Libération: « Chaque Ukrainien a quelque chose à dire sur Lénine »

Interview de Niels Ackermann, au nom du projet « Looking for Lenin », publié dans Libération, le 06/07/2017.

Le projet a fait l’objet de la Une de couverture du « Libé des photographes », édition dédiée aux Rencontres de la Photographie, à Arles. « Looking for Lenin » y est exposé jusqu’en septembre 2017. 

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Niels Ackermann a fait le tour du pays pour photographier les restes de statues déboulonnées au fil des révoltes. Selon lui, ces dernières sont autant un symbole de l’ex-URSS que de l’ingérence russe actuelle.

Le photographe Niels Ackermann a sillonné l’Ukraine durant trois ans avec le journaliste Sébastien Gobert (collaborateur de Libération), pour s’enquérir du sort des innombrables statues de Lénine, balayées par la révolte contre le régime de Ianoukovitch (2010-2014) puis par les lois de «désoviétisation» de mai 2015. Un voyage-inventaire présenté dans Looking for Lenin (éd. Noir sur Blanc) qui leur a permis de raconter autrement l’histoire récente de l’Ukraine, les rapports de force, les déceptions et les nostalgies (lire aussi pages 34-35).

Que représente Lénine dans le paysage mental des Ukrainiens ?

La réponse n’est pas tranchée. Ce qui nous a fascinés, c’est que chaque Ukrainien a quelque chose à dire sur Lénine. Chaque habitant de l’ex-URSS a une opinion. Les témoignages des gens que nous avons rencontrés, des politiciens, des gardiens, des grands-mères qui passaient par là, ont chacun leur vérité. Ils ne parlent pas forcément de Lénine, mais de l’époque, de l’action des communistes, du sens d’avoir une telle statue dans sa région. Chaque témoignage contredit le précédent. Et c’est un flou qui en ressort. A la fin, on ne sait pas ce qu’il faut penser de la décommunisation, ni de Lénine.

Quel est le sens de «faire tomber un Lénine» ?

Cela a commencé bien avant 2014. Avant même la fin de l’URSS, un Lénine avait été enlevé dans l’ouest de l’Ukraine. Puis il y a eu une première vague de déboulonnages après l’indépendance. Dans les quatre-cinq années qui ont suivi, la moitié des 5 500 statues ont été enlevées. Puis plus rien, jusqu’au leninopad [«chute des Lénine», ndlr],qui a commencé le 8 décembre 2013 à Kiev. Quand la statue a été déboulonnée dans le centre de la capitale au début de la révolution, les gens se sont acharnés dessus, l’ont assaillie à coups de pied avec une férocité incroyable, on aurait dit le mur de Berlin. Ce n’était pas contre l’homme, mais contre tout ce que cette statue incarnait : le passé soviétique, la politique contemporaine de Poutine… C’était très intéressant à suivre sur Twitter. Il y a un site qui recensait les localités où les Lénine tombaient, comment la vague prenait de la vitesse. Des régions rurales, des petites villes commençaient à se débarrasser de leurs statues, tandis que les forces de police changeaient de camp. A ce moment-là, les Lénine étaient une espèce de marqueur de l’allégeance ou non de la région à l’ex-président Ianoukovitch, une marque de rébellion. Enfin, il y a eu la troisième phase, la décommunisation officielle, qui a commencé en mai 2015. Des lois ont entériné ce qui était en train de se passer, en allant au-delà des statues, en s’attaquant à tous les symboles communistes, les noms de villes et de rues, les statues d’autres leaders.

Y a-t-il eu un effet inverse, de protection des Lénine, plus on allait vers l’Est ?

Sur une carte des Lénine d’Ukraine que l’on trouve sur Google, il n’y en a presque plus en zone sous contrôle de Kiev, mais le Donbass occupé ou la Crimée en sont recouverts. Quelqu’un avait cherché à faire sauter la statue au centre de Donetsk, mais là-bas, cela équivaut à un acte terroriste. Pour moi, l’un des témoignages les plus touchants de ce projet, qui justifiait notre approche, est celui d’un jeune à Kharkiv, qui raconte être «devenu un homme ce soir-là, en faisant tomber Lénine».Mais il explique que l’enjeu n’était pas Lénine ou le communisme. Dans les villes de l’Est, les séparatistes se réunissaient au pied de la statue. La faire tomber, c’était pour les habitants de Kharkiv une question de guerre ou de paix. Comme si on arrachait les racines du mal en détruisant le lieu de rencontre. Ces statues ont fini par jouer partout des rôles qui allaient au-delà de leur symbolique initiale. Finalement, plus que l’héritage communiste, Lénine représente l’ingérence russe… Après Maidan, quand elles sont détournées, peintes aux couleurs de l’Ukraine ou recouvertes de graffitis anti-Poutine, les statues de Lénine deviennent quasiment des statues de Poutine. Au moment de la révolution, les nationalistes sont heureux de se débarrasser d’un symbole qui n’a plus de sens. A partir de 2014, Lénine devient l’incarnation contemporaine de la politique étrangère russe.«Looking for Lenin», au cloître Saint-Trophime d’Arles. Jusqu’au 24 septembre.

RFI: Onuka, et le renouveau de la scène musicale ukrainienne

Reportage diffusé dans l’émission « Vous M’en Direz des Nouvelles », sur RFI (à partir de 41’15), le 15/05/2017

C’est un chanteur portugais qui vient de remporter l’édition 2017 de l’Eurovision, au terme d’une compétition de 42 pays. L’Eurovision était organisée en Ukraine, un pays où la scène musicale est en plein développement. Pendant les 25 ans de l’indépendance de l’Ukraine, le paysage musical était partagé entre les chansons folkloriques, et la pop-disco post-soviétique, très “rentre-dedans”. Voici qu’émerge une nouvelle offre musicale, bien plus diverse, et qui est même appréciée à l’étranger. Certains parlent de renouveau de la musique ukrainienne. Sébastien Gobert nous emmène à la rencontre de phénomène à travers un des groupes les plus populaires du moment, Onuka. 

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Onuka, ça veut dire “la petite fille”, en ukrainien. Nata Zhyzhchenko a grandi dans l’admiration de son grand-père, un artisan spécialisé dans les instruments folkloriques à Kiev. Après avoir joué plus de dix ans dans un ensemble avec son frère, Nata Zhyzhchenko a créé le groupe Onuka avec son mari en 2013.

Nata: Dans notre groupe, nous utilisons beaucoup d’instruments de la culture folklorique ukrainienne. La trembita, la sopilka, l’ocarina, la bandura, les cymbales…

Et pourtant, Onuka se classe plus dans la catégorie de la musique électronique.

Nata: Nous n’avons jamais voulu retravailler des chants ukrainiens avec une touche moderne. Nous produisons de la musique électronique originale, et nous utilisons ces instruments comme partie intégrante de nos créations.

Nata Zhyzhchenko trouve une grande part de son inspiration chez l’artiste islandaise Bjork. Elle chante en ukrainien ou en anglais, en fonction des émotions qu’elle veut transmettre. A la fois par son style original, mais aussi par les thèmes qu’il choisit, son groupe Onuka innove.

Nous écoutons en ce moment le morceau “Misto” – ma ville en ukrainien. Nata Zhyzhchenko y décrit l’intimité de sa relation avec la ville de Kiev. C’est une de ces chansons qui permet aux Ukrainiens de réfléchir à leur propre patrimoine, et peut-être aussi de se l’approprier.

Nata: Il y a un effet de proximité, avec de la musique la nouvelle nationale, en langue ukrainienne. Nous n’avons pas besoin de chanter des airs patriotiques, ni même de parler de la guerre. Nos mélodies peuvent être sur l’amour ou autre. Mais l’essentiel, c’est que ce soit un travail de qualité, qui parle aux gens. Alors ils se mettent à aimer un produit culturel qu’ils comprennent, qui veut dire quelque chose pour eux. 

Onuka s’inscrit ainsi dans un phénomène de renouveau de la scène musicale ukrainienne, qui avait été amorcé par des groupes comme Dakhabrakha ou Dakh Daughters. Le second album d’Onuka est sorti en 2016. Il s’appelle, très symboliquement, “Vidlik” – compte à rebours. Il aurait été fortement influencé par les trente ans de la catastrophe de Tchernobyl.

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Plus généralement, pour Nata Zhyzhchenko, les bouleversements politiques des dernières années ont directement influencé ce renouveau artistique.

Nata: On voit cela dans l’histoire. Les moments de détresse sociale peuvent devenir un catalyseur de la création culturelle. Pour ce qui est de la musique électronique, c’est très parlant, en termes de diversité des créations. Il y a bien plus de concerts qui sont organisées maintenant qu’avant la guerre. Et comme vous le savez, la musique aide à oublier ses tracas, à vaincre ses peurs.

Tout en surfant sur ce renouveau et en préparant un nouvel album, Onuka se projette à l’international, à travers concerts et festivals.

Nata: D’une part, un artiste ne peut se développer pleinement s’il reste toujours dans le même environnement. Ensuite, je veux changer la réputation de l’Ukraine. Ce n’est pas qu’une source de problèmes. Il y a des créations très positives ici.

Daniel Pochtarov est sur la même longueur d’onde. Avec un partenaire français, le jeune homme travaille au développement de MUAX, une plateforme de promotion de la musique ukrainienne à l’étranger. Des groupes comme Blooms Corda, Secret Avenue ou Zapaska ont toute leur place sur des scènes européennes. Le but de MUAX: développer une stratégie cohérente, qui manque encore cruellement au pays.

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Daniel Pochtarov: A l’heure actuelle, il n’y a pas de mécanisme pour encourager la diplomatie culturelle de l’Ukraine. Il nous est impossible d’obtenir un soutien de l’Etat pour cela. Pour l’instant, nous sommes donc des volontaires. Nous essayons tant que possible de promouvoir la musique ukrainienne à l’étranger.

Confrontée à des chamboulements historiques sans précédent, la société ukrainienne est en pleine ébullition. Si certains lui cherchent une voix, et un message précis, ce sont en fait des dizaines de voix qui s’élèvent, pour transformer la scène musicale du pays, et peut-être, au-delà.

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Ecouter le reportage ici

 

LLB: En Ukraine, la religion de l’Eurovision

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 09/05/2017

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“Notre religion: la liberté”. Sur Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance à Kiev, l’imposante bannière captive le regard. Pour les milliers de visiteurs qui affluent vers la capitale ukrainienne pour assister à l’Eurovision, du 9 au 13 mai, le message est clair. L’énorme peinture d’une chaîne qui se brise recouvre les murs encore noircis de la maison des syndicats, qui avait brûlé en février 2014, dans les dernières heures de la Révolution de la Dignité. Plus de trois ans après, le combat n’est pas terminé. L’Eurovision, regardé en moyenne par 18 millions de téléspectateurs à travers le monde, est devenu une arme de l’Ukraine post-Maïdan.

Sur l’avenue Khreshatyk, fermée à la circulation pour la semaine, les touristes s’arrêtent devant des portraits géants de vétérans de guerre, pour la plupart portant des prothèses. Un moyen plus qu’explicite de rappeler le conflit meurtrier qui persiste à l’est du pays. Au-delà de cette exposition, l’Ukraine a utilisé l’Eurovision à plusieurs reprises pour dénoncer la Russie comme agresseur. D’abord en 2016, à travers la victoire de la chanteuse Djamala. Tatare de Crimée, en exil depuis l’annexion de la péninsule par la Russie en 2014, elle avait chanté la déportation de son peuple en 1944 par Staline, que le régime de Vladimir Poutine tente de faire oublier.

Pour l’édition 2017, les autorités ukrainiennes ont remis la Crimée annexée aux unes des journaux, en interdisant à la chanteuse russe Ioulia Samoilova d’entrer sur le territoire ukrainien, et de participer à l’Eurovision. L’artiste s’était produite en Crimée quelques mois auparavant, sans avoir obtenu d’autorisation préalable de Kiev.

En réaffirmant sa souveraineté de jure sur les frontières de la péninsule, Kiev avait néanmoins remporté une victoire médiatique en demi-teinte. Ioulia Samoilova, en fauteuil roulant, avait été défendue par l’Union Européenne de Radio-télévision (UER), organisatrice de l’Eurovision. Celle-ci avait avertit l’Ukraine d’une possible sanction dans le cadre du concours. En fin de compte, la Russie s’est officiellement retirée de l’Eurovision 2017, et la sanction n’est pas tombée. Mais la controverse n’en est pas complètement calmée pour autant. En guise de pied de nez, Ioulia Samoilova se produira en concert en Crimée le 9 mai, le soir de la première demi-finale de l’Eurovision.

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Au-delà du conflit avec la Russie, la dimension géopolitique du concours reste fondamentale. Le centre de Kiev s’est transformé au cours des dernières semaines, des poubelles neuves aux pots de fleurs repeints. Il importe à l’équipe du maire Vitaliy Klitschko de montrer le visage d’une métropole moderne et européenne, qui se serait fondamentalement transformée au cours des dernières années. La dernière occasion qu’avait eu Kiev d’accueillir une manifestation internationale, c’était l’Euro 2012 de football, du temps de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. L’organisation avait certes été entachée de scandales politiques, et d’affaires de corruption. Mais les Ukrainiens avaient accordé une grande importance au symbole d’un tournoi de football européen dans leur pays, en partenariat avec la Pologne. 5 ans plus tard, la Place de l’Europe, au bout de l’avenue Khreshatyk, est encore décorée de ballons géants.

Au-delà des couleurs de la “fan zone” sur Khreshatyk et des sourires des volontaires mobilisés pour l’accueil des visiteurs, l’Eurovision 2017 n’aura néanmoins pas été exempte de scandales. Ceux-ci reflètent les contradictions de l’Ukraine post-révolutionnaire. En février, 21 membres de l’équipe d’organisation avaient démissionné, en dénonçant un manque de transparence dans la gestion de l’évènement. En avril, une enquête de “Radio Liberté” a révélé un potentiel conflit d’intérêt dans l’attribution d’un marché public lié à l’Eurovision. Comme lors de l’Euro 2012, nombre de Kiéviens se plaignent de dépenses excessives pour un concours d’une semaine, aux dépends d’investissements structurels dans les infrastructures urbaines.

Mais la controverse qui saute aux yeux, c’est à quelques mètres de Maïdan Nezalejnosti qu’on la trouve. L’Arche de l’Amitié entre les Peuples, sculpture monumentale datant de l’époque soviétique, a quasiment été recouverte de panneaux aux couleurs de l’arc-en-ciel. L’initiative municipale était censée concrétiser le slogan de cet Eurovision: “Célébrer la diversité”, à la grande joie de la communauté LGBT d’Ukraine. L’Eurovision met en avant des valeurs de tolérance et d’ouverture. De nombreux artistes LGBT se sont illustrés pendant le concours.

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A Kiev, la fête a tourné court avant même l’ouverture de l’Eurovision. Après des protestations de mouvements religieux homophobes, des militants nationalistes ont interrompu les travaux de décoration de l’Arche par la force, obligeant la municipalité à renoncer à son projet “d’Arche de la Diversité”. Selon les autorités, 16.000 policiers ont été déployés dans Kiev pour sécuriser l’évènement. Officiellement, le principal risque est celui d’une “provocation russe”. Le potentiel de déstabilisation des mouvements nationalistes n’est cependant pas à ignorer.

Pour l’heure, la fête bat déjà son plein dans le centre de Kiev. Cette année, l’Ukraine présente une chanson apolitique, “Time”, du groupe O.Torvald. Pas forcément dans la perspective une victoire, mais bien pour montrer l’image d’un pays déterminé, malgré les obstacles, à regarder de l’avant, et à s’inscrire dans le concert européen.

RFI: Le Trône de Fer du Donbass

Clin d’oeil diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », sur RFI, le 03/05/2017

Alors que les fans du monde entier attendent avec impatience la 7ème saison de la série “Game of Thrones”, un Trône de fer, un vrai, a pris sa place dans un musée de Zaporijia, dans l’est de l’Ukraine. Et pas n’importe quel trône: celui-ci est fait de débris de munitions tirés des champs de bataille de l’est de l’Ukraine, où la guerre fait toujours rage. 

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Valar Morghulis – Valar Dohaeris. Tous les hommes doivent mourir un jour – tous les hommes doivent être utiles. Dans la grande ville industrielle, post-soviétique, de Zaporijia, ce dicton martial égrainé dans “Game of Thrones” prend tout son sens. A travers la réplique exacte du fameux trône de fer. Ses auteurs: des soldats de l’armée ukrainienne, stationnés en 2016 à quelques centaines de mètres de l’aéroport de Donetsk. C’est là que s’est déroulée l’une des plus féroces batailles de la guerre qui oppose les forces de Kiev aux forces russes et séparatistes pro-russes. Les soldats n’ont eu qu’à se baisser pour ramasser des débris de mortier, de missiles, des douilles de balles, et autres fragments de métaux. Parmi les soldats, Denys Bushtets, qui se confiait en novembre au micro de Radio Liberté.

Denys Bushtets: On peut avoir une attitude détachée face à la guerre, en attendant juste que l’on soit démobilisés. Mais nous avons réfléchi, et déduit que c’est notre armée qui se bat ici. Qu’elle soit efficace ou non, c’est notre armée. Alors nous avons décidé de faire quelque chose pour elle. 

Une fois le trône assemblé, une vente aux enchères a été organisée en ligne. Les artistes ont reçu plus de 30 offres, dont beaucoup venues de l’étranger. Fin novembre, c’est au final un homme d’affaires de Zaporijia qui a remporté la vente, pour 150.000 hryvnias, soit environ 6000 euros. L’argent a été directement utilisé pour soutenir l’armée ukrainienne. A la grande satisfaction des soldats, le nouveau propriétaire a installé son trône au musée d’histoire de la ville, à la vue de tous. Pour lui, c’est un symbole de la lutte sans fin pour la liberté et l’indépendance des Ukrainiens. Comme dans Game of Thrones, cette lutte est sanglante, et pleine de rebondissements. A la différence près que ce n’est pas de la fiction.

Ecouter le Clin d’oeil ici

LLB: Pavlo Kulyk, le banquier devenu soldat, peint pour échapper à la guerre en Ukraine

Article publié dans La Libre Belgique, le 08/03/2017

Envoyé au front dans le Donbass, le jeune Ukrainien de l’Ouest s’est tourné vers la peinture pour éviter de sombrer.

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Il fallait trouver quelque chose à faire. Pour occuper les longues nuits à la caserne, pour faire abstraction du vacarme des bombardements… J’ai commencé à peindre, et je ne me suis pas arrêté depuis.” Il y a encore quelques mois, Pavlo Kulyk n’avait rien d’un artiste. Il était banquier à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. Enrôlé dans l’armée ukrainienne en 2015, il s’est retrouvé mobilisé sur la ligne de front du Donbass, dans l’est du pays, au sein du bataillon “Donbass Oukraina”.

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RFI: Des jeunes se lancent à l’Est de l’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 13/02/2017

Deux ans après les accords de paix de Minsk, les combats n’ont pas complètement cessé dans l’est de l’Ukraine. Le bilan du conflit qui a débuté, en 2014, s’établit désormais à 10 000 morts. Mais, depuis 2015, la ligne de front ne bouge plus, un peu en retrait de la zone de combat, certaines régions peuvent donc commencer à regarder vers l’avenir. C’est le cas de Kramatorsk, la capitale régionale côté ukrainien. La ville se situe à 80 km des hostilités, mais sans travail, les jeunes ont peu d’espoir. Si ce n’est dans un lieu, « Vilna Khata », la maison libre, qui se veut un lieu d’échange et qui sait peut être un jour de formation. C’est le reportage de Sébastien Gobert.

 

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L’existence, l’existentialisme, le développement de soi et le sens d’accomplissement. Ce soir, c’est la soirée du club de philosophie à Vilna Khata. Dans une autre salle, un autre groupe regarde un documentaire sur grand écran. Dans les couloirs, des jeunes gens échangent sur des canapés. Vilna Khata, dans le centre de Kramatorsk, bouillonne d’idées.

Anastasia Stryjelous a 19 ans, elle est responsable Vilna Khata.

Anastasia Stryjelous: C’est un endroit pour tous ceux qui ont un sens de l’initiative. Beaucoup de personnes ici à Kramatorsk ont été très heureux que cette plateforme soit créée, pour qu’ils viennent ici et que leurs idées, leurs projets, prennent corps. Nous organisons des séminaires, des soirées de la poésie, des concerts, etc.

Vilna Khata, cela veut dire “la Maison libre”, en ukrainien. Un espace créé en 2014 grâce à un partenariat avec  des associations à Lviv, la grande ville de l’ouest de l’Ukraine, à 1000 kilomètres de là. Vilna Khata bénéficie aussi de soutiens financiers internationaux, tels que l’organisme de coopération américain USAID.

Des soutiens suffisants pour développer un espace unique à Kramatorsk, une ville qui est généralement perçue comme industrielle, et très soviétique. Le local artistique de Vilna Khata est perdu dans un ensemble de barres d’immeubles d’allure décrépis.

Oleksandr: Je ne connais aucun autre endroit à Kramatorsk où on peut se détendre entre amis. Pourquoi se donner rendez-vous dans un autre endroit, si tous mes amis sont déjà ici? 

Le jeune Oleksandr est un assidu de Vilna Khata, qu’il voit comme une bouffée d’air frais dans la ville. En termes d’espace de réflexion et de création, mais aussi  pour échapper à  la politique, et à la guerre. Les habitants de Kramatorsk restent traumatisés par les quelques mois passés sous le contrôle des séparatistes pro-russes, en 2014. Il existait alors un courant d’idée en faveur d’un rattachement à la Russie.

Mais dans l’espace Vilna Khata, on  tient à rester en dehors des querelles politiques , comme l’explique La responsable, Anastasia Stryjelous,

Anastasia Stryjelous: Il suffit de venir ici pour se rendre compte qu’on ne parle pas de politique ici. On peut regarder des films sur la guerre, ou une exposition. Mais nous n’avons aucun message politique. Nous avons ouvert quand la situation était encore tendue ici, en 2015. Il y avait beaucoup de gens avec des positions politiques différentes. Nous avons tous très bien travaillé ensemble. 

Pour elle, il s’agit d’encourager les gens à inventer un nouveau Kramatorsk, et un nouveau futur pour la région. Le tissu industriel s’est délité depuis des années. Les perspectives pour la jeunesse, hormis des emplois d’usine mal payés ou des petits boulot. Le départ vers d’autres villes du pays, voire pour l’étranger, s’impose souvent comme la seule alternative. Ici, à Vilna Khata, des cours de langues et des expositions offrent un nouveau regard sur le monde extérieur. Des expériences d’ailleurs qui pourraient être transposées à Kramatorsk.

David Vardenian est un jeune étudiant de 18 ans.

David Vardenian: Cet endroit offre beaucoup de possibilités. On peut développer notre personnalité, rencontrer des étrangers, apprendre plus  de choses sur des questions artistiques. Avant, je ne savais pas comment m’exprimer, dans quelle direction aller. Et quand j’ai découvert cet endroit, je m’y suis senti bien. L’ambiance est chaleureuse, on peut échanger des idées et développer nos connaissances à travers des activités intéressantes. Ici, je suis devenu plus mûr qu’auparavant.

Vieille d’à peine deux ans, Vilna Khata se confronte déjà à une remise en question. Certains des premiers bénévoles ont quitté Kramatorsk pour aller chercher de nouvelles opportunités ailleurs. Les soutiens financiers se tarissent et le centre a du trouver un nouveau local moins bien situé dans le centre-ville. Et surtout, le public n’est plus autant au rendez-vous qu’avant, comme l’explique Oleksandr.

Oleksandr: Passé l’effet de nouveauté, beaucoup de gens ne savent pas quoi attendre de plus de Vilna Khata. D’autres séminaires, des formations peut-être? C’est à nous de renouveler notre offre. 

Loin d’être une fatalité, cela peut être une opportunité.

Oleksandr: En même temps, attirer des foules n’est pas le plus important pour nous. Ce n’est pas avec cela que nous évaluons notre travail. Nous avons un slogan: “Apprends, Travaille, Détends-toi, aide les autres”. C’est l’esprit de cet endroit; on peut y faire ce qu’on veut. 

D’une manière ou d’une autre, ces jeunes gens trouveront le moyen de développer un espace de liberté qui leur convienne. Mais une fois le pied à l’extérieur de Vilna Khata, la réalité morose de Kramatorsk les rattrape. Ils n’ont pas encore trouvé de moyen de changer cela.

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RFI: Les Saint Valentin

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 14/02/2017

On le sait, la Saint Valentin est une très belle machine commerciale. On sait moins qu’il existe une réelle concurrence à l’échelle européenne des reliques de St Valentin qui, apparemment, se multiplient comme les petits pains.
L’Ukraine et la petite ville de Sambir peuvent se targuer d’avoir aussi des ossements fort bien gardés du martyr Valentin. De quoi perpétuer une légende qui revient à la mode en Ukraine.

 

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L’Eglise de la Naissance de la Vierge Marie à Sambir. Source: WikiCommons

Dans l’ouest de l’Ukraine, on raconte que les habitants de Sambir embrassent comme personne d’autre dans la région. C’est parce qu’ils vivent à l’ombre de l’Eglise de la Naissance de la Vierge Marie, un bel édifice bleu datant du 17ème siècle. Là, dans un coffre vitré sont exposés quelques ossements, attribués à Saint Valentin.  Le tout confirmé par une lettre du Pape de Rome datant de 1759. Pourtant, des Valentin, il y en a eu beaucoup, dans l’histoire de la chrétienté. Le Vatican recense pas  moins de 7 martyrs nommés Valentin. Et des reliques de Saint Valentin, on en trouve aussi un peu partout. En Irlande, en Ecosse, en Autriche ou encore en France. Les histoires des ossements sont différentes, de même que les légendes de Saint Valentin. Ici, ce serait un prêtre tombant amoureux d’une de ses paroissiennes. Là, ce serait un prisonnier sauvé par la fille de son geôlier. Nul ne sait trop qui est le Valentin qui repose à Sambir, mais l’essentiel, c’est que son histoire fait la part belle à l’amour. La tradition de la Saint Valentin comme journée des amoureux remonte au 17ème siècle en Europe. En Ukraine, elle revient peu à peu à la mode après une longue période d’apathie sous le régime soviétique. Les couples, jeunes ou vieux, empruntent aux habitudes occidentales des cadeaux et soirées romantiques. A Sambir, l’église ne désemplit pas de la journée. Une file d’attente s’étire devant le coffre aux reliques. St valentin prodigue des conseils, et reçoit les confessions des amants éconduits, ou les récits de folles aventures de jeunesse. Quel que soit ces ossements placés sous verre, ils remplissent admirablement la fonction de St Valentin.

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