Mediapart: Le Premier ministre ukrainien réforme, mais « ça ne va pas assez vite »

Article publié sur le site de Mediapart, le 27/10/2016

Le premier ministre ukrainien Volodymyr Groïsman est en France jusqu’à demain. Il y rencontre plusieurs dirigeants français, dont Manuel Valls, et prend part au premier forum franco-ukrainien des affaires. En amont de sa visite, nous l’avons rencontré à Kiev. L’occasion de faire le point des réformes engagées, et de la lutte contre une corruption toujours endémique.

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« Il vaut mieux ne pas lui poser de questions sur la guerre ou les négociations de paix, ce n’est pas sa spécialité. » Le message est clair. Ce 20 octobre, dans une antichambre du bureau de Volodymyr Groïsman, le premier ministre ukrainien, ses conseillers et assistants s’attachent à calibrer l’interview à venir. La veille, à Berlin, le président Petro Porochenko venait de rencontrer Vladimir Poutine, Angela Merkel et François Hollande, pour tenter de relancer le laborieux processus de Minsk visant à mettre fin au conflit hybride qui déchire l’est de l’Ukraine. Une question sur le sujet pourrait donc être justifiée, au vu du calendrier. « Ce n’est pas son rôle, en tant que premier ministre », précise un assistant. « Lui, ce sont les réformes et les perspectives économiques. »

Ce 20 octobre, ce n’est que tard dans la soirée qu’il apparaît, les yeux fatigués. Le premier ministre s’est débattu durant plusieurs jours dans d’âpres négociations sur le budget 2017. Il a fini par taper du poing sur la table, en dénonçant les blocages de divers “groupes populistes” à la Verkhovna Rada (Parlement). En conséquence, le projet de budget a été adopté en première lecture. Une preuve de son autorité, mais aussi de sa détermination à travailler d’arrache-pied pour « libérer le formidable potentiel économique de l’Ukraine ». À qui veut l’entendre, il répète que d’ici 4 à 5 ans, l’Ukraine pourra être considérée comme un pays à succès.

À 38 ans, Volodymyr Groïsman est le plus jeune premier ministre de l’Ukraine indépendante, et un nouveau venu dans les cénacles kiéviens. De 2006 à 2014, il a été maire de Vinnytsia, une ville de taille moyenne dans le centre de l’Ukraine, qu’il a transformée en une vitrine de développement régional. En Ukraine, Vinnytsia est bien connue pour ses rues propres, son tram importé de Suisse offrant du Wi-Fi gratuit, sa municipalité pionnière dans l’e-administration et un encadrement sain des investissements internationaux. « C’est aussi une des villes les moins corrompues du pays », insiste Volodymyr Groïsman avec fierté.

Il n’est donc guère étonnant qu’il ait fait de la décentralisation sa priorité, la « mère de toutes les réformes ». Les budgets des collectivités locales ont doublé, voire triplé, grâce à une redistribution des ressources et des compétences. « Les projets se multiplient à travers le pays, du chauffage des écoles aux routes, parce que nous avons confié les pouvoirs de décision à ceux qui, sur le terrain, peuvent évaluer leurs propres besoins », se félicite le premier ministre. Une révolution en soi, dans un pays jusqu’ici centralisé à outrance, héritage de l’époque soviétique.

À l’en croire, c’est d’abord pour mener cette réforme que Volodymyr Groïsman a accepté de monter à Kiev, en février 2014. Le régime autoritaire de Victor Ianoukovitch venait de s’effondrer suite au tragique dénouement de la “Révolution de la dignité”. Volodymyr Groïsman est vite devenu un élément pivot du nouveau pouvoir, d’abord comme vice-premier ministre, puis comme président du parlement, avant d’être investi premier ministre en avril 2016. Une ascension qui est moins due à son charisme modéré qu’à son alliance de longue date avec Petro Porochenko. L’une des clés de la réussite de Vinnytsia, c’est ainsi la maison-mère de la chocolaterie Roshen, qui domine les bords de rivière, en centre-ville. Roshen, classé  22e plus gros groupe de confiserie au monde en 2016, selon le magazine Candy Industry, est au cœur de l’empire économique du président actuel.

Loyal, Volodymyr Groïsman n’empiète pas sur la fonction présidentielle de chef des armées. Lui, c’est un bon manager, et un chef de projet pragmatique, qui entend assainir l’environnement des affaires, afin de profiter d’une reprise économique annoncée pour 2017. Et ce, malgré un état de guerre persistant. Le PIB de l’Ukraine surpassait celui de la Pologne à la chute de l’URSS, en 1991. En 2015, selon la banque mondiale, Kiev affichait 82,5 milliards d’euros de PIB, contre plus de 434 milliards d’euros pour Varsovie. Une différence de taille, expliquée par la crise économique qui frappe le pays depuis 2014, mais aussi par la crainte des investisseurs, échaudés par une corruption endémique et un harcèlement fiscal incessant. Ainsi, raconte une employée d’entreprise, Oksana X., sous couvert d’anonymat, « ma société est transparente, enregistrée comme il faut. Pourtant, il y a dix jours, nos comptes ont été gelés par l’administration fiscale, sans raison. Nous avons contacté un inspecteur pour obtenir des explications. On nous a fait comprendre que le gel des comptes n’était peut-être pas légal, mais qu’il faudrait attendre deux ans pour un jugement de tribunal. À moins que l’on verse 20 000 dollars en liquide pour tout débloquer en deux jours. »

Dans la salle d’entretien, pas besoin de citer de noms. Volodymyr Groïsman n’a l’air aucunement étonné qu’une telle pratique soit possible. Mais c’est le genre de choses auxquelles il veut mettre un terme. « Il est dans l’intérêt de notre gouvernement, et du pays, que les investissements soient non seulement protégés, mais surtout fructueux. »Ce 19 octobre, il a annoncé la création d’un “Bureau de soutien aux investissements en Ukraine”, dont le but est d’assister les entrepreneurs, et de préserver leurs placements de toutes sortes d’abus, en instaurant des garde-fous automatiques. Et de rappeler la réforme structurelle de la fonction publique, visant à moderniser et améliorer la qualité d’une administration post-soviétique. « Le développement de notre économie est notre priorité. Nous allons dans la bonne direction. La seule chose qui nous manque, c’est que nous n’allons pas assez vite. »

(…)

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RFI: L’Ukraine s’ouvre au commerce en ligne

Intervention dans la séquence « Tour du Net », le 07/09/2015

Malgré sa situation économique difficile, l’Ukraine s’ouvre au commerce en ligne. Le Parlement et la Banque centrale ont récemment adopté des mesures pour faciliter les transactions en ligne. Conséquence immédiate: les Ukrainiens peuvent dorénavant utiliser PayPal… 

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Pourquoi ce n’était pas possible auparavant, d’utiliser PayPal? 

Tout simplement à cause de régulations et de barrières administratives qui sont aujourd’hui injustifiées. Dans le cas de Paypal, les Ukrainiens pouvaient déjà acheter des produits sur des plateformes en ligne et payer à travers Paypal. Mais ils ne pouvaient pas utiliser ce service de paiement en tant que vendeurs, car il était illégal pour eux de recevoir des paiements sur leurs comptes en banque. Vous pouvez vous imaginer le frein au développement du commerce électronique que cela était, mais aussi une incitation à recourir au marché noir, et tout simplement à ne pas déclarer ce genre de revenus.

Comme vous le disiez, la Banque centrale et le Parlement ont récemment beaucoup travaillé à libéraliser et à réguler le commerce électronique. Une nouvelle loi doit conférer aux transactions faites en ligne le même statut qu’aux contrats sur papier. Le concept de facture électronique, ou de signature électronique est aussi introduit dans la loi, afin de faciliter les transactions. Ce sont des nouveautés en Ukraine, qui poursuit son intégration dans les réseaux internationaux.

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Qu’est-ce que ça représente, le commerce électronique en Ukraine? 

Au jour d’aujourd’hui, il est estimé à environ 3 milliards de dollars, selon easybusiness.in.ua. En gros, c’est une centaine de sociétés et quelques milliers d’employés. 10% des Internautes ukrainiens ont recours au commerce électronique. Mais comme le taux de pénétration Internet reste assez faible en Ukraine, à environ 43%; le commerce électronique représente seulement 2% de l’industrie de la vente, le plus gros étant réalisé par des méthodes plus conventionnelles. Avec ces changements, on s’attend à ce que le volume du commerce électronique s’apprécie rapidement, et passe de 3 à 8 milliards de dollars d’ici 2018.

Concrètement, on s’attend à ce que des sociétés nationales intensifient leurs offres sur Internet, que cela facilite l’expansion de start-ups, mais aussi que des géants du e-commerce puissent se développer plus confortablement sur le marché ukrainien. On pense aux sites de vente de vêtements, comme LaModa, BonPrix, Eldorado, mais aussi tout simplement les services payants de Facebook, Apple ou Google.

Pourquoi, ces services ne sont pas encore disponibles? 

Non! C’est encore une spécificité ukrainienne en Europe: A cause d’une bureaucratie excessive et d’une corruption rampante, ces sociétés ont jusqu’à présent été bloquées sur le marché local. Il faut aussi dire que l’Ukraine est l’un des premiers pays pirates au monde, et que la cybercriminalité, associée à de très faibles protections juridiques, en a découragé plus d’un. Peut-être que cela va changer dans les mois qui viennent, mais cela demandera encore un autre type de révolution de l’Internet ukrainien.

Pour l’instant, ce qui peut réellement bloquer le développement du commerce électronique en Ukraine, c’est tout simplement l’état de l’économie, et le pouvoir d’achat dramatiquement en baisse des Ukrainiens. Et ça, ça ne peut pas se régler par une nouvelle loi au Parlement.

RFI: Un allègement de la dette ukrainienne qui ne profite pas à la population

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 29/08/2015

Ce vendredi 27 août a marqué le dénouement d’une longue saga de 5 mois de négociations sur la dette ukrainienne. Le Premier Ministre Arséni Iatseniouk a annoncé victorieusement l’effacement de 3.8 milliards de dollars de dette publique. L’Ukraine ne fera donc pas défaut, comme beaucoup le craignaient. Mais la population n’en profitera pas pour autant… 

Ukrainian Finance Minister Natalia Yaresko speaks to the media during news conference in Kiev, Ukraine, June 19, 2015. REUTERS/Valentyn Ogirenko
Ukrainian Finance Minister Natalia Yaresko speaks to the media during news conference in Kiev, Ukraine, June 19, 2015. REUTERS/Valentyn Ogirenko

Le gouvernement ukrainien a présenté cet accord sur la dette comme une victoire historique, est-ce bien le cas? 

Dans un sens, oui, car, comme vous le disiez, l’Ukraine ne va pas faire défaut sur le paiement de sa dette, le pays reste solvable, et continue à avoir accès aux marchés internationaux de l’emprunt.

C’est un signal important pour les investisseurs internationaux, et cela veut aussi dire que l’Ukraine est à deux doigts de sécuriser définitivement un paquet d’aide internationale de 40 milliards de dollars sur les 4 prochaines années.

Cela dit, il faut tempérer. Le gouvernement ukrainien exigeait 40% d’effacement de ses Eurobonds, c’est-à-dire des bons du trésor émis au sein d’un système européen libellé en euros. Arséni Iatseniouk était très ferme là-dessus, il avançait qu’une grosse partie des dettes contractées l’avaient été par le régime corrompu de Viktor Ianoukovitch. Mais avec ces 3,8 milliards d’effacés, il n’a obtenu que 20% de réduction de ces Eurobonds. Il en reste beaucoup à payer. Et il faut rappeler que ces Eurobonds ne sont qu’une partie de la dette publique ukrainienne, qui s’élève aujourd’hui à plus de 75 milliards de dollars, soit plus de 80% du PIB ukrainien.

75 milliards? Ah donc, rien n’est réglé…? 

Et bien, Un point positif qui a été démontré par cet accord, c’est que la plupart des créditeurs internationaux de l’Ukraine semble s’être rangé aux arguments du gouvernement, selon lequel l’Ukraine post-révolutionnaire, pays en guerre, a besoin de temps, de soutien, et d’arrangements financiers pour l’aider dans son effort de réformes. Une des dispositions de l’accord, c’est d’ailleurs que l’Ukraine n’a pas besoin d’effectuer de remboursement majeur sur sa dette pendant les 4 prochaines années!

Mais oui, en effet, l’Ukraine n’est pas sortie d’affaire, notamment vis-à-vis de la Russie. Moscou refuse tout net la renégociation d’un prêt de 3 milliards de dollars. C’est de l’argent que Viktor Ianoukovitch avait obtenu un mois à peine avant de fuir l’Ukraine, en février 2014. Et la plupart de cet argent a disparu. Arséni Iatseniouk ne veut pas le rembourser, et à vrai dire, il n’en a presque pas les moyens. Il a jusqu’en décembre pour trouver une solution. Donc on peut s’attendre à d’autres moments tendus dans les mois à venir.

Mais quel est l’impact de ces négociations sur l’économie réelle, sur la population? 

Justement, c’est là le côté le plus dramatique. Cet allégement de la dette n’a aucun impact sur la population, qui est confrontée à une crise économique sans précédent. Pour vous donner quelques chiffres: l’inflation a dépassé les 55% d’augmentation des prix, les prix de l’énergie ont été augmenté de 450%, les salaires dévalués, les retraites et les aides sociales, baissées, et ainsi de suite.

Et cela ne va pas s’arranger de si tôt, car l’aide internationale, du FMI, de l’Union européenne et des Etats-Unis, est conditionnée à l’adoption de sérieuses mesures d’austérité. Je parlais hier à un expert financier sur l’Ukraine: il me disait qu’il faudrait jusqu’en 2022 pour que le salaire moyen ukrainien arrive au niveau… de la Moldavie. Autant dire que les perspectives sont moroses, et en plus, elles dépendent de la situation à l’est du pays, sur le front militaire, et là non plus, il n’y a pas de quoi être optimisme.

La Libre Belgique: La dette ukrainienne s’allège de 4 milliards de dollars

Article publié dans La Libre Belgique, le 28/08/2015

Le pays s’éloigne du gouffre financier. Mais la population n’en profitera guère. 

Les discours de victoires sont rares en Ukraine. Mais c’est bien avec des accents de triomphe qu’Arséni Iatseniouk a tenu une réunion extraordinaire du Cabinet des ministres ukrainien, ce 27 août à la mi-journée. “Nous ne ferons pas défaut, nous avons effacé près de 4 milliards de dollars de dettes!” De fait, l’annonce fait sensation: ont été effacés 3,8 milliards de dollars, soit 20% des 19 milliards de dollars d’eurobonds que l’Ukraine se devait de repayer sous peu. Et, grâce à la protection du FMI, le gouvernement n’a pas à repayer ses principales dettes pendant les quatre ans à venir. Pour un pays au bord de la banqueroute, la bouffée d’air est plus que bienvenue.

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