Libération: Ukraine, Négociations dans l’urgence

L’initiative de paix franco-allemande advient après plusieurs semaines de combats d’une intensité renouvelée dans le Donbass et au moment où les Etats-Unis s’interrogent sérieusement sur la nécessité de livrer des armes à l’armée ukrainienne. «Pour les Européens, cette aide militaire ne résoudra pas la crise, mais risque au contraire de transformer un conflit local en guerre européenne globale, ce qu’il faut éviter à tout prix», explique Petrov. De fait, la médiation de la France et de l’Allemagne est perçue par certains experts comme la dernière chance de trouver une issue diplomatique et politique à la crise ukrainienne, et surtout la dernière tentative de discuter avec Vladimir Poutine. «Un voyage conjoint à Kiev, puis à Moscou, de deux leaders européens, témoigne du fait que la crise ukrainienne a atteint un point culminant,commente le politologue Arkady Moches dans le quotidien Kommersant. L’Europe veut faire comprendre à Moscou toute la gravité des nouveaux risques.»

«Bain de sang». François Hollande et Angela Merkel devaient proposer à Poutine un «Minsk-2» – en référence aux accords de paix négociés en septembre dans la capitale de la Biélorussie dont ils seraient les garants, en tant que parties extérieures au conflit. Si les détails du plan franco-allemand sont encore inconnus, les deux leaders se sont prononcés en faveur d’un cessez-le-feu imminent. «Nous nous engageons pour mettre fin au bain de sang et pour faire vivre l’accord de Minsk»,le seul accord de paix signé à ce jour aussi bien par les Ukrainiens que par les rebelles prorusses, a déclaré Angela Merkel, avant de s’envoler pour Moscou, vendredi, tout en prévenant qu’il faudra peut-être «d’autres discussions» avant d’atteindre cet objectif. Prudence partagée par François Hollande qui a déclaré, de son côté, qu’«on ne peut pas préjuger du résultat» des discussions à Moscou. D’autant que ledit accord de Minsk, considéré lors de sa signature, en septembre, comme une percée majeure dans la résolution de la crise (cessez-le-feu, retrait des groupes armés illégaux et du matériel militaire entre autres points), n’a jamais été respecté. Ni par les séparatistes, épaulés par Moscou, clament Kiev et les Occidentaux. Ni par les revanchards de Kiev et leur sponsor américain, rétorquent les leaders rebelles et le Kremlin.

Jeudi soir, la chancelière allemande et le président français se sont longuement entretenus avec Petro Porochenko, à Kiev, pour lui exposer leur plan. Aucune déclaration commune des trois dirigeants n’a suivi la rencontre, créant un malaise côté ukrainien. Ce qui pouvait apparaître de prime abord comme un voyage de soutien à l’Ukraine a été perçu comme une simple étape sur la route de Moscou, où auront lieu les «véritables négociations», dont Merkel et Hollande ne souhaitent rien révéler avant de s’être entretenu avec Poutine. D’autant plus que l’initiative de paix a fait l’objet de consultations discrètes préalables entre la Russie et l’Allemagne, laissant l’Ukraine sur le banc de touche. «L’Occident veut l’Ukraine pieds et poings liés. Le plus important, c’est que les combats s’arrêtent. Si le prix à payer, c’est la liquidation de l’Ukraine, ce n’est pas grave. L’Occident s’en contrefiche… La conclusion est simple : notre destin est entre nos seules mains», commente amèrement l’analyste politique ukrainien Oleksandr Mykhelson.

Garanties. En amont de ces négociations, la France et l’Allemagne avaient donné des gages de confiance à la Russie : pas de livraisons d’armes à l’Ukraine, opposition à son entrée dans l’Otan. Pas assez de garanties, selon Alexeï Moukhine, un politologue proche du Kremlin : «La Russie a pris l’habitude que la France comme l’Allemagne mènent une politique assez flexible. Les dirigeants russes n’accordent d’importance qu’à des actes réels, des décisions techniques, pas des intentions, même si elles sont bonnes.» Or, pour Moscou, l’Europe n’est pas autonome, elle agit sous la houlette de Washington. Il assure, péremptoire : «Tant que les Etats-Unis soutiennent ouvertement le régime criminel de Kiev, de quel processus de paix peut-on parler ?»

Veronika Dorman (à Moscou) et Sébastien Gobert (à Kiev)

La Libre Belgique: A Debaltseve, une ville-fantôme et ses spectres

Reportage publié dans la Libre Belgique, le 06/02/2015, accompagné d’une photo de Serhiy Polejaka

« Je suis bien conscient que c’est un billet aller, sans retour. Il n’y a plus rien ici. » La toque en fourrure vissée sur sa tête, Anatoliy Leonidovitch a pris sa décision. Ce matin, il s’est rendu dans le hall du bâtiment administratif de la gare de triage de Debaltseve, avec, pour seuls bagages, deux sacs en plastique et une sacoche. « Cela fait deux semaines que nous n’avons plus ni électricité, ni chauffage. L’eau a été coupée depuis bien longtemps. Il n’y a rien dans les magasins, et quand on s’y déplace, on se fait bombarder… J’étais resté pour garder un œil sur notre appartement. Mais il n’y a plus rien à garder »,lâche-t-il, en sursautant à la déflagration d’un tir d’artillerie, tout proche.

Capture d'Ecran LLB
Capture d’Ecran LLB

« C’en est trop », lance avec émotion Iliana Igorivna, engoncée dans une fourrure synthétique. Sa famille a quitté la ville assiégée il y a des semaines. Elle a survécu depuis, avec des dizaines d’autres, recluse dans un refuge souterrain, « comme des animaux… » Dans un sursaut d’énergie, elle entreprend de compter les candidats au départ. « 30 personnes », soupire-t-elle. Et elle se rassoit, en attendant les autobus du ministère ukrainien des Situations d’urgence.

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La Libre Belgique: A l’est de l’Ukraine, Artemivsk se prépare au pire

Article publié dans La Libre Belgique, le 03/02/2015. Photos de Filip Warwick

Capture d'écran du site de La Libre Belgique
Capture d’écran du site de La Libre Belgique

Étalé sur un brancard, le regard perdu dans le vide, l’homme mord mollement dans une compresse médicale. Avec énergie, une poignée d’hommes en uniformes le hisse à travers les escaliers du petit hôpital de Zelejnodorojna, en s’efforçant de ménager la jambe ensanglantée de leur camarade. Dans un couloir encombré, on lui attribue des premiers soins, sous les regards apitoyés d’une femme en pleurs. Un soldat, affalé dans un fauteuil roulant, ne prête même pas attention à la scène. Sa jambe gauche est déjà paralysée, recouverte d’un long plâtre rudimentaire.

Après qu’on lui a administré un antidouleur et appliqué un pansement neuf, on assoit l’homme à la compresse sur un matelas poussiéreux. Les yeux fermés, il ne contrôle plus sa main droite, qui tapote nerveusement sur sa veste d’uniforme. Aucune réponse aux questions : l’homme n’entend plus rien. « Vous croyez quoi ? Il était sur le front et il a été touché par un bombardement. Son histoire est simple, pas besoin de l’embêter avec des questions ! » , s’emporte le jeune volontaire Iouriy Sabera.

Lui est arrivé la veille de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. La ville d’Artemivsk, au nord de la zone de combats, il la connaît bien, surtout l’hôpital. Avec plusieurs autres, il fait régulièrement le trajet pour livrer des colis médicaux collectés ici ou là. « Sans les volontaires, nous ne pourrions pas tenir ici , confie Iouriy Mateya, un médecin réserviste de la garde nationale, originaire de Kiev. En termes de soutien matériel et d’aide au personnel soignant, ce qu’ils font n’a pas de prix. L’hôpital est particulièrement démuni pour faire face à cette situation. »

La recrudescence des attaques séparatistes pour l’encerclement, et le contrôle, de cette position stratégique, se fait particulièrement aveugle et meurtrière.

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