RFI: Les Ukrainiens prochainement exemptés de visas Schengen

Reportage diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 07/04/2017

Le Parlement européen a voté hier, 6 avril, pour libéraliser le régime de visas pour les citoyens ukrainiens. C’est une étape décisive d’un long processus. D’ici juin, environ 45 millions d’Ukrainiens devraient pouvoir se rendre dans l’espace Schengen sans visas. Pour une durée limitée, et sans droit de travailler ou de résider dans les pays de la zone. A Kiev, on crie victoire. 

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Le Président Petro Poroshenko a exulté dès qu’il a reçu la nouvelle du vote au Parlement européen. La libéralisation du régime de visas, il en avait fait un des marqueurs de ses efforts de réformes depuis la Révolution de 2014. C’est une victoire personnelle. En Ukraine, médias et réseaux sociaux ont aussi accueilli la nouvelle avec enthousiasme, comme Ioulia Biletskaya, une jeune habitante de Kiev.

Ioulia Biletskaya: C’est un grand progrès pour l’Ukraine. 

En filigrane, la satisfaction que l’Union européenne tende la main à l’Ukraine, en se montrant plus accueillante avec ses citoyens. Ce qui n’empêche pas Ioulia Biletskaya de rester pragmatique, voire prudente.

Ioulia Biletskaya: Cela ne va pas forcément arranger les conditions de voyage, cela peut même les compliquer. Les Ukrainiens ne doivent plus payer 35 euros pour demander un visa. Mais ils doivent changer leurs vieux passeports pour un passeport biométrique, et voyager avec tout un tas de pièces d’identité justificatives et de relevés bancaires. Et une fois à la frontière, ils peuvent encore se faire refuser l’entrée, au bon vouloir des douaniers. 

La libéralisation du régime de visas est une bonne nouvelle, mais elle n’est pas une fin en soi. Les Ukrainiens se retrouvent toujours confrontés à une guerre meurtrière dans l’est et à une corruption endémique. Le processus de réforme est bloqué. Et les conditions économiques difficiles restent le premier obstacle à tout plan de voyage en Europe de l’ouest, avec ou sans visas.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI

RFI: Le gouvernement ukrainien est-il en guerre contre les ONG anti-corruption?

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 06/04/2017

Nouveau vent de protestation en Ukraine. Le Président Petro Porochenko a fait adopter une loi obligeant les associations et militants luttant contre la corruption à déclarer leurs revenus et patrimoine. En soi, rien de choquant. Mais dans le contexte ukrainien très corrompu et politisé, le risque de pressions politiques est pris au sérieux. Depuis Kiev pour en parler, Sébastien Gobert

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Petro Porochenko rencontre les militants de la lutte anti-corruption, le 27 mars. Source: Administration présidentielle

De quoi s’agit-il? 

Vous vous rappelez qu’à l’automne dernier, les dirigeants ukrainiens ont fait sensation en déclarant en ligne leurs richesses et patrimoine. Ils avaient révélé détenir des dizaines de millions de dollars en liquide, des montres, des appartements et des voitures de luxe. La création de ce système de déclaration en ligne avait été poussée par la société civile et les militants anti-corruption. Et bien le Président Petro Porochenko a pris sa revanche, si l’on peut dire. Par des amendements apportés à la loi, il oblige maintenant ces mêmes militants à déclarer leurs revenus et patrimoines, leur épargne et leurs possessions précieuses, ainsi que celles de leurs familles.

En soi, cela peut se comprendre. Il n’y a rien de mal à révéler les détails des financements de certaines organisations, qui sont de fait très influentes dans le débat public. Mais ces amendements font peur. D’abord parce que c’est perçu comme une revanche du Président, comme je l’ai dit. Aussi parce que cela ne vise que les militants de la lutte anti-corruption, donc des représentants très précis de la société civile. Celle-ci-dénonce un acte de guerre. Plusieurs chancelleries occidentales et des organisations internationales regrettent un retour en arrière. Tous redoutent la possibilité de pressions politiques.

Pourquoi cela? quels sont les risques de ces amendements? 

En premier lieu, ils concernent tous les acteurs de la lutte anti-corruption: les militants et les experts, mais aussi les journalistes. Et encore: les donateurs, les assistants, les secrétaires, les imprimeurs… Les exigences de déclarations sont bien plus strictes que les systèmes existant dans les pays occidentaux. Cela peut permettre au Procureur Général, qui est fidèle au Président Porochenko, de lancer des poursuites ciblées contre certains militants anti-corruption. Certaines critiques assimilent aussi ces amendements aux lois russes sur les “agents étrangers”, c’est-à-dire des lois très restrictives de contrôle d’associations et ONG, qui ont de facto tué la société civile en Russie.

Et puis surtout, il y a la peur de deux poids, deux mesures. En septembre 2016, 100.000 déclarations d’élus et de fonctionnaires, ce que je rappelais à l‘instant, avaient été mises en ligne. Au jour d’aujourd’hui, seulement 11 ont été contrôlées par les organes anti-corruption. Parmi ces 11 déclarations, celles du député Serhiy Leschenko et de Ioulia Marouchevska, deux personnalités réformatrices, ont été suivies d’enquêtes. Le premier n’avait pas déclaré 333 dollars d’honoraire pour un discours à une conférence. La deuxième s’était octroyée un bonus de 19 dollars sur son salaire. A l’inverse, les déclarations faisant état de millions de dollars en liquide ou d’impressionnantes collections de voitures n’ont pas encore été contrôlées. Dans le même temps, le SBU, les services secrets ukrainiens, ont eux annoncé unilatéralement qu’ils ne se plieraient pas à l’exercice, pour des raisons de sécurité.

Malgré cela, on demanderait donc aux militants anti-corruption de rendre publics leurs revenus et patrimoine. Avec le risque que ces déclarations puissent être utilisées contre eux et leurs collaborateurs.

Encore une raison de redouter un double-discours: les techniciens de ce système de déclarations en ligne ont récemment fait part de leur inquiétude à ne pas avoir la capacité technique de gérer la plateforme internet. Certains revendiquent une pause de quatre ans afin de développer un système plus performant. On peut s’imaginer que ce serait un sérieux coup porté aux efforts de transparence en Ukraine, et à la lutte contre la corruption.

Mais pourtant, on avait l’impression qu’il y avait des progrès dans la lutte contre la corruption? 

Oui. Beaucoup a été fait ces trois dernières années. Le Bureau National contre la Corruption, en particulier, s’est imposé comme une institution indépendante. Son dernier fait d’arme a été l’arrestation du chef du service des impôts, un corrompu notoire et protégé du Président. Cela prouve qu’il y a des changements.

Mais il n’empêche que la tendance n’est pas très encourageante. Le FMI, l’Union européenne et d’autres organisations internationales dénoncent la lenteur des réformes, et les blocages persistants de groupes d’intérêt. Les rivalités politiciennes vont s’aggraver avant les élections de 2019 et gripper la machine parlementaire. Et à travers le scandale actuel, c’est la synergie entre la société civile et les élus qui est remise en cause. Cette collaboration s’était révélée très fructueuse dans l’élaboration des réformes. Si elle laisse place à une situation de conflit, alors les espoirs de changement vont devenir de plus en plus hypothétiques.

Mediapart: L’Ukraine se divise sur le sort à réserver aux régions séparatistes

Article publié sur le site de Mediapart, le 07/03/2017

Un plan de « réintégration », qui doit faciliter les contacts avec les trois millions de personnes vivant dans l’est du pays, a été adopté par le pouvoir mais il est fortement critiqué. Des mouvements organisent des blocus demandant la rupture de tout échange ou relation avec les territoires séparatistes. Et les civils subissent un troisième hiver de conflit. Reportage sur la zone frontière.

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« On préférerait que tout redevienne comme avant, c’est sûr… Mais ils nous ont séparés, on ne peut plus retourner en arrière ». Sous une pluie froide, la file d’attente est immobile. Ses bagages à ses pieds, Svitlana frissonne. Depuis le petit matin, elle se tient dans le rang afin de passer les contrôles ukrainiens au poste de Stanitsa Louhanska. Entourée de militaires, elle préfère ne pas donner son vrai nom. Si tout se passe bien, elle dormira ce soir à Louhansk, une des capitales séparatistes du Donbass, cette région industrielle de l’est de l’Ukraine divisée par une guerre meurtrière depuis le printemps 2014. À l’époque, le trajet nécessitait une trentaine de minutes.

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Grand Reportage RFI: Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 20/02/2017

Lundi 20 février doit entrer en vigueur un nouveau cessez-le-feu dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en guerre depuis 2014. L’annonce intervient après une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères français, allemand, russe et ukrainien, dans un contexte de fortes tensions sur le terrain. C’est une énième trêve, après une série d’échecs, mais elle pourrait marquer une étape dans la résolution du conflit. La guerre vit son troisième hiver. Depuis le printemps 2014, le conflit a fait plus de 10.000 morts selon l’ONU. Les affrontements persistent malgré les Accords de Paix de Minsk, signés en février 2015. Une explosion de violences a ainsi fait au moins une trentaine de morts début février côté ukrainien. Les pertes du côté des forces pro-russes et russes restent difficilement quantifiables en raison du flou qui persiste autour de la nature des forces en présence à Donetsk et à Louhansk. 

Pour l’Ukraine, l’effort de guerre est soutenu. Kiev l’estime à 5 millions d’euros par jour. Dans le contexte de ce qui est aujourd’hui une guerre d’attrition, les Ukrainiens cherchent un format pour traiter avec les territoires que le gouvernement ne contrôle pas, et les quelques 3 millions de personnes qui y résident. Conquête militaire? Isolation? Réintégration? Le débat fait rage dans le pays. 

Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon. Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

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Le long du passage à niveau, le camp ne paie pas de mine. Deux tentes, des braséros, quelques drapeaux nationalistes, le tout posé sur un sol sali par la neige fondue. Cela suffit pour Vlad, de son nom de guerre, et une poignée d’hommes en uniformes militaires, pour bloquer les voies ferrées qui traversent le village de Sherbynyvka, au nord de la république auto-proclamée de Donetsk.

Vlad: Nous voulons en finir avec cette économie parallèle. Regardez notre slogan, c’est “stop au commerce du sang”. 

A quelques dizaines de mètres de là, un convoi de wagons de marchandises est immobilisé. A son bord, des centaines de tonnes d’anthracite. Extraits en territoires séparatistes, ils devaient approvisionner des usines en territoire ukrainien. Depuis 2014, les livraisons n’avaient pas été interrompues, malgré la guerre. Pour Vlad, il faut mettre un terme à ces échanges.

Vlad: Notre barrage, c’est une réaction au plan de réintégration des territoires occupés, qu’ils ont adopté à Kiev. Ce plan légalise le commerce avec l’occupant. Ils pourront s’enrichir en écoulant leur charbon sur le marché ukrainien. Nous ne pouvons plus rester sans rien faire, à regarder tous ces wagons qui passent et repassent, sans être contrôlés. 

Trois voies ferrées sont bloquées dans la région depuis début février.

Ici, les militants nationalistes ne sont qu’une quinzaine, mais ils sont liés à des bataillons de combattants volontaires, et à des partis politiques siégeant au Parlement à Kiev.

A ce titre, ces hommes fatigués et mal rasés sont en opposition frontale avec le Président, Petro Porochenko.

Petro Porochenko: Ce blocage est non seulement inutile, mais en plus, il créé des problèmes. Ces militants bloquent nos efforts pour retrouver notre souveraineté territoriale. Ma position, et celle de mon gouvernement, elle est claire. Ce n’est qu’à travers des efforts diplomatiques que nous pourrons ramener ces territoires au sein de l’Ukraine. Je condamne toutes les postures politiciennes qui consistent à isoler ces territoires, et de facto les donner en cadeau à la Russie. Je le répète: cette terre n’est ni à prendre, ni à donner. 

Cette réthorique n’impressionne pas Vlad, chef du camp à Sherbynyvka. Il a lui-même été chassé de sa maison par les combats. Il s’estime légitime pour reconquérir sa région natale. Vlad accuse le président de protéger les intérêts de quelques profiteurs de guerre, et de mener un jeu trouble dans son rôle de défenseur de la patrie.

Vlad: Cela ne répond pas aux questions essentielles. A Kiev, ils détournent l’attention en s’étonnant que les voies ferrées soient bloquées, en se demandant qui nous instrumentalise, et ainsi de suite. Mais il faut répondre aux vraies questions: Nous sommes en guerre, oui ou non? Nos camarades croupissent dans des prisons ennemies ou pas? Une partie de notre territoire est occupé, alors pourquoi continuons-nous à faire du commerce? Je ne connais aucun exemple de conflit dans le monde où le business a continué comme si de rien n’était. 

Ce faisant, Vlad accuse l’exécutif d’entretenir un double language depuis 2014. Kiev a beau dénoncer une agression militaire russe, les relations diplomatiques n’ont jamais été rompues. Et si à Kiev on parle de guerre dans le Donbass, le nom officiel de l’intervention militaire est celui “d’Opération Anti-Terroriste”. Face à ce qu’il considère comme des compromissions, Vlad conclut, l’air déterminé:

Vlad: Il n’y aura pas de paix tant que certaines personnes continueront à gagner de l’argent dans cette guerre. 

Ce blocage est la manifestation la plus concrète des tensions qui déchirent la société ukrainienne autour du nouveau plan de réintégration du Donbass.

Celui-ci a été adopté le 11 janvier, et proposé par le ministère des territoires temporairement occupés. Iouriy Grimtchak est le conseiller spécial  du ministre, lui aussi exilé de sa ville de Donetsk.

Iouriy Grimtchak: Ce plan ne vise pas à réintégrer les territoires occupés du Donbass. Pas encore. Nous visons à réintégrer les gens qui vivent là-bas. L’idée principale, c’est de leur offrir quelque chose d’autre, et les intégrer dans notre espace médiatique, économique, entrepreneurial. Dans ce plan, nous avons développé toute une série de mesures, qui vont du transport de marchandises à la politique de l’information. 

Les Ukrainiens des territoires séparatistes auront des facilités pour étudier, voyager, développer une entreprise ou encore accéder à l’assistance médicale. Un plan similaire est en cours de développement pour les populations de la péninsule de Crimée, annexée par la Russie en 2014.

Face à cette politique d’ouverture, l’opposition craint que le plan n’engendre un dangereux précédent. Oksana Syroid est la vice-présidente de la Verkhovna Rada, le Parlement, au sein du parti Samopomitch, un parti originaire de l’ouest de l’Ukraine.

Oksana Syroid: Dans cette éventail de mesures, il y a des bonnes choses. Par exemple, la possibilité pour les jeunes d’étudier à distance selon le programme ukrainien. Mais  d’une part, nous savons que ce plan profite aux oligarques qui continuent leurs activités des deux côtés de la ligne de front. D’autre part, dans les territoires occupés, il y a deux catégories de personnes. L’administration d’occupation russe, et leurs supplétifs. Et les civils qui vivent là-bas. Et ces civils que nous voulons aider, ils ne décident de rien! Donc toute relation avec l’autre côté ne sera qu’avec les occupants, pas avec les civils directement. Cela veut dire que nous ferons des concessions, que nous renforcerons la puissance occupante. Nous nous retrouverons à payer pour l’occupation. 

Oksana Syroid va jusqu’à assimiler ce plan de réintégration à une haute trahison.

Oksana Syroid: Le concept de ce plan est mauvais. Il faut l’annuler. Il n’a été ni écrit en Ukraine, ni pour les Ukrainiens. Il n’est pas dans les intérêts du pays. 

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, il n’est plus l’heure de jouer sur les mots. Il y a plus important.

Iouriy Grimtchak: Il y a environ 700.000 personnes qui franchissent la ligne de front chaque mois. Par jour, jusqu’à 25.000 personnes. 

Il est important de faciliter la vie des populations civiles du Donbass, afin de s’en assurer le soutien.

Iouriy Grimtchak: Aux postes de contrôle le long de la ligne de front, nous prévoyons d’installer des centres administratifs. Afin que les gens n’aient pas à aller loin pour déclarer un mariage, ou une naissance, ou renouveler leur passeport. 

A 800 kilomètres de là, le poste de contrôle de Stanitsa Louhanska, au nord du bastion séparatiste de Louhansk, est l’un des principaux points de passage d’un camp à l’autre. Ici, la traversée est compliquée depuis que l’unique pont enjambant la rivière Donets a été détruit par un bombardement. Les civils se massent néanmoins par centaines pour passer, d’un côté comme de l’autre.

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Andriy checkpoint: Ca fait 4h30 que j’attends. Je suis venu toucher ma retraite, et je rentre à Louhansk.

Svitlana checkpoint: Je vais voir mon fils à Louhansk. Il étudie là-bas. C’est un athlète. Aller vivre en territoire ukrainien, c’est hors de question, car son pensionnat est à Louhansk. On faisait comme ça avant la guerre, on continue comme ça maintenant. On préférerait que tout redevienne comme avant, mais… ils nous ont séparé. On ne peut plus revenir en arrière. 

Pour ces deux personnes, et les centaines d’autres dans la file d’attente, on devine qu’une simplification des formalités administratives et des conditions de passage serait la bienvenue. Le premier obstacle à l’application du plan de réintégration, ce n’est pourtant pas la politique.

Les combats n’ont jamais cessé, le long des 400 kilomètres de la ligne de front. Ils rendent les passages parfois dangereux. Ils n’épargnent pas non plus des quartiers résidentiels de ville. Les Accords de paix de Minsk, signés en février 2015, n’y ont rien changé.

Marianna Ivanivna: Des Accords de paix? Quels Accords? Ils annoncent des accords à tout va, et voilà où on en est. Qu’ils se mettent d’accord, une bonne fois pour toute! 

La ville d’Avdiivka se remet à peine des bombardements meurtriers de début février. A l’initiative des séparatistes, les tirs avaient coûté la vie à au moins une trentaine de personnes, civils et militaires. Malgré l’écho de l’artillerie au loin, la ville est calme. Mais pour Marianna Ivanivna, cela ne change pas sa situation.

Marianna Ivanivna: Je vis d’aide humanitaire. Mon mari a été tué il y a deux ans. J’ai reçu un statut d’invalide après des bombardements. Comment survivre? Tout le monde veut la paix, tout le monde veut retrouver une vie normale. Qui a besoin de cette guerre, dites moi? Ici, nous mourrons à petit feu. Ils ont bombardé ma maison. Et ma pension est si modeste que je ne peux pas en vivre.

Dans son bureau à la mairie, le colonel Pavlo Malykhyn est le chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka. Il est occupé à panser les plaies de sa ville après les derniers bombardements. Lui aussi a constaté que le processus de paix de Minsk n’a pas amélioré la situation de sa ville.

Les garants des Accords de Minsk, comme il le rappelle, ce sont Angela Merkel et François Hollande, deux chefs d’Etat distants du conflit. La mission d’observation de l’OSCE, elle, n’est pas efficace pour assurer le respect du cessez-le-feu.

Pavlo Malykhyn: L’OSCE, ils ne voient rien. Quand ils sont sur place, ça ne tire pas. Dès qu’ils repartent, les tirs d’artillerie recommencent. Je pense que la mission d’observation est très importante. Mais il faut qu’il se donnent les moyens. Ils restent dans les zones sécurisées, mais ne vont jamais dans les endroits où des gens se font tuer. Qu’est-ce qui est le plus efficace? Constater de visu une fois, ou écouter les bombardements 100 fois? Le risque existe, évidemment. Mais dans les quartiers bombardés, il y a des petits enfants qui vont à l’école… Eux, ils prennent le risque.

Les violences ne sont pas prêtes de s’arrêter de si tôt. Et les responsabilités sont partagées. A proximité d’Avdiivka, un ancien centre de contrôle aérien sert de base au bataillon “Donbass Ukraine”.

Les Accords de paix de Minsk, ici, ne sont pas pris au sérieux.

Pavlo Kulyk: La paix ne se fera pas à travers les Accords de Minsk. Tout simplement parce que cela ne convient ni à l’Ukraine, ni à la Russie. Cet accord leur a été imposé.

Au lieu de processus de paix, le soldat Pavlo Kulyk et ses camarades parlent avec confiance de leur nouvelle stratégie militaire.

Pavlo Kulyk: Nos troupes avancent petit à petit. Nous prenons des villages, des positions. Nous avons repris le village de NovoLouganske il y a peu. Nous pouvons y arriver, par petits pas. Et d’après les estimations que l’on a depuis l’autre côté, il y a de moins en moins de combattants chez les séparatistes… 

Ces estimations sont très floues, et l’histoire a montré que les troupes régulières russes pouvaient intervenir directement pour aider les séparatistes. Ces derniers mènent aussi leur propre stratégie de petits pas et de duels d’artillerie incessants.

Cela dit, une intensification des violences ne devrait pas être synonyme d’un retour à un conflit généralisé.

Pavlo Kulyk: Nous pourrions aller plus loin. Mais cela voudrait dire des combats généralisés, et la ruine pour le Donbass. On peut estimer qu’au moins 500.000 civils y perdraient la vie. Je pense que personne ne prendra la décision de lancer une telle attaque…

Si l’option militaire n’est pas envisageable, et que le plan de réintégration est difficilement applicable, certains sont tentés par l’idée d’une séparation claire et nette. Dans son bureau à Avdiivka, Pavlo Malykhyn a un exemple historique tout trouvé.

Pavlo Malykhyn: A Berlin, il y a eu un mur pendant longtemps, les gens ne se sont pas parlé. Mais tout s’est bien terminé. Ici, il faut que la Russie se retire et que l’on reprenne le contrôle de la frontière. Ensuite, on négociera entre nous. Entre temps, on peut isoler le problème.

Le colonel s’inscrit ici dans la lignée des militants du blocage de voies ferrées, en préconisant une rupture avec les territoires séparatistes.

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, cela trahit une vision à très court-terme. Les infrastructures vitales de la région sont trop intriquées pour être dissociées. Par exemple, pour l’eau potable.

Iouriy Grimtchak: Le canal de distribution part du nord de la région. Slaviansk, Kramatorsk, ce sont des villes sous notre contrôle. Le canal part ensuite dans les territoires occupés et la grande ville de Donetsk. Et ensuite il ressort pour arriver au port de Marioupol, une ville aussi sous notre contrôle. En théorie, nous pourrions couper l’eau, et même l’électricité, à Donetsk. Mais cela voudrait dire la mort de notre ville de Marioupol. Tous ceux qui assurent pouvoir tout couper demain sont des menteurs. 

Lors d’un débat animé à Kiev, Iouriy Grimtchak fait face au journaliste Serhiy Harmash lui-même exilé de Donetsk.

Serhiy Harmash: Les entreprises qui produisent dans les territoires occupés et envoient leurs productions en territoire ukrainien paient des taxes aux séparatistes. Les Ukrainiens ont besoin de leur charbon, bien sûr. Mais il faut nous poser la question: sommes-nous prêts à contribuer au financement de leur guerre contre nous? Les blocages actuels de voies ferrées peuvent être une chance pour la réintégration. 

Iouriy Grimtchak se défend. Bloquer ces routes commerciales ne voudrait en aucune manière dire que les séparatistes se retrouveraient sans financement ni armement, étant donné qu’ils sont soutenus par la Russie. Au contraire, cela représenterait un manque à gagner pour Kiev.

Iouriy Grimtchak: Il y a beaucoup d’entreprises qui possèdent des usines dans les territoires occupés mais qui sont enregistrées en territoire ukrainien. Ces entreprises ont contribué à l’équivalent d’un milliard d’euros d’impôts au budget national l’an dernier! Dans le même temps, notre effort de guerre a représenté l’an dernier 2,2 milliards d’euros. Ces entreprises ont donc couvert la moitié de nos dépenses de défense! 

Serhiy Harmash n’y tient plus.

Serhiy Harmash: Si on suit cet argument des impôts, alors autant inviter ici Alexander Zakharchenko le chef de Donetsk, et l’autoriser à monter une entreprise pour qu’il puisse payer des impôts, faire semblant d’être un bon citoyen avant de rentrer à Donetsk et de lever les armes contre nous!

Dans ce débat, la sociologue Iryna Bekeshkina présente les résultats d’un sondage sur l’attitude des Ukrainiens face à la question des territoires occupés. Aucune des solutions, que ce soit la rupture ou la réintégration, ne récolte plus de 17% de soutien. Aucun consensus n’existe sur la manière de ramener la paix dans le Donbass. Iryna Bekeshkina.

Iryna Bekeshkina: Le débat est tellement politisé, entre des positions extrêmes, qu’il est difficile d’y voir clair. Je me rappelle le slogan des étudiants de mai 1968, en France: “Soyons Réalistes, demandons l’Impossible!” Je reformulerai dans notre contexte: “Demandons l’impossible, mais restons réalistes!” 

Le réalisme, Yevhen Vilinsky le voit à travers des projets concrets de reconstruction économique du Donbass. Lui est le vice-gouverneur de la région de Donetsk, en charge d’attirer des investisseurs.

Yevhen Vilinsky: Nous voulons construire ici une sorte de “Berlin Ouest”, qui montrerait aux habitants du bloc de l’est que nous pouvons bâtir une vie meilleure.  Avec la nuance que le mur de Berlin, c’était l’est, et pas l’ouest qui l’avait construit. Il faut que nous fassions preuve d’ouverture. Nous menons tout une série de projets pilotes, même des projets jamais expérimentés en Ukraine. Pour montrer que l’on peut y arriver ensemble. 

Dans la cour de l’école numéro 11 d’Avdiivka, on est très loin de ces controverses politiques et de ces grands projets. Au loin, on entend quelques déflagrations d’artillerie. Mais ici tout semble simple, comme le remarque Olga, la surveillante de la cour.

Olga: Les enfants, vous les voyez. Ils sont heureux, ils ne réagissent plus aux bruits des bombardements. Ils jouent, comme des enfants. Ils nous montrent l’exemple, pour continuer à vivre. 

La région industrielle, ancien fleuron de l’économie soviétique, dans laquelle ces enfants sont nés, était depuis des années en déclin. Avec la guerre, elle se retrouve meurtrie et défigurée. Après trois ans de conflit, rien ne permet de deviner à quoi le Donbass ressemblera quand ces enfants deviendront grands.

Ecouter le Grand Reportage ici

L’est de l’Ukraine: entre la guerre, la réintégration et l’abandon

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

A la réalisation, Anouck Bernet

Chanson de fin: Rosy/Donbass, de Dakh Daughters

Hromadske TV: Українська столиця Італії: історії розділених сімей

Репортаж опубліковано на веб-сайті Hromadske TV, 02/01/2017. Автор: Ольга Токарюк
Наша робота по Skype Села з Ольгою Токарюка на « Скйп Села ».
Більше тут – на французскую:
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Як живуть та спілкуються з родичами українці в Неаполі.

Перший із двох матеріалів про українських трудових мігрантів за кордоном та їх родини в Україні. Як впливає заробітчанство на українців там та на їхніх родичів, що залишилися тут? 

Батьки, що роками не бачать власних дітей. Малюки, яких виховують дідусь із бабусею. Дорослі, які їдуть на рік, а залишаються на десятиліття. Але також возз’єднані родини – діти, які переселяються за кордон, та батьки, які після довгих років відсутності повертаються до України. Які труднощі чекають на розділені сім’ї? І яку роль у підтриманні родинних зв’язків відіграють нові технології?

Неаполь – без перебільшення українська столиця Італії. За офіційними даними, в цьому місті та прилеглій до нього області Кампанія мешкає 42 тисячі українців – це другий показник з усіх італійських регіонів. Насправді українців тут щонайменше вдвічі більше. Адже значна їхня  частина не має дозволу на проживання (т. зв. «пермессо») і роками живе в Італії нелегально.

У Неаполі жити і працювати нелегально простіше, ніж у будь-якій іншій частині Італії – це відзначали всі співрозмовники Громадського. Адже цей регіон, як і південь Італії загалом, відомий тим, що тут процвітає тіньова економіка, на дотримання законів часто дивляться крізь пальці, а у випадку проблем завжди можна домовитися. Поліція рідко перевіряє документи в іноземців, а деякі роботодавці не проти уникнути оформлення контракту, і, як наслідок, сплати податків.

Українці в Італії – це переважно жінки, які працюють доглядальницями, прибиральницями, нянями. Чоловіків майже в шість разів менше. Більшість українців приїхали на Апенніни на початку 2000-х – найчастіше самостійно. Через кілька років, після отримання документів, дехто забрав сюди родину. Проте у більшості вся сім’я залишилася в Україні – і нерідко відстань має руйнівний вплив на родинні взаємини.

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LLB: L’Ukraine, laissée pour compte d l’ère Trump?

Article publié dans La Libre Belgique, le 20/01/2017

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L’Ukraine serait-elle “la plus grande perdante” de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis? Cette formule tweetée par Michael McFaul, ancien ambassadeur américain en Russie a fait couler beaucoup d’encre, alors que Donald Trump se prépare à prêter serment, le 20 janvier à Washington. Les enjeux sont en effet de taille pour le pays, confrontée à une guerre hybride pilotée par la Russie depuis 2014. Un conflit marqué par des échauffourées régulières, et meurtrières.

De fait, Donald Trump n’a pas fait mystère de son admiration pour Vladimir Poutine. Ses déclarations sur une future renégociation à la baisse du “parapluie américain” pour les Européens, membres de l’OTAN ou non, ont fait grincer des dents à Kiev. L’hypothèse soulevée par le milliardaire d’une reconnaissance de l’annexion illégale de la Crimée par la Russie, a, elle, fait hurler. Pour les plus pessimistes, comme le politologue Askold Krushelnycy, la “soumission de Trump à Poutine” est telle qu’il faut “se préparer à une guerre totale” contre la Russie.

Sans présager de tels scénarios apocalyptiques, l’exécutif à Kiev perd indéniablement de proches alliés avec le départ de l’administration de Barack Obama. Le vice-Président Joe Biden était devenu un interlocuteur privilégié de Petro Porochenko, et un visiteur régulier de l’Ukraine. A l’inverse, le Président ukrainien n’aurait, à ce jour, aucun contact avec Donald Trump, ni même avec ses collaborateurs proches. Et pour cause: dans une récente enquête, le média en ligne Politico révèle que les Ukrainiens ont favorisé plus ou moins directement la candidature d’Hillary Clinton, sans s’assurer de relais dans le camp Trump.

Le désintérêt marqué du nouveau maître de la Maison Blanche pour l’Ukraine reflèterait aussi, murmure-t-on à Kiev, le signe d’une lassitude occidentale pour l’Ukraine, dont les réformes post-révolutionnaires sont lentes, et empêtrées par une corruption d’Etat toujours endémique. “En tant qu’homme d’affaires, Trump est très prudent avec l’argent”, analyse la députée réformatrice Victoria Voytsitska. “Peut-être que notre gouvernement sera poussé à mieux utiliser l’aide internationale que sous Obama”, se rassure-t-elle.

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RFI: Contrebande dans l’est de l’Ukraine

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », le 13/01/2017

Scandale de contrebande dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Les violences n’y ont jamais cessé, depuis le début de la guerre au printemps 2014. Mais cela n’a pas empêché le développement de trafics de contrebande en tout genre. Un journaliste ukrainien a enquêté sur le sujet pendant plus de deux ans. Il a fait l’objet de menaces de mort, et a préféré fuir le pays. 

 

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Qu’a révélé ce journaliste? 

Jusqu’à présent, il a raconté avec beaucoup de détails ses enquêtes, et les menaces de mort dont il a fait l’objet. Oleksiy Bobrovnikov est un journaliste de la chaîne 1+1, une des principales chaînes de télévision du pays. Il est considéré par ses pairs comme un professionnel, fiable. Et le 10 janvier, il a publié un très long texte sur Facebook expliquant pourquoi il avait préféré quitter le pays.

Oleksiy Bobrovnikov a couvert la guerre du Donbass depuis ses débuts. En septembre 2015, il s’est intéressé au cas d’une unité ukrainienne de lutte anti-contrebande, qui a perdu plusieurs de ses membres dans une fusillade. A partir de là, Oleksiy Bobrovnikov a accumulé des éléments d’enquête qui impliquent toutes les parties en présence dans le conflit, et qui remontent haut dans les hiérarchies. Il a reçu de nombreuses menaces, de plus en plus directes, depuis deux ans, et il a préféré se mettre à l’abri à l’étranger.

Pour l’instant, l’enquête n’est pas publiée. Oleksiy Bobrovnikov promet que ses collègues restés en Ukraine s’en occuperont sous peu. Mais d’ores et déjà, ses déclarations provoquent une onde de choc dans les médias et sur les réseaux sociaux ukrainiens.

La contrebande est-elle si importante le long de la ligne de front? 

Sans l’ombre d’un doute. Vous savez, la ligne de front, c’est 400 kilomètres, difficile à surveiller. Des dizaines de reportages et enquêtes ont déjà démasqué des trafics en tout genre. il y a de tout qui transite dans cette zone grise: de l’essence, de l’alcool, des cigarettes, des bijoux, du charbon…

Evidemment, ce sont des trafics qui existent, et qui prospèrent, grâce à la complicité de groupes de part et d’autres de la ligne de front, que ce soient des groupes criminels ou des militaires, que ce soit en territoire ukrainien, séparatiste, ou russe. Et tout cela nécessite évidemment des appuis hauts placés. Mais l’implication de hauts responsables, à Kiev, Donetsk ou Moscou, est difficile à prouver. C’est cela, en partie, qu’Oleskiy Bobrovnikov annonce pouvoir démontrer.

Même dans une situation de guerre, on ne peut donc rien faire contre la corruption? 

C’est un énorme problème, en effet. Entre l’Ukraine et la Russie, des pays qui sont bien connus pour des corruptions endémiques, cette zone d’instabilité du Donbass, sans droit ni justice, encourage les dérives en tout genre. Hormis les contrebande, des officiers ukrainiens ont été accusé de détourner de l’argent et de l’équipement destiné aux soldats. Les scandales de détournement ou malversations des aides aux civils et personnes déplacées sont aussi nombreux.

Cela va à tel point que certaines voix s’élèvent pour que la reconstruction du Donbass soit confiée à des institutions internationales, plutôt qu’au gouvernement de Kiev ou aux autorités locales, Ceux-ci sont jugés trop corrompus. On en est encore loin. Mais c’est pour vous dire l’état d’esprit actuel. Et cela pourrait encore se détériorer, si les révélations d’Oleksiy Bobrovnikov sont aussi explosives qu’il l’affirme.

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