Grand Reportage RFI: Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 20/02/2017

Lundi 20 février doit entrer en vigueur un nouveau cessez-le-feu dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en guerre depuis 2014. L’annonce intervient après une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères français, allemand, russe et ukrainien, dans un contexte de fortes tensions sur le terrain. C’est une énième trêve, après une série d’échecs, mais elle pourrait marquer une étape dans la résolution du conflit. La guerre vit son troisième hiver. Depuis le printemps 2014, le conflit a fait plus de 10.000 morts selon l’ONU. Les affrontements persistent malgré les Accords de Paix de Minsk, signés en février 2015. Une explosion de violences a ainsi fait au moins une trentaine de morts début février côté ukrainien. Les pertes du côté des forces pro-russes et russes restent difficilement quantifiables en raison du flou qui persiste autour de la nature des forces en présence à Donetsk et à Louhansk. 

Pour l’Ukraine, l’effort de guerre est soutenu. Kiev l’estime à 5 millions d’euros par jour. Dans le contexte de ce qui est aujourd’hui une guerre d’attrition, les Ukrainiens cherchent un format pour traiter avec les territoires que le gouvernement ne contrôle pas, et les quelques 3 millions de personnes qui y résident. Conquête militaire? Isolation? Réintégration? Le débat fait rage dans le pays. 

Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon. Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

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Le long du passage à niveau, le camp ne paie pas de mine. Deux tentes, des braséros, quelques drapeaux nationalistes, le tout posé sur un sol sali par la neige fondue. Cela suffit pour Vlad, de son nom de guerre, et une poignée d’hommes en uniformes militaires, pour bloquer les voies ferrées qui traversent le village de Sherbynyvka, au nord de la république auto-proclamée de Donetsk.

Vlad: Nous voulons en finir avec cette économie parallèle. Regardez notre slogan, c’est “stop au commerce du sang”. 

A quelques dizaines de mètres de là, un convoi de wagons de marchandises est immobilisé. A son bord, des centaines de tonnes d’anthracite. Extraits en territoires séparatistes, ils devaient approvisionner des usines en territoire ukrainien. Depuis 2014, les livraisons n’avaient pas été interrompues, malgré la guerre. Pour Vlad, il faut mettre un terme à ces échanges.

Vlad: Notre barrage, c’est une réaction au plan de réintégration des territoires occupés, qu’ils ont adopté à Kiev. Ce plan légalise le commerce avec l’occupant. Ils pourront s’enrichir en écoulant leur charbon sur le marché ukrainien. Nous ne pouvons plus rester sans rien faire, à regarder tous ces wagons qui passent et repassent, sans être contrôlés. 

Trois voies ferrées sont bloquées dans la région depuis début février.

Ici, les militants nationalistes ne sont qu’une quinzaine, mais ils sont liés à des bataillons de combattants volontaires, et à des partis politiques siégeant au Parlement à Kiev.

A ce titre, ces hommes fatigués et mal rasés sont en opposition frontale avec le Président, Petro Porochenko.

Petro Porochenko: Ce blocage est non seulement inutile, mais en plus, il créé des problèmes. Ces militants bloquent nos efforts pour retrouver notre souveraineté territoriale. Ma position, et celle de mon gouvernement, elle est claire. Ce n’est qu’à travers des efforts diplomatiques que nous pourrons ramener ces territoires au sein de l’Ukraine. Je condamne toutes les postures politiciennes qui consistent à isoler ces territoires, et de facto les donner en cadeau à la Russie. Je le répète: cette terre n’est ni à prendre, ni à donner. 

Cette réthorique n’impressionne pas Vlad, chef du camp à Sherbynyvka. Il a lui-même été chassé de sa maison par les combats. Il s’estime légitime pour reconquérir sa région natale. Vlad accuse le président de protéger les intérêts de quelques profiteurs de guerre, et de mener un jeu trouble dans son rôle de défenseur de la patrie.

Vlad: Cela ne répond pas aux questions essentielles. A Kiev, ils détournent l’attention en s’étonnant que les voies ferrées soient bloquées, en se demandant qui nous instrumentalise, et ainsi de suite. Mais il faut répondre aux vraies questions: Nous sommes en guerre, oui ou non? Nos camarades croupissent dans des prisons ennemies ou pas? Une partie de notre territoire est occupé, alors pourquoi continuons-nous à faire du commerce? Je ne connais aucun exemple de conflit dans le monde où le business a continué comme si de rien n’était. 

Ce faisant, Vlad accuse l’exécutif d’entretenir un double language depuis 2014. Kiev a beau dénoncer une agression militaire russe, les relations diplomatiques n’ont jamais été rompues. Et si à Kiev on parle de guerre dans le Donbass, le nom officiel de l’intervention militaire est celui “d’Opération Anti-Terroriste”. Face à ce qu’il considère comme des compromissions, Vlad conclut, l’air déterminé:

Vlad: Il n’y aura pas de paix tant que certaines personnes continueront à gagner de l’argent dans cette guerre. 

Ce blocage est la manifestation la plus concrète des tensions qui déchirent la société ukrainienne autour du nouveau plan de réintégration du Donbass.

Celui-ci a été adopté le 11 janvier, et proposé par le ministère des territoires temporairement occupés. Iouriy Grimtchak est le conseiller spécial  du ministre, lui aussi exilé de sa ville de Donetsk.

Iouriy Grimtchak: Ce plan ne vise pas à réintégrer les territoires occupés du Donbass. Pas encore. Nous visons à réintégrer les gens qui vivent là-bas. L’idée principale, c’est de leur offrir quelque chose d’autre, et les intégrer dans notre espace médiatique, économique, entrepreneurial. Dans ce plan, nous avons développé toute une série de mesures, qui vont du transport de marchandises à la politique de l’information. 

Les Ukrainiens des territoires séparatistes auront des facilités pour étudier, voyager, développer une entreprise ou encore accéder à l’assistance médicale. Un plan similaire est en cours de développement pour les populations de la péninsule de Crimée, annexée par la Russie en 2014.

Face à cette politique d’ouverture, l’opposition craint que le plan n’engendre un dangereux précédent. Oksana Syroid est la vice-présidente de la Verkhovna Rada, le Parlement, au sein du parti Samopomitch, un parti originaire de l’ouest de l’Ukraine.

Oksana Syroid: Dans cette éventail de mesures, il y a des bonnes choses. Par exemple, la possibilité pour les jeunes d’étudier à distance selon le programme ukrainien. Mais  d’une part, nous savons que ce plan profite aux oligarques qui continuent leurs activités des deux côtés de la ligne de front. D’autre part, dans les territoires occupés, il y a deux catégories de personnes. L’administration d’occupation russe, et leurs supplétifs. Et les civils qui vivent là-bas. Et ces civils que nous voulons aider, ils ne décident de rien! Donc toute relation avec l’autre côté ne sera qu’avec les occupants, pas avec les civils directement. Cela veut dire que nous ferons des concessions, que nous renforcerons la puissance occupante. Nous nous retrouverons à payer pour l’occupation. 

Oksana Syroid va jusqu’à assimiler ce plan de réintégration à une haute trahison.

Oksana Syroid: Le concept de ce plan est mauvais. Il faut l’annuler. Il n’a été ni écrit en Ukraine, ni pour les Ukrainiens. Il n’est pas dans les intérêts du pays. 

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, il n’est plus l’heure de jouer sur les mots. Il y a plus important.

Iouriy Grimtchak: Il y a environ 700.000 personnes qui franchissent la ligne de front chaque mois. Par jour, jusqu’à 25.000 personnes. 

Il est important de faciliter la vie des populations civiles du Donbass, afin de s’en assurer le soutien.

Iouriy Grimtchak: Aux postes de contrôle le long de la ligne de front, nous prévoyons d’installer des centres administratifs. Afin que les gens n’aient pas à aller loin pour déclarer un mariage, ou une naissance, ou renouveler leur passeport. 

A 800 kilomètres de là, le poste de contrôle de Stanitsa Louhanska, au nord du bastion séparatiste de Louhansk, est l’un des principaux points de passage d’un camp à l’autre. Ici, la traversée est compliquée depuis que l’unique pont enjambant la rivière Donets a été détruit par un bombardement. Les civils se massent néanmoins par centaines pour passer, d’un côté comme de l’autre.

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Andriy checkpoint: Ca fait 4h30 que j’attends. Je suis venu toucher ma retraite, et je rentre à Louhansk.

Svitlana checkpoint: Je vais voir mon fils à Louhansk. Il étudie là-bas. C’est un athlète. Aller vivre en territoire ukrainien, c’est hors de question, car son pensionnat est à Louhansk. On faisait comme ça avant la guerre, on continue comme ça maintenant. On préférerait que tout redevienne comme avant, mais… ils nous ont séparé. On ne peut plus revenir en arrière. 

Pour ces deux personnes, et les centaines d’autres dans la file d’attente, on devine qu’une simplification des formalités administratives et des conditions de passage serait la bienvenue. Le premier obstacle à l’application du plan de réintégration, ce n’est pourtant pas la politique.

Les combats n’ont jamais cessé, le long des 400 kilomètres de la ligne de front. Ils rendent les passages parfois dangereux. Ils n’épargnent pas non plus des quartiers résidentiels de ville. Les Accords de paix de Minsk, signés en février 2015, n’y ont rien changé.

Marianna Ivanivna: Des Accords de paix? Quels Accords? Ils annoncent des accords à tout va, et voilà où on en est. Qu’ils se mettent d’accord, une bonne fois pour toute! 

La ville d’Avdiivka se remet à peine des bombardements meurtriers de début février. A l’initiative des séparatistes, les tirs avaient coûté la vie à au moins une trentaine de personnes, civils et militaires. Malgré l’écho de l’artillerie au loin, la ville est calme. Mais pour Marianna Ivanivna, cela ne change pas sa situation.

Marianna Ivanivna: Je vis d’aide humanitaire. Mon mari a été tué il y a deux ans. J’ai reçu un statut d’invalide après des bombardements. Comment survivre? Tout le monde veut la paix, tout le monde veut retrouver une vie normale. Qui a besoin de cette guerre, dites moi? Ici, nous mourrons à petit feu. Ils ont bombardé ma maison. Et ma pension est si modeste que je ne peux pas en vivre.

Dans son bureau à la mairie, le colonel Pavlo Malykhyn est le chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka. Il est occupé à panser les plaies de sa ville après les derniers bombardements. Lui aussi a constaté que le processus de paix de Minsk n’a pas amélioré la situation de sa ville.

Les garants des Accords de Minsk, comme il le rappelle, ce sont Angela Merkel et François Hollande, deux chefs d’Etat distants du conflit. La mission d’observation de l’OSCE, elle, n’est pas efficace pour assurer le respect du cessez-le-feu.

Pavlo Malykhyn: L’OSCE, ils ne voient rien. Quand ils sont sur place, ça ne tire pas. Dès qu’ils repartent, les tirs d’artillerie recommencent. Je pense que la mission d’observation est très importante. Mais il faut qu’il se donnent les moyens. Ils restent dans les zones sécurisées, mais ne vont jamais dans les endroits où des gens se font tuer. Qu’est-ce qui est le plus efficace? Constater de visu une fois, ou écouter les bombardements 100 fois? Le risque existe, évidemment. Mais dans les quartiers bombardés, il y a des petits enfants qui vont à l’école… Eux, ils prennent le risque.

Les violences ne sont pas prêtes de s’arrêter de si tôt. Et les responsabilités sont partagées. A proximité d’Avdiivka, un ancien centre de contrôle aérien sert de base au bataillon “Donbass Ukraine”.

Les Accords de paix de Minsk, ici, ne sont pas pris au sérieux.

Pavlo Kulyk: La paix ne se fera pas à travers les Accords de Minsk. Tout simplement parce que cela ne convient ni à l’Ukraine, ni à la Russie. Cet accord leur a été imposé.

Au lieu de processus de paix, le soldat Pavlo Kulyk et ses camarades parlent avec confiance de leur nouvelle stratégie militaire.

Pavlo Kulyk: Nos troupes avancent petit à petit. Nous prenons des villages, des positions. Nous avons repris le village de NovoLouganske il y a peu. Nous pouvons y arriver, par petits pas. Et d’après les estimations que l’on a depuis l’autre côté, il y a de moins en moins de combattants chez les séparatistes… 

Ces estimations sont très floues, et l’histoire a montré que les troupes régulières russes pouvaient intervenir directement pour aider les séparatistes. Ces derniers mènent aussi leur propre stratégie de petits pas et de duels d’artillerie incessants.

Cela dit, une intensification des violences ne devrait pas être synonyme d’un retour à un conflit généralisé.

Pavlo Kulyk: Nous pourrions aller plus loin. Mais cela voudrait dire des combats généralisés, et la ruine pour le Donbass. On peut estimer qu’au moins 500.000 civils y perdraient la vie. Je pense que personne ne prendra la décision de lancer une telle attaque…

Si l’option militaire n’est pas envisageable, et que le plan de réintégration est difficilement applicable, certains sont tentés par l’idée d’une séparation claire et nette. Dans son bureau à Avdiivka, Pavlo Malykhyn a un exemple historique tout trouvé.

Pavlo Malykhyn: A Berlin, il y a eu un mur pendant longtemps, les gens ne se sont pas parlé. Mais tout s’est bien terminé. Ici, il faut que la Russie se retire et que l’on reprenne le contrôle de la frontière. Ensuite, on négociera entre nous. Entre temps, on peut isoler le problème.

Le colonel s’inscrit ici dans la lignée des militants du blocage de voies ferrées, en préconisant une rupture avec les territoires séparatistes.

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, cela trahit une vision à très court-terme. Les infrastructures vitales de la région sont trop intriquées pour être dissociées. Par exemple, pour l’eau potable.

Iouriy Grimtchak: Le canal de distribution part du nord de la région. Slaviansk, Kramatorsk, ce sont des villes sous notre contrôle. Le canal part ensuite dans les territoires occupés et la grande ville de Donetsk. Et ensuite il ressort pour arriver au port de Marioupol, une ville aussi sous notre contrôle. En théorie, nous pourrions couper l’eau, et même l’électricité, à Donetsk. Mais cela voudrait dire la mort de notre ville de Marioupol. Tous ceux qui assurent pouvoir tout couper demain sont des menteurs. 

Lors d’un débat animé à Kiev, Iouriy Grimtchak fait face au journaliste Serhiy Harmash lui-même exilé de Donetsk.

Serhiy Harmash: Les entreprises qui produisent dans les territoires occupés et envoient leurs productions en territoire ukrainien paient des taxes aux séparatistes. Les Ukrainiens ont besoin de leur charbon, bien sûr. Mais il faut nous poser la question: sommes-nous prêts à contribuer au financement de leur guerre contre nous? Les blocages actuels de voies ferrées peuvent être une chance pour la réintégration. 

Iouriy Grimtchak se défend. Bloquer ces routes commerciales ne voudrait en aucune manière dire que les séparatistes se retrouveraient sans financement ni armement, étant donné qu’ils sont soutenus par la Russie. Au contraire, cela représenterait un manque à gagner pour Kiev.

Iouriy Grimtchak: Il y a beaucoup d’entreprises qui possèdent des usines dans les territoires occupés mais qui sont enregistrées en territoire ukrainien. Ces entreprises ont contribué à l’équivalent d’un milliard d’euros d’impôts au budget national l’an dernier! Dans le même temps, notre effort de guerre a représenté l’an dernier 2,2 milliards d’euros. Ces entreprises ont donc couvert la moitié de nos dépenses de défense! 

Serhiy Harmash n’y tient plus.

Serhiy Harmash: Si on suit cet argument des impôts, alors autant inviter ici Alexander Zakharchenko le chef de Donetsk, et l’autoriser à monter une entreprise pour qu’il puisse payer des impôts, faire semblant d’être un bon citoyen avant de rentrer à Donetsk et de lever les armes contre nous!

Dans ce débat, la sociologue Iryna Bekeshkina présente les résultats d’un sondage sur l’attitude des Ukrainiens face à la question des territoires occupés. Aucune des solutions, que ce soit la rupture ou la réintégration, ne récolte plus de 17% de soutien. Aucun consensus n’existe sur la manière de ramener la paix dans le Donbass. Iryna Bekeshkina.

Iryna Bekeshkina: Le débat est tellement politisé, entre des positions extrêmes, qu’il est difficile d’y voir clair. Je me rappelle le slogan des étudiants de mai 1968, en France: “Soyons Réalistes, demandons l’Impossible!” Je reformulerai dans notre contexte: “Demandons l’impossible, mais restons réalistes!” 

Le réalisme, Yevhen Vilinsky le voit à travers des projets concrets de reconstruction économique du Donbass. Lui est le vice-gouverneur de la région de Donetsk, en charge d’attirer des investisseurs.

Yevhen Vilinsky: Nous voulons construire ici une sorte de “Berlin Ouest”, qui montrerait aux habitants du bloc de l’est que nous pouvons bâtir une vie meilleure.  Avec la nuance que le mur de Berlin, c’était l’est, et pas l’ouest qui l’avait construit. Il faut que nous fassions preuve d’ouverture. Nous menons tout une série de projets pilotes, même des projets jamais expérimentés en Ukraine. Pour montrer que l’on peut y arriver ensemble. 

Dans la cour de l’école numéro 11 d’Avdiivka, on est très loin de ces controverses politiques et de ces grands projets. Au loin, on entend quelques déflagrations d’artillerie. Mais ici tout semble simple, comme le remarque Olga, la surveillante de la cour.

Olga: Les enfants, vous les voyez. Ils sont heureux, ils ne réagissent plus aux bruits des bombardements. Ils jouent, comme des enfants. Ils nous montrent l’exemple, pour continuer à vivre. 

La région industrielle, ancien fleuron de l’économie soviétique, dans laquelle ces enfants sont nés, était depuis des années en déclin. Avec la guerre, elle se retrouve meurtrie et défigurée. Après trois ans de conflit, rien ne permet de deviner à quoi le Donbass ressemblera quand ces enfants deviendront grands.

Ecouter le Grand Reportage ici

L’est de l’Ukraine: entre la guerre, la réintégration et l’abandon

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

A la réalisation, Anouck Bernet

Chanson de fin: Rosy/Donbass, de Dakh Daughters

The Odessa Review: Lenin’s Tumble: The Iconoclasm Of Ukraine’s Decommunization

Article published in The Odessa Review, issue of December 16 / January 17.

This article is part of the ongoing project « Looking for Lenin », in partnership with Niels Ackermann. Be sure to like and follow the Facebook Page of the project: After Lenin 

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Niels Ackermann / Lundi 13

Ukraine’s official efforts at Decommunization were passed into law by the Verhovna Rada in the spring of 2015. Secret security service archives were opened up to the light of day, streets named after Soviet era heroes were renamed after various Ukrainian personalities, some of them controversial. Symbols and relics of the Soviet regime were banned. In fact, all sorts of symbols of the communist era including flags and artefacts were banned. Most symbolic of all was the banning of the statues of Soviet leader Vladimir Ilyich Lenin. The process had first began on the night of December 8, 2013 during the midst of the Maidan revolution, when the anti-government protestors successfully toppled a gigantic statue of Lenin standing in the middle of Kyiv. That statue’s fall was a symbolic start that was replicated in hundreds of cities and villages all across the country, in a process that has taken different forms in different places. The continued process of decommissioning of the statues and the often violent destruction that has accompanied it took place over the course of the last year and a half has been called the “Leninopad” or simply the “Lenin-fall”. Some of the Lenin statues are removed quietly by government authorities, and in some places thuggish groups of vigilante and nationalist oriented young men take matters into their own hands, just as often engaging in violent skirmishes with pro-Russian or Soviet nostalgic locals. The fate of the Lenin statues is a remarkable aspect of contemporary Ukraine. The Swiss photographer Niels Ackermann and the French journalist Sébastien Gobert have been traveling around Ukraine chronicling the “Leninopad” for a forthcoming book.

There is not a single monument to Lenin left standing in Ukraine. According to multiple Ukrainian news agencies, on October 24th, the last standing statue of the Bolshevik leader was removed from the town center of Novohorod-Siverskiy. The felling of the last standing monument of its kind in the country marks an obvious epochal shift for contemporary Ukraine. Yet, the process of Decommunization is far from complete: there remain smaller sculptures and busts here and there. And one should also not forget the monuments still standing in the occupied territories in Crimea and Donbass where a renewed Soviet nostalgia has taken hold.

Yet, the fact remains: Lenin is no longer a part of Ukraine’s landscape. As the scholar and art collector Myroslava Hartmond puts it in her essay in “Minima Ucrainica: “The Mother Goddess archetype that is the Ukrainian landscape is liberated of the host of phallic columns that have sought to dominate her forevermore”.

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Libération: « La Russie a traditionnellement entravé notre potentiel économique »

Entretien avec Volodymyr Hroïsman, Premier Ministre ukrainien, publié dans Libération, le 26/10/2016

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En visite en France jeudi et vendredi, le Premier ministre ukrainien, Volodymyr Hroïsman, revient sur les relations de son pays avec Moscou.

A38 ans, Volodymyr Hroïsman est le plus jeune Premier ministre de l’Ukraine indépendante. En poste depuis avril, il est perçu comme l’homme du président Petro Porochenko, son allié de longue date. Il se voit avant tout comme un bon manager et un réformateur prudent. Volodymyr Hroïsman sera en France jeudi et vendredi pour des rencontres de haut niveau.

Votre président a rencontré Poutine, Merkel et Hollande le 19 octobre, afin de relancer le processus de paix dans l’est de l’Ukraine. Comment mener les réformes que vous défendez dans un pays en guerre ?

Ce conflit, ce n’est pas seulement un défi pour l’Ukraine, mais bien pour toute l’Europe. Il ne faut pas se voiler la face. Considérons la Crimée. Avant l’annexion par la Russie en 2014, c’était une grande zone balnéaire. Aujourd’hui, c’est une base militaire, qui pose un danger pas seulement à l’Ukraine, mais au monde entier. Il faut réagir. Et il faut comprendre que la frontière que notre armée protège, ce n’est pas la frontière orientale de l’Ukraine, mais de l’Europe. Là-bas, nos forces armées font face à l’armée russe, l’une des plus puissantes au monde. La guerre est un défi évident. Mais l’Ukraine, ce sont 45 millions d’habitants, avec leurs besoins, leurs activités, leurs ressources, leur potentiel. L’économie ukrainienne a ses logiques propres, qui se développent malgré la guerre.

La Russie était il y a peu le principal partenaire commercial de l’Ukraine. Comment développer l’économie nationale sans échanger avec la Russie ?

La Russie a traditionnellement entravé le potentiel économique de l’Ukraine afin de nous maintenir dépendants. Aujourd’hui, nous avons perdu notre accès traditionnel au marché russe. La réorientation qui nous a été imposée, vers l’ouest, aide à la modernisation de l’économie. C’est un défi certain, mais nous en sortirons renforcés.

Il semble que l’Ukraine redresse la tête après une grave récession. Quelles garanties pouvez-vous donner à d’éventuels investisseurs que leurs projets seront protégés contre la corruption et les abus qui caractérisent toujours votre pays ?

Il est dans l’intérêt de notre pays que ces investissements ne soient pas seulement protégés mais aussi fructueux. Nous avons entamé une réforme judiciaire d’envergure afin que les abus de fonctionnaires corrompus soient punis. De même, nous avons lancé les réformes de la fonction publique, de la décentralisation, de la dé-oligarchisation. Nous travaillons à un développement sain de notre pays, afin d’en favoriser l’intégration européenne. Quand on parle de la réforme du secteur de l’énergie, savez-vous qu’Engie [ex-GDF Suez, ndlr] envisage d’opérer en Ukraine ? Avant, cela aurait été simplement impossible, à cause de la corruption du secteur. Evidemment, il y a des problèmes. Mais nous avançons dans la bonne direction. Le point faible, c’est que nous n’allons pas assez vite, c’est tout.

RTBF: Décommunisation en Ukraine, pourquoi faire?

Version longue d’une intervention dans la Matinale, sur la RTBF, le 17/10/2016

L’Ukraine vient de fêter ses 25 ans d’indépendance de l’Union Soviétique, mais c’est maintenant que la décommunisation bat son plein. Les statues de Lénine tombent les unes après les autres, les symboles soviétiques sont décrochés des murs des métros, les rues sont renommées… Un processus de grande ampleur, qui soulève de nombreuses questions… 

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Crédit: Niels Ackermann / Lundi 13

Sébastien, pourquoi cette décommunisation, et pourquoi maintenant? 

Et bien, ça s’est un peu imposé, dans le sillage de la Révolution de la Dignité.  Vous vous rappelez, les protestations avaient commencé il y a presque trois ans, en novembre 2013. Et début décembre, les révolutionnaires avaient abattu la statue de Lénine qui trônait sur l’avenue principale de Kiev. Abattu, détruit, démoli, cassé, déchiqueté en petits morceaux… Ils s’étaient vraiment acharnés.

Acharnés, parce que Lénine représente pour beaucoup d’Ukrainiens le passé soviétique, avec tout ce qu’il a de douloureux: des restrictions linguistiques au goulag, en passant par les persécutions politiques. Il y a cette idée qu’en faisant disparaître Lénine et les symboles soviétiques, le pays s’affranchira de ce passé, ses infrastructures se moderniseront, la bureaucratie héritée du système communiste disparaîtra. En gros, que l’Ukraine se rapprochera de l’Europe.

C’est une idée simple, mais qui a un certain sens. L’ouest du pays, qui a historiquement été plus anti-communiste que le reste, a déjà fait tomber ses Lénine il y a 20 ans. Et en effet, ces régions sont un peu plus modernes, un peu plus orientées vers l’Europe. Alors après la victoire des révolutionnaires en février 214, les statues de Lénine se sont mises à tomber partout dans le pays, dans un vaste mouvement que l’on a appelé le Léninopad. En mai 2015, le processus de décommunisation a été encadré par une série de lois mémorielles votées par le Parlement. Et on est encore en plein dans le processus.

Mais est-ce que cette décommunisation fait consensus? 

Non, bien sûr. Pour beaucoup d’autres Ukrainiens, Lénine, et le passé soviétique, cela évoque des bons souvenirs. L’époque de leur jeunesse, le temps du plein emploi, le temps où les institutions d’Etat fonctionnaient, où la médecine était gratuite… Je rencontre beaucoup d’Ukrainiens qui vivent ce processus avec une incompréhension profonde, voire comme une insulte.

D’ailleurs les territoires séparatistes, à Donetsk et à Louhansk, jouent beaucoup cette carte d’héritiers de l’URSS pour s’assurer d’une certaine adhésion populaire. Les autorités là-bas prennent grand soin de leurs statues de Lénine. Mais ça, c’est encore une autre question, qui rentre dans le cadre de la guerre de l’information actuelle.

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Kyiv, February 2016. Crédit: Niels Ackermann / Lundi 13

Quand on parle de la décommunisation en Ukraine, il y a tous ces aspects, pour ou contre. Mais ce qu’il faut aussi comprendre avec le processus actuel, c’est qu’il est à l’image de l’Ukraine en tant qu’Etat: dysfonctionnel, désordonné, et somme toute, illisible. Ici, on déboulonne une statue de manière civilisée. Là, c’est un groupe de nationalistes en cagoules qui s’acharne sur un monument. Dans un autre endroit, la municipalité n’a pas d’argent dans le budget pour renommer des rues. Chacun y va en fait de sa petite musique.

La loi promulguée par le président en mai 2015 devait être appliquée d’ici à février 2016, pour tout ce qui est changement de nom et déboulonnage de statue. Mais on est en octobre, et on y est encore. Donc ça donne une impression très bizarre de loi qui n’est pas appliquée, et qui n’engage pas les citoyens.

L’exemple de ce Lénine de Kiev est encore très révélateur. Je vous ai dit qu’il a été détruit début décembre 2013. Et bien, il y a encore, dans le centre de la capitale, son piédestal qui trône, avec le nom “Lénine” bien en vu! Je ne suis pas sûr que l’on puisse parler de décommunisation efficace dans ce cas-là.

Mais est-ce que cet exemple que vous donnez, ça ne veut pas dire aussi qu’il n’y a pas encore d’alternative à cette statue de Lénine, et au symbolisme soviétique en général? 

Si, et c’est bien l’un des enjeux de cette décommunisation: développer un nouveau narratif national, qui ferait consensus. L’une des lois votées en 2015, en même temps que celles sur la décommunisation, consacre comme des nouveaux héros nationaux ceux qui se sont battus pour l’indépendance du pays. Mais c’est controversé, car ça inclut les militants des droits de l’hommes des années 70, mais aussi les combattants nationalistes, actifs dans les années 40. Et bien sûr qu’ils se sont battus contre les soviétiques. Mais ils ont aussi collaboré avec les Nazis, l’espace de quelques années. et ils se sont rendus coupables de massacres de Juifs et de Polonais. Alors chez beaucoup, en premier lieu parmi les familles de vétérans de l’armée rouge, ça fait grincer les dents.

On me dit souvent que le nouveau narratif national s’impose de soi, à cause de la guerre à l’est du pays. Les nouveaux héros sont tout trouvés, et le nouveau récit national se construit au fil du conflit. Mais pour habiter dans ce pays, je vois que ce n’est pas si simple que cela: le récit d’une nation en guerre, qui ferait corps d’un bout à l’autre non seulement de son territoire mais de sa société et de son corps politique… cela ne va pas de soi.

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Crédit: Niels Ackermann / Lundi 13

Encore un mot pour terminer, sur une autre dimension de ce manque d’alternative au narratif national. Il faut se rappeler que l’URSS, pour la majeure partie de l’Ukraine, c’est 70 ans. C’est au moins 3 générations, marquées les par politiques soviétiques qui ont fait naître des villes, construit des barrages, des usines, des aéroports… Ne serait-ce qu’une simple promenade dans les rues de Kiev suffit à comprendre que ce n’est pas une ville d’Europe de l’ouest. C’est une ville pensée comme soviétique, avec tout le positif et le négatif que cela comporte.

Je conclus donc par une évidence: la décommunisation en soi, elle est justifiée dans le contexte ukrainien actuel. Mais nier le passé soviétique, comme ça, en faisant disparaître des statues, c’est tout simplement impossible.

RFI: Kiev veut gommer son passé soviétique

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 10/10/2016

Comment enlever les signes du passé communiste, et de la sujétion à l’ex URSS alors que les relations avec le voisin russe n’ont jamais été aussi distantes. C’est à ce dilemme qu’est confronté l’Ukraine. Au cœur de ce débat, une statue, haute d’une centaine de mètre, la mère patrie qui trône au cœur de la capitale Kiev. Difficile à déboulonner, quasi impossible à décommuniser aussi, selon la terminologie employée sur place.

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On ne peut pas la manquer. Sur une colline dominant le fleuve Dnipro, la Mère Patrie veille sur la capitale ukrainienne, du haut de ses 62 mètres de métal argenté, qui reluisent au soleil. Elle est montée sur un énorme piédestal, et l’ensemble du complexe fait 102 mètres de haut.

La mère patrie, c’est une figure féminine aux traits très masculins; un emblème du monumentalisme soviétique. Les bras levés au ciel, elle porte un glaive dans une main, et dans l’autre, un bouclier. Et sur celui-ci, le blason de l’Union Soviétique, avec marteau et faucille.

La décommunisation bat son plein en Ukraine depuis 2014, mais les symboles restent. C’est plutôt gênant. De nombreuses voix se sont élevées pour que les symboles soviétiques ne dominent plus la capitale.

Volodymyr Vyatrovitch est le directeur de l’Institut national de la mémoire, le principal instigateur de la décommunisation.

Volodymyr Vyatrovich: Le monument est un exemple de l’architecture soviétique: il doit rester en place, on ne parle plus de le démonter. Mais selon la loi sur la décommunisation, les emblèmes soviétiques, le marteau et la faucille, qui se trouvent sur le bouclier, doivent être démontés. 

 

C’est plus facile à dire qu’à faire. Le glaive pèse 9 tonnes, et le bouclier 13 tonnes. Volodymyr Symperovitch est l’un des historiens du musée de la seconde guerre mondiale, qui se trouve  sous le monument.

Volodymyr Symperovitch: Certains voulaient démonter le bouclier. Mais cela déséquilibrerait tout l’édifice, donc ce n’est pas possible. Le recouvrir par autre chose, comme un texte ou une image multimédia, ça serait une autre option. Décommuniser la Mère Patrie, ce sera fait, mais ce n’est pas facile. 

Mais au-delà de l’aspect technique, se pose la question de la pertinence d’une décommunisation d’un tel monument.

Myroslava Hartmond: C’est l’une des statues les plus hautes du monde. Son monumentalisme est pensé pour honorer la victoire soviétique durant la seconde guerre mondiale, mais aussi pour renforcer la place de Kiev comme ville soviétique. 

Myroslava Hartmond est une chercheuse et critique d’art, à Kiev. Pour elle, il est impossible d’effacer l’héritage soviétique de cette statue.

Myroslava Hartmond: Décommuniser la statue, cela relève presque de l’absurde. La ville y perdrait un élément de son esthétique et de son héritage culturel. Je pense qu’il faut protéger le monument d’initiatives aventureuses. 

Il faut dire que, malgré sa physionomie toute soviétique, la statue fait le ravissement des touristes depuis des années. Et elle ne dérange guère les Kiéviens.

Pour une raison inconnue, elle regarde vers l’est. Elle n’observe donc pas l’horizon d’où les Nazis étaient venus en 1941. Mais c’est le front est qu’elle scrute, vers la Russie, aujourd’hui considéré comme un Etat agresseur. Un nouveau symbole qui parle aux Ukrainiens.

En fait, ce qui semble le plus pressant, c’est de décommuniser et moderniser le musée de la seconde guerre mondiale, en-dessous du monument.

Dans une atmosphère assez datée, le cheminement à travers les galeries est toujours calqué sur le narratif soviétique, de l’oppression nazie à la résistance du peuple, des souffrances imposées aux Soviétiques à la victorieuse prise du Reichstag à Berlin.

Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’institut de la mémoire.

Volodymyr Vyatrovitch: Ce musée s’appelait auparavant le musée de la Grande Guerre Patriotique, selon l’appellation soviétique. Il y avait des musées similaires dans beaucoup de villes, car les mythes de la Grande Guerre Patriotique constituaient l’un des principaux instruments de pouvoir des autorités soviétiques. La mission de ces musées, c’était d’affirmer que le bien, c’était l’URSS, et le mal, c’étaient les Nazis, sans faire de nuances. Et ce sont des fabulations qui ont survécu à la chute de l’URSS, en particulier en Russie aujourd’hui. L’Ukraine commence à se différencier de ce narratif.

Le changement de narratif, c’est le principal enjeu de la décommunisation en Ukraine, afin de d’adhérer, comme le souhaite le Président Petro Porochenko, à un “discours historique commun aux Européens”. L’objectif semble à la fois ambitieux. Mais en même temps, il est plus simple que décommuniser une ville qui, de la statue de la mère patrie au réseau de métro, des facades des bâtiments aux couloirs des administrations, aura bien du mal à cacher son héritage soviétique.

Ecouter le reportage ici

L’Ukraine, entre vieilles idoles et nouveaux héros

 

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 25/04/2016. Article co-rédigé avec Laurent Geslin, avec le concours de Niels Ackermann.

 

“Ils auraient du le laisser là-bas…” Oleksandr Oleksiyevitch remet les mains dans les poches de son uniforme dépareillé, et soupire longuement. Devant lui, dans la cour d’entrepôt poussiéreuse dont il assure la surveillance, Lénine a encore le doigt pointé vers le ciel. L’énorme monument de 40 tonnes gît à même le sol, loin de la place principale de Zaporijia, où il a trôné pendant des décennies, dominant les berges du fleuve Dnipro.

“Ca fait partie de notre histoire, c’est malsain de le retirer, et de faire semblant que rien ne s’est passé…” Le vigile, ancien policier à la retraite, crache par terre. En cette fin de journée, seuls les croassements de corbeaux et l’écho de quelques voitures au loin viennent perturber le silence de ce cimetière improvisé. “Maintenant, ils vont le vendre: c’est du bronze massif, il y a beaucoup d’argent à en tirer. Voilà, c’est comme ça. Notre histoire pour quelques dollars…”

Qu’est-ce qui vient après? 

Le Lénine de Zaporijia, c’était le dernier “grand” Lénine qui restait debout en Ukraine. Il a été déboulonné par la municipalité le 17 mars, en vertu des lois mémorielles dites “de décommunisation”, qui ordonnent, entre autres, la disparition de tout monument ou symbole promouvant “l’idéologie totalitaire soviétique”. Avec plus de 5000 statues dédiées au leader bolchévique en 1991, l’Ukraine était, au moment de son indépendance, la république comptant le plus grand nombre de Lénines en URSS. Il en resterait aujourd’hui un peu moins d’un millier.

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Le Lénine de Zaporijia après son déboulonnage. Photo: Laurent Geslin.

“Au moins, ici, ils ont fait cela de manière civilisée, avec une grue et une équipe technique”, poursuit Oleksandr Oleksiyevitch. Le “Léninopad”, la chute des Lénine, est souvent orchestrée de manière spontanée, par des groupes citoyens ou des casseurs nationalistes. “Mais cela a donné l’occasion à des gens de lui dire au revoir, de déposer des fleurs…”, regrette Natacha Lobach, une militante civique très active dans l’aménagement urbain de Zaporijia. “Après toutes les atrocités qu’il a commis? Cela n’a montré qu’une chose: le lavage de cerveau que nous avons subi pendant tout ce temps est encore très efficace”.

Pour cette jeune architecte, le problème est néanmoins ailleurs. “La décommunisation, c’est très bien. Mais qu’est-ce qui vient après? Par exemple, personne ne sait que faire de cette place maintenant. Un monument aux Cosaques? Aux cosmonautes? Aux Indiens?” De fait, deux ans après la Révolution de la Dignité, qui a accéléré le Leninopad, les villes d’Ukraine sont pleines de piédestaux portant encore l’inscription “Lénine”. Sans qu’aucun changement n’y soit apporté. “Le plus important, c’est d’abord de faire disparaître les traces de l’occupation soviétique”, assène Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’Institut National de la Mémoire, et grand maître à penser des lois de décommunisation. “Peu à peu, les citoyens se saisiront de la question et trouveront des solutions pour réaménager leurs espaces urbains”.

En avril 2015, ce sont 4 lois qui ont marqué un virage de l’historiographie nationale. En criminalisant la propagande des régimes totalitaires communistes et nazis, elles prévoient d’ouvrir les archives du KGB au public, et de glorifier la mémoire des combattants en faveur de l’indépendance nationale au 20ème siècle. Soit une tentative de “reproduire le choc mémoriel connu dans les anciennes républiques populaires d’Europe centrale”, comme l’explique Volodymyr Viatrovitch, alerte, redressé sur un canapé de son bureau. “Nous devons en tirer les mêmes gains en termes de démocratisation”.

La gue-guerre des noms

En parallèle du Leninopad, la décommunisation des noms bouleverse la représentation mentale de la géographie de l’Ukraine. Ici, une avenue Lénine est devenue l’avenue (John) Lennon. Là, c’est Andy Warhol a pris la place du leader bolchevique sur les plaques de nom de rue. Dans la partie de l’oblast (région) de Donetsk, les cartes officielles utilisent désormais le nom de Bakhmout pour indiquer une petite agglomération. De 1924 à septembre 2015, celle-ci était pourtant connue comme Artemivsk, dédiée à Fiodor Sergueïev (1891-1938), dit Camarade Artiom, un révolutionnaire soviétique.

Pour les habitants de la région, de même que pour les militaires ukrainiens déployés sur le front du Donbass, à une vingtaine de kilomètres au sud, le changement est encore difficile à ancrer dans les esprits. Dans une région en guerre, où de nombreuses personnes comptent encore en roubles soviétiques, où les panneaux de signalisation sont rénovés au compte-goutte, Artemivsk restera Artemivsk pour de nombreuses années à venir.

Une spécificité locale qui est aisément exploitée par les critiques de la décommunisation, et la machine de propagande russe. Celle-ci assimile le processus à une trahison ukrainienne de son passé, et à une vaste chasse aux sorcières russophobe, orchestrée par une supposée junte nationaliste arrivée au pouvoir en février 2014.

Un des sites de propagande du Kremlin, Sputnik, dénonce ainsi une “obsession” d’ukrainiser les noms de famille à consonance russophone. On en est malgré tout très loin, puisque la source principale de Sputnik n’est autre qu’une simple pétition citoyenne. Lancée le , qui a reçu 6 signatures sur les 25000, qui seraient nécessaires à un examen par le chef de l’Etat Petro Porochenko. La manipulation dénote toutefois l’enjeu de la décommunisation en Ukraine, à la fois en termes de géopolitique, mais aussi de politique intérieure.

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Statuette de Stepan Bandera, Musée de Roman Shoukhevitch à Lviv.

Car, loin des affres de la guerre d’information qui fait rage entre l’Ukraine et la Russie, force est de reconnaître que la décommunisation ne fait pas consensus. “Dnipropetrovsk reste Dnipropetrovsk”, martèle Boris Filatov. Elu de la troisième ville d’Ukraine en octobre 2015, l’homme refuse catégoriquement de la rebaptiser. “C’est le nom historique de la ville, qui a accompagné son développement, et c’est comme cela que nous sommes connus, en Ukraine et à l’étranger”.

Et si changement de nom il y avait, quel serait-il? Fondée en 1776, sous l’impulsion de Catherine II, pour accueillir le gouvernement de la Nouvelle Russie, Ekaterinoslav prit en 1924 le nom de Petrovsk, pour célébrer le révolutionnaire ukrainien Grigori Petrovski, Commissaire du peuple aux Affaires intérieures entre 1917 et 1919, puis celui de Dnipropetrovsk, durant la déstalinisation, en 1957.

Dnipropetrovsk a beau être aujourd’hui le fer de lance de la défense nationale ukrainienne, en tant que base arrière de nombreux bataillons déployés dans le Donbass, cet héritage soviétique est insupportable pour Volodymyr Viatrovitch. “La loi est la loi. La question de Dnipropetrovsk doit être réglée, d’une manière ou d’une autre”, tranche-t-il.

Là-bas, où la décommunisation est acquise

L’homme est bien connu pour son anti-communisme primaire. D’ailleurs, son bureau de Kiev, il l’a installé dans les anciens quartiers-généraux de la Tcheka, ancêtre du KGB. La chute de l’autoritaire et très russophile Viktor Ianoukovitch en 2014 lui a donné l’occasion d’exporter à Kiev une historiographie développée depuis de longues années dans sa ville natale: Lviv, capitale de l’ouest de l’Ukraine, un des bastions historiques de l’idée nationale ukrainienne.

La décommunisation, là-bas, elle y est acquise. “Il y a déjà des jeunes générations qui ne connaissent rien de ce bagage, ce fardeau du post-soviétisme. C’est une sorte d’héritage criminel, qui leur est étranger”, explique, placide, Ruslan Zabyliy, directeur de l’ancienne prison de Lontsky, aujourd’hui musée des occupations. L’ignorance de l’histoire soviétique? “C’est une bonne chose, parce que les jeunes générations ne veulent pas construire leur avenir à partir de cet héritage”. Un argument censé, dans un pays engagé dans un processus de réformes modernisatrices, qui se rêve toujours un avenir européen.

Et quid de la partie de la population faisant preuve d’une certaine nostalgie pour l’époque soviétique? “Ce sont des gens qui ont donné les meilleures années de leurs vies pour construire l’URSS. Ils vivent dans le passé. A part quelques marginaux surexcités, la plupart ne sont plus actifs, ils sont retraités.”, commente Ruslan Zabyliy. Autrement dit, de la quantité négligeable.

En écho à la diatribe de Ruslan Zabyliy, on n’entend pratiquement que le silence. Depuis des années, les représentants politiques communistes en Ukraine n’avaient de communiste que le nom. Ils se caractérisaient avant tout par des pratiques populistes et corrompues, sans profondeur idéologique. Ils sont désormais invisibles depuis l’interdiction du Parti communiste en décembre 2015. Dans le contexte actuel de guerre hybride contre une Russie qui se revendique l’héritière de l’URSS, aucune voix politique ne s’élève pour défendre la moindre bribe d’héritage soviétique.

La lutte pour l’indépendance glorifiée

Ceux que l’on entend beaucoup, dans l’Ukraine post-révolutionnaire, ce sont les défenseurs de la mémoire de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), et de leurs chefs idéologues Stepan Bandera et Roman Shoukhevitch. Combattants pour l’indépendance nationale dans les années 1940 contre les Soviétiques, leur action fut néanmoins fort controversée. Notamment à cause de leur coopération d’un temps avec les Nazis, et de leur participation dans des exactions contre des Juifs et des Polonais. Discréditée par le régime soviétique, leur mémoire a été valorisée pour la première fois sous la présidence de Viktor Iouchtchenko (2005-10). Dans l’ouest de l’Ukraine, elle fait aujourd’hui partie du folklore.

“Vous voyez, ils étaient trois, quatre de nos héros à vivre cachés dans ces souterrains pendant des années, à organiser des coups contre les Rouges”, raconte un vieux guide, éclairé à la lampe torche, dans une “Kryivka” (cache) reconstituée, dans une forêt voisine de l’agglomération de Lviv. Maillon d’un réseau de centaines de terriers plus ou moins aménagés, repères de résistants nationalistes jusqu’au milieu des années 1950, cette Kryivka fut creusée tout près d’un autre marqueur historique. “Vous voyez ce fossé recouvert par la mousse?”, indique le vieux guide. “C’était la tranchée marquant la ligne de front pendant la guerre polono-ukrainienne de 1920-21”. Tout un symbole de la lutte pour l’indépendance, glorifiée par les lois mémorielles de 2015.

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Entrée d’une Kryivka rénovée, près de Lviv.

“Il faut se rappeler de ce qu’a fait mon père, qui est une action fondamentale pour l’Ukraine”, explique Iouriy Shoukhevitch, adossé à une cane en forme de hachette cosaque. A 83 ans, le fils de Roman Shoukhevitch est aujourd’hui député du Parti Radical d’Ukraine, salué bien bas par les passants dans la rue. Une reconnaissance qui le change de l’opprobre subie pendant sa jeunesse. Le régime soviétique l’avait gardé plus de 30 ans entre des prisons et des camps de concentration, pour “agitation anti-soviétique”, notamment à cause des actions de son père. C’est donc tout naturellement qu’en tant que député, il a activement aidé à la rédaction des lois mémorielles.

“C’est une histoire terrible, dont il faut nous délivrer”, explique-t-il. Imaginez un homme qui viendrait chez vous. Il casse tout, il vous bat, il épouse votre femme et vous prend vos enfants. Ensuite, il accroche son portrait au mur, et il s’installe. Et quand vous voulez le retirer, quelques années plus tard, ce sont vos enfants qui vous en empêchent, au prétexte que cela fait partie de l’histoire!” Ce processus de délivrance passe par la promotion de nouveaux héros nationaux.

Des héros, oui. Mais lesquels? 

Alors que les statues de Lénine tombent un peu partout en Ukraine, c’est Stepan Bandera qui se dresse fièrement à Lviv. “Je me souviens de Bandera quand j’étais petit”, raconte Iouriy Shoukhevitch. “C’était un homme droit, intègre”. Un souvenir mis en valeur par l’historiographie officielle, même si, dans d’autres régions d’Ukraine, en particulier l’est en guerre, le nom de Bandera en fait frémir plus d’un. Le personnage, grand idéologue de l’indépendance nationale, est aussi associé aux théories fascistes et antisémites des années 1940. Roman Shoukhevitch lui-même fut nommé commandant du bataillon Nachtigall en mai 1941. Cette unité supplétive de la Wehrmacht composée de soldats ukrainiens entra le 29 juin 1941 dans Lviv, abandonnée par les soldats soviétiques, avant de se livrer à au moins deux pogroms le 30 juin et le 25 juillet 1941.

Les historiens s’affrontent néanmoins avec persistance sur la véracité des faits qui sont reprochés à Stepan Bandera, Roman Shoukhevitch, l’UPA, et leur idéologie. D’autant que l’histoire du nationalisme ukrainien est loin d’être linéaire. Après avoir été éconduits et trahis par les Nazis, Roman Shoukhevitch et l’UPA ont effectivement combattu contre l’occupant allemand, jusqu’à leur fuite en 1944. Stepan Bandera lui-même fut emprisonné par les Nazis entre juillet 1941 et septembre 1944, coupable d’avoir déclaré un Etat ukrainien indépendant sur le territoire du Reichskommisariat.

“Ici, on compare souvent l’UPA avec l’IRA, en Irlande”, suggère Irena X., une jeune auto-entrepreneuse de Lviv. “L’UPA, ils avaient leurs objectifs, et ils ont utilisé tous les moyens disponibles. Dans le cas de l’IRA, ces moyens, c’était des attaques terroristes. Pour l’UPA, ce sont des alliances controversées et des exactions contre des groupes qui menaçaient l’indépendance. Rien de très blanc, sans être complètement noir…”

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Iouriy Shoukhevitch, à Lviv. Photo: Laurent Geslin.

Chez Iouriy Shoukhevitch, en tout cas, on ne trouvera pas une critique de l’action de son père et de ses alliés. A fortiori, la fin semble justifier les moyens. Et l’agression russe contre l’Ukraine, à partir de 2014, donnerait raison aux actions de l’UPA. “Un homme venu des régions de l’est m’a interpellé sur un plateau de télévision, il y a quelques temps”, détaille-t-il en jouant avec son briquet. A 83 ans, l’homme ne sort jamais dans la rue sans un paquet de “Stolitchniy”, de fortes cigarettes qu’il fume avec avidité. “Cet homme  a raconté qu’avant, il croyait que les Ukrainiens de l’ouest étaient des fascistes sanguinaires. Mais depuis, il a réalisé que nous avions raison dans notre combat contre les Russes!”

“La guerre du Donbass nous fournit beaucoup de nouveaux héros”, reprend Ruslan Zabyliy. “Vladimir Poutine a unifié l’Ukraine plus rapidement que des générations d’historiens et hommes politiques”. Depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’agression russe constitue nouvel épisode dramatique de l’histoire ukrainienne, qui pourrait atténuer le besoin d’aller fouiller dans l’Histoire avec un grand “H”. “Mais ce besoin de héros est réel”, justifie Ruslan Zabyliy. “Il s’explique par la persistance de complexes d’infériorité des Ukrainiens face à l’historiographie russe”.

Ainsi est ravivé l’héritage des Cosaques, ces guerriers libres auxquels se sont référés nombre des révolutionnaires du Maïdan ou encore les soldats actuellement déployés dans le Donbass. La Sitch, capitale légendaire des Cosaques, se trouve d’ailleurs sur l’île de Khortytsya, à Zaporijia. Et depuis mars 2016, elle n’est plus dominée par la statue de Lénine. Le symbole, encore une fois, est fort, de l’affranchissement des héros de l’Ukraine.

Tout dans le même sac? 

Le concept même de “héros”, décerné à des combattants aussi controversés que ceux de l’UPA, ne fait pas l’unanimité. Assise à une terrasse de Kiev, à quelques pas de l’Institut National de la Mémoire, Ioulia Shoukan, une chercheuse franco-biélorusse, insiste sur le besoin “d’assurer une exploitation impartiale des archives nationales”.

La jeune chercheuse a en tête les massacres d’entre 40000 et 100000 Polonais dans la région de Volhynie en 1943. “Si des documents historiques mettent directement en cause l’UPA dans ces massacres, il faut avoir la garantie qu’ils seront aussi rendus publics”. Un risque qui serait d’autant plus réel que Volodymyr Viatrovitch, dans une polémique avec le journal Krytyka, a déjà rabaissé l’analyse des exactions de Volhynie à “une question d’opinions”.

“De la même manière, les archives ne doivent pas être utilisées uniquement à des fins de discréditer l’époque soviétique”, ajoute Ioulia Shoukan. De sa propre expérience, elle sait que “tout n’est pas bon à jeter dans l’héritage soviétique”. L’URSS s’est étalé sur une période de 70 ans pour plus de la moitié de l’Ukraine contemporaine, et a imprégné sa marque sur plusieurs générations. “L’ère soviétique se divise en différentes périodes, alternant répression et apaisement, progrès économique et social et stagnation économique et pénuries. On ne peut pas tout mettre dans le même sac. Ne serait-ce que les frontières nationales, que le gouvernement entend défendre aujourd’hui, sont directement héritées de l’URSS…”

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Il en va de même pour Ievguenia Moliar, meneuse de projet à la Fondation artistique Izolyatsia. Autrefois basée à Donetsk, celle-ci est aujourd’hui en exil à Kiev, et s’est lancée, entre autres, dans un projet de sauvegarde des fresques et mosaïques soviétiques. Certaines, majestueuses, décorent des façades entières de blocs d’habitation. “On a l’impression que le pouvoir actuel veut juste faire table rase du passé, en ignorant qu’il y avait une logique biologique dans les développements passés. On ne peut retirer une mosaïque, qui n’a d’ailleurs rien d’un instrument de propagande, d’une façade de bâtiment, et prétendre que ce bâtiment n’a pas été construit selon des normes soviétiques!”

Un problème conceptuel, auquel ni l’anti-communisme des lois mémorielles, ni la promotion de nouveaux héros controversés, ne propose de solution. Pour Volodymyr Vorobey, jeune entrepreneur social de Lviv, c’est typique d’une classe politique ukrainienne irresponsable, qui “sort les amulettes vaudou quand elle n’a rien à proposer”. Les questions linguistiques, historiques, culturelles, seraient ainsi agitées à des fins politiciennes, afin de masquer le blocage du processus de réformes, de lutte anti-corruption, et de modernisation du pays.

A travers son think-tank et son réseau de petites entreprises, Volodymyr Vorobey essaie lui d’approcher la décommunisation comme un moyen de mettre un terme au paternalisme soviétique. “Un diction communiste bien connu dit que l’initiative est punissable. Sous-entendu, que tout doit venir de la hiérarchie, que les gens ne doivent rien faire par eux-mêmes”. Une mentalité que le jeune homme constate encore dans de nombreuses localités du pays, notamment à l’est, où il organise des séminaires et conférences. Les temps ont changé! L’Etat ne peut plus être pensé comme quelque chose d’inaccessible et de miraculeux, mais comme quelque chose issu de notre volonté commune”.

Dans une Ukraine paralysée par une guerre hybride, une grave crise économique et une corruption endémique, c’est bien un nouveau projet du vivre ensemble qui manque. Il en faudra plus que quelques statues de Lénine jetées à terre.

Mediapart: Du passé soviétique, l’Ukraine tentée de faire table rase

Article co-réalisé avec Laurent Geslin, publié sur le site de Mediapart, le 01/05/2016

Plus de deux ans après les événements du Maïdan, la chute de Viktor Ianoukovitch, l’annexion de la Crimée par la Russie et le début du conflit séparatiste dans le Donbass, l’Ukraine est engagée dans un vaste processus de relecture de son passé. Reportage.

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Dans la ville de Tcherkassy, à une centaine de kilomètres au sud-est de Kiev, Lénine porte désormais une masse d’arme à la place de ses pamphlets révolutionnaires. Il a revêtu des habits de cosaque. À Odessa, le grand port de l’ouest du pays, le leader bolchevique a endossé la sombre cape de Dark Vador. Depuis un an, les monuments représentant les dirigeants de l’Union soviétique sont devenus une source d’inspiration pour les artistes ukrainiens. Quand ils ne sont pas tout simplement abattus. À Krementchouk, une agglomération installée sur les rives du Dniepr, c’est dans la cour du service municipal d’entretien des espaces verts que le Lénine local est entreposé, en attendant que les autorités sachent que faire de ces tonnes de métal. « Ce n’est que mon opinion, mais c’est difficile d’être d’accord avec la politique de décommunisation, cela représente une partie de nos vies : l’arrivée de notre “grand-père” Lénine au pouvoir, l’émergence du communisme, la Seconde Guerre mondiale… », explique Dmytro, un employé de la mairie, en contemplant la statue qui repose sous un arbre.

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