Questions Internationales: Les nouvelles lignes-frontières d’Ukraine

Article publié dans le numéro double 79-80 de Questions Internationales, La Documentation Française; Mai-Août 2016

« Vous savez combien coûtent les bananes à Donetsk ? Au moins deux fois plus chères qu’ici. Et le dentifrice ? C’est une trentaine de hryvnias ici, contre une centaine là-bas ! Enfin, 300 roubles, puisqu’on a le rouble là-bas… » Maya X. s’en est fait une raison. La mère de deux enfants, dans sa quarantaine, vit à Donetsk. Elle ne veut pas quitter sa ville natale, devenue capitale de la République populaire autoproclamée de Donetsk. « Il n’y a pas de pénurie, là-bas. Mais il y a moins de produits de bonne qualité, la plupart viennent de Russie. Et les prix… Donc une fois par mois, moi et mon mari avons pris l’habitude de venir en Ukraine pour faire des courses. Même si le passage de la frontière peut prendre plus d’une journée, cela vaut le coup. »

Maya X. est une frontalière. Du moins, elle se perçoit comme telle, et organise sa vie en conséquence. Après des mois d’un conflit hybride dans le Donbass, le statut des territoires non contrôlés par l’Ukraine est certes encore incertain, et sujet aux progrès éventuels de l’application des accords de Minsk . Ceux-ci prévoient la réintégration des Républiques populaires de Donetsk (RPD) et Louhansk (RPL) au sein d’une Ukraine unie et décentralisée. Pour l’heure, la séparation reste néanmoins bien réelle.

Lire le reste de l’article dans la revue, numéros 79-80 (disponible en kiosque)

 

Grand Reportage RFI: Les Villages Skype d’Ukraine

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 30/03/2016

Depuis l’indépendance de l’Ukraine, en 1991, la population a diminué de 8 millions d’habitants. Ceci sans compter l’annexion de la Crimée et le drame de la guerre du Donbass depuis 2014. Une grande partie de cette déperdition de population, elle est due à l’émigration. Face aux difficultés économiques, ce sont des générations entières d’Ukrainiens qui sont allés tenter leur chance ailleurs, principalement en Russie et en Europe de l’ouest. En laissant familles et maisons derrière, et en espérant revenir après s’être enrichis. Dans l’ouest de l’Ukraine en particulier, des villages entiers se sont ainsi mis à vivre au rythme des départs, des retours, et des transferts d’argent des migrants. Et la vie de famille a continué par téléphone, et, depuis quelques années, sur Internet, et Skype. Un défi considérable pour une société très patriarcale, où les traditions familiales sont très fortes. Une situation inédite qui présente ses inconvénients, et ses opportunités. 

“Les villages Skype d’Ukraine”, un Grand Reportage de Sébastien Gobert, réalisé avec le soutien de Journalismfund.eu

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La connexion s’établit, et voilà Vassili qui s’affiche sur un écran d’ordinateur. Il a l’air détendu, heureux de voir son fils de 7 ans, Stanislav. Vassili est en Espagne, et Stanislav grandit à Bobivtsi, dans l’ouest de l’Ukraine. Grâce à des rendez-vous quotidiens, c’est sur Skype que Vassili voit grandir son fils.

Vassili: Alors, raconte moi

Stanislav: Raconter quoi? 

Vassili: Tu es allé quelque part? 

Stanislav: Oui, je suis allé m’amuser chez des amis, avec Rostik. 

Illia Tokariuk: Au début, les enfants réclamaient leur mère. Mais après deux semaines, ils ont pris leurs repères. Maintenant, il n’y a plus de problème. Ils ont compris qu’ils peuvent leur parler sur Skype, et puis, les parents leur envoient des cadeaux, des confiseries, des jouets… Ils le vivent bien. 

Illia Tokariuk, c’est le grand-père. Les deux parents de Stanislav sont en Espagne depuis plus de 6 mois pour y travailler. Alors avec sa femme Nina, Illia Tokariuk est aujourd’hui en charge de l’éducation du petit Stanislav et de son frère de 16 ans. Chaque mois, ils reçoivent entre 100 et 200 euros depuis l’Espagne. Une somme modeste, mais qui permet de faire la différence et d’assurer une bonne éducation aux enfants.

Les grands-parents acceptent d’autant mieux cette situation qu’Illia Tokariuk a lui-même passé de nombreuses années à travailler dans des pays d’Europe de l’ouest. Grâce à l’argent tiré de cette tradition familiale de migrations économiques, les Tokariuk ont pu se construire une grande et belle maison, dotée de tout le confort moderne.

Illia Tokariuk: Si on veut travailler ici en Ukraine, c’est possible. Il y a du travail. Mais ici, la question essentielle, c’est celle des salaires, qui sont très faibles. Ici, si on a un emploi régulier et honnête, alors ce n’est pas possible de construire une telle maison. 

Le salaire moyen en Ukraine aujourd’hui, c’est environ 200 euros par mois. Rien à voir avec le niveau des salaires en Europe de l’ouest. Même si la grave crise que traverse le pays a encore creusé l’écart, le faible niveau de vie en Ukraine est une réalité structurelle qui dure depuis l’indépendance du pays en 1991.

Les difficultés économiques ont poussé des millions de personnes au départ depuis 25 ans. Parmi les destinations les plus populaires: la Russie, la Pologne, l’Italie et d’autres pays de l’Union européenne, pour des séjours le plus souvent pensés comme temporaires. A Bobivtsi, c’est un phénomène que Mikhaylo Sobko connaît bien. Il a été le maire du village pendant plus de 17 ans.

Mikhaylo Sobko: Notre pays n’offre plus de perspectives aux jeunes générations. Pour moi et ma femme, ça va, car nous sommes retraités. Mais les jeunes ne peuvent pas se projeter dans l’avenir. Dans le village, il y a officiellement 1700 habitants. Il n’y a qu’une dizaine de familles qui n’a pas au moins un des siens à l’étranger. 

D’ailleurs, les deux fils de Mikhaylo Sobko vivent et travaillent à l’étranger, et lui aussi est un grand-père en charge de l’éducation de ses 2 petits enfants.

Lui est une exception: il n’a jamais franchi la frontière. Il n’en a même jamais eu envie. Il a préféré se consacrer à son village, qu’il a vu évoluer au fil des cycles de migration. Un des évènements qui l’a marqué, c’est l’arrivée d’Internet à Bobivtsi.

Mikhaylo Sobko: Au début, on a installé des antennes sur les toits, mais les connexions étaient mauvaises. En 2014, on a été relié par un câble. Moi, je n’y connais rien. Mais un des habitants s’est arrangé pour assurer l’Internet haut débit à au moins 300 maisons du village! Ca a tout changé, car les habitants n’utilisent pas Internet pour regarder les nouvelles ou se documenter. C’est avant tout pour que les familles communiquent avec leurs proches, à l’étranger. 

Dans ce village reculé, au pied des montagnes des Carpates ukrainiennes, l’idée d’un Internet haut débit contraste avec les routes cabossées, les façades décrépies des bâtiments publics et les vieilles conduites de gaz héritée de l’époque soviétique.

Mais ce qui attire l’oeil, ce sont des dizaines de maisons de particuliers, modernes et spacieuses, à l’architecture souvent très originale. C’est la preuve la plus visible que l’argent de l’émigration est arrivé au village.

Mikhaylo Sobko: Il y a beaucoup d’argent qui arrive à Bobivtsi depuis l’étranger. Mais cela ne passe pas par le budget municipal. Il faut comprendre qu’une bonne partie des revenus de l’étranger n’est pas déclaré. Beaucoup de migrants vont à l’étranger avec un visa de tourisme, et ils travaillent au noir. Alors ici, il est impossible de leur demander de déclarer quoique ce soit. 

La plupart des Ukrainiens qui travaillent à l’étranger ne se qualifient pas d’émigrants.

Ils ne quittent pas l’Ukraine pour se construire une nouvelle vie ailleurs, mais seulement pour gagner de l’argent et retourner vivre en Ukraine après. Ce sont des “Zarobytchanny”, littéralement des “travailleurs pour de l’argent”. Leur désir de rentrer au pays implique qu’ils ont encore une partie de leur famille, souvent des enfants, en Ukraine.

Marianna Nitch: Dans les années 1990, la migration a été très dure pour toutes les familles. Les départs se faisaient précipitamment, à cause de l’urgence économique. Les enfants ne comprenaient pas l’absence de leurs parents. Eux-mêmes étaient déboussolés, confrontés à un monde inconnu et imprévisible. Ca a été une période difficile pour tous. 

Marianna Nitch est une psychologue de l’association Zaporuka, à Lviv, spécialisée dans l’assistance de familles de travailleurs à l’étranger.

Marianna Nitch: Avant, les familles ne pouvaient communiquer que par téléphone, une fois par semaine, voire une fois par mois. Maintenant, il y a beaucoup plus de possibilités, non seulement de communiquer, mais aussi de voyager. Les parents peuvent revenir en Ukraine plus facilement. Ils peuvent faire venir leurs enfants en Europe, une fois leur situation légalisée. Et pour les familles encore séparées, on s’aperçoit qu’elles s’adaptent. Une fois que les enfants comprennent qu’ils doivent vivre sans leurs parents, ils deviennent plus responsables, plus autonomes. Il y a du positif et du négatif dans cette situation. 

Active dans l’ouest de l’Ukraine, un des principaux épicentres de l’émigration ukrainienne, l’association Zaporuka a co-financé le développement de centres informatiques dans des localités rurales et isolées, afin d’apporter Internet et Skype aux familles séparées.

L’un de ces centres, c’est dans la bibliothèque municipale de Sokal, une petite ville de 20.000 habitants, toute proche de la frontière polonaise.

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Krystyna Datsiouk: Internet a donné un nouveau souffle à notre ville. 

Krystyna Datsiouk est la directrice de la bibliothèque municipale pour enfants.

Krystyna Datsiouk: Le centre Skype, comme on l’appelle, a permis à nos villageois de renouer les liens avec ceux qui sont au loin. C’est très important. Moi, par exemple, mes deux frères sont à l’étranger. Mes collègues ont toutes des parents à l’étranger. Vous ne trouverez pas une famille ici qui n’ait pas un de ses proches à l’étranger. 

Aujourd’hui, le centre informatique est moins utilisé, car de plus en plus de foyers ont Internet à domicile. Mais la bibliothèque reste très fréquentée, notamment depuis que le wifi est en libre accès. Une fierté technologique pour les bibliothécaires. Par contre, pour aller aux toilettes, il faut traverser la rue, car les conduites d’eau ne sont jamais arrivées jusqu’au bâtiment.

Les bibliothécaires préfèrent en rire. Mais c’est encore là un signe du développement asymétrique de la ville de Sokal. L’argent des migrants bénéficie aux familles, mais peu à la collectivité. Krystyna Datsiouk constate aussi d’autres sortes de décalage chez les enfants.

Krystyna Datsiouk: Certains enfants ne voient que les avantages matériels: ils ont des téléphones, des ordinateurs, des vêtements de marque… Ils peuvent aller jusqu’à considérer leur mère comme un simple porte-monnaie. Mais il faut faire la part des choses: on ne peut pas acheter l’amour entre parents et enfants. Donc avec ces enfants qui sont bien mieux lotis d’un point de vue matériel, il faut être encore plus attentifs qu’avec les autres. 

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Krystyna Datsiouk, Sokal.

L’attention portée aux nouvelles générations serait d’autant plus d’importante que l’ampleur des migrations de travail ne diminue pas. A Sokal, l’usine de produits chimiques qui employait jadis 5 000 personnes est aujourd’hui en ruines. Les possibilités d’embauche pour les jeunes ne sont guère reluisantes.

Alors Olena Rykhniouk, 42 ans, s’est résignée. Depuis deux ans, elle est seule à élever ses deux enfants, en attendant le retour de son mari, employé à Moscou.

Olena Rykhniouk: La distance, ça a été dur au début, pour le moral. Mais maintenant, ça va. Nous avons un but commun: nous construisons une grande maison, ici à Sokal. Il nous faut de l’argent pour la finir et pouvoir y habiter. En plus, nous avons deux enfants auxquels il faut payer une bonne éducation. Donc nous avons décidé de vivre comme cela. J’espère juste que cette situation ne va pas s’éterniser…

Pour Olena Rykhniouk, l’émigration est loin d’être un choix systématiquement négatif.

Olena Rykhniouk: Ma mère vit en Italie depuis plus de dix ans. Elle vit assez bien, et je pense qu’elle fait le bon choix. Elle s’est accomplie en tant que femme indépendante. Là-bas, la vie est plus douce, et elle a accès à une médecine de bonne qualité. Elle dit qu’elle veut revenir en Ukraine plus tard, mais elle ne dit jamais quand…

Le retour au pays, c’est une question très sensible pour ces migrants économiques.

Floriy Shelest a 59 ans. Il a travaillé à construire des ponts au Portugal pendant 11 ans, en envoyant de l’argent pour construire une grande maison pour sa famille. Il est rentré en 2013.

Floriy Shelest: Ma famille me manquait. Et j’étais fatigué, moralement. C’est dur, vous savez. Ne parler à sa famille qu’au téléphone… Mais quand je suis revenu pour de bon, tout avait changé. Ca a été aussi très dur de réaliser que ma famille avait appris à se passer de moi. Quand je suis rentré, il m’a fallu réapprendre à connaître mes propres enfants, déjà adultes. 

La façade de la maison à étage qu’il a financé n’est pas encore achevée. Mais la maison est bien là. C’est le fruit de toutes ces années d’effort.

Floriy Shelest: J’ai grandi dans une toute petite baraque. Et donc j’ai rêvé d’une maison où chacun aurait sa chambre, son espace privé. Cette maison, je l’ai construite pour mes enfants. Mais ils sont déjà grands, ils ont fait leur vie ailleurs, et on n’habite plus ensemble, malheureusement. 

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Floriy Shelest sur le balcon de sa nouvelle maison, avec sa baraque en arrière-plan.

Ironie du sort, même s’il ne vit qu’avec sa femme, Floriy Shelest doit continuer à habiter sa petite baraque, au moins 6 mois par an.

Floriy Shelest: Je n’ai plus assez d’argent pour payer pour le chauffage en hiver… 

Floriy Shelest n’est pas un cas isolé.

Selon une étude de l’Organisation Internationale des Migrations, l’OIM, 60% des migrants ukrainiens travaillant à l’étranger souhaitent revenir s’installer en Ukraine. Mais les retours ne sont ni encouragés, ni encadrés par l’Etat. Anastasia Vynnychenko est une experte à l’OIM.

Anastasia Vynnychenko: L’Etat a pris de nombreuses initiatives pour gérer les flux migratoires. Mais nous constatons de sérieuses incohérences et un manque de coordination de ces initiatives. Et en ce qui concerne une politique de valorisation de l’émigration en faveur du développement économique de l’Ukraine, nous en sommes au point mort. 

En 2014, l’étude de l’OIM estimait que les transferts d’argent des migrants à l’Ukraine représentait plus de 2,5 milliards d’euros, soit plus de 3% du PIB national. 21% des migrants se déclaraient près à investir leur épargne dans l’économie du pays.

Anastasia Vynnychenko: Les migrants représentent donc un réel potentiel. Financier, bien sûr. Mais aussi, en termes de compétences, de connaissances acquises à l’étranger, et de réseaux professionnels. Tout cela peut être valorisé en Ukraine et contribuer au développement du pays. La grande question, c’est: comment faire? 

Depuis l’indépendance de l’Ukraine, les gouvernements successifs ne semblent pas pressés d’apporter une réponse à cette question.

L’Ukraine traverse une grave crise économique et financière, et la corruption reste endémique. Au lieu d’investir dans des activités productives, les migrants économiques d’aujourd’hui continuent donc de se replier sur la sphère familiale. Ils investissent dans des maisons, des voitures, des biens de consommation, et l’éducation de leurs enfants.

Nastya: Bonjour, Je m’appelle Nastya. 

Dans la petite ville de Sokal, Nastya a 13 ans, elle apprend le français. Son père vit dans la région parisienne depuis de nombreuses années. La maîtresse de maison, Iryna Lyalka, s’en fait difficilement une raison.

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Iryna Lyalka et ses deux filles, Nastya et Milana.

Iryna Lyalka: Bien sûr, nous vivons bien d’un point de vue matériel. Mais pour la famille, c’est très difficile. Mon mari ne peut revenir qu’une fois tous les six mois, il ne voit pas les enfants grandir. Au moins, maintenant, il y a Skype. Voilà, on peut dire que maintenant, nous vivons notre vie sur Skype. 

Dans cette Ukraine rurale et reculée, la famille a toujours représenté une valeur sûre, même sur un écran d’ordinateur. Et ces “villages Skype”, que l’on croyait il y a peu condamnés à cause des migrations de masse, continuent à vivre, grâce à l’Internet haut débit.

Musique de fin – Kvitka Cysik “Jourvali”

Les Villages Skype d’Ukraine

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert. 

A la réalisation, Souheil Khedir.

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Q&R Grand Reportage sur les Villages Skype

 

Sébastien, on comprend de votre reportage que ces Villages Skype ont pris forme il y a déjà plusieurs années, par les premières vagues de migrations de travail. Est-ce que c’est un phénomène qui se réduit aujourd’hui? 

Non, au contraire, c’est un phénomène qui s’institutionnalise, tout comme l’émigration. Comme je m’en suis rendu compte dans mes recherches et mes rencontres avec les familles de migrants, la plupart d’entre elles se sont adaptées à la distance et à la communication en ligne. Elles se sont aussi habituées au modèle économique qui va avec, c’est-à-dire des transferts d’argent réguliers en provenance de l’étranger. Dans des zones rurales de l’ouest de l’Ukraine, où il n’y a pas beaucoup d’industries ou d’activités de services comparé au reste du pays, rien n’indique que la situation pourrait changer dans un futur proche.

Donc on peut imaginer que les jeunes générations vont aussi être tentées par le départ, une fois leur tour venu…? 

Oui et non. Les jeunes générations, qui ont maintenant entre 15 et 25 ans, ne connaissent pas l’urgence économique qu’on subi leurs parents dans les terribles années 1990, pendant l’écroulement du système économique soviétique. Les jeunes que j’ai rencontré comprennent aussi les difficultés que leurs aînés rencontrent dans leurs pays de destination. Ils savent que là-bas, en Europe, les migrants sont mal vus et qu’obtenir des permis de travail est difficile. Si les jeunes sont tentés par le départ, ce serait avant tout pour d’autres régions d’Ukraine, des grandes villes très dynamiques comme Kiev ou Lviv.

En ce qui concerne les migrations vers d’autres pays, la plupart des recherches montrent que le phénomène est stable. Vous savez que l’Ukraine demande une libéralisation du régime de visas Schengen pour pouvoir circuler librement dans les pays de la zone Schengen. Selon toute probabilité, la libre-circulation ne s’accompagnera pas d’une explosion du nombre de départs. Au contraire, cela permettra de renforcer les liens au sein des familles, puisque les migrants pourront rentrer chez eux plus librement.

Mais, puisque vous mentionnez les difficultés des migrants: que deviennent-ils, une fois à l’étranger? 

Comme je précise dans le reportage, la plupart des migrants ne se voient pas comme des émigrants, mais bien comme des travailleurs temporaires à l’étranger. Dans le cadre de ce reportage, je me suis rendu à Naples, en Italie, où l’on trouve l’une des plus grosses concentrations d’Ukrainiens en Europe. La plupart des femmes sont employées comme femmes de ménage, la plupart des hommes comme ouvriers du bâtiment ou d’usine. Certains ont réussi. La majorité vit de manière très précaire. Cela dépend aussi de s’ils peuvent travailler légalement ou non.

Il y a toute une vie parallèle des Ukrainiens à Naples qui s’est développée. La communauté a son Eglise en centre-ville, ses magasins, son marché, son école, et même un restaurant dédié à la culture cosaque. Chacun a de la famille en Ukraine, et se partage les bons tuyaux, pour de l’Internet à bas prix ou pour expédier des colis de cadeaux. Tout le monde parle de rentrer, mais pas dans l’état actuel de l’Ukraine, à cause de la crise économique et de la corruption. Ils ont trouvé un modus vivendi, et leurs familles en Ukraine aussi. D’une certaine manière, cette situation d’éloignement, d’absence, d’épreuves économiques, s’est transformée en un système stable, et très bien rôdé.

Ecouter le Grand Reportage ici

RFI: La Crimée toujours sans électricité

Séquence dans l’émission « Bonjour l »Europe », le 06/12/2015

Déjà deux semaines, depuis le 21 novembre, que la péninsule de Crimée est privée d’électricité. Des saboteurs encore non-identifiés avaient fait exploser des pylônes de lignes à haute tension menant de l’Ukraine à la péninsule, pour protester contre son annexion illégale par la Russie en mars 2014. Ce sont plus d’un million de personnes qui se retrouvent dans le noir. Et la situation dégénère en une nouvelle crise entre l’Ukraine et la Russie

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People cross a road during a power outage in the Crimean city of Simferopol on November 24, 2015. Power cuts in Crimea affected nearly 940,000 people on November 24 as tensions raged between Kiev and Moscow over the annexed peninsula and Russia threatened to cut off gas supplies to Ukraine. AFP PHOTO / MAX VETROV / AFP / MAX VETROV

Deux semaines après, comment expliquer que la Crimée soit toujours sans électricité? 

C’est assez simple: les équipes de réparation des lignes à haute tension sont physiquement bloquées par des militants qui organisent un véritable blocus de la péninsule. Ces militants, ce sont des Tatars de Crimée, et des groupes para-militaires nationalistes, tels que le fameux groupe Praviy Sektor. Ils avaient entrepris un blocus alimentaire de la péninsule, en bloquant les camions de marchandise, depuis le mois de septembre. Tout simplement, ils avaient établi des barrages sur les trois seules routes d’accès à la Crimée.

Maintenant, ils opèrent un blocus énergétique. Selon les derniers rapports, les militants empêchent même les voyageurs en voiture de transporter des générateurs électriques de l’Ukraine vers la Crimée.

En fait, une des lignes à haute tension a déjà été réparée, mais il semble que le gouvernement ukrainien ne peut pas, ou ne veut pas, reprendre les approvisionnements. C’est une question très politique. Pour Kiev, la Crimée est partie prenante de l’Ukraine, donc le gouvernement ne semble pas disposé à faciliter la vie des populations de Crimée qui ont choisi de vivre avec les occupants russes.

Mais justement, ces populations, comment survivent-elles? 

Et bien, à la chandelle! Vous pouvez vous imaginer ce que ça veut dire de ne pas avoir d’électricité en plein hiver. Selon mes contacts sur place, toute la vie et l’économie de la péninsule s’arrêtent à la tombée du soleil. Les rues sont désertes la nuit, les magasins et les écoles fermés. Les gens ont encore du chauffage, qui est principalement au gaz. Mais malgré tout, un rare tigre de Bengale est mort dans un zoo local, à cause du froid. En soi, la population ne se retrouve pas dans des conditions dangereuses, et j’ai même lu dans des médias russes que l’on pouvait s’attendre, à cause du black-out, à une sorte de baby-boom en Crimée! Là-dessus, réponse dans neuf mois…

En tous les cas, ce black-out fait la une des journaux, et cela renforce le ressentiment des populations de Crimée contre les Ukrainiens; ce qui est un effet contre-productif de ce que les instigateurs du blocus pouvaient espérer.

D’autant que les Russes de Russie ont mis en oeuvre un vaste plan d’aide, qui a consisté à importer des générateurs d’électricité, mais aussi à mettre en place quatre lignes à haute tension d’urgence, qui passent sous la mer. L’une d’entre elles est déjà en fonction, les autres ne vont pas tarder à l’être. On prévoit d’ailleurs que quelques écoles pourraient rouvrir dès demain lundi. En fait, si la population attend une solution, c’est bien de Moscou, et pas de Kiev. C’est encore un signe de plus que la Crimée coupe les liens avec l’Ukraine. Et ça renforce aussi les tensions.

Oui, la Russie a réagi par ses propres mesures de rétorsion contre l’Ukraine…? 

Tout à fait: ce sont des armes classiques: un arrêt des livraisons de gaz naturel, officiellement pour cause de non-paiement de facture, et un embargo sur les livraisons de charbon. Le Kremlin fait aussi pression sur Kiev pour obtenir le remboursement d’un prêt de 3 milliards de dollars que l’Ukraine doit rembourser d’ici le 20 décembre. Et pour couronner le tout, on assiste à un regain de violence sur le front du Donbass, avec une recrudescence d’échauffourées meurtrières.

Alors, ce regain de tensions, c’est un peu dans l’ordre des choses, puisque la Russie et l’Ukraine sont dans un état de guerre depuis presque deux ans maintenant. Mais il est très difficile de prévoir jusqu’où cela peut aller. Ni Moscou, ni Kiev, ne semblent prêts au dialogue, et les militants ukrainiens qui tiennent ce blocus de la Crimée affichent leur détermination, et ce jusqu’à ce que la Crimée revienne à l’Ukraine; ce qui ne semble pas du tout envisageable à l’heure actuelle.

RFI: Le projet de tous les nids de poule

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 25/11/2015

 

C’est une région défavorisée et enclavée au sud du port d’Odessa, en Ukraine. La Bessarabie, agitée par des mouvances séparatistes. Pour remédier à la situation, le très énergique gouverneur de la région, Mikheil Saakachvili, l’ancien président de Géorgie, a un plan tout trouvé: reconstruire la route principale de la région. Un projet qui fait couler beaucoup d’encre, mais qui ne donne rien de très concret jusqu’à présent.

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La réputation des routes ukrainiennes n’est plus à faire: peu ou pas entretenues depuis l’indépendance du pays en 1991, victimes d’une corruption endémique, elles sont délabrées, défoncées et dangereuses. Un voyage à travers le pays revient le plus souvent à un jeu de zig-zag entre les nids de poule.

 

Alors pour un réformateur comme Mikheil Saakachvili, gouverneur de la région d’Odessa depuis mai dernier, le projet d’une nouvelle route s’est imposé de lui même

Mikheil Saakachvili: Notre priorité, c’est évidemment de reconstruire la route entre Odessa et Reni. Aujourd’hui, c’est une route délabrée et dangereuse. Si nous la reconstruisons rapidement, nous pouvons désenclaver la région et attirer des investisseurs. 

Odessa-Reni, c’est une route nationale qui traverse la région du nord au sud. Ce n’est pas la plus importante des routes commerciales, mais elle constitue un axe stratégique qui relie Odessa à la capitale roumaine, Bucarest. Selon le ministère des infrastructures, le tronçon ukrainien représente 350 kilomètres: seuls 28 kilomètres sont en bon état, tout le reste est à reconstruire.

Mikhaylo Titarchuk: Si nous voulons vraiment développer notre région, il faut construire cette route. Parce qu’il faut s’imaginer que pendant 24 ans, rien n’a été fait pour les routes. Et les gens en souffrent. J’ai travaillé en Afrique, et j’ai pu constater que là-bas, la situation est bien meilleure.

Mikhaylo Titarchuk est le chef du département de Bilhorod Dnistrovskiy, situé dans le  premier tiers de la route Odessa-Reni.

Mikhaylo Titarchuk: 

  • Si vous partez au nord, vers la frontière de la Moldavie, ce n’est pas possible. Avec la voiture, c’est une horreur…
  • Là c’est la fin du monde, c’est ce que vous voulez dire…? 
  • (Rires) Oui. 

Ce jeune Ukrainien a interrompu sa carrière dans des prestigieuses organisations internationales pour rejoindre l’équipe de Mikheil Saakachvili et contribuer à moderniser son pays. Mais ça ne va pas de soi.

Mikhaylo Titarchuk: Parce que quand tu parles avec les gens qui vivent là-bas, ils disent “ok, oui, c’est bien, mais on ne voit pas de résultats”. Si nous voulons changer l’esprit, il faut d’abord faire la route. Et après on pourra faire autre chose. Mais pour l’instant, c’est dur. 

Changer les esprits, cela veut dire gagner les coeurs d’une population délaissée par le pouvoir central, très sensible à la propagande russe. Il y a quelques mois s’y étaient développés des groupes séparatistes, appelant à la création d’une république populaire qui réunirait les territoires de la Gagouzie, dans la Moldavie voisine. Autant dire que la route comme vecteur d’un développement économique qui aiderait à apaiser les tensions séparatistes, c’est une priorité.

Tout au sud de la Bessarabie, dans le delta du Danube, la petite ville de Vilkove est en partie construite sur des pilotis: on la surnomme la petite Venise d’Ukraine. Ici, le développement économique, cela voudra dire plus de tourisme, comme l’espère le maire Matviy Ivanov

Matviy Ivanov: Cela sera très intéressant pour nous. La route passera à seulement 35 kilomètres d’ici, cela changera tout pour nous. Aujourd’hui, même les touristes ukrainiens ne veulent pas venir à Vilkove parce qu’ils ont peur de casser leur voiture. Avec une nouvelle route, ce sera vraiment une autre histoire, car nous avons tellement de choses qui peuvent attirer les visiteurs. 

 

Malgré tout, la reconstruction de la route est un sujet controversé. Mikheil Saakachvili est engagé dans une guerre ouverte contre le Premier ministre Arseniy Iatseniouk. Il accuse le gouvernement de détourner les fonds prévus pour la construction de la route, qui traîne en longueur. De plus, nul ne sait combien de temps l’impulsif Mikheil Saakachvili va rester au poste de gouverneur, et si le projet survivrait à son départ.

Alors pour le chauffeur de camion Nikolaï, il n’y a pas d’illusions à se faire.

Chauffeur Nikolaï: On n’y croit pas, à ce projet. C’est un mensonge. 

Lui fait la queue au poste-frontière de Reni, pour passer en Moldavie et ensuite en Roumanie. Il emprunte la route jusqu’à Odessa plusieurs fois par semaine. Et des promesses de projets, il en a entendu beaucoup.

Chauffeur Nikolaï: Ca prend entre 7 et 8 heures de voyage. La route est horrible, on n’arrête pas de casser les camions. Et ils ne vont rien changer: ce ne sont que des voleurs. Des Voleurs! 

Bien loin des discours politiques, la population de Bessarabie attend des changements concrets. Ici, pas besoin de révolution. Juste des changements simples, comme pouvoir rouler normalement, sans avoir à utiliser les bas-côtés pour éviter les nids de poule.

Ecouter le reportage ici

RFI: Un allègement de la dette ukrainienne qui ne profite pas à la population

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 29/08/2015

Ce vendredi 27 août a marqué le dénouement d’une longue saga de 5 mois de négociations sur la dette ukrainienne. Le Premier Ministre Arséni Iatseniouk a annoncé victorieusement l’effacement de 3.8 milliards de dollars de dette publique. L’Ukraine ne fera donc pas défaut, comme beaucoup le craignaient. Mais la population n’en profitera pas pour autant… 

Ukrainian Finance Minister Natalia Yaresko speaks to the media during news conference in Kiev, Ukraine, June 19, 2015. REUTERS/Valentyn Ogirenko
Ukrainian Finance Minister Natalia Yaresko speaks to the media during news conference in Kiev, Ukraine, June 19, 2015. REUTERS/Valentyn Ogirenko

Le gouvernement ukrainien a présenté cet accord sur la dette comme une victoire historique, est-ce bien le cas? 

Dans un sens, oui, car, comme vous le disiez, l’Ukraine ne va pas faire défaut sur le paiement de sa dette, le pays reste solvable, et continue à avoir accès aux marchés internationaux de l’emprunt.

C’est un signal important pour les investisseurs internationaux, et cela veut aussi dire que l’Ukraine est à deux doigts de sécuriser définitivement un paquet d’aide internationale de 40 milliards de dollars sur les 4 prochaines années.

Cela dit, il faut tempérer. Le gouvernement ukrainien exigeait 40% d’effacement de ses Eurobonds, c’est-à-dire des bons du trésor émis au sein d’un système européen libellé en euros. Arséni Iatseniouk était très ferme là-dessus, il avançait qu’une grosse partie des dettes contractées l’avaient été par le régime corrompu de Viktor Ianoukovitch. Mais avec ces 3,8 milliards d’effacés, il n’a obtenu que 20% de réduction de ces Eurobonds. Il en reste beaucoup à payer. Et il faut rappeler que ces Eurobonds ne sont qu’une partie de la dette publique ukrainienne, qui s’élève aujourd’hui à plus de 75 milliards de dollars, soit plus de 80% du PIB ukrainien.

75 milliards? Ah donc, rien n’est réglé…? 

Et bien, Un point positif qui a été démontré par cet accord, c’est que la plupart des créditeurs internationaux de l’Ukraine semble s’être rangé aux arguments du gouvernement, selon lequel l’Ukraine post-révolutionnaire, pays en guerre, a besoin de temps, de soutien, et d’arrangements financiers pour l’aider dans son effort de réformes. Une des dispositions de l’accord, c’est d’ailleurs que l’Ukraine n’a pas besoin d’effectuer de remboursement majeur sur sa dette pendant les 4 prochaines années!

Mais oui, en effet, l’Ukraine n’est pas sortie d’affaire, notamment vis-à-vis de la Russie. Moscou refuse tout net la renégociation d’un prêt de 3 milliards de dollars. C’est de l’argent que Viktor Ianoukovitch avait obtenu un mois à peine avant de fuir l’Ukraine, en février 2014. Et la plupart de cet argent a disparu. Arséni Iatseniouk ne veut pas le rembourser, et à vrai dire, il n’en a presque pas les moyens. Il a jusqu’en décembre pour trouver une solution. Donc on peut s’attendre à d’autres moments tendus dans les mois à venir.

Mais quel est l’impact de ces négociations sur l’économie réelle, sur la population? 

Justement, c’est là le côté le plus dramatique. Cet allégement de la dette n’a aucun impact sur la population, qui est confrontée à une crise économique sans précédent. Pour vous donner quelques chiffres: l’inflation a dépassé les 55% d’augmentation des prix, les prix de l’énergie ont été augmenté de 450%, les salaires dévalués, les retraites et les aides sociales, baissées, et ainsi de suite.

Et cela ne va pas s’arranger de si tôt, car l’aide internationale, du FMI, de l’Union européenne et des Etats-Unis, est conditionnée à l’adoption de sérieuses mesures d’austérité. Je parlais hier à un expert financier sur l’Ukraine: il me disait qu’il faudrait jusqu’en 2022 pour que le salaire moyen ukrainien arrive au niveau… de la Moldavie. Autant dire que les perspectives sont moroses, et en plus, elles dépendent de la situation à l’est du pays, sur le front militaire, et là non plus, il n’y a pas de quoi être optimisme.

La Libre Belgique: La dette ukrainienne s’allège de 4 milliards de dollars

Article publié dans La Libre Belgique, le 28/08/2015

Le pays s’éloigne du gouffre financier. Mais la population n’en profitera guère. 

Les discours de victoires sont rares en Ukraine. Mais c’est bien avec des accents de triomphe qu’Arséni Iatseniouk a tenu une réunion extraordinaire du Cabinet des ministres ukrainien, ce 27 août à la mi-journée. “Nous ne ferons pas défaut, nous avons effacé près de 4 milliards de dollars de dettes!” De fait, l’annonce fait sensation: ont été effacés 3,8 milliards de dollars, soit 20% des 19 milliards de dollars d’eurobonds que l’Ukraine se devait de repayer sous peu. Et, grâce à la protection du FMI, le gouvernement n’a pas à repayer ses principales dettes pendant les quatre ans à venir. Pour un pays au bord de la banqueroute, la bouffée d’air est plus que bienvenue.

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