Libération: Kiev ne veut plus voir du russe partout

Article publié dans Libération, le 19/07/2017

Langue, réseaux sociaux, banques… Toujours en conflit avec leur grand voisin au sujet du Donbass et de la Crimée, les autorités de Kiev adoptent toutes sortes de lois pour réduire son influence historique. Mais la population ne suit pas toujours.

«Il a fallu que nous intervenions. Vous vous imaginez ? A travers ces banques, c’était l’argent de la guerre de Poutine, qui s’infiltrait en Ukraine, sapait notre effort de guerre. Je suis fier que nous ayons mis un terme à cette infamie.» Dmytro, de son nom d’emprunt, est un militant du «Natsionalny Korpus» («Corps national»), le microparti du bataillon de volontaires ultranationalistes Azov. Au printemps, lui et ses camarades avaient bloqué l’entrée d’un bureau de la Sberbank, première banque russe, dans la ville de Lviv. Les locaux avaient fermé mi-mars, après que le gouvernement avait imposé des sanctions à cinq banques russes. Dmytro n’avait néanmoins aucune confiance dans l’exécutif du Président, Petro Porochenko. «Ils spéculent sur la guerre… Ils ont un intérêt dans ce conflit, commente-t-il. Il nous a donc fallu s’assurer qu’il n’y ait pas de manigances. Et tenir notre tente devant la banque, ça nous a permis d’expliquer aux gens pourquoi tout ce qui est russe doit être banni d’Ukraine.»

Estimé pour son rôle très actif dans la guerre contre les forces prorusses et russes dans l’est du pays, le bataillon Azov est bien connu pour ses positions ultranationalistes radicales, et ne représente qu’une minorité dans le paysage politique. Son militantisme s’inscrit néanmoins dans un phénomène bien plus général de rupture avec la Russie.

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Embargo commercial

Celle-ci est justifiée, aux yeux de nombreux Ukrainiens, par «l’agression russe», marquée principalement par l’annexion de la Crimée en 2014 et la participation à un conflit qui a déjà coûté la vie à plus de 10 000 personnes. Le processus de paix de Minsk, entamé en février 2015, est au point mort. Petro Porochenko a beau répéter son ambition de «récupérer» la péninsule et de mettre fin à la guerre, les perspectives de paix semblent toujours plus incertaines. Alexander Zakharchenko, le chef de la République autoproclamée de Donetsk, a rejeté une nouvelle fois, le 18 juillet, l’idée d’un retour au sein d’une Ukraine unie, en annonçant la création d’une «MaloRossia», ou «Petite Russie». Pour une majorité d’Ukrainiens, c’est le Kremlin qui est à la manœuvre, et qui attise les tensions.

En réaction, les actes signant la rupture entre deux pays jadis très liés se sont multipliés : arrêt des liaisons aériennes directes, embargo commercial, dispute énergétique, mesures de rétorsion financières, ou encore interdiction de médias russes et russophones. Les sanctions à l’encontre de Dojd, une des dernières chaînes de télé d’opposition russe, avaient soulevé un malaise en janvier.

De manière générale, les ruptures provoquent le mécontentement d’une large partie de la population. Comme l’interdiction par décret présidentiel, le 16 mai, des populaires réseaux sociaux VKontakte, le Facebook russe qui comptait 12 millions d’utilisateurs en Ukraine, et Odnoklassniki, l’équivalent de Copains d’avant, du moteur de recherche Yandex, ou encore du service de messagerie Mail.ru. En tout, ce sont 468 sociétés et 1 228 individus qui ont été ajoutés à une liste de sanctions préexistantes. Les critiques ont été immédiates, accusant Porochenko de punir davantage les utilisateurs ukrainiens que les sociétés russes et de porter atteinte à la liberté d’expression. Oleksandr Olshanskiy, du «Internet Invest Group», considère cette décision comme un aveu d’échec, voire une «capitulation» : «La guerre d’information est une lutte pour les cœurs et les esprits. On ne peut pas la gagner avec des interdictions.»

Pour l’exécutif, c’est l’exigence de sécurité nationale qui prime. Ces sociétés web sont dirigées par des proches de Vladimir Poutine, qui collaboreraient avec les services secrets russes (FSB). Un sondage du centre «Internet Liberté», publié en janvier, révélait que 43 % des Ukrainiens étaient d’accord pour des restrictions de navigation sur la Toile pour des raisons de sécurité nationale ; 35 % s’y opposaient.

Une perquisition dans les bureaux kiéviens de Yandex (le Google russe), le 29 mai, aurait d’ailleurs confirmé que «la société a illégalement collecté, collectionné et transféré (au FSB) des données personnelles de citoyens ukrainiens», selon un communiqué des services de sécurité d’Ukraine (SBU). Yandex est accusé de «trahison». Cette perquisition, au lieu de légitimer le gouvernement dans son interdiction, a au contraire éveillé de nouvelles suspicions. Le spécialiste des médias Serhiy Rachinskiy estime ainsi que l’opération du SBU ne vise qu’à «vendre à l’opinion» le décret présidentiel. Oleksiy Komar, représentant de l’ONG «Centre de cybercriminalité internationale», rappelle, lui, que chaque moteur de recherche collecte et conserve les données de ses utilisateurs. Cibler Yandex spécifiquement ne serait donc pas justifié.

Le gouvernement est par ailleurs soupçonné de sélectivité dans sa défense de la sécurité nationale. La chanteuse russe Ioulia Samoilova, candidate à l’Eurovision organisé à Kiev en mai, avait été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien pour avoir donné une série de concerts en Crimée annexée. Mais quand il s’est avéré que le participant bulgare s’était aussi rendu sur la péninsule sans autorisation préalable de Kiev, aucune sanction n’a été prise à son égard. L’acteur américain Steven Seagal est lui aussi persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache certes pas son admiration pour Vladimir Poutine. Mais la «menace» qu’il fait peser sur la sécurité nationale n’est pas évidente.

Même s’il n’y a pas de corrélation directe, le rejet de la Russie se conjugue à d’autres phénomènes, comme celui de la «décommunisation» votée en 2015, la persistance de l’héritage soviétique étant perçue par beaucoup comme un fardeau pesant sur la souveraineté nationale. Il en va de même pour la politique d’«ukrainisation» de la vie publique, qui bat son plein. Une loi, adoptée en mai, oblige les chaînes de télévision et de radio nationales à diffuser 75 % de leurs programmes en ukrainien. Le quota est de 50 % pour les chaînes régionales. Ces mesures visent à encourager le développement d’une offre culturelle en ukrainien. Elles impliquent une baisse de l’utilisation du russe dans l’espace public.

Patrouille linguistique

D’autres projets de loi sont à l’étude, qui prévoient une «ukrainisation» en profondeur de la vie publique : sous-titres obligatoires au théâtre, création d’une patrouille linguistique habilitée à dresser des amendes… Des propositions conformes «aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens», selon la députée Iryna Podolyak du parti Samopomitch, une des coauteures d’un projet de loi. Au nom de la défense d’une langue historiquement malmenée par le russe, l’élue refuse toute tentative d’instrumentalisation du débat.

Il n’empêche que, dans ce pays bilingue, de telles propositions font grincer les dents. Certains en profitent pour réactiver de vieux clichés : un clivage entre est russophone et ouest ukrainophone, les risques d’une dérive autoritaire de telles exigences. Ou bien avertissent sur un ressentiment présumé de la population russophone contre Kiev.

«C’est de la poudre aux yeux, tranche avec cynisme le poète Serhiy Zhadan. A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique.» Une initiative qui pourrait s’avérer contre-productive, dans la mesure où «on ne peut pas forcer les gens à aimer une langue», assène Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des initiatives démocratiques. Elle remarque que la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien en famille est en relative augmentation, de 37 % en 1992 à 42 % en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51 % en 1996 à 33 % en 2016.

Pour le philosophe Serhiy Datsyuk, la question linguistique reflète aussi le manque d’assurance de la société ukrainienne face aux revendications des organisations nationalistes. Celles-ci, tel le bataillon Azov, sont légitimées par leur rôle dans la révolution et la guerre. Elles préconisent à la fois rejet de la Russie et de la langue russe. Les idées de «revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones» font ainsi leur chemin dans le débat public. Et ce, malgré une large mobilisation des russophones d’Ukraine en faveur de la cause nationale, notamment dans les forces armées.

Pour l’artiste d’Odessa Oleksandr Roytbud, les tendances actuelles sont avant tout un gâchis du potentiel bilingue de l’Ukraine. «L’agression de Poutine nous a rendus plus forts, plus libres», lance-t-il. «Nous avons le potentiel de devenir des chantres de la culture russe libre.» A condition d’éviter un «aveuglement» qui pousserait à «interdire ce qu’il est impossible d’interdire».

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La France Agricole: Le Brûlis perdure en Ukraine

Article publié dans le numéro 3666 de La France Agricole, en octobre 2016

Illustré par une superbe photo d’Olga Ivashchenko.

Malgré son interdiction, la pratique se perpétue. Mais, petit à petit, des voix s’élèvent contre ces feux, dont les habitants des zones rurales craignent les effets dévastateurs sur leur santé et la biodiversité.

 

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La vision est certes romantique. Le long de la route, la fumée s’élève des champs en feu. À certains endroits, les flammes viennent lécher les bords de la chaussée. La culture sur brûlis, censée assurer une fertilisation des sols par le feu, a disparu des zones rurales de l’Union européenne. Mais en Ukraine, elle reste une tradition bien ancrée. Pourtant, la pratique est interdite par la loi, en raison de son impact…
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Mikheil Saakachvili, éternel trouble-fête de la politique ukrainienne

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 08/11/2016

“La région d’Odessa n’est pas seulement aux mains d’individus corrompus, mais aussi des ennemis de l’Ukraine (…) Je ne peux plus le supporter. Je démissionne”. Attendue de longue date, l’annonce du gouverneur d’Odessa Mikheil Saakachvili a néanmoins déclenché une onde de choc médiatique en Ukraine, le 7 novembre. Elle met fin à “l’expérience Odessa” qui avait intrigué l’Ukraine. Elle jette aussi l’opprobre sur l’élite politique à Kiev, et sur le Président Petro Porochenko lui-même.

“Le Président soutient personnellement deux clans à Odessa”, accuse Mikheil Saakachvili. A l’en croire, il s’agit de deux clans fondamentalement corrompus, criminels, et aux tendances pro-russes. Petro Porochenko aurait saboté son action à Odessa, et entretiendrait un système de corruption généralisé en Ukraine. Des accusations difficiles à prouver, mais qui trouvent un écho certain dans une population lassée de la lenteur des réformes et de la lutte contre la corruption.

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Mikheil Saakashvili à Shabo, octobre 2016. Crédit: Niels Ackermann / Lundi 13

Un temps un trouble-fête insatiable de l’élite post-Maïdan, l’ancien président de Géorgie avait été nommé à Odessa en mai 2015 par le Président Petro Porochenko. Une manière subtile de l’éloigner de Kiev, tout en conservant son aura de réformateur énergiques au crédit de l’exécutif. Mikheil “Misha” Saakachvili incarnait alors les espoirs de changements structurels et de lutte efficace contre la corruption. Dans ce laboratoire qu’est la région stratégique d’Odessa, son action devait reproduire les mesures radicales, à l’image des transformations qu’il avait accompli en Géorgie.

Immédiatement lancé dans une de ces cabales médiatiques dont il a le secret, Misha a ouvert de grands chantiers à Odessa: réforme de l’administration et de la police régionales, restructuration du système judiciaire, épuration des douanes, modernisation d’infrastructures, etc. A sa démission en novembre 2016, force est de constater que le bilan est mitigé. Peu de grands projets ont été concrétisés, ou en tout cas achevés.

Pour le gouverneur, le coupable est tout trouvé: Kiev lui a jeté un bâton après un autre dans les roues. La rivalité qui l’oppose à l’ancien Premier ministre Arséni Iatseniouk et à son intriguant ministre de l’intérieur, Arsen Avakov, n’est plus à démontrer. Celle qui l’a éloignée, petit à petit, de Petro Porochenko, était pendant longtemps bien plus feutrée.

Regarder: Dispute au verre d’eau entre Mikheil Saakachvili et Arsen Avakov

Les dissensions étaient devenues évidentes lors de la campagne municipale d’octobre 2015, quand le parti présidentiel avait soutenu indirectement la réélection d’Hennadiy Troukhanov, personnalité intimement liée au crime organisé local. “Saakachvili était censé jouer le rôle de relais du parti de Porochenko. C’était l’accord tacite derrière sa nomination”, explique le député et ancien journaliste d’investigation Serhiy Leshchenko. “Saakachvili a refusé, en particulier de coopérer avec Ihor Kononenko et Oleksandr Hranovski, les deux bras droits du Président. A partir de là, Porochenko lui a retiré son soutien”.

S’est ensuivi un délitement progressif de l’équipe de Mikheil Saakachvili, marqué par le départ de certains de ses membres (Sasha Borovik), le manque d’intérêt d’autres (Maria Gaïdar), et les insinuations du gouverneur sur son retour possible en Géorgie, à la faveur d’une victoire de son parti aux élections législatives d’octobre. Un succès électoral lui aurait assuré un retour triomphal à Tbilissi, après qu’un Parlement loyal eut annulé les multiples procédures judiciaires dont il est la cible.

A Odessa, l’équipe du gouverneur s’est livrée pendant les derniers mois à des tentatives de coopération avec le maire Troukhanov. Ces dernières interactions ont mis en lumière une loi incontournable: tout, à Odessa, se décide et se réalise à travers les clans locaux. La municipalité aurait visiblement noué une relation malsaine de dépendance: autoriser certains projets pour permettre au gouverneur de rester actif, et bloquer la plupart pour le maintenir sous contrôle. Dans le même temps, l’exécutif à Kiev lui reniait de plus en plus de marge de manoeuvre. Misha ne réussit même pas à s’assurer l’organisation de l’Eurovision 2017, malgré une sérieuse candidature.

En savoir plus: « The Education of Mikheil Saakashvili » sur Foreign Policy

Une situation dont Misha ne pouvait s’accoutumer éternellement. Sa démission était une simple question de temps, probablement retenue avant les résultats des élections en Géorgie. Pour Serhiy Leshchenko, c’est là une “continuation logique” de l’éviction des réformateurs des hautes sphères de l’Etat. Ceux-ci, très présents en 2014 et 2015, ont été les premières victimes d’une longue crise politique qui a paralysé la gouvernance nationale au début 2016. “L’expérience Odessa” est belle est bien avortée. L’annonce du 7 novembre a d’ailleurs été précédée de peu par celle du chef de la police régionale, Giorgi Lortkipanidze, ancien ministre de l’intérieur géorgien. Seules restent en place quelques figures secondaires, telles que la chef des douanes Ioulia Marouchevska.

Face aux accusations portées contre le chef de l’Etat, l’administration présidentielle s’est contentée de publier un communiqué laconique, indiquant que Petro Porochenko signera la démission de Mikheil Saakachvili si celle-ci lui est transmise par le gouvernement. Sans regrets ni remerciements.

En Ukraine et ailleurs, les adversaires de Mikheil Saakachvili exultent. Adrian Karatnicky, lobbyiste américain, opposant farouche de l’ancien Président géorgien, met sa démission sur le compte de “son incapacité à produire des résultats à Odessa”. A travers le site “mishagate.org » et de nombreux articles et interventions publiques, il met l’accent sur les échecs de Mikheil Saakachvili, et les abus de pouvoir dont il est accusé en Géorgie. “L’homme le plus répugnant du monde s’en prend désormais à son patron, Petro Porochenko, pour justifier ses erreurs (…) Il a été rejeté en Géorgie, c’est maintenant au tour des Ukrainiens de réaliser à quel point ce réformateur de pacotille est dangereux”.

Adrian Karatnicky n’est pas le seul à être aussi vindicatif. La plupart des représentants des partis de gouvernement ont depuis longtemps pris leurs distances avec Mikheil Saakachvili, l’accusant de populisme, d’incohérence, de délires de grandeur, voire d’abus de pouvoir et de corruption. L’étoile Misha a perdu de sa splendeur, depuis ses discours enflammés sur la scène du Maïdan. Mais il conserve une certaine popularité en Ukraine, auprès d’une population désabusée. Il a été prompt à dénoncer les fastes d’une élite corrompue, qui affiche dans ses déclarations en ligne des fortunes colossales, en opposition “aux retraités qui quémandent leurs derniers kopecks les mains tremblantes pour éviter de mourir de faim”. Des accents mélodramatiques qui s’adressent à un public précarisé par ces dernières années de crise économique.

“C’est la bonne décision dans le contexte actuel”, commente Davit Sakvarelidze, lui aussi Géorgien, ancien vice-Procureur général d’Ukraine. “Il reste tout à faire, et je peux vous assurer qu’il ne va pas quitter l’Ukraine”. En déplacement à Shabo, dans le sud de la région d’Odessa, en octobre, Misha répétait à qui voulait l’entendre son ambition de « tout changer à Kiev, de faire table rase ». Et d’annoncer, dans son discours de démission, le début d’une « nouvelle phase de lutte politique”. Une vidéo de promotion de son bilan de gouverneur, postée sur Youtube quelques heures après sa démission, laisse penser que l’homme s’imagine en effet un avenir en Ukraine.

Ses soutiens se font néanmoins rares. Une tentative de lancer son propre parti politique “Khvilia – Vague”, au cours de l’été, n’avait débouché sur rien de concret. Une partie conséquente de jeunes réformateurs, dont Serhiy Leshchenko, avait préféré s’allier au parti chrétien-démocrate “DemAllianc”. Une nouvelle tentative pourrait avoir lieu en février 2017, selon la député Nataliya Novak, du Bloc de Petro Porochenko.

D’une manière ou d’une autre, Mikheil Saakachvili semble déterminé à bousculer, toujours un peu plus, le jeu politique ukrainien, et à entretenir le battage médiatique autour de sa personne. Dans cette perspective, le choix du 7 novembre pour l’annonce de sa candidature pose question. A un jour d’un scrutin présidentiel historique aux Etats-Unis, qui peut s’intéresser, au-delà de l’Ukraine, à la démission du gouverneur d’Odessa? Misha a-t-il perdu le sens de la communication, jusqu’ici maîtrisée avec brio? Ou bien a-t-il été précipité dans sa décision par quelque sorte de pression? Dans ce cas, est-il réellement, après sa démission, l’homme libre qu’il prétend être?

Mediapart: Le Premier ministre ukrainien réforme, mais « ça ne va pas assez vite »

Article publié sur le site de Mediapart, le 27/10/2016

Le premier ministre ukrainien Volodymyr Groïsman est en France jusqu’à demain. Il y rencontre plusieurs dirigeants français, dont Manuel Valls, et prend part au premier forum franco-ukrainien des affaires. En amont de sa visite, nous l’avons rencontré à Kiev. L’occasion de faire le point des réformes engagées, et de la lutte contre une corruption toujours endémique.

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« Il vaut mieux ne pas lui poser de questions sur la guerre ou les négociations de paix, ce n’est pas sa spécialité. » Le message est clair. Ce 20 octobre, dans une antichambre du bureau de Volodymyr Groïsman, le premier ministre ukrainien, ses conseillers et assistants s’attachent à calibrer l’interview à venir. La veille, à Berlin, le président Petro Porochenko venait de rencontrer Vladimir Poutine, Angela Merkel et François Hollande, pour tenter de relancer le laborieux processus de Minsk visant à mettre fin au conflit hybride qui déchire l’est de l’Ukraine. Une question sur le sujet pourrait donc être justifiée, au vu du calendrier. « Ce n’est pas son rôle, en tant que premier ministre », précise un assistant. « Lui, ce sont les réformes et les perspectives économiques. »

Ce 20 octobre, ce n’est que tard dans la soirée qu’il apparaît, les yeux fatigués. Le premier ministre s’est débattu durant plusieurs jours dans d’âpres négociations sur le budget 2017. Il a fini par taper du poing sur la table, en dénonçant les blocages de divers “groupes populistes” à la Verkhovna Rada (Parlement). En conséquence, le projet de budget a été adopté en première lecture. Une preuve de son autorité, mais aussi de sa détermination à travailler d’arrache-pied pour « libérer le formidable potentiel économique de l’Ukraine ». À qui veut l’entendre, il répète que d’ici 4 à 5 ans, l’Ukraine pourra être considérée comme un pays à succès.

À 38 ans, Volodymyr Groïsman est le plus jeune premier ministre de l’Ukraine indépendante, et un nouveau venu dans les cénacles kiéviens. De 2006 à 2014, il a été maire de Vinnytsia, une ville de taille moyenne dans le centre de l’Ukraine, qu’il a transformée en une vitrine de développement régional. En Ukraine, Vinnytsia est bien connue pour ses rues propres, son tram importé de Suisse offrant du Wi-Fi gratuit, sa municipalité pionnière dans l’e-administration et un encadrement sain des investissements internationaux. « C’est aussi une des villes les moins corrompues du pays », insiste Volodymyr Groïsman avec fierté.

Il n’est donc guère étonnant qu’il ait fait de la décentralisation sa priorité, la « mère de toutes les réformes ». Les budgets des collectivités locales ont doublé, voire triplé, grâce à une redistribution des ressources et des compétences. « Les projets se multiplient à travers le pays, du chauffage des écoles aux routes, parce que nous avons confié les pouvoirs de décision à ceux qui, sur le terrain, peuvent évaluer leurs propres besoins », se félicite le premier ministre. Une révolution en soi, dans un pays jusqu’ici centralisé à outrance, héritage de l’époque soviétique.

À l’en croire, c’est d’abord pour mener cette réforme que Volodymyr Groïsman a accepté de monter à Kiev, en février 2014. Le régime autoritaire de Victor Ianoukovitch venait de s’effondrer suite au tragique dénouement de la “Révolution de la dignité”. Volodymyr Groïsman est vite devenu un élément pivot du nouveau pouvoir, d’abord comme vice-premier ministre, puis comme président du parlement, avant d’être investi premier ministre en avril 2016. Une ascension qui est moins due à son charisme modéré qu’à son alliance de longue date avec Petro Porochenko. L’une des clés de la réussite de Vinnytsia, c’est ainsi la maison-mère de la chocolaterie Roshen, qui domine les bords de rivière, en centre-ville. Roshen, classé  22e plus gros groupe de confiserie au monde en 2016, selon le magazine Candy Industry, est au cœur de l’empire économique du président actuel.

Loyal, Volodymyr Groïsman n’empiète pas sur la fonction présidentielle de chef des armées. Lui, c’est un bon manager, et un chef de projet pragmatique, qui entend assainir l’environnement des affaires, afin de profiter d’une reprise économique annoncée pour 2017. Et ce, malgré un état de guerre persistant. Le PIB de l’Ukraine surpassait celui de la Pologne à la chute de l’URSS, en 1991. En 2015, selon la banque mondiale, Kiev affichait 82,5 milliards d’euros de PIB, contre plus de 434 milliards d’euros pour Varsovie. Une différence de taille, expliquée par la crise économique qui frappe le pays depuis 2014, mais aussi par la crainte des investisseurs, échaudés par une corruption endémique et un harcèlement fiscal incessant. Ainsi, raconte une employée d’entreprise, Oksana X., sous couvert d’anonymat, « ma société est transparente, enregistrée comme il faut. Pourtant, il y a dix jours, nos comptes ont été gelés par l’administration fiscale, sans raison. Nous avons contacté un inspecteur pour obtenir des explications. On nous a fait comprendre que le gel des comptes n’était peut-être pas légal, mais qu’il faudrait attendre deux ans pour un jugement de tribunal. À moins que l’on verse 20 000 dollars en liquide pour tout débloquer en deux jours. »

Dans la salle d’entretien, pas besoin de citer de noms. Volodymyr Groïsman n’a l’air aucunement étonné qu’une telle pratique soit possible. Mais c’est le genre de choses auxquelles il veut mettre un terme. « Il est dans l’intérêt de notre gouvernement, et du pays, que les investissements soient non seulement protégés, mais surtout fructueux. »Ce 19 octobre, il a annoncé la création d’un “Bureau de soutien aux investissements en Ukraine”, dont le but est d’assister les entrepreneurs, et de préserver leurs placements de toutes sortes d’abus, en instaurant des garde-fous automatiques. Et de rappeler la réforme structurelle de la fonction publique, visant à moderniser et améliorer la qualité d’une administration post-soviétique. « Le développement de notre économie est notre priorité. Nous allons dans la bonne direction. La seule chose qui nous manque, c’est que nous n’allons pas assez vite. »

(…)

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Libération: « La Russie a traditionnellement entravé notre potentiel économique »

Entretien avec Volodymyr Hroïsman, Premier Ministre ukrainien, publié dans Libération, le 26/10/2016

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En visite en France jeudi et vendredi, le Premier ministre ukrainien, Volodymyr Hroïsman, revient sur les relations de son pays avec Moscou.

A38 ans, Volodymyr Hroïsman est le plus jeune Premier ministre de l’Ukraine indépendante. En poste depuis avril, il est perçu comme l’homme du président Petro Porochenko, son allié de longue date. Il se voit avant tout comme un bon manager et un réformateur prudent. Volodymyr Hroïsman sera en France jeudi et vendredi pour des rencontres de haut niveau.

Votre président a rencontré Poutine, Merkel et Hollande le 19 octobre, afin de relancer le processus de paix dans l’est de l’Ukraine. Comment mener les réformes que vous défendez dans un pays en guerre ?

Ce conflit, ce n’est pas seulement un défi pour l’Ukraine, mais bien pour toute l’Europe. Il ne faut pas se voiler la face. Considérons la Crimée. Avant l’annexion par la Russie en 2014, c’était une grande zone balnéaire. Aujourd’hui, c’est une base militaire, qui pose un danger pas seulement à l’Ukraine, mais au monde entier. Il faut réagir. Et il faut comprendre que la frontière que notre armée protège, ce n’est pas la frontière orientale de l’Ukraine, mais de l’Europe. Là-bas, nos forces armées font face à l’armée russe, l’une des plus puissantes au monde. La guerre est un défi évident. Mais l’Ukraine, ce sont 45 millions d’habitants, avec leurs besoins, leurs activités, leurs ressources, leur potentiel. L’économie ukrainienne a ses logiques propres, qui se développent malgré la guerre.

La Russie était il y a peu le principal partenaire commercial de l’Ukraine. Comment développer l’économie nationale sans échanger avec la Russie ?

La Russie a traditionnellement entravé le potentiel économique de l’Ukraine afin de nous maintenir dépendants. Aujourd’hui, nous avons perdu notre accès traditionnel au marché russe. La réorientation qui nous a été imposée, vers l’ouest, aide à la modernisation de l’économie. C’est un défi certain, mais nous en sortirons renforcés.

Il semble que l’Ukraine redresse la tête après une grave récession. Quelles garanties pouvez-vous donner à d’éventuels investisseurs que leurs projets seront protégés contre la corruption et les abus qui caractérisent toujours votre pays ?

Il est dans l’intérêt de notre pays que ces investissements ne soient pas seulement protégés mais aussi fructueux. Nous avons entamé une réforme judiciaire d’envergure afin que les abus de fonctionnaires corrompus soient punis. De même, nous avons lancé les réformes de la fonction publique, de la décentralisation, de la dé-oligarchisation. Nous travaillons à un développement sain de notre pays, afin d’en favoriser l’intégration européenne. Quand on parle de la réforme du secteur de l’énergie, savez-vous qu’Engie [ex-GDF Suez, ndlr] envisage d’opérer en Ukraine ? Avant, cela aurait été simplement impossible, à cause de la corruption du secteur. Evidemment, il y a des problèmes. Mais nous avançons dans la bonne direction. Le point faible, c’est que nous n’allons pas assez vite, c’est tout.

RFI: Jour de « Primaires » à Donetsk et Louhansk

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 02/10/2016

Le référendum en Hongrie ne sera pas le seul scrutin controversé aujourd’hui. Les républiques populaires autoproclamées de Donetsk et Louhansk, ces territoires séparatistes dans l’est de l’Ukraine, tiennent aujourd’hui des “primaires”.

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Photo: Doni News

Sébastien, qu’est-ce que ça veut dire, des primaires en territoires séparatistes? 

En premier lieu, ça veut dire beaucoup de bruit. Les autorités de Donetsk et Louhansk ont annoncé ces primaires en juillet dernier. Et depuis, elles multiplient les déclarations sur le processus de préparation. Ces primaires sont censées sélectionner des candidats à de futurs élections locales: mairies, cantons, districts. A Donetsk, il y a 1095 candidats qui sont officiellement en lice. A Louhansk, on en compte 234.

Il y a eu campagne, conférences, tables rondes, processus de pré-sélection dans des centaines de localités… Les républiques ont accrédité plus d’une centaine de journalistes, et plus d’un millier d’observateurs, dont quelques dizaines d’observateurs internationaux, qui sont tous plus ou moins proches de mouvements identitaires et d’extrême-droite.

Donc voilà, ce dimanche, Donetsk et Louhansk s’inscriront dans la mouvance internationale des primaires, qui sont, on le sait bien, directement inspirés du système politique américain. C’est quand même assez ironique, puisque ces entités se revendiquent farouchement anti-américaines. Même le mot pour désigner l’élection « Праймериз – Primaries » n’est pas un mot russe: il est directement importé de l’anglais. Déjà que des substituts de McDonalds avaient rouvert à Donetsk et Louhansk… Mais là, avec ces primaires, il semble que l’on en est plus à une contradiction près pour ces républiques anti-américaines.

Quel impact cela va avoir dans ces républiques?  

Pour les exécutifs auto-proclamés, c’est là un signe de démocratie, et une étape de plus dans la construction de leurs Etats-nations. En fait, ça ne va pas changer grand chose, puisque les favoris semblent tous proches du pouvoir en place et de groupes politiques russes.

Je ne suis plus accrédité auprès des républiques depuis début 2015, mais je me rappelle d’élections législatives en 2014: les votes étaient verrouillés à l’avance, toute opposition sérieuse empêchée de participer. Les électeurs étaient aussi “motivés” d’une manière ou d’une autre pour se rendre aux urnes. La participation aujourd’hui pose d’ailleurs question, mais il est assez probable que l’on n’obtienne jamais les chiffres réels de l’abstention.

Pour la plupart des analystes, il s’agirait avant tout d’un coup de pub, de “créer le buzz”. C’est aussi une manière de cacher, ou de régler des dissensions internes, notamment à Louhansk. Là-bas, l’exécutif se remet à peine d’une tentative de coup d’Etat il y a quelques semaines. Le premier ministre avait été arrêté dans la foulée, et il avait été retrouvé mort dans sa cellule de prison… Donc, il y a des logiques internes à ces primaires. Mais c’est surtout un vrai pied de nez à Kiev.

Oui, on comprend que les autorités ukrainiennes désapprouvent la tenue de ces primaires… 

Catégoriquement, même. Pour Kiev, ces primaires menacent l’organisation future d’élections locales, selon la législation électorale ukrainienne. De telles élections sont prévues par le processus de paix de Minsk, mais le Président Petro Porochenko en retarde la tenue depuis des mois car les conditions de sécurité ne sont pas réunies. Difficile d’imaginer que des candidats représentant les partis ukrainiens puissent concourir dans une région gouvernée par des milices de séparatistes…

D’autant que la situation sur le front reste tendue, les échauffourées continuent, et ce, malgré des récents efforts diplomatiques de la part des Allemands et des Français.

Dans ces conditions, ce que les primaires à Donetsk et Louhansk révèlent, c’est que les négociations sont au point mort, et que les territoires séparatistes d’une part, et ukrainiens d’autre part, suivent, encore et toujours, des trajectoires différentes, voire opposées.

Questions Internationales: Les nouvelles lignes-frontières d’Ukraine

Article publié dans le numéro double 79-80 de Questions Internationales, La Documentation Française; Mai-Août 2016

« Vous savez combien coûtent les bananes à Donetsk ? Au moins deux fois plus chères qu’ici. Et le dentifrice ? C’est une trentaine de hryvnias ici, contre une centaine là-bas ! Enfin, 300 roubles, puisqu’on a le rouble là-bas… » Maya X. s’en est fait une raison. La mère de deux enfants, dans sa quarantaine, vit à Donetsk. Elle ne veut pas quitter sa ville natale, devenue capitale de la République populaire autoproclamée de Donetsk. « Il n’y a pas de pénurie, là-bas. Mais il y a moins de produits de bonne qualité, la plupart viennent de Russie. Et les prix… Donc une fois par mois, moi et mon mari avons pris l’habitude de venir en Ukraine pour faire des courses. Même si le passage de la frontière peut prendre plus d’une journée, cela vaut le coup. »

Maya X. est une frontalière. Du moins, elle se perçoit comme telle, et organise sa vie en conséquence. Après des mois d’un conflit hybride dans le Donbass, le statut des territoires non contrôlés par l’Ukraine est certes encore incertain, et sujet aux progrès éventuels de l’application des accords de Minsk . Ceux-ci prévoient la réintégration des Républiques populaires de Donetsk (RPD) et Louhansk (RPL) au sein d’une Ukraine unie et décentralisée. Pour l’heure, la séparation reste néanmoins bien réelle.

Lire le reste de l’article dans la revue, numéros 79-80 (disponible en kiosque)