France Culture: Accalmie en vue à Avdiivka?

Papier radio diffusé dans le journal de 22h, sur France Culture, le 01/02/2017
 
Peut-être une accalmie après 4 jours d’une explosion de violences inédite dans l’est de l’Ukraine. Depuis le 29 janvier, la ville industrielle d’Avdiivka s’est trouvée sous le feu nourri des forces séparatistes pro-russes. Au moins 10 soldats ukrainiens ont été tués, plus d’une trentaine blessés. La crise intervient dans un contexte très tendu au niveau international, alors que les Ukrainiens ont peur d’être malmenés par l’administration de Donald Trump.
Sébastien Gobert à Kiev
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Avdiivka, 01/02/2017. Source: FB de Konstantyn Reutski
 
Les belligérants ne cessent d’en appeler à des cessez-le-feu. Tout en continuant à tirer. Le 1er février, une trêve avait été décrétée afin de permettre à des ingénieurs de réparer les lignes électriques et les conduites de gaz pour rétablir le chauffage aux quelques 16.000 habitants d’Avdiivka. A peine les ingénieurs s’étaient-ils aventurés à découvert qu’ils ont été pris pour cibles par des tireurs embusqués. Sur plusieurs zones de la ligne de front, les violences ont atteint un niveau inégalé depuis 2015. Les torts sont partagés. Mais à Avdiivka, le centre d’affrontements le plus féroces, ce sont bien les forces pro-russes et russes qui ont pris l’initiative de l’attaque. Les bombardements intensifs des derniers jours contre les positions ukrainiennes ont été doublées d’offensives terrestres, visant à faire bouger la ligne de front. Pourquoi et jusqu’où? cela reste un mystère. Pour certains, le Kremlin tenterait de tester la détermination des Etats-Unis à continuer à aider l’Ukraine, maintenant que Donald Trump est au pouvoir. Pour d’autres, il s’agirait d’une tentative des séparatistes de rebattre les cartes des négociations de paix, et de forcer Kiev à leur accorder de plus larges concessions. Quelque soit les raisons des violences, la tension est à son comble, et la situation humanitaire populations civiles très précaire, malgré de l’aide d’urgence. La station d’épuration d’eau de la région a été touchée dans les combats. Au-delà d’Avdiivka, ce sont des dizaines de milliers de personnes, des deux côtés de la ligne de front, qui se retrouvent sans eau ni chauffage. La nuit, les températures frôlent les -20°.

TDG: L’OSCE observe de fortes tensions dans le Donbass

Entretien avec Alexander Hug, Premier adjoint au chef de la mission d’observation de l’OSCE, réalisé le 16/11/2016 à Kiev. Publié dans La Tribune de Genève, le 22/11/2016

Malgré sa haute stature, Alexander Hug donne l’impression de marcher sur des œufs. L’ancien militaire suisse est le premier adjoint au chef de la mission spéciale d’observation de l’OSCE en Ukraine. Il coordonne depuis 2014 quelque 700 observateurs, chargés de surveiller l’application et les violations du cessez-le-feu visant à mettre un terme à la guerre du Donbass. Un mandat délicat.

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La ligne de front est le théâtre depuis plusieurs semaines de violents échanges d’artillerie. Comment expliquer ce regain de tensions?

En effet, on n’avait pas observé un tel pic de tensions de toute l’année. Les violations se comptent par milliers. C’est une spirale infernale. Des escarmouches d’infanterie entraînent des réponses de calibres plus lourds, qui eux-mêmes entraînent des ripostes d’artillerie lourde à l’arrière. On a parfois des combats sur deux, trois niveaux, qu’il est très dur d’arrêter. Il faut se féliciter que la ligne de contact n’a pas bougé depuis longtemps. Mais le risque existe. Si les combats continuent, l’un des deux camps peut réagir de façon excessive.

Y a-t-il une raison à ce regain de violences?

Il n’y a pas une explication unique. Sinon, il serait aisé de l’identifier et de résoudre le problème. Ce que l’on observe, c’est ce qu’il y a une quantité élevée d’armes, le long de la ligne de contact. Des armes légères et des mortiers, mais aussi des chars d’assaut et des lance-missiles. Nombre de ces armes auraient dû être retirées au moins au-delà des 15 kilomètres de la ligne de front, comme stipulé dans les Accords de Minsk. Ces armes sont présentes des deux côtés. Dans la semaine du 7 au 13 novembre, nous avons recensé pas moins de 3500 violations du cessez-le-feu, dont certaines avec des lance-missiles de type Grad, qui sont particulièrement imprécis.

Qu’est-ce qui empêche les belligérants de se tirer dessus?

Sur de nombreux points de la ligne de contact, les parties sont très proches les unes des autres. Dans un triangle entre l’aéroport de Donetsk, Yasinovata et Aviidvka, par exemple, ils sont à 50 ou 20 mètres les uns des autres. Cela va généralement de pair avec des combats continus. Dans les zones où les parties sont plus distantes, il y a moins de possibilités de combat. Une autre raison à mentionner pour expliquer le regain de tensions: les négociations de paix à Minsk sont bloquées en ce moment. Cela entretient un climat d’incertitude.

Dans ces conditions, les récentes annonces sur un désengagement des parties vont rester lettre morte?

Non. Cette notion de désengagement doit être comprise comme impliquant le respect du cessez-le-feu et la démilitarisation de la zone. Si l’on souhaite que les parties se retirent d’un ou deux kilomètres par rapport à la ligne, il faut qu’il n’y ait pas de combats, afin que chacun évacue en confiance et ne le vive pas comme une retraite. Cela a déjà été fait à Zolote ou Bohdanivka-Petrivske. C’est possible.

Percevez-vous vraiment une quelconque volonté politique allant dans ce sens?

Dans le cadre des Accords de Minsk, toutes les parties ont accepté un désengagement. Moi et mon équipe devons partir du principe que tous souhaitent honorer leurs engagements. Une des manières d’y arriver est d’autoriser l’accès de la SMM à toutes les zones nécessaires. C’est ainsi que nous pouvons fournir des assurances aux deux parties, et instaurer un climat de confiance.

Vous avez récemment déclaré que la majorité des obstacles rencontrés provenaient du côté séparatiste. Est-ce toujours le cas?

En général, oui. Nous rencontrons beaucoup de difficultés à surveiller la frontière avec la Russie, par exemple. Mais nous ne pouvons pas spéculer sur les raisons de ces obstacles. Ce qui est sûr, c’est que nous ne pouvons pas voir ce qui nous est caché. Donc il y a quelque chose que l’on ne veut pas que nous voyions. Mais on ne peut rien dire de plus. Ce travail d’observation est difficile, car les zones de combat changent. L’artillerie est montée sur camions. On peut prendre un mortier sous son bras et quitter la zone…

Selon vous, que doit-il être fait pour que cette guerre ne se transforme pas en conflit gelé?

Je n’ai pas rencontré de civil dans les zones non contrôlées par le gouvernement qui ne souhaitait pas une fin du conflit immédiate. Tous se sentent ukrainiens. C’est encourageant. Les civils sont ceux qui souffrent le plus dans ce conflit. Des milliers d’entre eux franchissent néanmoins la ligne de contact chaque jour. Cela prouve que ce n’est pas «nous contre eux», que la séparation est artificielle. La priorité, c’est que les combats cessent. Des cessez-le-feu antérieurs ont démontré que c’est possible.

RFI: Pas de retour en vue pour les déplacés du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 03/11/2016

Depuis le printemps 2014, la guerre dans l’est de l’Ukraine a fait plus de 10.000 morts, selon l’ONU. Et les combats continuent le long de la ligne de front. Le conflit a aussi fait plus de 1,5 million de personnes déplacées, éparpillées entre la Russie et l’Ukraine. En Ukraine, ils seraient entre 800.000 et 1 million. Leurs situations restent pour la plupart très précaires. 

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Bonjour!

Ivan: Bonjour, parlez-vous français? (rires)

L’accueil est chaleureux, chez Ivan et Tetiana. Le nom d’Ivan est Cherboul – sa famille serait historiquement originaire de la ville de Cherbourg, en Normandie. Ils se réjouissent donc de recevoir la visite d’un journaliste français. Mais le tour du propriétaire est vite fait: cela fait deux ans qu’ils habitent dans un une chambre de résidence universitaire de 10 mètres carrés.

Ivan et Tetiana avaient une vraie maison, là-bas, à Louhansk. Ils venaient d’y faire des réparations quand la guerre a commencé, au printemps 2014. Louhansk est devenu l’une des capitales des séparatistes pro-russes. Tetiana et Ivan ont fui, et se sont réfugiés à 100 kilomètres au nord, à Severodonetsk, en territoire ukrainien.

Lena Sennaya est elle-même originaire de Pervomaisk, aujourd’hui en territoire séparatiste. Elle coordonne de l’aide aux personnes déplacées, au sein du Fonds Alexander Romanovski.

Lena Sennaya: Il a fallu résoudre les problèmes les uns après les autres. Nous étions partis sans rien, en été – automne 2014. Il a fallu manger, s’habiller, s’occuper des enfants. Et aujourd’hui, le problème principal, c’est le logement. 

Lena Sennaya explique que beaucoup de personnes ont préféré retourner vivre chez eux, en territoires séparatistes, malgré les risques politiques et sécuritaires. Les conditions d’hébergement en territoires ukrainiens sont souvent très précaires. Obtenir un travail, c’est possible. Mais la reconversion n’est pas toujours évidente pour des anciens mineurs et ouvriers industriels. Vivre comme personne déplacée en territoire ukrainien est loin d’être en choix. Mais cela répond, entre autres, à des considérations très pratiques.

Lena Sennaya: Ceux qui habitent côté ukrainien ont compris que là-bas, il n’y a pas d’avenir. On ne sait rien de la situation politique. Les diplômes des écoles et universités ne sont reconnus nulle part… Mais donc, cela veut dire qu’il faut se réorganiser à partir de rien, sans même être sûr d’avoir un toit sur la tête. 

Ici, à Severdonetsk, même les petites chambres de la résidence universitaire ne sont pas garanties.

Anna Roudenko: Il ne reste que 24 personnes déplacées dans la résidence universitaire. Il y a une sorte de conflit avec l’université, qui veut faire de la place pour ses étudiants. Ils ont reçu une bourse de l’Union européenne pour développer l’université et rénover quelques bâtiments, donc ils veulent donner la priorité aux étudiants.

Anna Roudenko est elle de Louhansk, elle s’est faite porte-parole du groupe de personnes déplacées de cette résidence universitaire. Une de ses priorités est d’assurer un soutien psychologique pour son groupe.

Anna Roudenko: C’est très dur à vivre. Avant, on avait un chez-soi, notre confort. On est arrivés ici avec deux valises, pour se retrouver entassés dans des petites chambres étudiantes… Evidemment, il y a des organisations humanitaires qui sont là pour aider. Mais faire la queue pour récupérer un colis alimentaire, cela ne réjouit personne… 

A travers toute la région, les files d’attente aux distributions d’aide humanitaire sont une scène devenue presque banale.

Deborah Nguyen est chargée de communication du Programme Alimentaire Mondial (PAM), qui organise des distributions de colis alimentaires.

Deborah Nguyen: Ces personnes ont épuisé leur épargne. Elles n’ont pas beaucoup d’argent pour subvenir à leurs besoins. Certaines personnes reçoivent de l’aide de leurs familles. Certaines personnes reçoivent une pension de retraite de l’Etat. Mais c’est souvent insuffisant pour subvenir à leurs besoins.

Le gouvernement à Kiev a récemment fait passer une loi restreignant les conditions d’accès à des aides publiques. Cette loi a permis de limiter certains abus. Mais elle précarise encore plus des familles qui comptaient sur le soutien de l’Etat.

Reste donc l’aide humanitaire. Les rations distribuées par le PAM sont suffisantes pour une personne pour un mois. Mais même cette aide primaire n’est plus garantie. Le PAM n’a pas débloqué les financements promis pour l’Ukraine en 2016. L’objectif était d’aider 280.000 personnes. Le PAM en touchera à peine 100.000. Deborah Nguyen

Deborah Nguyen: Sans l’aide du PAM, ces personnes vont se retrouver dans des situations très difficiles, car ce sont des personnes qui sont déjà très vulnérables à la base.  

Le conflit hybride du Donbass dure depuis déjà plus de deux ans, et il ne semble pas près de se résoudre. Malgré cela, des centaines de milliers de personnes n’ont toujours pas trouvé un modus vivendi. Elles sont faiblement soutenues par l’Etat, et vivent dans des situations toujours précaires. L’inquiétude monte, à l’approche de l’hiver.

Ecouter le reportage ici (accès libre) 

RFI: Les hôpitaux en ruines dans l’est de l’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 03/10/2016

Depuis la guerre dans le Donbass, il y a deux ans, les hôpitaux de l’est de l’Ukraine souffrent de pénurie. Ils manquent de tout : de médicaments, de médecins et de matériel. C’est le cas à Rubijné, dans la région de Louhansk sous contrôle ukrainien. 

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L’hôpital de Rubijné

Dans la cage d’escalier, le plafond s’effrite depuis des années. A l”étage, des patients attendent sur des bancs en plastique défoncés. L’appareil de RADIOLOGIE  date des années 1970. Le laboratoire d’analyses est rempli d’ustensiles rouillés. Les résultats sont rédigés sur des carnets de papier. Ne cherchez pas d’ordinateur ici. C’est le docteur Konstantyn Zogan qui fait la visite de l’hôpital de région de Rubijné.

Konstantyn Zogan: Nous avons déjà eu des visiteurs étrangers, qui nous ont demandé où ils étaient tombés: dans un hôpital, ou dans un musée?

C’est bien un hôpital, L’un des principaux dans l’est de l’Ukraine. Rubijné est à 100 kilomètres au nord de Louhansk, l’ancienne capitale de région, aujourd’hui place forte des séparatistes pro-russes.

La zone est industrielle et très densément peuplée. Les nombreux départements de la clinique couvrent plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Edouard Kravchenko en est le médecin en chef.

Edouard Kravchenko: Nous avons des soucis d’approvisionnement de médicaments et de matériel médical. A cela s’ajoute un équipement dépassé. Et les médecins docteurs ne veulent pas travailler ici. Il nous manque 30% de docteurs. C’est dans ces conditions qu’il nous faut assurer des conditions de soins décents pour la population locale.

Et depuis 2014, tout s’est compliqué pour l’hôpital.

Edouard Kravchenko: A cause de la guerre, nous nous sommes retrouvés dans des situations que nous n’avions jamais imaginé. Avant, nous avions l’hôpital de région de Louhansk, et nous transférions tous les cas sérieux là-bas. Maintenant, c’est bien plus difficile. Soit il nous les traitons ici, soit les patients sont  envoyés à plusieurs centaines de kilomètres, vers Kharkiv ou autre… Il faut comprendre que nous avons moins de moyens pour soigner plus de gens, car les personnes déplacées par la guerre viennent chez nous.

L’une de ces personnes déplacées, c’est Lena Sennaya, originaire de Pervomaisk, un des centres des troupes cosaques pro-russes. Elle s’est réfugiée à Rubijné avec ses enfants.

Olena Sennaya: J’étais infirmière avant. Les conditions d’hygiène qu’il y a ici en pédiatrie, je n’ai jamais vu cela auparavant.

Olena Sennaya bénéficie de l’aide du Fonds d’Alexander Romanovskiy, une association humanitaire locale.

Là où les organisations internationales se concentrent sur l’urgence de la guerre, le Fonds s’attaque aussi à des problèmes profondément enracinés dans la région.

Dmytro Butko, l’un des représentants de l’association

Dmytro Butko: La région de Louhansk a toujours été au bord de la catastrophe humanitaire. Aujourd’hui, à cause de la guerre, ça s’est empiré, évidemment. Mais il faut comprendre que la région est défavorisée depuis longtemps. Nous avons toujours eu d’énormes problèmes d’écologie, de santé…

Des problèmes qui, avec la guerre, deviennent de véritables risques pour la santé publique, dans une région où vivent entre 3 et 6 millions de personnes.

Pourtant, le gouvernement central n’alloue aucune ressource supplémentaire à l’hôpital de Rubijné. Les financements sont toujours attribués sur la même base qu’avant la guerre.

Edouard Kravchenko, médecin en chef, se sent oublié de la capitale.

Edouard Kravchenko: Le coeur du problème réside dans ce que veut vraiment le gouvernement central… Quel prix donne -t-il à la vie humaine,  qu’est-il  prêt à faire pour le système de santé dans le pays ?

Une de ses stratégies est de développer des partenariats avec des donateurs internationaux. Mais quand on lui demande quels sont ses besoins prioritaires, la réponse est lapidaire:

Edouard Kravchenko: Ca irait plus vite de vous dire ce dont on n’a pas besoin…

L’humanitaire Dmytro Butko ne désespère pas, et s’efforce de trouver des partenaires pour l’hôpital.

Dmytro Butko: Et c’est pour cela qu’il nous faut développer un système rationnel de distribution de l’aide humanitaire et de l’assistance aux hôpitaux. Afin que l’on puisse atteindre ceux qui en ont besoin.

Dans une région bouleversée par un conflit qui perdure, il est difficile de définir des priorités. Il semble que tout le monde a besoin de quelque chose. Mais la déliquescence du système hospitalier pose des problèmes qui, petit à petit, peuvent avoir des conséquences désastreuses.

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A Kiev, ils font des Pizzas, pas la guerre!

Article publié dans l’Edition de Soir de Ouest France, le 25/03/2016

Il y a encore quelques mois, Leonid Ostaltsev était sur le front de l’est de l’Ukraine, engagé volontaire dans une unité spéciale des forces d’intervention. Aujourd’hui, son restaurant Veterano Pizza est l’un des plus populaires du centre de Kiev. Sa devise : « Faire des pizzas, pas la guerre. »
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Leonid Ostaltsev dans son restaurant. Photo: Niels Ackermann/Lundi 13

« Quitte à ouvrir une pizzeria et à avoir des employés, pourquoi ne pas embaucher des vétérans de guerre ? » Avec sa barbe garnie de hipster, son bras droit recouvert d’un large tatouage et son tee-shirt noir à tête de mort, Leonid Ostaltsev cache bien son jeu. Il y a encore quelques mois, il était sur le front de l’est de l’Ukraine, engagé volontaire dans une unité spéciale des forces d’intervention. Aujourd’hui, son restaurant Veterano Pizza est l’un des plus populaires du centre de Kiev.

Aux murs de la salle principale, à côté d’une affiche exhortant à « faire des pizzas, pas la guerre » et de photos de vétérans, une reproduction de la Cène. Des vétérans de guerre y figurent comm…

Lire le reste de l’article ici (accès libre) 

Libération: En Ukraine, ni guerre ni paix pour les habitants de la ligne de front

Reportage publié sur le site de Libération, le 18/03/2016

Un an après les accords Minsk 2, les habitants de Jovanka, un village coincé entre soldats ukrainiens et forces prorusses, ne comprennent pas pourquoi les tirs continuent ni pourquoi ils ne peuvent circuler librement entre les deux zones de l’est ukrainien.

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«Ils nous disent d’attendre. Combien de temps encore ? Ils disent que c’est la paix. Mais nous vivons dans nos caves, bombardés toutes les nuits. Nos maisons sont détruites, sans eau, sans électricité, nous avons à peine de quoi manger… On se moque de nous !» Maria Petrovna est en colère contre ces «ils» qui désignent indifféremment officiels ukrainiens, observateurs et diplomates occidentaux. Autour d’elle, quelques dizaines d’habitants du village de Jovanka, un village coincé sur ce qui fut la ligne de front entre séparatistes prorusses et armée fidèle à Kiev, s’indignent à l’unisson. «Allez voir là-bas ! Les maisons n’ont plus de toits.» Dans le territoire ukrainien disputé du Donbass, le conflit a fait plus de 9 000 morts depuis le printemps 2014, selon l’ONU. Et depuis «l’accord de Minsk 2» du 12 février 2015, la ligne de front est devenue une frontière de facto.

«Les affrontements se sont globalement apaisés depuis un an. Mais les séparatistes continuent à bombarder quelques secteurs, en permanence. Jovanka, et la petite ville de Zaitseve attenante, sont parmi ces points chauds», explique Bohdan X. Kalachnikov au poing, ce soldat ukrainien est membre de la Cimic, un organe de coopération militaro-civile. Il escorte un convoi humanitaire à destination des quelque 300 habitants de Jovanka, majoritairement des retraités, situés à l’extrémité de la «zone de sécurité», entre ligne de front et postes de contrôle ukrainiens.

Le village de Jovanka dans l'est de l'Ukraine

«D’un point de vue administratif, nous dépendons du canton de Gorlovka, en République Populaire de Donetsk (RPD) [en territoire contrôlé par les prorusses, ndlr]. C’est juste derrière la colline, à dix minutes d’ici… se lamente Anna Grigorivna, 83 ans. L’hôpital, les services sociaux… Tout est là-bas. Mais depuis des mois, les soldats ukrainiens nous empêchent de traverser la ligne de front. Et quand on essaie d’aller à Bakhmout [nouveau nom de la ville d’Artemivsk, en territoire ukrainien, ndlr], ils disent que nous sommes enregistrés à Gorlovka, et ils ne nous laissent pas passer… Alors nous n’avons plus rien !»

«Rage injustifiée»

Ces habitants se sentent négligés, voire opprimés par les autorités ukrainiennes. «L’armée nous bombarde chaque nuit, poursuit Anna Grigorivna. On ne comprend pas pourquoi, il n’y a ici rien à conquérir… C’est de la rage injustifiée.» Les observateurs de l’OSCE relèvent régulièrement de sérieuses violations du cessez-le-feu. Selon Alexander Hugh, chef de la mission de l’OSCE, elles sont perpétrées des deux côtés, «même si le côté non-gouvernemental bloque plus souvent nos inspections que les Ukrainiens».

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Quelle que soit l’origine des bombardements, Anna Grigorivna est à bout de nerfs. «Je me souviens des Allemands en 1941… Ce n’était pas aussi terrible que ce que nous vivons aujourd’hui.» Ses sanglots sont soudain interrompus par les vociférations d’un voisin à l’adresse des soldats ukrainiens entourant le camion d’aide humanitaire. «Si c’est juste de la nourriture, pourquoi êtes-vous venus armés ? Vous ne trouvez pas qu’il y a assez d’armes ici ?» Les soldats restent impassibles, visiblement habitués aux altercations avec les populations locales en majorité russophones. Dès que débute le déchargement des cartons d’aide, la tension retombe.

«Nos relations sont généralement cordiales avec les habitants,tempère Ihor, un soldat stationné dans le village depuis un an. Quand ils réalisent que nous ne sommes ni des fascistes, ni des voleurs, l’atmosphère se détend. Mais ce sont des gens très vulnérables, et ils ont besoin de désigner un coupable de leurs malheurs. Que ce soit nous, l’armée ukrainienne en général, ou le gouvernement à Kiev…»

Ihor et sa compagnie travaillent à la construction d’une douche de fortune, encastrée dans quelques planches de bois. «Je suis d’ailleurs d’accord avec eux. On peut faire toutes sortes de reproches au gouvernement… Nous sommes ici sans confort ni sécurité. Nous aussi nous dormons dans la cave les soirs de bombardements.» Ihor répète une opinion très répandue parmi les forces armées ukrainiennes : «Maintenant que la Russie est occupée en Syrie, on pourrait reprendre nos territoires facilement et en finir. Mais l’ordre ne viendra jamais, car on nous dit que nous sommes bridés par l’accord de Minsk…»

«Gorlovka est leur passé»

«Minsk n’a rien réglé ici. Ce sont des accords de cauchemar», lance Tetiana Volodymyrovna. Experte en finance, elle s’est improvisée coordinatrice volontaire de l’association locale Côte à côte, qui s’est donné pour objectif de faciliter la distribution de sauf-conduits pour les habitants de Jovanka, et d’organiser une liaison par bus, deux fois par semaine, vers Bakhmout. «Les gens pourront aller voir un médecin, retirer leurs pensions des banques, faire des courses, côté ukrainien. Il faut leur offrir un peu de « civilisation ukrainienne » et leur faire comprendre que leur futur est avec nous. Gorlovka est leur passé.»

Dans ses efforts pour promouvoir la cause ukrainienne, Tetiana Volodymyrovna ne se sent pas aidée par les autorités de Kiev. Bien que son convoi soit escorté par des militaires de la Cimic, il lui faut attendre de longues minutes aux barrages routiers pour subir les contrôles de diverses unités de l’armée ukrainienne, visiblement peu coordonnées.

Le voyage se fait à travers le poste de contrôle majeur de Zaitseve, à mi-chemin entre Gorlovka et Bakhmout, fermé depuis le début février. Opéré par les gardes-frontière ukrainiens, c’était là l’un des rares points de passage entre les territoires séparatistes et ukrainiens. Jusqu’à 6 000 véhicules y transitaient chaque jour. La RPD accuse les Ukrainiens d’avoir fermé le poste afin de préparer des offensives de grande envergure. Les Ukrainiens affirment avoir réagi en conséquence d’une intensification des attaques depuis la RPD, qui menaçait la sécurité des voyageurs. La situation de ce point de passage montre que le Donbass est loin de retrouver le cours d’une vie normale.

«Un jeu entre les soldats des deux côtés»

«Que ce soit le retrait de l’artillerie lourde, les échanges de prisonniers ou encore le retrait des troupes étrangères, aucune des décisions de base entérinées à Minsk n’a été totalement respectée», analyse Halyna Coynash, experte du Groupe des droits de l’homme de Kharkiv. Le volet politique de l’accord est lui aussi bloqué de tous côtés.

Les querelles politiciennes à Kiev empêchent l’adoption d’une loi d’amnistie pour les combattants de la RPD, ou encore l’élaboration d’un projet de décentralisation de l’Etat, nécessaires à l’élaboration d’un statut spécial pour les territoires séparatistes au sein d’une Ukraine unie. Les gouvernements autoproclamés, à Donetsk et Lougansk, refusent, eux, l’organisation d’élections locales en conformité avec la législation ukrainienne, prévues par Minsk.

«C’est un grand jeu, pour eux», avec un air de lucidité Maria Petrovna, au milieu de la foule, à Jovanka. «Un jeu entre les soldats des deux côtés. Entre Kiev et Donetsk. Entre Washington, Moscou, Berlin… Ils jouent, ça les amuse. Et nous, nous sommes au milieu, à essayer de survivre.»

France Inter: Le Donbass, toujours en guerre

Reportage diffusé dans l’émission « Ailleurs », sur France Inter, le 26/11/2015

Note de l’auteur: Ce post ne serait pas complet sans la mention de ce magnifique article, qui se veut calomnieux, sur « NovoRossiya Today », et qui fait de moi, d’Elina Elinova, et de France Inter, de dangereux soutiens de Daesh… Merci d’en rire, et de ne pas y prêter le moindre sérieux, que NovoRossiya Today ne mérite pas. 

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Je pense sincèrement que le plus important pour les soldats, ce n’est pas de recevoir de la nourriture. C’est de savoir que quelqu’un travaille, à Kiev et dans d’autres villes d’Ukraine, pour leur apporter tout cela. Savoir qu’ils ne sont pas oubliés, qu’ils ne sont pas ici pour rien. 

 

12182892_1627772720830889_6948496548442284158_oNous sommes dans le Donbass, cette région en guerre de l’Est de l’Ukraine, et vous venez d’entendre Elena Elinova, une volontaire qui aide les soldats ukrainiens sur place. En effet, si àen croire le Président Petro Porochenko, l’armée ukrainienne est désormais la meilleure armée d’Europe, les conditions de vie de dizaines de milliers de soldats, mobilisés dans la zone de guerre, laissent souvent à désirer. À l’approche de l’hiver, beaucoup manquent encore de vêtements chauds et d’équipements appropriés. Ils sont encore très dépendants de l’aide de volontaires, qui effectuent des livraisons plus ou moins régulières. Alors que François Hollande se rend à Moscou, une guerre continue, en Europe, entre l’Ukraine et les rebelles pro-russes. Un reportage de Sébastien Gobert.

 

Des pâtisseries, des pots de choux et de jus faits maison, des bottes étanches, des sacs de couchage et des poêles : la vieille camionnette Volkswagen est remplie à ras-bord, alors qu’elle s’enfonce dans la nuit.

Direction: des bases de soldats ukrainiens sur la ligne de front du Donbass.

Un voyage qu’Elena Elinova et d’autres volontaires font le plus souvent possible, en fonction de l’argent qu’ils réussissent à collecter ici et là.

 

C’est les gens qui donnent. On achète quelque chose avec notre argent, on a pris de mes collègues… Sinon il y a des activistes français de l’association “France-Ukraine Solidarité » qui nous aident.

 

À deux heures du matin, la camionnette se gare devant une maison de campagne. Ici, Baba Lyuba et son mari ont préparé un festin pour les voyageurs.

Nous ne connaissons personne dans la zone de guerre. Mais nous aidons, et nous allons continuer à soutenir nos gars.

 

Depuis le printemps 2014, ils sont devenus un maillon essentiel des réseaux de volontaires approvisionnant le Donbass.

Depuis cette époque, j’ai cuisiné 9000 vareniki, ces sortes de raviolis fourrés faits à la main. Neuf mille ! Au début, toute ma retraite y était passée, juste pour nourrir les soldats. Maintenant, je reçois de l’aide des volontaires, ça me permet de continuer à cuisiner. 

 

Comme les autres étapes, celle-ci ne dure pas longtemps.

Ce n’est qu’après une journée complète, que le fourgon parvient à l’une de ses principales destinations : une maison décrépie et isolée dans la région de Louhansk.

Si les volontaires ne venaient pas approvisionner cette position reculée, les soldats n’auraient pas la possibilité de se procurer des bottes.

Il faudrait acheter cela avec notre propre argent. L’armée ne nous donne que le strict nécessaire. 

 

Les volontaires sont accueillis comme un divertissement bienvenu. Le lendemain matin aux aurores, la camionnette repart. Puisque l’armée ukrainienne délaisse ses soldats mobilisés dans le conflit gelé du Donbass, les volontaires sont plus que jamais nécessaires, à l’approche de l’hiver.

Ecouter le reportage ici