participants. Récemment, le parti socialiste d’Igor Dodon a déposé un projet de loi qui interdirait ce qui est qualifié de “propagande gay”, sur le modèle russe. Son élection à la présidence n’est donc pas une bonne nouvelle pour la communauté.

Artiom Zavadovsky: Les prérogatives du Président sont assez limitées, car nous sommes dans un régime parlementaire. Ce qui peut changer, c’est l’installation durable de cette réthorique de haine. Cela peut inciter certaines personnes à se lancer dans des attaques physiques, comme on l’a vu aux Etats-Unis après la victoire de Trump. 

Victoria Bucataru confirme que l’acceptation des différences, et de la diversité, est loin d’être garantie en Moldavie. La candidate Maia Sandu avait aussi perdu des électeurs à cause d’une fausse rumeur assurant qu’elle avait promis à Angela Merkel d’accueillir 30.000 réfugiés syriens après son élection… Une perspective très impopulaire auprès des électeurs.

Victoria Bucataru: En ce qui concerne les droits des minorités sexuelles, et les droits de l’homme en général en Moldavie, nous avons beaucoup à faire. Il est très difficile de changer les mentalités. En particulier dans une société qui est gangrenée par la corruption, et la pauvreté, ce n’est pas facile de parler de droits de l’homme.

En tous les cas, il semble difficile d’en parler d’une manière positive. La récente campagne a démontré, au contraire, que la question des droits de l’homme, et des minorités sexuelles en particulier, peut servir de marqueur politique négatif en Moldavie, et influencer l’issue d’une élection.

Ecouter le reportage ici

LLB: Dans le Donbass, « le monde nous a oubliés »

Série de reportages publiés dans La Libre Belgique, le  03/10/2016

« Nous remercions l’armée ukrainienne pour deux ans de paix à Slaviansk ! » Au centre du panneau publicitaire, une colombe bleue vole vers un soleil jaune. Bleu et jaune, les couleurs de l’Ukraine. Comme pour ancrer l’ancien bastion séparatiste dans la lutte d’un pays toujours meurtri par un conflit hybride contre les forces prorusses et russes. A 100 mètres du panneau, des centaines de personnes se massent à l’entrée d’une maison de la culture. Depuis la reprise de la ville en juillet 2014, la situation des populations civiles ne s’est guère arrangée. Cette fraîche journée de septembre est un jour de distribution d’aide humanitaire.

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Slaviansk

« Comment se projeter dans l’avenir ? Il nous est impossible de revenir chez nous. Je suis de Makiivka, près de Donetsk. J’ai trois enfants. Je ne les ramène pas là-bas », explique Iryna Sebakhatova. Cette femme d’une quarantaine d’années est coordinatrice d’un foyer d’accueil de personnes déplacées depuis deux ans. « Ici, nous n’avons pas assez de ressources pour nous reconstruire une vie. Mes enfants ont été inscrits à l’école sans problème. Mais nous ne recevons qu’une aide sommaire. Nous devons payer le loyer, le chauffage, les vêtements… »

En mai 2016, plus de 1,7 million de personnes étaient enregistrées comme déplacées du Donbass, et réfugiées dans d’autres régions d’Ukraine. Selon l’Onu, le chiffre réel serait plus proche de 800 000 personnes, en tenant compte de celles qui sont retournées à leur domicile et des inscriptions non justifiées.

Lire le reste des reportages ici (accès abonnés)

Libération: En Ukraine et en Russie, un hashtag pour dénoncer viols et harcèlements

Article publié dans Libération, le 13/07/2016

Des centaines de témoignages affluent à l’appel du mouvement #Jenaipaspeurdeparler depuis le début du mois. Une onde de choc dans des pays marqués par le patriarcat et où se pratique le non-dit sur les questions sexuelles.

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Aujourd’hui, Mirta Groffman a décidé de parler. Ou plutôt d’écrire. «J’avais 4 ans, et mon voisin voulait me montrer son pénis. Je me cachais derrière les rideaux. J’avais 7 ans, et un homme m’a attrapé par les jambes dans le couloir et m’a touchée une fois à terre. J’étais chez le docteur et il a décidé de jouer au gynécologue par lui-même, sans raison, pendant 15 minutes. Il y avait aussi cet homme qui a essayé toute la nuit de me monter sur mon lit de compartiment de train. Cet ami de longue date qui a essayé de s’imposer comme mon partenaire de jeu, comme ça… Mais on me dit que c’est comme ça. Et que je dois être heureuse à chaque fois que l’on me viole…»

Comme des centaines d’autres, c’est sur son mur Facebook que Mirta Groffman a d’abord partagé son histoire, dans la vague du mouvement #Jenaipaspeurdeparler (#яНеБоюсьСказати en ukrainien ; #яНебоюсьСказать en russe), qui tapisse les réseaux sociaux ukrainiens et russes depuis le 5 juillet. C’est un post de la militante civique ukrainienne Anastasia Melnychenko qui a délié les langues. L’ancienne journaliste, féministe affirmée, s’insurgeait de la réaction d’un homme ayant trouvé une femme évanouie dans un parc, laissée pour morte après avoir été violée : «Elle n’aurait pas dû traîner là en pleine nuit.» Pour Anastasia Melnychenko, c’en était trop. «Je veux que, nous, les femmes, parlions aujourd’hui […]. Nous n’avons pas à fournir d’excuses sur des jupes trop courtes ou des promenades la nuit tombée. On ne peut rien nous reprocher. Ceux qui nous violentent sont TOUJOURS les coupables.»

Son message est partagé et commenté des centaines de fois, et encourage des dizaines d’utilisateurs, femmes et hommes, à livrer leurs histoires. Le mouvement s’étend rapidement aux réseaux russes. Une onde de choc pour ces sociétés patriarcales et conservatrices. Les non-dits sur les questions sexuelles y sont la règle, imposés tant par les carcans religieux que par le système éducatif. Les récits les plus choquants sont postés dans des groupes privés.

«Les filles sont éduquées avec l’idée qu’elles doivent être polies, silencieuses, calmes, soumises et prêtes à satisfaire les besoins de leurs maris», appuie Aliona Zoubchenko, porte-parole de l’association La Strada-Ukraine, en charge d’un suivi de victimes. «C’est pour cela que #яНеБоюсьСказати est si important, commente Nadia Parfan, une célèbre militante féministe à Kiev. Pour que les victimes se sentent autorisées à parler, à se livrer, et à se reconstruire une vie.»

Les utilisateurs de réseaux sociaux ne sont pas unanimes sur #Jenaipaspeurdeparler. Si certains hommes y apportent leur soutien, voire demandent pardon pour leurs comportements, nombreux sont ceux qui s’indignent de telles confessions en public, et persistent à rejeter la faute de viols et harcèlements sur des femmes «trop aguicheuses».

En Ukraine, le mouvement #Jenaipaspeurdeparler s’inscrit dans un contexte d’ouverture toute relative sur les questions de sexualité et de genre. Nadia Parfan est néanmoins loin de crier victoire. La jeune femme se rappelle avec amertume les moqueries qu’elle a subies pendant ses années de militantisme. D’autant que faire entendre la voix des victimes n’implique pas qu’elles obtiennent justice. Pour Aliona Zoubchenko, l’autisme du système judiciaire perdure : «Devant un juge, la victime doit prouver qu’elle a été violée, et être soumise à des interrogatoires humiliants.»

RFI: Violences sexuelles et harcèlement: en Ukraine et en Russie, la parole se libère sur Internet

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 12/07/2016

Mouvement inédit sur les réseaux sociaux ukrainiens et russes depuis plus d’une semaine. Des centaines d’utilisateurs parlent de leurs souvenirs de viols et harcèlements sexuels qu’ils ou elles ont subi. Dans des sociétés patriarcales, très conservatrices sur des sujets liés au sexe et où le silence est la règle pour la plupart des victimes, c’est une onde de choc. 

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Comment ce mouvement a commencé? 

Et bien par un post sur Facebook. Le 5 juillet, une Ukrainienne Anastasia Melnychenko s’insurge en ligne contre la réaction d’un homme ayant trouvé une femme évanouie dans un parc, laissée pour morte après avoir été violée. “Elle n’aurait pas du trainer là en pleine nuit”, écrivait-il. Ce genre de propos, assez commun en Ukraine, c’est visiblement de trop pour Anastasia Melnychenko. Elle écrit sur facebook: “Je veux que, nous, les femmes, parlions aujourd’hui”, en décrivant plusieurs histoires de harcèlements et violences sexuelles, qui ont commencé pour elle à l’âge de 6 ans.

“Nous n’avons pas à fournir d’excuses, nous les femmes”, poursuit-elle. “On ne peut rien nous reprocher. Ceux qui nous violentent sont TOUJOURS les coupables”.

Son message est partagé plus de 300 fois sur Facebook, reçoit des centaines de commentaires, et encourage des dizaines d’utilisateurs, femmes et hommes, en Ukraine et très vite en Russie, à livrer leurs histoires, accompagné du hashtag #Jenaipaspeurdeparler, #яНеБоюсьСказати en ukrainien.

Etaient-ce des histoires dont les victimes avaient déjà parlé?  

Pour la plupart d’entre elles, non. Certaines femmes n’en avaient parlé qu’à leurs proches, mais jamais en public. La majorité des hommes qui se confient en ligne n’avaient, eux, jamais parlé de leurs agressions à personne. Les victimes ici obéissent à une véritable loi du silence. Pour commenter sur ce phénomène, des sociologues et psychologues rappellent le contexte socio-culturel, en Ukraine comme en Russie. C’est-à-dire des sociétés patriarcales et conservatrices. Les violences sexuelles sont considérées, pour le dire simplement, comme partie prenante de la vie, et a fortiori de la vie de couple.

Les femmes sont évidemment plus vulnérables dans ces situations, pour des raisons qui remontent à leur tendre enfance. Une psychologue me faisait récemment remarquer qu’elles grandissent traditionnellement avec l’idée de devenir des femmes belles et bien vêtues, mais aussi silencieuses et respectueuses de l’homme et du mari, prêtes à satisfaire tous leurs besoins. Le silence en cas d’agression sexuelle est la règle. Et par ailleurs, les victimes sont très peu prises en charge, et obtiennent rarement justice.

Ce mouvement sur les réseaux sociaux peut-il changer quelque chose? 

Dans le sens où cela a permis à de nombreuses personnes de s’exprimer, c’est déjà un changement. Ensuite, comment cela va-t-il se traduire dans la vie de tous les jours, et dans les approches de la société sur ces questions, c’est autre chose. Les réseaux sociaux ne sont pas unanimes sur ce mouvement Jenaipaspeurdeparler. Certains hommes y apportent leur soutien, voire demandent pardon pour leurs comportements. Mais il en a aussi beaucoup qui s’indignent de telles confessions en public, et persistent à rejeter la faute sur des femmes “trop aguicheuses”.

En Ukraine, le mouvement #Jenaipaspeurdeparler s’inscrit dans un contexte d’ouverture toute relative sur les questions de sexualité et de genres. Mais les victimes de violences sexuelles sont encore loin d’être entendues et d’obtenir justice.

Ecouter la séquence ici

RFI: Pas très gay, l’Ukraine.

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 20/04/2016

L’homophobie en Ukraine, ce n’est pas une nouveauté. La société post-soviétique est patriarcale et très conservative. Mais après la Révolution de la Dignité, et dans le processus d’intégration européenne dont l’Ukraine se réclame, la protection des minorités devrait être garantie. Ce n’est pas encore le cas, comme le montre une nouvelle flambée de violences à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. 

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Le 19 mars, un esclandre agite la paisible ville de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. Une trentaine de militants LGBT sont assaillis en plein centre-ville par quelques 300 casseurs et militants d’extrême-droite, sous les yeux d’une police impuissante.

Oleksandr Zaventaniy, 21 ans, ouvertement gay, faisait partie des agressés.

Oleksandr Zaventaniy: Nous voulions organiser une chasse au trésor, dans le cadre de notre festival de l’Egalité… s’amuser à trouver des indices dans plusieurs lieux symboliques de la ville. C’était très innocent, nous n’avions pas prévu de défiler avec des drapeaux. Les groupes d’extrême-droite l’ont associé à une Gay Pride et ont décrété que cela n’avait pas sa place dans la ville. Le problème principal, c’est que les autorités municipales ont fermé les yeux sur ces menaces. La police aussi, en refusant d’accorder une protection pour le festival. Et pendant que les participants du festival se faisaient taper, les policiers étaient tranquillement assis à boire leur café. Ils ne sont intervenus qu’au bout d’une heure…

L’homophobie en Ukraine, ce n’est pas une nouveauté. Mais deux ans après la Révolution de la Dignité, la législation qui protège les minorités, y compris les minorités sexuelles, existe. On pouvait donc s’attendre à ce que l’Etat, et dans ce cas, la municipalité de Lviv, prennent leurs responsabilités.

Au contraire, le maire de Lviv, Andriy Sadoviy, qui se présente pourtant comme un réformateur tolérant, s’est tout de suite dédouané sur les réseaux sociaux en dénonçant une provocation, peut-être russe, visant à discréditer l’Ukraine sur la scène internationale. Son assistant, Illya Koenigstein

Illya Koenigstein: Pourquoi nous croyons que c’est une provocation? Parce que cela a dû être organisé, on ne peut pas imaginer qu’une telle chaîne d’événements arrive par hasard. D’abord, les organisateurs qui forcent leur chemin et qui décident d’organiser leur festival contre toute recommandation, pendant la période du Carême. Ensuite, ces jeunes casseurs d’extrême-droite qui débarquent de nulle part. Et la police qui reste assise, sans rien faire, ça a été un choc pour moi.

Autrement dit, ce serait la faute de tout le monde, sauf du maire. Celui-ci avait pourtant refusé net de fournir un cadre légal au festival.

 

D’où l’inquiétude d’Olha Reiter, une jeune lesbienne de Lviv.

Olha Reiter: Ce qui me préoccupe le plus, c’est que ni la municipalité, ni la police, n’ont protégé le festival. Ils n’ont pas non plus été capables d’organiser une discussion constructive, ou même d’agir selon leurs obligations constitutionnelles de protéger les droits de l’homme. C’est un très mauvais signe. La municipalité est certes à la tête d’une société conservative et catholique, mais elle reste une autorité d’Etat, garante de la loi.

A Lviv, il est de notoriété publique que le maire Andriy Sadoviy subit une forte influence de l’Eglise, que ce soit dans plusieurs affaires immobilières ou sur des questions plus sociétales. Il véhicule à ce titre les visions ouvertement homophobes du clergé et d’une grande partie de la société ukrainienne, très patriarcale. Un dignitaire d’une Eglise ukrainienne a ainsi récemment associé “l’homosexualisme”, comme il l’appelle, au crime de meurtre. A Ivano-Frankivsk, une autre ville de de l’ouest de l’Ukraine, le maire a lui estimé que l’on ne pouvait pas être à la fois gay et patriote.

Mais selon Maria Gourieva, chargée de la communication du bureau ukrainien d’Amnesty International, la situation ne serait pas si désespérée, quand on regarde le passé

Maria Gourieva: La situation des droits de la communauté LGBT en Ukraine s’améliore d’année en année. Le Président Petro Porochenko a récemment déclaré qu’il n’y avait pas de place pour l’homophobie en Ukraine. C’est un signe fort de soutien. 

Le processus d’intégration européenne aiderait au changement d’attitude des dirigeants politiques. Maria Gourieva dénonce néanmoins la persistance de fortes discriminations, la difficulté d’organiser des évènements publics, et le manque de volonté de l’Etat à faire respecter la loi.

Maria Gourieva: Ce qui renforce le climat de violence contre les LGBT en Ukraine, c’est l’impunité dont bénéficient les agresseurs. Il faut que soient menées de sérieuses enquêtes, qui débouchent sur réelles sanctions.

Pour l’heure, aucune procédure judiciaire n’est ouverte contre les casseurs du 19 mars.

 

A Lviv, Olha Reiter veut elle aussi, croire à un apaisement des tensions et à un changement des mentalités. Et contrairement à ceux qui refusent d’évoquer ces sujets dans un pays en guerre et en grave crise économique, elle affirme qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais moment.

Olha Reiter: Il est toujours bon de parler des droits de l’homme. Mais l’important, c’est l’art et la manière. Il ne faut pas brusquer la majorité de la population qui pourrait être tolérante et ouverte à certaines idées, mais les rejette car ces idées sont présentées de manière agressive. 

Même son de cloche du côté du jeune Oleksandr Zaventaniy. Le jeune homme s’est déclaré avec prudence à sa famille, et donne aujourd’hui des entretiens sur le sujet, malgré les risques d’agression.

Oleksandr Zaventaniy: Bien sûr que j’ai peur! Mais il faut surmonter ses angoisses. Je sais que si je ne parle pas en public, rien ne changera.

La première des conditions à un débat public sur le sujet des droits de la communauté LGBT, c’est la protection constitutionnelle qui incombe à l’Etat, afin que les LGBT ne soient pas les oubliés de la Révolution.

Ecouter le reportage ici