Le Jeudi: La Babel ukrainienne en question

Version longue d’un article publié dans Le Jeudi, le 24.05.2017

L’Ukraine est-elle une “Babel incomprise”? Comme le professeur américain Timothy Snyder, tout visiteur étranger à Kiev est frappé par la fluidité du bilinguisme que les habitants démontrent au quotidien. Les conversations peuvent s’y articuler en russe et ukrainien en même temps, tout en empruntant à des expressions anglaises ou encore polonaises. Une macédoine linguistique, qui ferait de Kiev une ville bien plus européenne que Bruxelles, selon Timothy Snyder. Pourtant capitale officielle d’une Union de 27 Etats-nations, la cohabitation d’au moins deux langues, en l’occurrence le flamand et le français, n’y est pas perçue comme aussi consensuelle qu’à Kiev. 

Pour autant, cette Babel de l’Est n’est pas exempte de tensions. Développée comme un mouvement de fond, l’affirmation progressive de l’ukrainien comme langue d’Etat, depuis 1989, se trouve exacerbée dans le contexte de guerre hybride que se livrent Kiev et Moscou depuis 2014. Un nombre croissant d’Ukrainiens associent le russe à la langue de l’agression, et aux velléités impériales de la Russie. La langue ukrainienne en devient un instrument de sécurité nationale. Les débats sont vifs, les échanges parfois tendus. Si Babel est incomprise, elle ne le serait pas uniquement par les observateurs étrangers, comme le suggère Timothy Snyder, mais bien aussi par les Ukrainiens eux-mêmes. 

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Coexistence pacifique

En Ukraine, “langue et appartenance ethnique ne coïncident pas”, relève Sophie Lambroschini dans son ouvrage “Les Ukrainiens”. “De nombreux Ukrainiens déclarent le russe comme langue de communication, et l’ukrainien comme langue maternelle, et ils ne perçoivent pas la langue comme un facteur d’identification culturelle”. L’usage d’une langue est plus conditionnée par des circonstances familiales, sociales, économiques ou éducatives, qu’ethniques ou même géographiques.

De fait, la vision simplifiée d’un ouest ukrainophone et d’un est russophone relève plus du construit politique que d’une réalité de terrain. A la différence de la Suisse ou de la Belgique, l’Ukraine n’est pas traversée de frontières linguistiques claires. Au delà des deux langues principales, c’est une terre de coexistence de multiples langues, telles que le hongrois, le roumain, le bulgare ou encore le tatare. Sans oublier le “surjik”, mélange non-codifié de l’ukrainien et du russe, très usité dans les zones rurales.

L’Ukraine est ainsi bilingue, voire multilingue dans son ensemble. Mais “il y a des poches régionales unilingues”, constate Dominique Arel, président de la chaire d’études ukrainiennes à l’université d’Ottawa, dans la revue américaine Foreign Affairs. “Or, ce sont celles-ci qui peuvent poser problème, dans la mesure où, dans ces régions, les habitants revendiquent le droit de communiquer exclusivement dans leur langue usuelle”.

Les manoeuvres politiciennes du régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch autour de la loi sur les langues minoritaires, entre 2012 et 2014, avaient clairement illustré cette problématique. L’élévation du russe, et autres, au rang de langues officielles dans des unités administratives données, ne changeait rien au multilinguisme pré-existant dans les régions. La revendication politique qui en découlait avait pourtant provoqué de sérieuses tensions. A la demande de reconnaissance d’une spécificité linguistique locale, s’opposait la logique anxieuse de l’affermissement d’une langue ukrainienne malmenée par l’histoire. Le contentieux avait été exacerbé par les débuts de la guerre d’information ukraino-russe.

Lors de l’annexion de la Crimée, le “Printemps russe”, et le conflit armé du Donbass qui l’a suivi, les droits linguistiques avaient été brandis par les opposants au régime de Kiev comme l’une des principales raisons de leur insurrection. Laurent Fabius lui-même, alors ministre français des affaires étrangères, s’était montré inquiet que “l’on interdise aux Ukrainiens de l’est de parler russe”. La possibilité d’une telle prohibition n’avait pourtant jamais été évoquée par les autorités de Kiev. Les confusions, entretenues par la machine de propagande russe, prouvent bien la sensibilité du débat linguistique en Ukraine. Comme le remarque Sophie Lambroschini, “la guerre des langues est créée de toutes pièces”. Les polémiques, et les tensions qui en découlent, n’en sont pas moins réelles.

De l’esprit des lois

En 2017, la question s’est déplacée de la rue et des champs de bataille à la Verkhovna Rada (Parlement). Trois projets de lois, n°5670, n°5556 et n°5669, y ont été déposés en janvier. A divers degrés, tous ont pour objectif “l’ukrainisation” de la vie publique, au-delà des aspects institutionnels et administratifs imposés par le statut de la langue d’Etat. A travers des systèmes de doublage ou de traduction simultanée, le recours à la langue ukrainienne deviendrait quasi-exclusif dans les médias, dans les cinémas et théâtres, dans les conférences et évènements publics. Des propositions conformes “aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens”, selon la députée Iryna Podolyak du parti “Samopomitch – Auto-Aide” co-auteure du projet n°5670.

Bien que l’élue rejette toute tentative “d’instrumentalisation politique”, la controverse fait rage. “La plupart des parlementaires à l’origine de ces propositions viennent de l’ouest de l’Ukraine”, s’est enflammée Valeria Ivashkina, éditorialiste pour www.strana.ua, sur son profil Facebook. Elle a ainsi réactivé l’argument stéréotypé d’une division est-ouest du pays. Une critique confortée par les médias russes, comme Russia Today, REN TV, ou Khakasiya Inform, qui ont dénoncé la tentative de la Verkhovna Rada de “faire de l’ukrainien l’unique langue du pays”.

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Capture d’écran du Facebook de Valeria Ivashkina

Iryna Podolyak assure au contraire que son projet a des visées positives, et doit “permettre un développement harmonieux de la langue ukrainienne”. La députée ne nie pas la difficulté du contexte de guerre, mais juge les Ukrainiens “suffisamment intelligents” pour ne pas succomber à des manipulations politiciennes. En 26 d’indépendance, conclut-elle, il n’y a jamais eu de ‘bon’ moment pour consolider la place de la langue d’Etat. “Alors pourquoi pas maintenant?”

Le “Sovok” 

Il n’empêche. Même chez les partisans de l’affermissement de l’ukrainien comme langue d’Etat, les propositions de loi ne font pas l’unanimité. Elles sont “patriotiques, mais discutables”, estime Halyna Coynash. L’experte du groupe des Droits de l’Homme de Kharkiv pointe du doigt les idées proposées de “patrouille linguistique” ou de lourdes amendes, comme des mesures coercitives qui pourraient s’avérer contre-productives. Une peur partagée, en janvier, par la députée Viktoria Syoumar, du parti “Narodniy Front – Front Populaire”. “Je ne peux pas imaginer qu’un inspecteur de la langue colle une amende à une institutrice parce qu’elle s’adresse à l’un de ses élèves en russe. Pourtant, c’est ce que l’un des projets de loi envisage”, déplore-t-elle.

Pour le philosophe Oleskiy Panich, les textes déposés au Parlement dénotent un problème structurel. Tout en s’affichant comme des Européens modernes et résolument anti-soviétiques, les parlementaires “semblent convaincus que l’Etat doit être partout, et tout réguler”, analyse-t-il. La preuve, selon Oleksiy Panich, de la persistance du “Sovok”. Ce mot russe signifie littéralement “pelle à poussière”. Par l’assonance avec “sov-iétique”, le “Sovok” désigne tous les anachronismes et blocages politiques, sociaux ou encore psychologiques, hérités du passé soviétique.

“C’est de la poudre aux yeux”, tranche avec cynisme le poète Serhiy Jadan. “A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique…”

Laisser le temps au temps

“On ne peut pas forcer les gens à aimer une langue”, assène encore Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des Initiatives Démocratiques. Elle remarque que l’ukrainien s’est officialisé depuis l’indépendance du pays, notamment dans les écoles et les administrations. Dans le même temps, la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien dans l’environnement familial est en relative augmentation, de 37% en 1992 à 42% en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51% en 1996 à 33% en 2016.

Assurément, la guerre hybride entamée en 2014 a contribué à ces évolutions. “J’ai grandi comme une parfaite russophone, jusqu’au moment où j’ai vu les chars russes débouler sur mon pays”, racontait, en 2015, Natasha Lobach, jeune architecte de Zaporijia, grande ville industrielle du centre-est. “A ce moment là, j’ai décidé de ne plus utiliser le russe en public…” Un récent sondage sur la “Désunion soviétique”, publié par “The Financial Times”, montre la langue russe en recul constant, non seulement en Ukraine, mais à travers la plupart des républiques post-soviétiques. Et ce, à une époque où le Kremlin cherche à accentuer sa politique d’influence sur son “étranger proche”.

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Agent d’influence? 

Dans ce contexte, beaucoup voient dans le russe “un instrument de la guerre hybride contre l’Ukraine”, comme l’affirme Pavlo Jerbivskiy, chef de l’administration militaro-civile de la région de Donetsk”. “Encourager le développement de l’ukrainien est une garantie de notre sécurité nationale”. Siégeant à Kramatorsk, une ville brièvement contrôlée par les séparatistes pro-russes en 2014, lui perçoit notamment le risque de l’influence médiatique et culturelle comme une sorte de “soft power” tournant la tête de ses administrés vers Moscou, plutôt que vers Kiev.

Pavlo Jerbivskiy impose l’usage de l’ukrainien parmi ses employés, dont beaucoup sont originellement russophones. Il y voit un encouragement du sentiment de loyauté à l’Etat. Et de citer le professeur autrichien Michael Mozer: “tant que l’Ukraine se considère comme un pays où il n’y a pas besoin de connaître la langue nationale, alors ce n’est qu’une autre Russie”.

L’humanitaire Brian Mylakovsky tempère une telle déclaration, en supposant que le lien intime entre langue et appartenance nationale est à relativiser dans le contexte ukrainien. “De nombreux combattants et médias s’expriment en faveur de la cause ukrainienne en langue russe”, constate-t-il. A l’inverse, sous-entendre que la loyauté d’un individu passerait avant tout par la langue “est un argument qui épouse parfaitement la ligne du Kremlin de “Rouskiy Mir – Monde Russe”. Selon cette idée, Moscou devrait chapeauter un vaste espace géopolitique uni par le modèle économique, la religion, ou encore la langue russe. Un concept qui légitime le rôle du Kremlin de “protecteur” des russophones à travers le monde. Selon Brian Milakovsky, il “serait temps de comprendre que l’Ukraine contemporaine dépasse largement son coeur ukrainophone”.

Dans la même logique, le politologue Konstantyn Bondarenko s’inquiète de l’impact des projets de loi d’ukrainisation sur les populations russophones qui avaient soutenu la Révolution de 2014 et l’effort de guerre ukrainien. De fait, comment anticiper la réaction d’un soldat russophone mobilisé sur le front du Donbass qui, interviewé à la télévision, se verrait doublé en ukrainien?

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La langue russe à la langue ukrainienne: « Petite fille, pousse-toi; tu me gènes! 

Quotas de compensation

Victimes de multiples controverses, de même que des rivalités politiciennes entre leurs auteurs, les trois projets de loi sont pour l’heure retenus dans les salles des comités parlementaires. A titre de compensation, une loi sur les quotas linguistiques à la télévision et à la radio (n°5313) a été adoptée en seconde lecture, le 23 mai. Les chaînes nationales auront l’obligation de diffuser 75% de leurs programmes en ukrainien. Ce sera 50% au moins pour les chaînes régionales.

“La faible utilisation de l’ukrainien à l’écran est affligeante”, a commenté le Président Petro Porochenko. Il a poussé pour cette loi en personne, encouragé par les “résultats impressionnants” produits par une loi similaire, qui visait spécifiquement les chaînes de radio. En filigrane, l’idée que les quotas linguistiques soutiendront le développement d’une offre radiophonique et télévisuelle originale. “Il est important de faire du mot ‘ukrainien’ un synonyme de ‘qualité’”, assène le chanteur populaire Oleh Skrypka, très virulent vis-à-vis de la prépondérance de la production culturelle russe.

Beaucoup dénoncent pourtant un manque de politique publique cohérente et financièrement viable, par exemple pour la production cinématographique. Le développement de films ukrainophones pourrait se retrouver handicapé vis-à-vis de riches producteurs russophones, avertit l’experte Halyna Coynash. Sans oublier la subtile différence entre un cinéma ukrainophone, et un cinéma ukrainien. Des productions ukrainiennes en langue russe pourraient tout aussi bien aider à la promotion culturelle du pays, en touchant un plus large public.

Le rapport à “l’autre”

Au-delà de la rivalité entre l’ukrainien et le russe, il est à noter que la loi n°5313 est critiquée par les Tatars de Crimée. Depuis l’annexion de la péninsule, ils s’inquiètent pour leur survie en tant que communauté nationale. Le Mejlis, leur conseil représentatif, est interdit en Crimée russe depuis 2016. L’usage de la langue tatare y est sérieusement restreint. C’est depuis Kiev que la chaîne de télévision ATR entretient un espace médiatique en langue tatare.

Alors que l’Ukraine affirme régulièrement sa détermination à protéger les Tatars de Crimée, considérés comme l’une des minorités nationales du pays, les quotas linguistiques d’ukrainien sont mal reçus. Refat Tchoubarov, député et président du Mejlis en exil, avait ainsi exhorté la Verkhovna Rada à modifier la loi avant le vote en seconde lecture, afin de “permettre aussi le développement de la langue tatare”. Il n’a visiblement pas été éntendu.

Ce cas particulier de la langue tatare illustre une anxiété inhérente aux critiques d’une ukrainisation de l’espace publique. C’est-à-dire un risque de fermeture vis-à-vis d’une certaine conception de “l’autre”. En dernier ressort, Iryna Podolyak se retranche derrière une comparaison normative: un certain nombre de langues sont reconnues comme langues officielles dans les pays européens. Elles sont protégées comme telles par la loi. Ces pratiques ne sont pas critiquées en Occident. Pourquoi le seraient-elles en Ukraine?

Il convient néanmoins de noter que les dispositions de ces Etats-nations ont toutes, à divers degrés, entraîné et consolidé des homogénéisations de sociétés auparavant marquées par une forte diversité linguistique. Iryna Podolyak assure du respect des droits de l’homme comme l’une de ses priorités fondamentales, y compris le droit de s’exprimer dans la langue de son choix. Mais il apparaît évident que les projets d’ukrainisation de l’espace public sonneront le glas, tôt ou tard, de la Babel ukrainienne.

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Logiques de rupture

A plus courte échéance, c’est bien une logique de rupture ciblée qui est à l’oeuvre. Comme beaucoup d’autres, le poète Serhiy Jadan craint ainsi que les propositions d’ukrainisation de la vie publique ne soient pas tellement “en faveur de l’ukrainien qu’en opposition à la langue russe”. La journaliste Ekaterina Sergatskova, ancienne citoyenne russe, naturalisée ukrainienne en 2015, va même plus loin dans son constat: “beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe”.

Un rejet qui se justifie par la guerre hybride initiée par la Russie en 2014, voire auparavant. Entre l’annexion de la Crimée et le conflit meurtrier du Donbass, les actes de déchirure se multiplient. Il n’y a ainsi plus de liaison aérienne directe entre l’Ukraine et la Russie. Un embargo commercial a été décrété début 2016. En mars 2017, l’activisme de militants nationalistes a poussé le gouvernement à interdire les banques russes en Ukraine. Dans le même temps, la participante russe Ioulia Samoilova au concours de l’Eurovision a été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien après avoir s’être produite en concert en Crimée annexée. Même l’acteur américain Steven Seagal, est persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache pas son admiration pour Vladimir Poutine. Kiev le considère donc comme une “menace à la sécurité nationale”.

Contrôler l’incontrôlable

La sphère médiatique est affectée au premier plan par ces logiques de rupture. Toutes les chaînes russes de télévision, considérées comme des instruments de propagande du Kremlin, ont cessé d’être retransmises en Ukraine. Y compris, depuis février 2017, la chaîne d’opposition “Dojd”. Celle-ci avait utilisé une carte de la Russie incluant la Crimée. Une décision pourtant décriée comme “absurde et illogique” par Tatiana Cooper, directrice du bureau ukrainien de Human Rights Watch. “Dojd est la dernière chaîne indépendante et qui remet en cause la politique du Kremlin”, déplore-t-elle.

Plus généralement, des médias ukrainiens qualifiés de pro-russes, et majoritairement russophones, ont perdu leurs licences. Le cas de “Radio Vesti” a ainsi fait couler beaucoup d’encre, de même que les pressions sur le groupe “Inter”. Justifiées par la lutte contre la désinformation et l’influence russe, ces initiatives sont aussi décriées comme des sortes de règlements de compte entre oligarques.

Dans le cadre d’une nouvelle doctrine de sécurité de l’information signée par Petro Porochenko, le gouvernement a interdit, le 16 mai, les populaires réseaux “VKontakte” ou “Odnoklassiki”, équivalents russes de “Facebook” et “Copains d’Avant”. Le moteur de recherche “Yandex”, ou encore le service de messagerie “mail.ru » ont subi le même sort. Ces réseaux sont contrôlés par des proches de Vladimir Poutine et représenteraient un risque d’infiltration par les services secrets russes (FSB), et de manipulation de l’information.

Le décret a déclenché des vagues de protestation, et soulevé des inquiétudes sur l’état de la liberté d’expression en Ukraine. C’est un “aveuglement” des autorités ukrainiennes, pour l’artiste odéssite Oleksandr Roytbud. Celles-ci seraient déterminées à vouloir “interdire ce qu’il est impossible d’interdire”, à savoir les liens culturels et linguistiques entre Russes et Ukrainiens. “L’agression de Poutine nous a rendu plus forts, plus libres”, lance-t-il. “Nous avons le potentiel de devenir un chantre de la culture russe libre”. Plus que contrer l’influence russe, l’artiste souhaiterait voir l’Ukraine post-révolutionnaire devenir un agent d’influence en Russie-même.

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L’alphabet ukrainien

Le risque de la haine

Au-delà des simples questions linguistiques et culturelles, le débat sur la langue d’Etat serait avant tout un symptôme de l’indécision de la société ukrainienne dans le choix de leur régime politique. Après des décennies de “dictature du gouvernement oligarchique”, le philosophe Serhiy Dyatsiouk estime que les Ukrainiens ont développé une capacité de résistance aux dérives de leurs dirigeants. En revanche, la société ukrainienne n’aurait pas développé un contre-modèle viable. Elle se retrouve désarmée face aux sirènes du nationalisme.

De fait, dans le contexte de guerre, les mouvements nationalistes se trouvent crédibilisés, et populaires, constate Serhiy Dyatsiouk. Face à ce phénomène, les Ukrainiens ne sauraient pas encore réagir “aux orientations dictatoriales du nationalisme ukrainien”. Les appels à un ordre moral nouveau, à une pureté retrouvée de la nation, et à une lutte féroce contre ses ennemis, oligarchiques ou russes, trouvent un écho certain dans une société soumise à rude épreuve depuis des années.

Dans ce contexte, le débat sur la langue reviendrait, selon Serhiy Dyatsiouk, à valider ou à refuser la charge émotionnelle négative promue par les nationalistes. En l’occurrence, ceux-ci brandissent des idées de “revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones”, analyse le philosophe. Loin des projections positives et harmonieuses d’Iryna Podolyak, la controverse linguistique est ponctuée d’invectives et de manifestations haineuses. “Exclure et isoler les russophones veut dire les humilier, les intimider, et leur mettre sous pression”, estime Serhiy Dyatsiouk. “Ce serait en quelque sorte reproduire la politique impériale que la Russie a imposée à la langue ukrainienne pendant des siècles”.

Des risques qui sont illustrés par de récentes controverses. Mi-avril, le chanteur Oleh Skrypka attribuait ainsi aux personnes qui “n’arrivent pas à apprendre l’ukrainien un QI inférieur, qui peut être classé comme de la ‘débilité’” Et d’appeler à les “isoler du reste de la société”, et à “leur construire un ghetto”. Oleh Skrypka s’est par la suite excusé de cette remarque intempestive. Le 23 mai, le nationaliste Mykhaylo Kovalchuk a mené un groupe des militants contre un restaurant libanais dans le centre de Kiev. Il s’y était offusqué, entre autres choses, que les serveurs ne s’adressent pas à lui en ukrainien. Employés du secteur privé de la restauration, ils n’y sont pourtant pas obligés par la loi. Mykhaylo Kovalchuk, lui, ne s’est pas excusé. Ces deux cas, et les réactions outragées qu’ils ont provoqué, alarment sur les risques de dérapage du débat linguistique au niveau national.

Alors que la guerre du Donbass entre dans sa quatrième année, une lecture patriotique, voire nationaliste, de la Révolution du Maïdan se trouve légitimée.  Une lecture qui “ne correspond pas forcément à ce qui était ressenti par les manifestants au moment des événements”, rappelle Anna Colin Lebedev, maître de conférences à Paris Nanterre, sur son profil Facebook. “Le Maïdan ne se vivait pas comme une mobilisation de la nation ukrainienne contre la Russie, ou contre les Russes, ou contre la langue russe. C’est déjà une autre histoire du Maïdan que l’Ukraine raconte aujourd’hui, une histoire de guerre, de combattants et de patriotes”. Des glissements interprétatifs pernicieux, qui pourraient brouiller encore plus les grilles de lecture de la “Babel ukrainienne”.

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RFI: Un Président idéal – sur les écrans ukrainiens

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 21/10/2016

Qui n’a jamais espérer avoir un président simple, terre-à-terre, qui se soucie des préoccupations du peuple et qui veut vraiment réformer son pays? Ce qui est sûr, c’est que les Ukrainiens en rêvent, et qu’ils peuvent l’imaginer sur leurs écrans de télé. La série “Slouga Naroda – le Serviteur du Peuple” met en scène un professeur d’histoire, à Kiev, qui devient président du jour au lendemain. La série connaît un succès fou, même à l’étranger: l’équipe ukrainienne vient de vendre les droits de diffusion à l’américain Netflix, et des droits d’adaptation à la chaîne américaine Fox News… 

kinopoisk.ru

Ecouter le reportage ici: 

Vassili Petrovitch est  professeur d’histoire à Kiev. Il habite encore chez ses parents. Ce matin, il se dispute gentiment avec eux, avant d’aller trouver un peu de calme dans les toilettes. Quand il en sort, c’est pour trouver le premier ministre dans le couloir.

Extrait: Dobroe Utra, Gaspadin President – Bonjour, Monsieur le Président. 

Vassili Petrovitch a remporté l’élection présidentielle ukrainienne, presque par hasard. Voilà une des scènes un peu loufoques que l’on trouve dans la série le Serviteur du Peuple et qui ravit les Ukrainiens.

Selon le scénario, les élèves de Vassili Petrovitch l’avaient inscrit pour blaguer. Il n’a pas fait campagne, mais il a été élu avec 60 % des voix.

Sa victoire, il la doit à un lycéen qui avait posté sur youtube  une vidéo de son professeur en train de jurer contre la classe politique corrompue.

Voilà cet homme du peuple projeté sur les devants de la scène, dans les arcanes de la politique ukrainienne. Il doit apprendre la fonction sur le tas.

Extrait: Dobroa Utra. Kak Dila Strana? – Bonjour, comment se porte le pays? 

Xorosho, Gaspadin President – Très bien, Monsieur le Président. 

Avec son franc-parler et sa simplicité, Vassili Petrovitch se confronte aux oligarques, à la corruption, aux querelles politiciennes, au cauchemar de l’administration, aux problèmes des infrastructures… En fait, à tous les cas de figure qui compliquent la vie des Ukrainiens au quotidien.

Volodymyr Zelensky: Pour moi, c’est la vie en comédie. C’est un genre en soi. 

Volodymyr Zelensky est le créateur artistique de la société de production “Kvartal 95”, qui est à l’origine de la série. Il est aussi l’acteur qui incarne le Président Vassili Petrovitch. Il s’exprime sur une vidéo du making-off de la série.

Volodymyr Zelensky: C’est-à-dire que ce que l’on voit à l’écran, c’est très drôle, mais ce n’est pas que de l’humour. Ce n’est pas que de la comédie. Pour ceux qui ne vivent pas en Ukraine en ce moment, c’est très drôle. Ils regardent ça, et ils se disent “Aha, ils sont fous ces Ukrainiens!” Mais chez nous, certaines personnes pleurent en regardant la série.

Il y aurait effectivement de quoi pleurer. La série “Le serviteur du Peuple” décrit un milieu politique corrompu jusqu’à l’os. Les députés qui ne cherchent qu’à financer leurs villas à Monaco. Le premier ministre chapeaute le système de corruption, en jouant sur les chiffres pour détourner les fonds publics. Il obéit directement à trois oligarques, des personnages inquiétants, vivant dans un luxe inouï, que l’on aperçoit régulièrement en train de comploter pour faire échouer les réformes.

Et à leur grande surprise, Vassili Petrovitch leur donne du fil à retordre. Dans l’un des premiers épisodes, il encourage ses collaborateurs proches à accepter des bakchichs importants versés par ces oligarques. Il filme les scènes de corruption. Et devant un parterre de journalistes, il annonce qu’il a réussi à berner les oligarques, et qu’il a reçu 50 millions de dollars à ajouter au budget national.

Mykola Gorokhov est un analyste de la sphère médiatique, à Kiev

Mykola Gorokhov: Le héros principal incarne des valeurs que les Ukrainiens ne voient pas suffisamment dans la politique nationale. C’est-à-dire un homme de conviction, qui arrive au pouvoir pour vraiment changer le pays, et non pour y faciliter ses propres intérêts financiers . Donc il n’est pas très surprenant que les Ukrainiens se fascinent pour la politique dans cette série, car ils sont désabusés de la politique dans la vie réelle. 

Slouga Naroda, et les productions du “Kvartal 95” en général, sont très populaires en Ukraine. L’humour est potache, les scénarios assez simples, et le tout est très divertissant, en particulier dans le contexte d’une Ukraine post-révolutionnaire, où les réformes tant attendues ne se concrétisent pas.

Oleksandr Nogachevski est un entrepreneur , et lui aussi souffre d’un système  gangrené par la corruption.

Oleksandr Nogachevski: Les Ukrainiens discutent tout le temps, dans leurs cuisines, avec leurs proches, de ces problèmes qui plombent l’Ukraine depuis son indépendance. La corruption, les mensonges, le cynisme du pouvoir en place. Le Président actuel Petro Porochenko n’est pas une exception. Il entretient un vaste système de corruption, comme tous les autres présidents avant lui. Et dans la série, le héros principal parle de ces problèmes dans les mêmes termes que dans une conversation de cuisine! Donc ça plaît aux gens.

Slouga Naroda plaît en Ukraine, et à l’étranger. La série est diffusée en Estonie, en Moldavie et au Kazakhstan; des républiques post-soviétiques qui connaissent des problèmes similaires à l’Ukraine. Un succès couronnée au-delà de l’Atlantique , avec  la vente de droits de diffusion au distributeur en ligne américain Netflix, et des droits d’adaptation à la chaîne américaine Fox News.

Dans un entretien vidéo de “Kvartal 95”, le réalisateur  Aleksey Kyrioushenko admet que la série américaine sera sans doute bien différente de la version ukrainienne

Présentateur: 

  • Qu’est-ce qui va changer dans la version américaine? Le budget, par exemple? 

Aleksey Kyrioushenko: 

  • Ah oui, ce sera sans doute le changement principal! Non, plus sérieusement, il y aura beaucoup de changements, notamment au niveau de la langue et du vocabulaire utilisé, mais aussi des cas concrets développés dans la série… Il va falloir que cela colle à leur réalité. 

La version américaine, ne manquera sûrement pas de sel , quand on sait que Fox News a une ligne éditoriale très conservatrice, proche de Donald Trump. Toute ressemblance avec des personnages réels est hors de propos…

Dans cet entretien, en tout cas, Volodymyr Zelensky ne se pose pas ce genre de questions. L’Ukrainien préfère savourer son succès.

Volodymyr Zelensky: Mais alors, la question principale: quel acteur va incarner mon rôle, celui du Président? Brad Pitt? Johnny Depp? Ou Leonardo di Caprio? 

Volodymyr Zelensky et son personnage terminent la première saison sur un succès total. Sur les écrans, Vassili Petrovitch s’est bien installé dans sa fonction, il a lancé quelques grands changements en politique. Il a une nouvelle petite amie, évidemment charmante. Et il fait arrêter le premier ministre corrompu lors d’une émission politique télévisée.

Volodymyr Zelensky: Pour nous, cette série est très subtile, et divertissante. C’est à la fois drôle, et sérieux en même temps. Et nous nous efforçons de montrer que le sort des habitants de ce pays ne dépend pas que des dirigeants, là haut, au sommet; mais bien de chacun d’entre nous. On se revoit bientôt, pour la deuxième saison, sur tous les écrans de notre pays! 

Premier épisode de la seconde saison, le 24 décembre, un peu avant le Noël orthodoxe. Un divertissement pendant les fêtes, mais aussi, encore, une piqure de rappel. Les réformes se font attendre, la corruption est endémique, les effets de la crise économique se font encore gravement sentir. En cette fin 2016, la politique ukrainienne n’a pas encore trouvé son Vassili Petrovitch.

Ecouter l’émission ici

RFI:Sortir, au Festival 86 de Slavoutitch

Papier diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », le 09/05/2016

 Il y a 30 ans, l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl engendrait la pire catastrophe nucléaire de l’histoire. Un désastre qui, passé l’effroi et la panique, soulève de nombreuses questions et réflexions. En Ukraine, dans la ville de Slavoutitch, c’est ce que propose le Festival 86, nommé en mémoire de l’année 1986. 

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Suivez avec les Babouchkas de Tchernobyl pour découvrir la vie dans la zone interdite. Plongez dans l’univers de l’industrie nucléaire soviétique et des espoirs qu’elle soulevez. Explorez la manière dont sont vécues les différentes utopies du nucléaire à travers le monde. A travers films, expositions, débats et concerts, le Festival 86 invite tout un chacun à réfléchir, et à inventer un monde nouveau. Les “pionniers des cendres radioactives”, tels que se présentent les organisateurs, ont choisi la ville emblématique de Slavoutitch, la plus jeune ville d’Ukraine. Une agglomération construite entre 1986 et 1988, construite comme une ville idéale pour reloger les ingénieurs et techniciens de la ville de Pripiat, près de la centrale, fortement contaminée. Une exposition du photographe Niels Ackermann sur la jeunesse de Slavoutitch permet ainsi de comprendre ce que veut dire grandir près de Tchernobyl, dans une ville où l’utopie communiste et les espoirs de l’atome se sont évanouis. Ici, il s’agit de penser la catastrophe de 1986 pas seulement comme un drame, mais aussi comme une leçon à retenir, et une chance de développer des alternatives. Le Festival offre même une programmation pour les enfants, afin d’engager toutes les générations. A deux heures de route de la capitale ukrainienne, Kiev, le Festival 86 profite de la sérénité de la végétation luxuriante du nord du pays et des beaux jours de mai. Le Festival est un rendez-vous incontournable pour penser la société de l’après-Tchernobyl…

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RFI: La Révolution ukrainienne aux Oscars

Clin d’oeil diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », le 19/02/2016

L’Ukraine commémore les deux ans de la fin sanglante de la Révolution de la Dignité. Des affrontements avaient coûté la vie à plus d’une centaine de personnes dans le centre de Kiev. Mais le pays se prépare aussi à concourir aux Oscars, aux Etats-Unis, avec le film “Winter on Fire, un hiver en feu”, qui raconte l’hiver de la Révolution… 

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A l’écran, un jeune homme sale, portant un casque, engoncé dans ses vêtements d’hiver, est au téléphone avec sa mère. Au milieu de balles qui sifflent et de l’agitation dramatique qui l’entoure, le jeune homme lui parle calmement à sa mère en lui disant qu’il l’aime. Le début de la bande-annonce donne le ton du film. Winter on Fire est une plongée vertigineuse dans les 94 jours du Maïdan ukrainien. Trois mois d’un hiver glacial, pendant lequel des centaines de milliers d’Ukrainiens s’étaient mobilisés pour renverser le régime autoritaire et corrompu de Viktor Ianoukovitch. Les caméras du monde entier étaient alors braquées sur la place Maïdan Nezalejnosti, la place principale de Kiev, épicentre des protestations. Les évènements avaient aussi été enregistrés par des milliers de téléphones et appareils photos des participants de ce qui est devenu la Révolution de la Dignité. Le réalisateur Yevhen Afineevsky, explique qu’il en a fait un “monument cinématographique aux héros, dédié à la nation ukrainienne”. Le film a volontairement été réalisé pour des publics étrangers, afin d’expliquer le MaÏdan depuis le point de vue des révolutionnaires. Il alterne entre analyses politiques, scènes de combats, moments d’émotion et instants sanglants et choquants. Winter on Fire n’est pas le seul film qui tente de retracer les évènements de cet hiver là. D’autres travaux sont bien plus critiques, ou même versent dans les théories du complot. Winter on Fire a choisi lui le parti pris assumé en faveur de la société civile ukrainienne, véritable moteur de cette Révolution. Deux ans plus tard, les frustrations de la population sont réelles face à la guerre, au manque de réforme et à une corruption persistante. Autant dire que le 28 février, de nombreux Ukrainiens suivront de près la cérémonie de remise des Oscars, afin de retrouver, le temps d’un soir, cet esprit révolutionnaire qui les animait autrefois.

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La Libre Belgique: L’Ukraine privée de cinéma russe?

Article publié dans La Libre Belgique, le 09/02/2015

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Arnold Schwarzenegger l’a échappée belle. Dans le film « Double Détente » de 1988, il incarnait un policier soviétique d’élite, incorruptible, droit et vertueux, envoyé en mission spéciale à Chicago. A ce titre, lui et son film ont failli être interdits de diffusion en Ukraine. La loi 1317, adoptée le 5 février par la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien) interdit « la distribution et la diffusion de films [au cinéma et à la télévision] visant à populariser les autorités occupantes (russes, NdlR) et les valeurs d’une culture criminelle ».

Sont visés l’ensemble des films et séries télévisées russes réalisés après le 1er janvier 2014, les films russes produits à partir de 1991 s’ils sont considérés comme promouvant les forces de sécurité de la Fédération de Russie, et un ensemble de productions étrangères susceptibles d’être accusées des mêmes travers.

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