RFI: Contrebande dans l’est de l’Ukraine

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », le 13/01/2017

Scandale de contrebande dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Les violences n’y ont jamais cessé, depuis le début de la guerre au printemps 2014. Mais cela n’a pas empêché le développement de trafics de contrebande en tout genre. Un journaliste ukrainien a enquêté sur le sujet pendant plus de deux ans. Il a fait l’objet de menaces de mort, et a préféré fuir le pays. 

 

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Qu’a révélé ce journaliste? 

Jusqu’à présent, il a raconté avec beaucoup de détails ses enquêtes, et les menaces de mort dont il a fait l’objet. Oleksiy Bobrovnikov est un journaliste de la chaîne 1+1, une des principales chaînes de télévision du pays. Il est considéré par ses pairs comme un professionnel, fiable. Et le 10 janvier, il a publié un très long texte sur Facebook expliquant pourquoi il avait préféré quitter le pays.

Oleksiy Bobrovnikov a couvert la guerre du Donbass depuis ses débuts. En septembre 2015, il s’est intéressé au cas d’une unité ukrainienne de lutte anti-contrebande, qui a perdu plusieurs de ses membres dans une fusillade. A partir de là, Oleksiy Bobrovnikov a accumulé des éléments d’enquête qui impliquent toutes les parties en présence dans le conflit, et qui remontent haut dans les hiérarchies. Il a reçu de nombreuses menaces, de plus en plus directes, depuis deux ans, et il a préféré se mettre à l’abri à l’étranger.

Pour l’instant, l’enquête n’est pas publiée. Oleksiy Bobrovnikov promet que ses collègues restés en Ukraine s’en occuperont sous peu. Mais d’ores et déjà, ses déclarations provoquent une onde de choc dans les médias et sur les réseaux sociaux ukrainiens.

La contrebande est-elle si importante le long de la ligne de front? 

Sans l’ombre d’un doute. Vous savez, la ligne de front, c’est 400 kilomètres, difficile à surveiller. Des dizaines de reportages et enquêtes ont déjà démasqué des trafics en tout genre. il y a de tout qui transite dans cette zone grise: de l’essence, de l’alcool, des cigarettes, des bijoux, du charbon…

Evidemment, ce sont des trafics qui existent, et qui prospèrent, grâce à la complicité de groupes de part et d’autres de la ligne de front, que ce soient des groupes criminels ou des militaires, que ce soit en territoire ukrainien, séparatiste, ou russe. Et tout cela nécessite évidemment des appuis hauts placés. Mais l’implication de hauts responsables, à Kiev, Donetsk ou Moscou, est difficile à prouver. C’est cela, en partie, qu’Oleskiy Bobrovnikov annonce pouvoir démontrer.

Même dans une situation de guerre, on ne peut donc rien faire contre la corruption? 

C’est un énorme problème, en effet. Entre l’Ukraine et la Russie, des pays qui sont bien connus pour des corruptions endémiques, cette zone d’instabilité du Donbass, sans droit ni justice, encourage les dérives en tout genre. Hormis les contrebande, des officiers ukrainiens ont été accusé de détourner de l’argent et de l’équipement destiné aux soldats. Les scandales de détournement ou malversations des aides aux civils et personnes déplacées sont aussi nombreux.

Cela va à tel point que certaines voix s’élèvent pour que la reconstruction du Donbass soit confiée à des institutions internationales, plutôt qu’au gouvernement de Kiev ou aux autorités locales, Ceux-ci sont jugés trop corrompus. On en est encore loin. Mais c’est pour vous dire l’état d’esprit actuel. Et cela pourrait encore se détériorer, si les révélations d’Oleksiy Bobrovnikov sont aussi explosives qu’il l’affirme.

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France Culture: Crise des missiles en Crimée?

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 02/11/2016

Regain de tensions le long de la démarcation entre l’Ukraine et la Crimée annexée par la Russie. L’armée ukrainienne mène, le 1 et 2 décembre, des essais de tirs de missiles. Moscou crie à la provocation. 

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Source: Unian

En Ukraine, certains l’appellent déjà la crise des missiles. L’armée russe a placé ses troupes En Crimée en état d’alerte, et a déployé des navires de guerre au large de la péninsule. Moscou a aussi menacé les Ukrainiens d’abattre tout missile qui serait volerait trop près de la ligne de démarcation. Pour les Ukrainiens, aucun problème, étant donné que les tests ne sont pas conduits à moins de 30 kilomètres de la frontière, et que Kiev revendique toujours sa souveraineté sur la péninsule annexée.

Le 1er décembre, ce sont 16 missiles qui ont été tirés sur des cibles factices. Dans le même temps, deux nouveaux navires de guerre ont été testés en mer, et devraient être intégrés à la flotte sous peu. Pour le haut commandement ukrainien, c’est un succès total, et un signe clair de la consolidation des forces armées ukrainiennes. Celles-ci étaient quasiment inexistantes au début du conflit ukraino-russe il y a presque trois ans. Selon un récent « index de militarisation du monde », l’Ukraine est passée de la 23ème à la 15ème place en ce qui concerne l’état de ses forces armées.

Des forces qui seraient développées dans une logique de défense, et non d’attaque, comme le répètent ses dirigeants. L’escalade verbale entre Kiev et Moscou, et le déploiement de force autour de la péninsule, démontrent néanmoins que la logique guerrière est bien réelle, d’un côté comme de l’autre. Et l’histoire récente a prouvé que, dans la région, les accidents ne sont pas à exclure.

Le Monde Diplomatique: Ukraine, jeux de miroirs pour héros troubles

Article co-rédigé avec Laurent Geslin, publié dans l’édition de décembre de Le Monde Diplomatique.

Cet article s’inscrit dans le cadre d’un dossier sur les enjeux de mémoire en Europe centrale et orientale, co-réalisé avec Jean-Arnault Dérens, Laurent Geslin et Corentin Léotard.

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Début juillet 2016, le conseil municipal de Kiev décidait de rebaptiser l’avenue de Moscou « avenue Stepan-Bandera », du nom de ce nationaliste ukrainien très controversé (1909-1959). « Héros » de la lutte contre le pouvoir soviétique, il fut un temps prisonnier des nazis, mais aussi leur allié en juin 1941, puis fin 1944. Promulgué dans le cadre des « lois de décommunisation » instaurées en mai 2015, ce changement de nom vise à mettre à distance l’héritage de l’Union soviétique autant que l’ombre menaçante du Kremlin. Il rappelle quelques mauvais souvenirs en Pologne, de l’autre côté de la frontière.

Le 22 juillet, la Diète polonaise votait à son tour — à une écrasante majorité — une loi qualifiant les massacres de Volhynie, en 1943, de « nettoyages ethniques » et de « génocide ». Durant la seconde guerre mondiale, entre quarante mille et cent mille Polonais ont péri dans cette région aujourd’hui située dans le nord-ouest de l’Ukraine, « brutalement assassinés par des nationalistes ukrainiens », selon l’Assemblée polonaise. Les responsables de ces massacres n’étaient autres que les combattants de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), fondée par Stepan Bandera. L’UPA est aujourd’hui célébrée en Ukraine pour son combat en faveur de l’indépendance nationale. Elle s’était néanmoins rendue coupable de massacres de Juifs et de Polonais et s’était engagée un temps dans la collaboration avec l’Allemagne nazie.

Malgré des intérêts stratégiques convergents entre Kiev et Varsovie face au puissant voisin russe, la concordance de ces votes marque la « fin de la lune de miel ukraino-polonaise », selon l’historien Vasyl Rasevitch, enseignant à l’Université catholique de Lviv (ouest de l’Ukraine). De fait, les contentieux entre les deux pays ne sont pas nouveaux, mais ces récentes initiatives législatives consacrent l’incapacité à établir une vision commune du passé. « Il convient de laisser l’histoire aux historiens et d’empêcher les responsables politiques d’imposer leurs interprétations (…)

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Libération: Donbass, l’ombre des disparus

Version longue d’un reportage publié dans Libération, le 26/10/2016

Families of Missing Persons
Maryna Anatoliivna Mikhnovska, whose son Yevgen Mykolayovych Myronov went missing from his apartment after being taken by soldiers, poses for a portrait in his apartment on Monday, July 11, 2016 in Kramatorsk, Ukraine.

Ukraine. Plus de deux ans après le début du conflit et malgré les accords de Minsk, les habitants de l’est du pays restent sans nouvelles de centaines de personnes, malgré la mobilisation des ONG.

“Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier”. Lyoubov Stepanivna tasse du doigt quelques grains de sucre sur la table, sans y penser. A voir l’état de sa cuisine, et du reste de la maison, elle ne pense plus à grand chose de concret. Mais sans l’ombre d’une hésitation, elle sait depuis combien de jours deux de ses fils, Olexandr et Mykola ont disparu. “2 ans, 2 mois, et 8 jours”, égrène-t-elle, le jour de la rencontre.

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de la région éponyme, dans l’est de l’Ukraine. Jusqu’au printemps 2014, quand les tensions entre les troupes ukrainiennes et les forces séparatistes pro-russes, soutenus par la Russie voisine, dégénèrent en conflit ouvert. Louhansk a vite été séparée du village de Lyoubov Stepanivna, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux qu’Oleksandr et Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014. “Ils sont partis à 8h30. On entendait des bombardements au loin. A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien”, se lamente Lyoubov Stepanivna.

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins le devenir d’Oleksandr et Mykola. Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres. “Aux services secrets, aux ministères, au Président Petro Porochenko, à Louhansk…” Rien n’y fait.

Les échauffourées meurtrières n’ont jamais cessé sur la ligne de front qui déchire l’est de l’Ukraine, bien que celle-ci soit stabilisée depuis février 2015. Dans le cadre du laborieux processus de paix encadré par les accords de Minsk II, la question des personnes disparues se fait sensible. “Nous avons 472 cas officiellement enregistrés. A 96%, il s’agit d’hommes, pour moitié militaires, et pour moitié civils”, indique Fabien Bourdier, coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev. Un chiffre qui n’est qu’une estimation: “près d’un millier de corps restent non-identifiés”, précise Fabien Bourdier.

Les disparitions sont imputables à toutes les parties en présence: ukrainienne, russe et pro-russe, sans distinction. Aujourd’hui, la nature de ce conflit hybride, caractérisé par une forte proximité sociale, culturelle et linguistique des belligérants, faciliterait les recherches. “Ce n’est pas un conflit ethnique, comme dans d’autres régions du monde. Il n’y a donc pas de haine viscérale d’un camp à l’autre. On voit une réelle volonté politique pour résoudre ces cas de personnes disparues”, assure Fabien Bourdier.

Le CICR est en première ligne pour encadrer les efforts de recherche. C’est l’une des rares organisations internationales habilitée à travailler à la fois en territoire ukrainien et séparatiste. En plus de la collecte d’information et de la coordination des acteurs, l’une de ses missions concrètes est de former et accompagner les médecins légistes, afin de maximiser les chances d’identification lors d’exhumation et d’autopsie de corps.

Côté ukrainien, la volonté politique observée se heurte néanmoins aux lacunes du cadre législatif. “La législation actuelle sur les personnes disparues n’est pas adaptée à une situation de conflit et fait plutôt référence à des fugues, ou à des individus perdus dans la montagne…”, explique Fabien Bourdier. La Verkhovna Rada (Parlement) est aussi encouragée à passer une loi spécifique qui créerait une commission nationale sur la question. Les députés seraient aussi incités à se préoccuper des conséquences matérielles des disparitions.

“Mes deux fils m’aidaient à survivre, moi et mon mari”, sanglote Lyoubov Stepanivna, à Valuiske. “Cela fait deux ans que nous vivons quasiment sans rien… L’année prochaine, je dois me faire opérer du coeur. Il faudra envoyer le fils d’Oleksandr à l’université. On ne sait pas comment payer pour tout cela”. Vivant dans un petit hameau aux routes de terre, à 3 kilomètres à peine de la ligne de front, Lyoubov Stepanivna n’a plus qu’un fils sur trois pour seul soutien. “En plus, comme je n’ai pas perdu ma maison, je n’ai pas droit à de l’aide humanitaire…” La prise en charge des familles de disparus ne semble pas être à l’ordre du jour à Kiev. Le gouvernement peine déjà à apporter une assistance suffisante à des centaines de milliers de personnes déplacées.

La priorité du moment est bien de “retrouver tous les prisonniers et personnes disparues et les ramener chez eux”, comme l’affirme Iryna Herashenko, vice-Présidente de la Verkhovna Rada et négociatrice ukrainienne pour les affaires humanitaires aux négociations de Minsk. Une priorité très politique, compliquée par des listes de captifs incomplètes et des calculs en tout genre en amont d’échanges très médiatisés de prisonniers.

Un certain nombre d’individus figuraient ainsi au registre des personnes disparues jusqu’à l’été: une enquête d’Amnesty International et de Human Rights Watch a révélé qu’ils étaient tenus au secret, certains pendant plus de deux ans, dans une prison secrète des services de sécurité ukrainiens, à Kharkiv. Le scandale de cette révélation avait vraisemblablement conduit à la libération de nombreux détenus. Plusieurs seraient encore en cellule. Les ONG des droits de l’homme avaient dénoncé des pratiques similaires dans les républiques auto-proclamées de Donetsk et de Louhansk.

La tâche des négociateurs est aussi compliquée par l’évolution constante des listes. Iryna Herashenko déplorait ainsi, le 14 septembre, que plusieurs soldats ukrainiens ont récemment été capturés par les séparatistes pro-russes “par négligence, en s’habillant en civil pour aller rendre visite à leurs familles en territoires occupés”. En raison d’un manque d’information sur leur sort, trois d’entre eux ont été placés dans la catégorie des personnes disparues.

 

Sélection de photos de Brendan Hoffman, réalisées pour le Comité de la Croix Rouge Internationale. 

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“Tout ça, ce sont des jeux comptables pour eux”, coupe Maryna, affalée dans un fauteuil de l’appartement de son fils, Yevhen, à Kramatorsk, au nord de Donestk. “Ils n’ont pas besoin de gens comme nous, et ils ne feront rien pour nous aider”. Elle étale, elle aussi, les lettres envoyées à différentes institutions ukrainiennes, laissées sans réponses concrètes.

“Ils sont venus le chercher ici, le 11 juillet 2014, quelques jours après la reprise de la ville par l’armée. Ils l’ont battu, et emmené ensuite aux urgences”. Le temps que Maryna arrive sur place, Yevhen avait déjà disparu. “Ils me l’ont pris… Et depuis, plus de nouvelles”. Maryna est contactée par plusieurs personnes qui lui font miroiter des informations. “On a essayé de me tromper, et de m’extorquer de l’argent”, se souvient-elle. Elle n’a jamais payé. Alors il ne lui reste qu’à attendre.

“Il est vivant, j’en suis sûre. Ils ne voulaient pas le tuer, sinon pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences pour le soigner…? Vous savez, j’ai enterré mon premier fils en 2010, alors je ressens ces questions au plus profond. Yevhen est vivant, je le sais”. Dans l’appartement qu’elle visite de temps en temps sur le chemin du travail, rien n’a bougé depuis deux ans, ou presque. “Il doit tout retrouver comme il l’a laissé… quand il reviendra”.

RFI: Les disparus du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 14/10/2016

Même si les échauffourées restent constantes et meurtrières entre séparatistes pro russes et forces gouvernementales, la ligne de front s’est stabilisée dans l’est de l’Ukraine. Mais le bilan humain est lourd : près de 10 000 morts selon l’ONU, un million et demi de personnes déplacées, des centaines de prisonniers et de disparus. Pour les parents et les proches rongés par l’absence, il est difficile d’aller de l’avant.

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Maryna. Crédit: Brendan Hoffman/CICR

 

Lyoubov Stepanivna a un regard absent. Accoudée à la table de sa cuisine, elle déplace des petits morceaux de sucre avec le doigt, sans y réfléchir. Mais quand elle parle de ses deux fils, Oleksandr et Mykola, elle se fait très précise.

Lyoubov Stepanivna: Aujourd’hui, ça fait 2 ans, 2 mois, 8 jours que je n’ai plus de nouvelles. 

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de région. En juillet 2014, la ville s’est retrouvée coupée du village de ses parents, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux que lui et son frère Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014.

Lyoubov Stepnivna: Ils sont partis à 8h30 du matin. On entendait des bombardements au loin, les communications étaient mauvaises… A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien. 

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins ce que sont devenus Oleksandr et Mykola.

Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres.

Lyoubov Stepanivna: J’ai transmis ces informations à beaucoup de monde. Mais pour l’instant, je n’ai reçu aucune réponse concrète. Plus de nouvelles, de personne, de nulle part. Louhansk, ils ne me répondent plus. Ici, ils restent aussi les bras ballants. Nous sommes oubliés. Personne ne veut de nous ?

Les hostilités n’ont jamais cessé, le long de la ligne de front qui déchire le Donbass. Mais celle-ci s’est stabilisée. Et la question des prisonniers, et des personnes disparues, est un sujet sensible dans les négociations de paix.

Fabien Bourdier est le coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev.

Fabien Bourdier: En Ukraine, les chiffres varient selon les différentes parties au conflit. Le CICR, nous avons enregistré 472 cas de personnes disparues, des deux côtés de la ligne de contact. Nous avons 50% de militaires, et 50% de civils. Mais nos estimations sont qu’il y aurait au moins un millier de corps non-identifiés.

Le CICR est l’une des rares organisations internationales à pouvoir travailler des deux côtés de la ligne de front. Il assure un rôle de coordinateur de la collecte d’information et des recherches. Il fait aussi du lobbying auprès du Parlement ukrainien afin d’adapter la législation sur les personnes disparues. La loi actuelle ne concerne que les disparus en temps de paix. Soit des fugues, ou des noyés dans des lacs.

Ce qui rassure Fabien Bourdier, c’est que dans le contexte ukrainien, la question est prise au sérieux.

Fabien Bourdier: En Ukraine, à la différence d’autres conflits que nous avons pu observer, que ce soit dans les Balkans, au Liban par exemple… Ce n’est pas un conflit communautés contre communautés, donc il n’y a pas de haine entre les différentes parties au conflit. Et il y a une volonté affichée des différentes autorités, des zones gouvernementales et non-gouvernementales, à travailler sur la question. 

Cela n’empêche pas  que les familles de personnes disparues se sentent oubliées.

Aucun système d’aide publique ne vient compenser la perte des revenus de ces foyers. Et pour ce qui est des rapports avec les autorités, ils sont souvent décrits comme frustrants, et inutiles.

Maryna: Je n’arrive plus à croire personne. 

Le fils de Maryna, Yevhen, a été arrêté le 11 juillet 2014, dans son appartement de Kramatorsk, au nord de Donetsk. Tabassé, il a ensuite été conduit aux urgences. Le temps que Maryna arrive sur les lieux, il avait déjà disparu. Ses recherches n’ont donné aucun résultat.

Maryna: On m’a dit à un moment qu’il est mort. Mais si ses ravisseurs voulaient vraiment le tuer, pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences, pour le faire soigner? Ils l’ont emmené de là-bas. Les enquêteurs qui sont en charge de l’affaire n’ont posé de question à aucun docteur, pour en savoir plus. Le cas de mon fils est tombé aux oubliettes.

Les seules lueurs d’espoirs que Maryna a pu entrevoir, venaient en fait de personnes qui voulaient profiter d’elle.

Maryna: Des affairistes. Ils m’ont appelé, demandé de venir à un rendez-vous avec de l’argent et des vêtements de mon fils. Mais une fois sur place, ils n’avaient rien à me montrer. Ils voulaient juste mon argent. Alors je n’ai rien donné, et je suis parti.

Maryna erre aujourd’hui dans l’appartement de Yevhen. Tout ou presque y est resté intact. Elle a déjà enterré un fils en 2010, et son second est vivant, elle en est sûre, rien ne peut la convaincre du contraire.

L’état d’esprit est le même dans la cuisine de Lyoubov Stepanivna, dans le village de Valuiske.

Lyoubov Stepanivna: Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier

En Ukraine, comme dans de nombreux autres conflits à travers le monde, les familles de disparus ne connaîtront pas de repos tant que leurs questions n’auront pas trouvé réponse. Quelque soit la situation sur la ligne de front ou dans les salons de négociations, pour ces mères recherchant leurs fils, ces femmes recherchant leurs maris, la guerre, ne se terminera pas de si tôt.

Ecouter le reportage ici

TDG: Le Donbass, oublié du monde, vit au bord de la crise alimentaire

Reportage publié dans La Tribune de Genève, le 26/09/2016

«Je fais l’aller-retour plusieurs fois par semaine. J’ai un fils côté ukrainien, un fils côté séparatiste, donc je fais la navette.» Chargée de sacs en plastique et de valises de fortune, la femme avance péniblement. Sous une pluie drue de septembre, elle se fraie un chemin parmi les centaines de personnes parcourant le point de passage de Stanitsa Louhanska. Une «frontière» stabilisée depuis l’automne 2014, qui ne dit pas son nom, gardée par des militaires nerveux et désabusés.

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Point de passage de Stanitsa Louhanska

«Ce sont entre 4000 et 6000 personnes qui traversent chaque jour, pour un temps d’attente entre trois et cinq heures», explique un officier ukrainien représentant la SIMIC, organe militaire de coopération avec les civils. Lui ne donnera pas son nom, pas plus que les civils évoluant dans le no man’s land, entre panneaux indiquant des champs de mines et des toilettes de fortune.

«Les passages sont incessants, car les gens vivant dans les territoires occupés viennent de notre côté acheter des produits d’alimentation, qui sont bien plus chers là-bas.» Beaucoup les achètent pour leur consommation personnelle, d’autres pour les revendre. Selon plusieurs estimations, la contrebande des produits les plus basiques atteindrait des niveaux record.

Un exil de misère

A Stanitsa Louhanska, le passage est plus compliqué qu’ailleurs, le long des 400 kilomètres de ligne de front. Le pont enjambant la rivière Donets a été bombardé au début de 2015 et remplacé par de frêles passerelles en bois pour piétons. «Ils ont parlé à un moment de le reconstruire, mais ils n’arrêtent pas de tirer, alors il faut y aller à pied», se désole une autre femme tirant un cabas rempli à ras bord.

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Point de passage de Stanitsa Louhanska

«C’est calme depuis plusieurs jours», assure pourtant un soldat ukrainien à son poste d’observation. L’homme, visiblement désœuvré et enivré, explique que les tentatives d’instaurer des cessez-le-feu entre les forces ukrainiennes d’une part, et les unités prorusses et russes d’autre part, conduisent en général à une certaine accalmie. «Là, ils ont annoncé des trêves le 1er, le 10 et le 15 septembre. On sait que ça ne tiendra pas. Mais au moins, c’est plus calme…»

«Louhansk, c’est fini!»

L’autre côté, interdiction pour les journalistes d’y aller sans accréditation préalable. Il faut se contenter de recueillir les impressions des passants. L’un s’estime satisfait de sa vie à Louhansk, décrite par le très typique normalne («normal» en russe). Une autre femme chuchote pour remercier la Russie d’acheminer des vivres en territoires séparatistes. «Kiev serait prêt à nous laisser mourir de faim!» s’insurge-t-elle. Une troisième femme, dans la soixantaine, porte dans ses sacs des vêtements, une couverture et un lustre de salon. Elle progresse rapidement vers le côté ukrainien. «Louhansk, c’est fini. J’ai attendu deux ans, mais je vois qu’il n’y a plus aucun espoir là-bas. Je vais vivre avec ma famille à Kharkiv.» Puis elle ajoute: «En Ukraine.»

Soutenue par les siens, cette femme devrait être assurée de certains moyens de subsistance. En mai 2016, plus de 1,7 million de personnes étaient enregistrées comme déplacés du Donbass, et réfugiés dans d’autres régions d’Ukraine. Pour la plupart d’entre eux, «la situation reste des plus précaires», explique Anna Rudenko, coordinatrice d’un collectif de personnes déplacées à Severodonetsk, au nord de Stanitsa Louhanska. «Des milliers de personnes s’entassent dans des hôtels et des centres de fortune. Et encore, dans les résidences universitaires, la Municipalité a évacué des dizaines de déplacés pour faire place aux étudiants!»

Les déplacés qui peuvent louer des appartements doivent en payer les factures, notamment celles de gaz, qui ont fortement augmenté, en accord avec les conditions d’aide du FMI. Les possibilités de travailler existent, mais «pas de manière officielle», soupire Anna Rudenko. De manière générale, l’Etat est fortement critiqué pour son manque de soutien aux personnes déplacées qui continuent, pour beaucoup, à dépendre de l’aide humanitaire.

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Distribution de colis de nourriture à Slaviansk

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A Slaviansk, dans la région de Donetsk sous contrôle ukrainien, ils sont ainsi plusieurs centaines à rechercher leurs noms sur des listes, afin de recevoir des colis de nourriture du Programme alimentaire mondial (PAM). «Ce sont des rations suffisantes pour un mois. Sans cela, ce serait vraiment dur», confie la déplacée Iryna Sebakhatova, mère de trois enfants.

Une aide qui est, elle aussi, remise en cause. «A cause de la multiplication des conflits dans le monde, l’Ukraine est passée sous le radar», reconnaît Déborah Nuyen, chargée de communication du PAM. L’objectif était de toucher 280 000 personnes en 2016: il a été ramené à 100 000 bénéficiaires, dans le meilleur des cas.

France Culture: Un bouclier antimissile en Crimée annexée?

Papier radio diffusé sur France Culture, le 13/08/2016

La Russie a annoncé, vendredi 12 août, avoir déployé des systèmes de défense antiaérienne et antimissile dernier cri S-400 en Crimée, annexée par Moscou en 2014. L’annonce intervient dans un contexte de fortes tensions entre l’Ukraine et la Russie

 

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S-400. Photo: Wikipedia Commons

La Russie serait-elle en train d’établir son propre bouclier antimissile? Le déploiement des S-400 pourrait être compris comme une réaction à l’activation du bouclier antimissile américain en Roumanie et en Pologne. Surtout qu’il s’inscrit dans le cadre d’exercices militaires russes prévus de longue date. Mais l’annonce intervient alors que les forces armées ukrainiennes sont dans un état d’alerte maximale, dans la peur d’une intervention russe.

Moscou accuse Kiev d’avoir tenté de mener une attaque terroriste en Crimée. Le Kremlin n’a pas encore fourni de preuves solides, qui pourraient attester d’une quelconque incursion ukrainienne. Mais le ministère des affaires étrangères russes a d’ores et déjà annoncé que l’incident “ne restera pas sans conséquences”. De quoi faire craindre une nouvelle opération russe en Ukraine, d’autant que, dans l’est en guerre, les combats se font de plus en plus violents. Et de plus en plus meurtriers. Dans la journée de vendredi, des colonnes de chars ukrainiens ont été aperçus roulant vers le sud. Selon le haut commandement ukrainien, ils allaient occuper des positions défensives, le long de la ligne de démarcation avec la Crimée.

La communauté internationale, l’OTAN y compris, appellent à la retenue et à une reprise des négociations. Mais tous les éléments sont bien réunis pour une explosion de violences. La Russie a refusé la présence d’observateurs de l’OSCE en Crimée, et menace de rompre les relations diplomatiques avec l’Ukraine si le gouvernement de Kiev n’entend pas raison. Chaque camp se rejette évidemment la responsabilité de l’escalade. Mais à entendre les dirigeants du Kremlin, on en en oublierait presque que la Crimée a été annexée en violation du droit international en 2014, et que le déploiement de troupes et de systèmes antimissiles sur la péninsule n’aurait, en principe, pas lieu d’être.