RFI: Incertitudes sur l’origine ukrainienne des missiles nord-coréens

Papier diffusé dans les journaux de RFI, le 14/08/2017

La rapidité avec laquelle les Nord-Coréens ont développé des missiles intercontinentaux pouvant atteindre la côte ouest des Etats-Unis a surpris la communauté internationale. Selon une enquête du New York Times, ce succès s’expliquerait par l’achat des propulseurs de missiles au marché noir. Ceux-ci proviendraient d’une usine d’armement du centre de l’Ukraine. La provenance n’est pas établie avec certitude. Mais L’affaire pourrait tendre des relations déjà difficiles entre Kiev et Washington. 

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Missile « Zenith » – Youjmash

 

A l’époque soviétique, l’usine Youjmash, dans la ville industrielle de Dnipropetrovsk (aujourd’hui Dnipro), produisait des missiles capables de transporter jusqu’à 10 têtes nucléaires sur de longues distances. Les moteurs de ces missiles, un certain nombre d’experts et d’analystes les ont reconnu sur les projectiles testés par le régime nord-coréen cet été. Une enquête du New York Times explique que l’usine Youjmash traverse une grave crise depuis des années, et que certaines de ses productions seraient susceptibles de se retrouver sur le marché noir, en particulier dans le contexte de guerre qui fait rage depuis 2014. L’usine Youjmash dément avec indignation. Les autorités ukrainiennes, garantes du complexe militaro-industriel national, dénoncent une nouvelle manoeuvre dans la guerre d’information ukraino-russe. De fait, le New York Times n’apporte pas de preuve de la vente ou du mode de transport de ces propulseurs de missiles. Ceux-ci pourraient venir d’autres stocks, par exemple d’une usine d’armement en Russie, anciennement affiliée à Youzhmash. Les doutes et le flou persistent, mais deux choses sont sûres dans cette affaire. Elle illustre un nouvel échec de la communauté internationale à contrôler les trafics d’armes, en l’occurrence à destination de la Corée du Nord. Et du point de vue ukrainien, ce scandale pourrait compliquer les relations entre Donald Trump et son homologue Petro Porochenko. L’administration américaine s’était déjà offusquée d’une ingérence supposée des Ukrainiens dans la campagne présidentielle, en faveur d’Hillary Clinton. Et si la piste ukrainienne des missiles nord-coréens se confirmait, la Maison Blanche pourrait abandonner son projet de livrer des armes létales à l’Ukraine.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI

Mediapart: L’Ukraine se divise sur le sort à réserver aux régions séparatistes

Article publié sur le site de Mediapart, le 07/03/2017

Un plan de « réintégration », qui doit faciliter les contacts avec les trois millions de personnes vivant dans l’est du pays, a été adopté par le pouvoir mais il est fortement critiqué. Des mouvements organisent des blocus demandant la rupture de tout échange ou relation avec les territoires séparatistes. Et les civils subissent un troisième hiver de conflit. Reportage sur la zone frontière.

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« On préférerait que tout redevienne comme avant, c’est sûr… Mais ils nous ont séparés, on ne peut plus retourner en arrière ». Sous une pluie froide, la file d’attente est immobile. Ses bagages à ses pieds, Svitlana frissonne. Depuis le petit matin, elle se tient dans le rang afin de passer les contrôles ukrainiens au poste de Stanitsa Louhanska. Entourée de militaires, elle préfère ne pas donner son vrai nom. Si tout se passe bien, elle dormira ce soir à Louhansk, une des capitales séparatistes du Donbass, cette région industrielle de l’est de l’Ukraine divisée par une guerre meurtrière depuis le printemps 2014. À l’époque, le trajet nécessitait une trentaine de minutes.

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RFI: Contrebande dans l’est de l’Ukraine

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », le 13/01/2017

Scandale de contrebande dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Les violences n’y ont jamais cessé, depuis le début de la guerre au printemps 2014. Mais cela n’a pas empêché le développement de trafics de contrebande en tout genre. Un journaliste ukrainien a enquêté sur le sujet pendant plus de deux ans. Il a fait l’objet de menaces de mort, et a préféré fuir le pays. 

 

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Qu’a révélé ce journaliste? 

Jusqu’à présent, il a raconté avec beaucoup de détails ses enquêtes, et les menaces de mort dont il a fait l’objet. Oleksiy Bobrovnikov est un journaliste de la chaîne 1+1, une des principales chaînes de télévision du pays. Il est considéré par ses pairs comme un professionnel, fiable. Et le 10 janvier, il a publié un très long texte sur Facebook expliquant pourquoi il avait préféré quitter le pays.

Oleksiy Bobrovnikov a couvert la guerre du Donbass depuis ses débuts. En septembre 2015, il s’est intéressé au cas d’une unité ukrainienne de lutte anti-contrebande, qui a perdu plusieurs de ses membres dans une fusillade. A partir de là, Oleksiy Bobrovnikov a accumulé des éléments d’enquête qui impliquent toutes les parties en présence dans le conflit, et qui remontent haut dans les hiérarchies. Il a reçu de nombreuses menaces, de plus en plus directes, depuis deux ans, et il a préféré se mettre à l’abri à l’étranger.

Pour l’instant, l’enquête n’est pas publiée. Oleksiy Bobrovnikov promet que ses collègues restés en Ukraine s’en occuperont sous peu. Mais d’ores et déjà, ses déclarations provoquent une onde de choc dans les médias et sur les réseaux sociaux ukrainiens.

La contrebande est-elle si importante le long de la ligne de front? 

Sans l’ombre d’un doute. Vous savez, la ligne de front, c’est 400 kilomètres, difficile à surveiller. Des dizaines de reportages et enquêtes ont déjà démasqué des trafics en tout genre. il y a de tout qui transite dans cette zone grise: de l’essence, de l’alcool, des cigarettes, des bijoux, du charbon…

Evidemment, ce sont des trafics qui existent, et qui prospèrent, grâce à la complicité de groupes de part et d’autres de la ligne de front, que ce soient des groupes criminels ou des militaires, que ce soit en territoire ukrainien, séparatiste, ou russe. Et tout cela nécessite évidemment des appuis hauts placés. Mais l’implication de hauts responsables, à Kiev, Donetsk ou Moscou, est difficile à prouver. C’est cela, en partie, qu’Oleskiy Bobrovnikov annonce pouvoir démontrer.

Même dans une situation de guerre, on ne peut donc rien faire contre la corruption? 

C’est un énorme problème, en effet. Entre l’Ukraine et la Russie, des pays qui sont bien connus pour des corruptions endémiques, cette zone d’instabilité du Donbass, sans droit ni justice, encourage les dérives en tout genre. Hormis les contrebande, des officiers ukrainiens ont été accusé de détourner de l’argent et de l’équipement destiné aux soldats. Les scandales de détournement ou malversations des aides aux civils et personnes déplacées sont aussi nombreux.

Cela va à tel point que certaines voix s’élèvent pour que la reconstruction du Donbass soit confiée à des institutions internationales, plutôt qu’au gouvernement de Kiev ou aux autorités locales, Ceux-ci sont jugés trop corrompus. On en est encore loin. Mais c’est pour vous dire l’état d’esprit actuel. Et cela pourrait encore se détériorer, si les révélations d’Oleksiy Bobrovnikov sont aussi explosives qu’il l’affirme.

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TDG: Le Donbass, oublié du monde, vit au bord de la crise alimentaire

Reportage publié dans La Tribune de Genève, le 26/09/2016

«Je fais l’aller-retour plusieurs fois par semaine. J’ai un fils côté ukrainien, un fils côté séparatiste, donc je fais la navette.» Chargée de sacs en plastique et de valises de fortune, la femme avance péniblement. Sous une pluie drue de septembre, elle se fraie un chemin parmi les centaines de personnes parcourant le point de passage de Stanitsa Louhanska. Une «frontière» stabilisée depuis l’automne 2014, qui ne dit pas son nom, gardée par des militaires nerveux et désabusés.

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Point de passage de Stanitsa Louhanska

«Ce sont entre 4000 et 6000 personnes qui traversent chaque jour, pour un temps d’attente entre trois et cinq heures», explique un officier ukrainien représentant la SIMIC, organe militaire de coopération avec les civils. Lui ne donnera pas son nom, pas plus que les civils évoluant dans le no man’s land, entre panneaux indiquant des champs de mines et des toilettes de fortune.

«Les passages sont incessants, car les gens vivant dans les territoires occupés viennent de notre côté acheter des produits d’alimentation, qui sont bien plus chers là-bas.» Beaucoup les achètent pour leur consommation personnelle, d’autres pour les revendre. Selon plusieurs estimations, la contrebande des produits les plus basiques atteindrait des niveaux record.

Un exil de misère

A Stanitsa Louhanska, le passage est plus compliqué qu’ailleurs, le long des 400 kilomètres de ligne de front. Le pont enjambant la rivière Donets a été bombardé au début de 2015 et remplacé par de frêles passerelles en bois pour piétons. «Ils ont parlé à un moment de le reconstruire, mais ils n’arrêtent pas de tirer, alors il faut y aller à pied», se désole une autre femme tirant un cabas rempli à ras bord.

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Point de passage de Stanitsa Louhanska

«C’est calme depuis plusieurs jours», assure pourtant un soldat ukrainien à son poste d’observation. L’homme, visiblement désœuvré et enivré, explique que les tentatives d’instaurer des cessez-le-feu entre les forces ukrainiennes d’une part, et les unités prorusses et russes d’autre part, conduisent en général à une certaine accalmie. «Là, ils ont annoncé des trêves le 1er, le 10 et le 15 septembre. On sait que ça ne tiendra pas. Mais au moins, c’est plus calme…»

«Louhansk, c’est fini!»

L’autre côté, interdiction pour les journalistes d’y aller sans accréditation préalable. Il faut se contenter de recueillir les impressions des passants. L’un s’estime satisfait de sa vie à Louhansk, décrite par le très typique normalne («normal» en russe). Une autre femme chuchote pour remercier la Russie d’acheminer des vivres en territoires séparatistes. «Kiev serait prêt à nous laisser mourir de faim!» s’insurge-t-elle. Une troisième femme, dans la soixantaine, porte dans ses sacs des vêtements, une couverture et un lustre de salon. Elle progresse rapidement vers le côté ukrainien. «Louhansk, c’est fini. J’ai attendu deux ans, mais je vois qu’il n’y a plus aucun espoir là-bas. Je vais vivre avec ma famille à Kharkiv.» Puis elle ajoute: «En Ukraine.»

Soutenue par les siens, cette femme devrait être assurée de certains moyens de subsistance. En mai 2016, plus de 1,7 million de personnes étaient enregistrées comme déplacés du Donbass, et réfugiés dans d’autres régions d’Ukraine. Pour la plupart d’entre eux, «la situation reste des plus précaires», explique Anna Rudenko, coordinatrice d’un collectif de personnes déplacées à Severodonetsk, au nord de Stanitsa Louhanska. «Des milliers de personnes s’entassent dans des hôtels et des centres de fortune. Et encore, dans les résidences universitaires, la Municipalité a évacué des dizaines de déplacés pour faire place aux étudiants!»

Les déplacés qui peuvent louer des appartements doivent en payer les factures, notamment celles de gaz, qui ont fortement augmenté, en accord avec les conditions d’aide du FMI. Les possibilités de travailler existent, mais «pas de manière officielle», soupire Anna Rudenko. De manière générale, l’Etat est fortement critiqué pour son manque de soutien aux personnes déplacées qui continuent, pour beaucoup, à dépendre de l’aide humanitaire.

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Distribution de colis de nourriture à Slaviansk

Les crève-la-faim

A Slaviansk, dans la région de Donetsk sous contrôle ukrainien, ils sont ainsi plusieurs centaines à rechercher leurs noms sur des listes, afin de recevoir des colis de nourriture du Programme alimentaire mondial (PAM). «Ce sont des rations suffisantes pour un mois. Sans cela, ce serait vraiment dur», confie la déplacée Iryna Sebakhatova, mère de trois enfants.

Une aide qui est, elle aussi, remise en cause. «A cause de la multiplication des conflits dans le monde, l’Ukraine est passée sous le radar», reconnaît Déborah Nuyen, chargée de communication du PAM. L’objectif était de toucher 280 000 personnes en 2016: il a été ramené à 100 000 bénéficiaires, dans le meilleur des cas.

Questions Internationales: Les nouvelles lignes-frontières d’Ukraine

Article publié dans le numéro double 79-80 de Questions Internationales, La Documentation Française; Mai-Août 2016

« Vous savez combien coûtent les bananes à Donetsk ? Au moins deux fois plus chères qu’ici. Et le dentifrice ? C’est une trentaine de hryvnias ici, contre une centaine là-bas ! Enfin, 300 roubles, puisqu’on a le rouble là-bas… » Maya X. s’en est fait une raison. La mère de deux enfants, dans sa quarantaine, vit à Donetsk. Elle ne veut pas quitter sa ville natale, devenue capitale de la République populaire autoproclamée de Donetsk. « Il n’y a pas de pénurie, là-bas. Mais il y a moins de produits de bonne qualité, la plupart viennent de Russie. Et les prix… Donc une fois par mois, moi et mon mari avons pris l’habitude de venir en Ukraine pour faire des courses. Même si le passage de la frontière peut prendre plus d’une journée, cela vaut le coup. »

Maya X. est une frontalière. Du moins, elle se perçoit comme telle, et organise sa vie en conséquence. Après des mois d’un conflit hybride dans le Donbass, le statut des territoires non contrôlés par l’Ukraine est certes encore incertain, et sujet aux progrès éventuels de l’application des accords de Minsk . Ceux-ci prévoient la réintégration des Républiques populaires de Donetsk (RPD) et Louhansk (RPL) au sein d’une Ukraine unie et décentralisée. Pour l’heure, la séparation reste néanmoins bien réelle.

Lire le reste de l’article dans la revue, numéros 79-80 (disponible en kiosque)

 

RFI: Illya Kiva, le visage extrême de la police ukrainienne

Reportage diffusé sur RFI, le 05/04/2016

Avec une photo témoin de Niels Ackermann.

La propagande russe agite régulièrement la montée de l’extrême droite en Ukraine, comme un épouvantail. Mais, deux ans après la révolution de Maidan, les ultra-nationalistes n’ont pas de réel pouvoir politique. Malgré cela, dans certaines institutions comme la police, ils sont une force avec laquelle il faut compter. C’est le cas d’Ilya Kiva, chef de l’unité anti-drogue qui n’hésite pas à faire la promotion de ses idées radicales.

 

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Niels Ackermann / Lundi 13

 

Quand il parle, Illya Kiva regarde fixement son interlocuteur de ses grands yeux clairs, et il le pointe du doigt. Le chef du département de police de lutte anti-drogue a un ton dénonciateur et un style que certains qualifient d’agressif. En tout cas, il est direct.

Illya Kiva: Notre mission aujourd’hui, c’est la lutte contre les dealers de drogue. Pas contre les usagers de drogue. Eux, ils faut qu’ils aillent à l’hôpital. Nous, malheureusement, nous ne sommes que le scalpel qui doit extraire la tumeur. Nous ne pouvons faire preuve d’aucune pitié face aux dealers de drogue. Car ils visent à corrompre nos enfants, à corrompre notre jeunesse. 

Illya Kiva est un ancien du groupe ultra-nationaliste Praviy Sektor et chef de bataillon de volontaire pro-ukrainien dans la guerre du Donbass. Il a été nommé en octobre 2015 à la tête de la lutte anti-drogue, après s’être rapproché du très controversé ministre de l’intérieur Arsen Avakov.

Illya Kiva: Il y a ceux qui protègent leur argent. Moi, je protège mon peuple, et ma terre. Contre les drogues, et donc aussi contre la culture européenne, qui ne fournit pas un modèle adéquat aux jeunes. 

En quelques mois d’activité, Illya Kiva s’est distingué par une reprise en main énergique de son département, mais principalement par des déclarations sulfureuses. Sur une chaîne de télévision publique, il a ainsi déclaré être prêt à se livrer à des jugements extra-judiciaires, à la mode de tribunaux populaires ou de courts martiales improvisées.

Illya Kiva: Ce que j’ai dit, c’est que je suis prêt à transgresser la loi, s’il cela peut servir à sauver une vie humaine. Je suis prêt à faire cela, car je suis un homme. Vous savez que j’ai combattu dans le Donbass. Pour que quelqu’un survive, je sais très bien que quelqu’un doit mourir. 

 

Des déclarations qui en font frémir plus d’un dans la société civile, qui voyait dans la Révolution la possibilité de renforcer l’Etat de droit et de développer une force de police moderne et respectueuse des libertés fondamentales. Le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, un homme d’affaires lié à des milieux plus ou moins douteux, est accusé d’entraver les nécessaires réformes structurelles.

Masi Nayyem est le frère d’un député très connu, Mustafa Nayyem. Il est avocat, et très inquiet de l’évolution des forces de l’ordre ukrainiennes.

Masi Nayyem: Nous sommes farouchement opposés au Ministre Avakov. A cause de lui, la réforme de la police est constamment remise au lendemain. Prenez la nouvelle police de la route, inaugurée en été 2015. Les officiers sont jeunes, et intègres, mais ils manquent de compétences. Et à côté, vous avez Illya Kiva, qui a beaucoup de pouvoir, mais qui est dangereux. Vous avez entendu sa position sur les jugements extra-judiciaires? Mais c’est quoi ça, c’est du nazisme, ou quoi? 

Le problème principal que souligne Masi Nayyem, c’est que la hiérarchie d’Illya Kiva ne le sanctionne pas pour ses sorties et ses méthodes brutales. Au contraire, le ministre Arsen Avakov recrute de nombreux éléments issus des bataillons militaires, plus ou moins liés à des mouvances ultra-nationalistes. Des nominations publiquement avalisées par le Président Petro Porochenko.

 

Illya Kiva insiste ainsi sur son partenariat avec le bataillon Azov dans la lutte contre les drogues. Très actif dans la guerre du Donbass, le bataillon est bien connu pour certains de ses combattants ouvertement néo-nazis.

lllya Kiva: Le bataillon Azov, c’est une partie prenante du mouvement civique contre les drogues que j’ai lancé. Il nous faut des gens qui ont fait la guerre. Je vous le répète: nous sommes le scalpel qui doit extraire la tumeur du cancer. Les combattants d’Azov, ce sont des hommes droits, qui ont trouvé un nouveau sens à leur vie. 

Depuis janvier 2016, Illya Kiva est la cible de nombreuses critiques. La chef de la police nationale, la réformatrice Khatia Dekanoidze, aindiqué dans un entretien qu’elle ne souhaitait pas qu’Illya Kiva reste officier de police. Mais pour Illya Kiva, fort du soutien du ministre Avakov, cela ne semble pas très inquiétant.

Illya Kiva: Dekanoidze, elle s’est exprimée à titre personnel, il me semble qu’elle a parlé… comme une femme. Ce n’était pas un avis du chef de la police. 

Le cas d’Illya Kiva fait sensation dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il révèle un phénomène plus profond: la participation, peu contrôlée, de forces ultra-nationalistes et extrémistes dans la  police . Alors même que cette dernière est censée assurer l’ordre et la justice dans un pays qui se rêve européen

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RFI: Dans le Donbass, l’humanitaire la dernière chance

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 25/02/2016

 

Les Accords de Minsk ont certes conduit à un apaisement des offensives le long de la ligne de front qui divise le Donbass. Mais les échauffourées sont quasi-quotidiennes et meurtrières. Les habitants le long de la ligne de front sont désemparés. Sébastien Gobert s’est rendu dans le village de Jovanka et y a suivi une des premières livraisons d’aide humanitaire depuis des semaines. 

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Tetiana Volodymyrovna est une experte en finances. Pendant longtemps, elle habitait et travaillait à Moscou. Jusqu’au début de la guerre hybride du Donbass. Elle se rapatrie en Ukraine, coupe tous les ponts avec la Russie. Aujourd’hui, la voilà dans un vieux van Volkswagen, avec quelques militaires, en route vers le village de Jovanka, juste sur la ligne de front. Elle est coordinatrice volontaire de l’association humanitaire “Plitch o Plitch – Côte-à-Côte”, en ukrainien.

Tetiana Volodymyrovna: Les gens à Jovanka vivent comme du bétail. Ils ont besoin d’aller voir le docteur, de pouvoir se ravitailler. Mais comme leur enregistrement administratif est à Gorlovka, côté séparatiste, ils sont bloqués au premier barrage routier ukrainien pour sortir de la zone de sécurité, à Mayorsk. Ca veut dire qu’ils ne peuvent pas aller toucher leurs retraites, que les quelques enfants qui restent ne peuvent pas aller à l’école… Ils n’ont pas assez de nourriture ou de médicaments. C’est une vraie catastrophe humanitaire.

Tetiana Volodymyrovna est aujourd’hui escortée par des soldats ukrainiens de la CIMIC, un organe de coopération militaro-civile. Oleksandr Belov est l’officier en charge.

Alexander Belov: Ces gens ont besoin d’aide humanitaire. A Jovanka, il n’y a plus d’autorité locale, ni de services sociaux, parce que le village se retrouve dans la zone de sécurité. Ils sont comme pris en otage. Donc nous apportons de la nourriture, collectée par des volontaires. 

L’escorte militaire n’empêche pas Tetiana Volodymyrovna de fortement pester contre les autorités ukrainiennes, qu’elle accuse d’une inaction cruelle.

Tetiana Volodymyrovna: Il y a peu, au barrage routier, les soldats ont arrêté le chauffeur qui livrait du pain au village. Les habitants n’ont rien reçu pendant des jours. Il y a eu une panne d’électricité qui n’a pas été réparée pendant deux semaines. L’administration régionale doit trouver un statut au village depuis déjà 6 mois, mais ce sont les volontaires qui en assurent la survie.

Ce que Tetiana Volodymyrovna veut faire, c’est apporter un peu de “civilisation ukrainienne” aux habitants de Jovanka, pour les convaincre que l’Ukraine est leur futur.

Tetiana Volodymyrovna: Il faut comprendre que les gens regardent du côté de Gorlovka et qu’ils ont des sympathies pour le camp séparatiste. Il faut que le pouvoir ukrainien s’affirme ici. Mais pour l’instant, il est inexistant. 

Après de laborieux contrôles aux barrages routiers ukrainiens, le convoi humanitaire arrive à Jovanka. Une foule attend, qui rassemblant la plupart des quelques 300 personnes qui habitent encore dans le village.

 

Tetiana Volodymyrovna prend de suite la parole pour expliquer ce qu’elle est venue faire; délivrer des cartons de nourriture, et commencer un recensement des habitants afin de leur faire délivrer un passe-droit vers les territoires ukrainiens.

 

Elle se confronte vite aux habitants. Principalement des personnes âgées, vulnérables, frustrées, et en colère, comme Maria Petrovna.

Maria Petrovna: Ils nous disent d’attendre pour que notre situation s’améliore, mais combien de temps? Ils bombardent nos maisons, nous vivons dans les caves. Nous n’avons plus de toits, plus d’eau, plus d’électricité. Et ils disent que c’est déjà la paix. Ils se moquent de nous!

Maria Petrovna pointe du doigt la crête d’une petite colline. Au-delà, c’est la république populaire autoproclamée de Donetsk. Et plus on s’approche de la ligne de front, plus les maisons sont détruites.

Habitant Jovanka: Jusqu’à l’entrée en vigueur de la trêve, nous vivions normalement. 

Pour cet habitant, les Accords de Minsk de février 2015 ont signé l’arrêt de mort du village.

Habitant Jovanka: Depuis qu’ils ont déclaré la trêve, nous vivons un enfer. Nous dormons dans nos caves, ils nous bombardent tous les jours. Ce sont toujours les Ukrainiens qui commencent à tirer.

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Qui tire, et d’où? C’est la question cynique qui se pose en permanence à chacune des nombreuses violations du cessez-le-feu. Chaque camp se rejette la responsabilité des échauffourées. En réalité, il est difficile de faire la part des choses. Cet habitant est sûr de lui dans sa vindicte contre l’armée ukrainienne. Mais sa voisine, Anna Grigorivna, 83 ans, ne voit aucune différence.

Anna Grigorivna: Ils bombardent tout, ils détruisent tout. Ça tire de tous les côtés. Je me souviens des Allemands en 1941… Ce n’était pas aussi terrible que ce que nous vivons aujourd’hui.

Une fois leur livraison terminée, les volontaires ne s’attardent pas. Le convoi reprend la route, laissant les habitants de Jovanka à leur sort. Tetiana Volodymyrovna se félicite néanmoins de son action.

Tetiana Volodymyrovna: Vous avez vu comme ils étaient en colère aux début ? Il s’adressaient à moi comme si j’étais le chef responsable de tous leurs maux… Mais après avoir parlé, ça allait beaucoup mieux. Nous avons accompli beaucoup aujourd’hui, pour établir un premier contact avec ces gens isolés de tout, et essayer de leur venir en aide. 

Prochain objectif: établir une liaison par bus entre Jovanka et la ville ukrainienne la plus proche, Bakhmout. Un palliatif pour tenter d’apporter des solutions ponctuelles à une population délaissée, qui attend, désespérément, que les Accords de Minsk se transforment en une paix durable.

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