P@ges Europe: Zaporijia, ville miroir d’une Ukraine bouleversée

Article co-rédigé avec Laurent Geslin, publié sur le site de P@ges Europe, le 12/02/2014

Sur les rives du Dnipro, au sud-est de Kyiv, la grande ville industrielle de Zaporijia est parfois surnommée le «Detroit ukrainien», en référence à sa consœur américaine autrefois fleuron de l’industrie automobile. La cité ukrainienne s’est développée et a connu son âge d’or durant la période soviétique. Située 200 kilomètres à l’ouest de Donetsk et de la ligne de front, majoritairement russophone, elle cristallise désormais les défis d’une Ukraine en profonde redéfinition identitaire.

L’avenue Lénine, principale artère de la ville. Laurent Geslin, janvier 2015.
L’avenue Lénine, principale artère de la ville.
Laurent Geslin, janvier 2015.

La Libre Belgique: A Debaltseve, une ville-fantôme et ses spectres

Reportage publié dans la Libre Belgique, le 06/02/2015, accompagné d’une photo de Serhiy Polejaka

« Je suis bien conscient que c’est un billet aller, sans retour. Il n’y a plus rien ici. » La toque en fourrure vissée sur sa tête, Anatoliy Leonidovitch a pris sa décision. Ce matin, il s’est rendu dans le hall du bâtiment administratif de la gare de triage de Debaltseve, avec, pour seuls bagages, deux sacs en plastique et une sacoche. « Cela fait deux semaines que nous n’avons plus ni électricité, ni chauffage. L’eau a été coupée depuis bien longtemps. Il n’y a rien dans les magasins, et quand on s’y déplace, on se fait bombarder… J’étais resté pour garder un œil sur notre appartement. Mais il n’y a plus rien à garder »,lâche-t-il, en sursautant à la déflagration d’un tir d’artillerie, tout proche.

Capture d'Ecran LLB
Capture d’Ecran LLB

« C’en est trop », lance avec émotion Iliana Igorivna, engoncée dans une fourrure synthétique. Sa famille a quitté la ville assiégée il y a des semaines. Elle a survécu depuis, avec des dizaines d’autres, recluse dans un refuge souterrain, « comme des animaux… » Dans un sursaut d’énergie, elle entreprend de compter les candidats au départ. « 30 personnes », soupire-t-elle. Et elle se rassoit, en attendant les autobus du ministère ukrainien des Situations d’urgence.

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RFI, Grand Reportage: Ukraine-Russie, La Guerre de l’Atome aura-t-elle lieu?

Grand Reportage co-réalisé avec Laurent Geslin, diffusé sur Radio France Internationale, le 05/01/2015

La guerre qui fait rage dans l’Est de l’Ukraine n’est pas seulement dramatique d’un point de vue humain, elle met aussi en danger l’approvisionnement énergétique du pays. Depuis le début des affrontements entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, les centrales thermiques ukrainiennes tournent au ralenti, privées du charbon du Donbass, et Moscou agite régulièrement le spectre d’une coupure des livraisons de gaz vers l’Ukraine. Pour maintenir sa production d’électricité, Kiev s’appuie donc sur les quatre centrales nucléaires qui fonctionnent sur le territoire ukrainien. Construits sous l’Union soviétique, les 15 réacteurs ukrainiens sont pourtant totalement dépendants du combustible venu de Russie. La guerre de l’atome est-elle sur le point de commencer ? Un reportage de Laurent Geslin et de Sébastien Gobert, à Kiev et dans la centrale nucléaire de Zaporija, située dans la petite ville d’Enerhodar. 

Maquette de la "Zaporiska AES", Enerhodar.
Maquette de la « Zaporiska AES », Enerhodar.

Certains jours d’hiver, l’humidité qui monte du Dniepr fait disparaitre dans la brume les immeubles soviétiques d’Enerhodar et les cheminées des six réacteurs de la centrale nucléaire toute proche. 54.000 personnes vivent dans cette bourgade surnommée la « capitale énergétique de l’Ukraine ». 11.000 d’entres eux sont employés à la centrale. Bogdan a fait ses études dans la grande agglomération voisine de Zaporijia. Il revenu à Enerhodar pour se marier et a trouvé un poste chez Energoatom, la compagnie ukrainienne d’énergie nucléaire.

Bogdan: Cette ville diffère des autres car une personne sur deux qui habite à Enerhodar travaille dans l’entreprise, les gens sont plus proches les uns des autres. On discute toujours du travail même après le travail quand on se réunit dans les campagnes, de ce qui se passe dans la centrale. Les gens qui habitent à Energodar, ils sont venus de toute l’Union soviétique, ils construisaient la centrale et ils sont arrêtés ici et ils ont commencé à vivre ici. Ils ont créé leur famille. Les gens se connaissent les uns les autres, c’est comme un petit village.

Les employés de la centrale reçoivent  leurs salaires en temps et en heure, et les habitants bénéficient d’un rabais sur leurs factures d’électricité. Fondée en 1970, en même temps que la centrale, la ville est assez ancienne pour disposer d’un cimetière, et suffisamment attractive pour que ses écoles soient pleines.

Bogdan: La ville est assez stable en comparaison avec les autres villes ukrainiennes, assez tranquille. Les conditions de vie sont assez hautes, il y a toujours de l’eau chaude. Cette ville a été créée pour la vie tranquille, familiale. 

Tous les matins, des bus font le tour de l’agglomération pour emmener les employés vers le coeur du complexe nucléaire. Beaucoup se disent fiers de travailler dans ce centre à la pointe de la technologie, comme Vladimir Bofanov. Il est l’ingénieur responsable du réacteur numéro 1.

Vladimir Bofanov: Nous sommes dans la salle du premier réacteur. La puissance de la turbine et de l’alternateur, c’est 1000 méga watt. Dans le premier circuit, le réacteur réchauffe l’eau, l’envoie dans le générateur de vapeur, l’eau s’évapore et la vapeur fait fonctionner la turbine. Celle-ci est connectée à l’alternateur qui donne l’électricité. 

La centrale nucléaire d’Enerhodar est la plus grande des quatre centrales ukrainiennes. C’est même la plus grande d’Europe. A pleine puissance, ses six réacteurs produisent 6000 MegaWatts.

Vladimir Bofanov: En ce moment, le réacteur numéro 1 fonctionne à 100% de ses capacités. Les autres réacteurs ne sont pas tous à pleine puissance car nos lignes à haute tension permettent seulement d’évacuer 5300 méga watt. 

Avec la guerre qui fait rage dans l’Est de l’Ukraine, le pays a perdu le charbon du Donbass qui alimentait ses usines thermiques. Il y a encore un an, les centrales nucléaires ukrainiennes produisaient 43% de l’électricité consommée dans le pays, aujourd’hui, elles en produisent plus de 50%. Un pourcentage qui pourraient encore être plus élevé, selon l’analyste Olya Kocharna, de l’association Le Forum Nucléaire ukrainien.

Maquette d'un réacteur VVER, Enerhodar
Maquette d’un réacteur VVER, Enerhodar

Olya Kocharna: Beaucoup d’énergie est gaspillée car nous n’avons pas suffisamment de lignes haute tension pour transporter l’électricité. 1,7 GW est perdu chaque année, dont 700 MW à Zaporojia ! Les stations de Rivne et de Khmelnitski sont situées côte à côte. En 2004, on a construit le quatrième réacteur de Rivne et le second de Khmelnitski. Cela fait donc dix ans que ces deux réacteurs fonctionnent en alternance parce qu’il n’y pas assez de lignes électriques !

Selon la stratégie énergétique ukrainienne ratifiée cette année par le Président Petro Porochnko, Kiev souhaite diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique, notamment pour s’affranchir du gaz russe, une arme redoutable dans les mains du Kremlin. Pour ce faire, l’accent devrait être mis sur les énergies renouvelables, mais surtout sur le nucléaire. Une orientation qui a parfois du mal à passer dans un pays encore traumatisé par la catastrophe de Tchernobyl. Olexi Pasyuk est membre de l’ONG le Centre nationale écologique d’Ukraine.

Olexi Pasyuk: La phrase préférée de l’industrie nucléaire c’est « ce scénario n’est pas réaliste ». Quand nous leur parlions d’avions de combat susceptibles de tomber sur une centrale, ou de guerre, ils répondaient « cela n’arrivera jamais ». Aujourd’hui, c’est un exemple qui montre que la vie réserve des scénarios irréalistes : personne n’aurait imaginé une guerre avec la Russie et une centrale est proche du front, où se trouvent des armes lourdes.

La centrale d’Enerhodar ne se trouve en effet qu’à deux cent kilomètres des combats qui font rage entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, à Donetsk, où dans les banlieues du port de Marioupol. Une situation qui n’a pas l’air d’inquiéter le directeur de la centrale, Vachislav Tishenko.

Vachislav Tishenko: La meilleure protection contre l’ennemi, c’est l’esprit. 

Vachislav Tishenko assure que toutes les mesures de protection nécessaires ont été prises et que les sites sensibles sont protégés. Pour l’heure, un seul barrage de l’armée ukrainienne est visible à l’entrée de la ville. Une défense bien illusoire pour l’écologiste Olexi Pasyuk.

Olexi Pasyuk: Le nucléaire dépend de sources d’énergie extérieures. Dès que vous débranchez une centrale nucléaire, le système de refroidissement se désactive et cela commence à surchauffer. Si vous coupez le réseau électrique autour de la centrale, cela créé le même problème. Vous n’avez pas besoin d’un tsunami, si vous avez un conflit militaire à proximité, vous n’avez même pas besoin de viser directement la centrale nucléaire.

Le directeur Vachislav Tishenko balaye ces inquiétudes d’un revers de la main. Il préfère parler de l’avenir de sa centrale que de la guerre avec les séparatistes.

Maquette des six réacteurs de la "Zaporiska AES", Enerhodar.
Maquette des six réacteurs de la « Zaporiska AES », Enerhodar.

Vachislav Tishenko: Les perspectives sont très bonnes. Nous avons remplacé beaucoup de pièces. Après 30 ans d’exploitation, le réacteur numéro 1 a montré de très bons résultats aux tests. Nous planifions d’utiliser les réacteurs encore 60 ans.

Après l’accident de Fukushima, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et Euratom (la Communauté européenne de l’énergie atomique) ont accordé un prêt de 600 millions d’euros à Kiev pour moderniser ses centrales.

Olexi Pasyuk: La Berd et Eurotom financent un programme appelé « Augmentation de la sécurité ». Ils donnent cet argent et disent que ce n’est pas pour allonger la durée de vie des centrales. En théorie, les réacteurs en question doivent obtenir une autorisation pour continuer à fonctionner. Mais si vous devez rembourser l’argent, vous voulez bien sûr que ces réacteurs continuent de marcher. 

Pour l’analyste Olya Kocharna, allonger la durée de vie d’une centrale est une procédure tout à fait classique.

Olya Kocharna : Selon les lois ukrainiennes et européennes, tous les dix ans, l’opérateur doit vérifier les conditions de sécurité des réacteurs. Aux Etats-Unis, ils ont 100 réacteurs et 72 ont déjà été prolongés jusqu’à 60 ans. En 2010, les blocs 1 et 2 de Rivne ont été prolongé de 20 ans. Mais ils seront de nouveau contrôlés en 2020. 

Dans un contexte de crise énergétique, la priorité des dirigeants ukrainiens n’est pas vraiment de s’inquiéter de la durée de vie de leurs centrales mais bien de fournir de l’électricité au pays. Si possible, en s’affranchissant du voisin et adversaire russe. Car Moscou fournit le combustible nucléaire utilisé en Ukraine par le biais de la société d’Etat Tvel, comme l’explique l’expert en énergie Mihaïlo Gonchar.

Mihaïlo Gonchar : La collaboration entre Tvel et Energoatom est bonne, sans aucun chantage de la part de Tvel. Mais nous comprenons très bien que la manager général des compagnies d’Etat russes est au Kremlin. Le super manager général Monsieur Poutine ! Nous avons donc besoin de nous préparer à trouver de nouvelles réserves de combustible nucléaire.  

Pour l’heure, la guerre qui oppose Kiev et Moscou n’a pas encore débordé sur la coopération nucléaire, mais les choses pourraient changer.

Mihaïlo Gonchar: Ce scénario d’interruption des réserves de combustible sera possible quand Poutine prendra la décision d’une intervention ouverte en Ukraine. Nous avons aujourd’hui une guerre hybride. Selon la propagande du Kremlin, les soldats russes ne sont pas présents en Ukraine. 

Afin de diversifier ses sources d’approvisionnement, la compagnie ukrainienne Egergoatom a donc signé le 30 décembre dernier un accord de livraison de combustible nucléaire jusqu’en 2020 avec l’américain Westinghouse. Mike Kinst, directeur adjoint des relations extérieures de Westinghouse, basé à Bruxelles.

Mike Kinst : Premièrement, c’est très courant pour les centrales nucléaires européennes d’avoir deux fournisseurs de combustible. Donc il n’y a donc pas de raison qui interdise à l’Ukraine d’avoir au moins deux fournisseurs. Ce n’est pas seulement une question de compétitivité. Dans le cas de l’Ukraine, apparemment il y a aussi une question de sécurité des approvisionnements, ces derniers ne sont peut-être pas totalement sécurisés.

Testé depuis 2008 dans la centrale de Konstantinivka, le combustible Westinghouse a reçu cet automne l’accord de la commission de sécurité ukrainienne. Cependant, rien ne dit que celui-ci pourra rapidement être adapté à toutes les centrales ukrainiennes, ni qu’il pourra être utilisé en complément du combustible Tvel. Rien ne dit non plus non plus que la Russie laissera un concurrent pénétrer ses marchés traditionnels sans prendre des mesures de rétorsion. Oleksi Pasyuk.

Olexi Pasyuk: La question du combustible peut bien sûr devenir politique à n’importe quel moment. Nous avons pour l’instant du combustible jusqu’à octobre 2015 et nous espérons ensuite de nouvelles livraisons. Mais la Russie peut facilement dire : « si vous voulez utiliser le combustible Westinghouse, utilisez-le, nous ne voulons pas faire de mélange, cela créé des problèmes de sécurité, rien de personnel, ce n’est pas politique ». Mais cela sera forcément politique. Nous ne savons pas ce qui va arriver.

La même incertitude se pose pour les déchets nucléaires. Que se passerait-il si la Russie arrêtait de les prendre en charge, comme c’est le cas aujourd’hui? L’analyste Olya Kocharna se veut optimiste.

Olya Kocharna: Nous sommes en train de construire un site de stockage pour les déchets nucléaires. Il devrait être fonctionnel à partie de 2017, dans la zone de Tchernobyl. Aujourd’hui, on paye chaque année 200 millions de dollars à la Russie pour qu’elle stocke les déchets. 

A Enerhodar, on observe de loin cette partie d’échec internationale. Dans cette ville modèle de l’Union soviétique, l’humeur n’est plus à l’enthousiasme des débuts. La centrale est gérée par un Etat au bord de la banqueroute, et nombre d’avantages sociaux ont disparu avec le temps. Mais ici, on en est persuadé, tant que les réacteurs fourniront de l’énergie, les hommes continueront de vivre.

Viktor: Ici, les gens travaillent à la centrale nucléaire, et produisent du chauffage et de l’énergie, pas seulement pour l’Ukraine, mais pour l’étranger. Donc la vie ici est très bonne. La nature est propre ici. Tout est sous contrôle. Nous n’avons pas beaucoup de pollution et les gens n’ont pas peur. Tout va bien. 

Dans les années 1980, les centrales nucléaires comme celle d’Enerhodar  symbolisaient la puissance de l’Union soviétique. Puis est arrivée la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, et l’URSS s’est effondrée peu après. Aujourd’hui, l’Ukraine n’a pas d’autre choix que de faire tourner ses centrales à plein régime. Mais pour encore combien de temps ?

Ukraine – Russie : la guerre de l’atome aura-t-elle lieu ? Un grande reportage de Laurent Geslin et Sébastien Gobert, réalisation Marc Minatel.

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La Libre Belgique: A l’est de l’Ukraine, Artemivsk se prépare au pire

Article publié dans La Libre Belgique, le 03/02/2015. Photos de Filip Warwick

Capture d'écran du site de La Libre Belgique
Capture d’écran du site de La Libre Belgique

Étalé sur un brancard, le regard perdu dans le vide, l’homme mord mollement dans une compresse médicale. Avec énergie, une poignée d’hommes en uniformes le hisse à travers les escaliers du petit hôpital de Zelejnodorojna, en s’efforçant de ménager la jambe ensanglantée de leur camarade. Dans un couloir encombré, on lui attribue des premiers soins, sous les regards apitoyés d’une femme en pleurs. Un soldat, affalé dans un fauteuil roulant, ne prête même pas attention à la scène. Sa jambe gauche est déjà paralysée, recouverte d’un long plâtre rudimentaire.

Après qu’on lui a administré un antidouleur et appliqué un pansement neuf, on assoit l’homme à la compresse sur un matelas poussiéreux. Les yeux fermés, il ne contrôle plus sa main droite, qui tapote nerveusement sur sa veste d’uniforme. Aucune réponse aux questions : l’homme n’entend plus rien. « Vous croyez quoi ? Il était sur le front et il a été touché par un bombardement. Son histoire est simple, pas besoin de l’embêter avec des questions ! » , s’emporte le jeune volontaire Iouriy Sabera.

Lui est arrivé la veille de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. La ville d’Artemivsk, au nord de la zone de combats, il la connaît bien, surtout l’hôpital. Avec plusieurs autres, il fait régulièrement le trajet pour livrer des colis médicaux collectés ici ou là. « Sans les volontaires, nous ne pourrions pas tenir ici , confie Iouriy Mateya, un médecin réserviste de la garde nationale, originaire de Kiev. En termes de soutien matériel et d’aide au personnel soignant, ce qu’ils font n’a pas de prix. L’hôpital est particulièrement démuni pour faire face à cette situation. »

La recrudescence des attaques séparatistes pour l’encerclement, et le contrôle, de cette position stratégique, se fait particulièrement aveugle et meurtrière.

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Analyse: Le Donbass entre guerre des chefs et guerre

Analyse, publiée le 29/01/2015. Les idées et positions présentées dans ce texte n’engagent que son auteur.

Pourquoi maintenant? Dans l’est de l’Ukraine, la reprise des violences est spectaculaire mais elle ne peut surprendre personne: elle était annoncée depuis longtemps. Ni les Ukrainiens, ni les Russes, et encore moins les séparatistes pro-russes, ne pouvaient se contenter d’une démarcation aussi floue. Réclamée par les différents chefs de guerre séparatistes, une nouvelle phase active de combats doit avoir pour objectif de pousser les Ukrainiens hors des oblasts (régions) de Donetsk et de Louhansk, “terres souveraines des républiques populaires autoproclamées. Avec, en ligne de mire, la création d’une grande “NovoRossiya – Nouvelle Russie”, qui s’étalerait sur le tiers sud-est de l’Ukraine contemporaine. 

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De nouvelles offensives ne peuvent surprendre. Ce qui interpelle, c’est leur lancement au plus fort de l’hiver. Un minutage qui est expliqué, en partie, par les soubresauts de féroces luttes intestines en territoires séparatistes. 

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“Pour une raison ou pour une autre, toutes les têtes qui dépassent disparaissent”. S’exprimant sous protection de l’anonymat, au téléphone, l’homme évoque un “véritable nettoyage d’hiver” qui serait opéré dans les rangs des séparatistes. Lui est un des lieutenants de Pavel Dremov, chef d’une sorte de “république populaire des Cosaques du Don”, dont le siège se trouve à Stakhanov, à environ 60 kilomètres de Louhansk. “Mon commandant se sent de plus en plus seul…,” confie-t-il.

Pavel Dremov, Stakhanov, 12/10/2014
Pavel Dremov, Stakhanov, 12/10/2014

Il y a quelques semaines encore, ces chefs de guerre, “Batman”, “Le Démon” ou encore “Le Fantôme” semblaient pourtant invincibles. A la faveur du chaos de la guerre, ils s’étaient taillés des fiefs sur des portions de territoires plus ou moins larges. Ils critiquaient au grand jour les politiques des chefs de guerre contrôlant les capitales régionales, Alexander Zakharchenko à Donetsk et Igor Plotniski à Louhansk. S’étant hissés au pouvoir plus ou moins par eux-mêmes, ces derniers se sont fait voter une légitimité lors des scrutins du 2 novembre 2014. Mais la loyauté de nombreux groupes concurrents n’allait pas de soi.

Le 1er janvier, l’annonce de la mort de “Batman”, de son vrai nom Alexander Biednov, a révélé l’ampleur des luttes intestines. Le corps du chef du bataillon du même nom, ainsi qu’au moins 5 de ses hommes, avaient été retrouvés calcinés dans leur camionnette, dans les alentours de Krasniy Louch, bien au sud de la ligne de front. La thèse d’une embuscade ukrainienne, voire des services secrets occidentaux, initialement présentées par le gouvernement de Louhansk, n’a convaincu personne. Aussi des “révélations” sur l’implication de “Batman” dans des trafics de drogue ou encore des actes de tortures avaient filtré, justifiant après-coup des poursuites judiciaires contre le chef de bataillon.

Batman dans son bureau de Louhansk.
Batman dans son bureau de Louhansk.

“Batman” avait pris en charge la défense du nord de Louhansk. Critique du gouvernement central, il avait tenté de se porter candidat aux élections du 2 novembre 2014. Bilan: une fusillade devant les bureaux de la commission électorale de la RPL, plusieurs blessés parmi ses soldats, et une interdiction d’enregistrer sa candidature. “C’est de l’histoire ancienne, nous sommes tous amis”, expliquait-il lors d’un entretien à Louhansk, début novembre. “Je suis un soldat, je ne veux pas faire de politique.”

Il n’empêche. “Batman” dérangeait. Selon ses hommes, sa popularité faisait ombrage à Igor Plotniski. Ce dernier en aurait été contrarié dans le contrôle de trafics lucratifs, allant du charbon à de l’aide humanitaire. Selon le politologue Iouli Fedorovski, basé à Louhansk, ““Batman” se serait aussi rapproché un peu trop près de l’irréconciliable Pavel Dremov”, à Stakhanov. Cela faisait beaucoup de raisons pour justifier son élimination et assurer la consolidation de la république de Louhansk, par ailleurs très fragile.

“Batman” n’a pas été le seul à tomber depuis le début de l’aventure sanglante des “NovoRussiens” dans le Donbass. Le Russe Igor Girkine, alias “Strelkov – Le Tireur”, a été évincé depuis longtemps de Donetsk. A Horlivka, on est sans nouvelle d’Igor Bezler, alias “Le Démon”, qui avait régné en maître sur la ville depuis le printemps. A Alchevsk, Alexeï Mozgovoy, chef de la brigade “Fantôme”, serait parti en Russie, “pour raisons indéterminées”.

Evgueny Ishchenko, alias “Le Mioche”, maire de la ville voisine de Pervomaïsk et bras droit de Pavel Dremov, menaçait encore au début décembre de “retourner ses armes contre Louhansk”, en raison d’une crise sécuritaire et humanitaire dans sa ville ignorée par les autorités centrales. Il a été retrouvé, le 23 janvier, assassiné. Igor Plotniski y voit une opération spéciale ukrainienne. “Ishchenko était en zone neutre. Même Plotniski ne peut pas avoir été aussi stupide pour aller le tuer là-bas,” commente le lieutenant de Pavel Dremov. Quoiqu’il en soit, c’est bien un étau qui se resserre autour de Pavel Dremov.

Evgueny Ishchenko, alias "Le Mioche".
Evgueny Ishchenko, alias « Le Mioche ».

De nombreux chefs de guerre, plus ou moins autonomes, continuent à faire parler d’eux. par exemple, le charismatique “Givi”, très actif autour de l’aéroport de Donetsk, est d’ores et déjà soupçonné d’exécutions sommaires de soldats ukrainiens, depuis qu’Alexander Zakharchenko a annoncé ne plus vouloir faire de prisonniers. Mais force est de constater que les marges de manoeuvre des divers groupes séparatistes se réduisent comme peau de chagrin.

Givi menaçant des prisonniers ukrainiens. Capture d'écran.
Givi menaçant des prisonniers ukrainiens. Capture d’écran.

Et pourtant, ils affichent sensiblement les mêmes objectifs de conquête que les gouvernements centraux. Les rivalités personnelles, voire politiques, par exemple entre les républiques de Cosaques et celle de Louhansk, sont évidentes, et peuvent expliquer des luttes intestines. Mais à un autre niveau, la centralisation des pouvoirs présenterait de nombreux avantages, notamment en termes de stratégie, ou encore de contrôle des approvisionnements en armes et équipements venus de Russie. Si ceux-ci ont été prouvés par de multitudes de rapports au cours des derniers mois, les modalités de leur acheminement et de leur distribution demeurent indéterminées.

Dans ce contexte, la nouvelle explosion de violences, en plein coeur de l’hiver, serait expliquée, en partie, par la reprise en main des forces séparatistes après un “ménage d’hiver”. Elle serait aussi une manière de faire taire d’éventuelles contestations, notamment émanant de Pavel Dremov, après une vague d’éliminations sanglantes.

Bien sûr, l’architecture régionale est complexe, et d’autres facteurs viennent expliquer un redémarrage des hostilités. La logique de l’expansion territoriale est tentante. Prendre Marioupol permettrait de débloquer un verrou stratégique sur le chemin entre la Russie continentale et la Crimée. Certains voient dans les combats une volonté russe de faire pression sur de futures négociations de paix, voire une tentative séparatiste d’empêcher ces négociations de paix. L’idée d’utiliser le Donbass comme une cocotte minute qui sifflerait régulièrement sans jamais exploser, pour distraire l’Ukraine de son agenda de réformes post-révolutionnaires, a elle aussi du sens. Sans oublier l’inexplicable. Ainsi un proche collaborateur d’Andriy Paroubiy, ancien Secrétaire du Conseil National de Défense et de Sécurité, parlant sous condition d’anonymat, estime que les attaques actuelles sont “un geste désespéré” des séparatistes, qui montre que “le Kremlin ne sait plus quoi faire de ses éléments les plus radicaux…”

Quoiqu’il en soit, les forces séparatistes, vraisemblablement aidées par les troupes russes, sont en mouvement. Selon Alexander Zakharchenko, la priorité est de “reconquérir Slaviansk, vitale pour les approvisionnements d’eau de la région.” S’il parvient à ses fins, ce sera cette fois une RPD unifiée qui avancera en territoire ukrainien. Une situation radicalement différente du printemps 2014, où le “groupe de Slaviansk, de Strelkov, avait phagocyté la république de Donetsk de Denis Pouchiline. Une telle cohérence des forces séparatistes pourrait bien renforcer leur capacité d’endurance, dans cette guerre dont personne ne voit d’issue prochaine.