Mikheil Saakachvili, éternel trouble-fête de la politique ukrainienne

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 08/11/2016

“La région d’Odessa n’est pas seulement aux mains d’individus corrompus, mais aussi des ennemis de l’Ukraine (…) Je ne peux plus le supporter. Je démissionne”. Attendue de longue date, l’annonce du gouverneur d’Odessa Mikheil Saakachvili a néanmoins déclenché une onde de choc médiatique en Ukraine, le 7 novembre. Elle met fin à “l’expérience Odessa” qui avait intrigué l’Ukraine. Elle jette aussi l’opprobre sur l’élite politique à Kiev, et sur le Président Petro Porochenko lui-même.

“Le Président soutient personnellement deux clans à Odessa”, accuse Mikheil Saakachvili. A l’en croire, il s’agit de deux clans fondamentalement corrompus, criminels, et aux tendances pro-russes. Petro Porochenko aurait saboté son action à Odessa, et entretiendrait un système de corruption généralisé en Ukraine. Des accusations difficiles à prouver, mais qui trouvent un écho certain dans une population lassée de la lenteur des réformes et de la lutte contre la corruption.

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Mikheil Saakashvili à Shabo, octobre 2016. Crédit: Niels Ackermann / Lundi 13

Un temps un trouble-fête insatiable de l’élite post-Maïdan, l’ancien président de Géorgie avait été nommé à Odessa en mai 2015 par le Président Petro Porochenko. Une manière subtile de l’éloigner de Kiev, tout en conservant son aura de réformateur énergiques au crédit de l’exécutif. Mikheil “Misha” Saakachvili incarnait alors les espoirs de changements structurels et de lutte efficace contre la corruption. Dans ce laboratoire qu’est la région stratégique d’Odessa, son action devait reproduire les mesures radicales, à l’image des transformations qu’il avait accompli en Géorgie.

Immédiatement lancé dans une de ces cabales médiatiques dont il a le secret, Misha a ouvert de grands chantiers à Odessa: réforme de l’administration et de la police régionales, restructuration du système judiciaire, épuration des douanes, modernisation d’infrastructures, etc. A sa démission en novembre 2016, force est de constater que le bilan est mitigé. Peu de grands projets ont été concrétisés, ou en tout cas achevés.

Pour le gouverneur, le coupable est tout trouvé: Kiev lui a jeté un bâton après un autre dans les roues. La rivalité qui l’oppose à l’ancien Premier ministre Arséni Iatseniouk et à son intriguant ministre de l’intérieur, Arsen Avakov, n’est plus à démontrer. Celle qui l’a éloignée, petit à petit, de Petro Porochenko, était pendant longtemps bien plus feutrée.

Regarder: Dispute au verre d’eau entre Mikheil Saakachvili et Arsen Avakov

Les dissensions étaient devenues évidentes lors de la campagne municipale d’octobre 2015, quand le parti présidentiel avait soutenu indirectement la réélection d’Hennadiy Troukhanov, personnalité intimement liée au crime organisé local. “Saakachvili était censé jouer le rôle de relais du parti de Porochenko. C’était l’accord tacite derrière sa nomination”, explique le député et ancien journaliste d’investigation Serhiy Leshchenko. “Saakachvili a refusé, en particulier de coopérer avec Ihor Kononenko et Oleksandr Hranovski, les deux bras droits du Président. A partir de là, Porochenko lui a retiré son soutien”.

S’est ensuivi un délitement progressif de l’équipe de Mikheil Saakachvili, marqué par le départ de certains de ses membres (Sasha Borovik), le manque d’intérêt d’autres (Maria Gaïdar), et les insinuations du gouverneur sur son retour possible en Géorgie, à la faveur d’une victoire de son parti aux élections législatives d’octobre. Un succès électoral lui aurait assuré un retour triomphal à Tbilissi, après qu’un Parlement loyal eut annulé les multiples procédures judiciaires dont il est la cible.

A Odessa, l’équipe du gouverneur s’est livrée pendant les derniers mois à des tentatives de coopération avec le maire Troukhanov. Ces dernières interactions ont mis en lumière une loi incontournable: tout, à Odessa, se décide et se réalise à travers les clans locaux. La municipalité aurait visiblement noué une relation malsaine de dépendance: autoriser certains projets pour permettre au gouverneur de rester actif, et bloquer la plupart pour le maintenir sous contrôle. Dans le même temps, l’exécutif à Kiev lui reniait de plus en plus de marge de manoeuvre. Misha ne réussit même pas à s’assurer l’organisation de l’Eurovision 2017, malgré une sérieuse candidature.

En savoir plus: « The Education of Mikheil Saakashvili » sur Foreign Policy

Une situation dont Misha ne pouvait s’accoutumer éternellement. Sa démission était une simple question de temps, probablement retenue avant les résultats des élections en Géorgie. Pour Serhiy Leshchenko, c’est là une “continuation logique” de l’éviction des réformateurs des hautes sphères de l’Etat. Ceux-ci, très présents en 2014 et 2015, ont été les premières victimes d’une longue crise politique qui a paralysé la gouvernance nationale au début 2016. “L’expérience Odessa” est belle est bien avortée. L’annonce du 7 novembre a d’ailleurs été précédée de peu par celle du chef de la police régionale, Giorgi Lortkipanidze, ancien ministre de l’intérieur géorgien. Seules restent en place quelques figures secondaires, telles que la chef des douanes Ioulia Marouchevska.

Face aux accusations portées contre le chef de l’Etat, l’administration présidentielle s’est contentée de publier un communiqué laconique, indiquant que Petro Porochenko signera la démission de Mikheil Saakachvili si celle-ci lui est transmise par le gouvernement. Sans regrets ni remerciements.

En Ukraine et ailleurs, les adversaires de Mikheil Saakachvili exultent. Adrian Karatnicky, lobbyiste américain, opposant farouche de l’ancien Président géorgien, met sa démission sur le compte de “son incapacité à produire des résultats à Odessa”. A travers le site “mishagate.org » et de nombreux articles et interventions publiques, il met l’accent sur les échecs de Mikheil Saakachvili, et les abus de pouvoir dont il est accusé en Géorgie. “L’homme le plus répugnant du monde s’en prend désormais à son patron, Petro Porochenko, pour justifier ses erreurs (…) Il a été rejeté en Géorgie, c’est maintenant au tour des Ukrainiens de réaliser à quel point ce réformateur de pacotille est dangereux”.

Adrian Karatnicky n’est pas le seul à être aussi vindicatif. La plupart des représentants des partis de gouvernement ont depuis longtemps pris leurs distances avec Mikheil Saakachvili, l’accusant de populisme, d’incohérence, de délires de grandeur, voire d’abus de pouvoir et de corruption. L’étoile Misha a perdu de sa splendeur, depuis ses discours enflammés sur la scène du Maïdan. Mais il conserve une certaine popularité en Ukraine, auprès d’une population désabusée. Il a été prompt à dénoncer les fastes d’une élite corrompue, qui affiche dans ses déclarations en ligne des fortunes colossales, en opposition “aux retraités qui quémandent leurs derniers kopecks les mains tremblantes pour éviter de mourir de faim”. Des accents mélodramatiques qui s’adressent à un public précarisé par ces dernières années de crise économique.

“C’est la bonne décision dans le contexte actuel”, commente Davit Sakvarelidze, lui aussi Géorgien, ancien vice-Procureur général d’Ukraine. “Il reste tout à faire, et je peux vous assurer qu’il ne va pas quitter l’Ukraine”. En déplacement à Shabo, dans le sud de la région d’Odessa, en octobre, Misha répétait à qui voulait l’entendre son ambition de « tout changer à Kiev, de faire table rase ». Et d’annoncer, dans son discours de démission, le début d’une « nouvelle phase de lutte politique”. Une vidéo de promotion de son bilan de gouverneur, postée sur Youtube quelques heures après sa démission, laisse penser que l’homme s’imagine en effet un avenir en Ukraine.

Ses soutiens se font néanmoins rares. Une tentative de lancer son propre parti politique “Khvilia – Vague”, au cours de l’été, n’avait débouché sur rien de concret. Une partie conséquente de jeunes réformateurs, dont Serhiy Leshchenko, avait préféré s’allier au parti chrétien-démocrate “DemAllianc”. Une nouvelle tentative pourrait avoir lieu en février 2017, selon la député Nataliya Novak, du Bloc de Petro Porochenko.

D’une manière ou d’une autre, Mikheil Saakachvili semble déterminé à bousculer, toujours un peu plus, le jeu politique ukrainien, et à entretenir le battage médiatique autour de sa personne. Dans cette perspective, le choix du 7 novembre pour l’annonce de sa candidature pose question. A un jour d’un scrutin présidentiel historique aux Etats-Unis, qui peut s’intéresser, au-delà de l’Ukraine, à la démission du gouverneur d’Odessa? Misha a-t-il perdu le sens de la communication, jusqu’ici maîtrisée avec brio? Ou bien a-t-il été précipité dans sa décision par quelque sorte de pression? Dans ce cas, est-il réellement, après sa démission, l’homme libre qu’il prétend être?

RFI: Les disparus du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 14/10/2016

Même si les échauffourées restent constantes et meurtrières entre séparatistes pro russes et forces gouvernementales, la ligne de front s’est stabilisée dans l’est de l’Ukraine. Mais le bilan humain est lourd : près de 10 000 morts selon l’ONU, un million et demi de personnes déplacées, des centaines de prisonniers et de disparus. Pour les parents et les proches rongés par l’absence, il est difficile d’aller de l’avant.

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Maryna. Crédit: Brendan Hoffman/CICR

 

Lyoubov Stepanivna a un regard absent. Accoudée à la table de sa cuisine, elle déplace des petits morceaux de sucre avec le doigt, sans y réfléchir. Mais quand elle parle de ses deux fils, Oleksandr et Mykola, elle se fait très précise.

Lyoubov Stepanivna: Aujourd’hui, ça fait 2 ans, 2 mois, 8 jours que je n’ai plus de nouvelles. 

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de région. En juillet 2014, la ville s’est retrouvée coupée du village de ses parents, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux que lui et son frère Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014.

Lyoubov Stepnivna: Ils sont partis à 8h30 du matin. On entendait des bombardements au loin, les communications étaient mauvaises… A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien. 

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins ce que sont devenus Oleksandr et Mykola.

Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres.

Lyoubov Stepanivna: J’ai transmis ces informations à beaucoup de monde. Mais pour l’instant, je n’ai reçu aucune réponse concrète. Plus de nouvelles, de personne, de nulle part. Louhansk, ils ne me répondent plus. Ici, ils restent aussi les bras ballants. Nous sommes oubliés. Personne ne veut de nous ?

Les hostilités n’ont jamais cessé, le long de la ligne de front qui déchire le Donbass. Mais celle-ci s’est stabilisée. Et la question des prisonniers, et des personnes disparues, est un sujet sensible dans les négociations de paix.

Fabien Bourdier est le coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev.

Fabien Bourdier: En Ukraine, les chiffres varient selon les différentes parties au conflit. Le CICR, nous avons enregistré 472 cas de personnes disparues, des deux côtés de la ligne de contact. Nous avons 50% de militaires, et 50% de civils. Mais nos estimations sont qu’il y aurait au moins un millier de corps non-identifiés.

Le CICR est l’une des rares organisations internationales à pouvoir travailler des deux côtés de la ligne de front. Il assure un rôle de coordinateur de la collecte d’information et des recherches. Il fait aussi du lobbying auprès du Parlement ukrainien afin d’adapter la législation sur les personnes disparues. La loi actuelle ne concerne que les disparus en temps de paix. Soit des fugues, ou des noyés dans des lacs.

Ce qui rassure Fabien Bourdier, c’est que dans le contexte ukrainien, la question est prise au sérieux.

Fabien Bourdier: En Ukraine, à la différence d’autres conflits que nous avons pu observer, que ce soit dans les Balkans, au Liban par exemple… Ce n’est pas un conflit communautés contre communautés, donc il n’y a pas de haine entre les différentes parties au conflit. Et il y a une volonté affichée des différentes autorités, des zones gouvernementales et non-gouvernementales, à travailler sur la question. 

Cela n’empêche pas  que les familles de personnes disparues se sentent oubliées.

Aucun système d’aide publique ne vient compenser la perte des revenus de ces foyers. Et pour ce qui est des rapports avec les autorités, ils sont souvent décrits comme frustrants, et inutiles.

Maryna: Je n’arrive plus à croire personne. 

Le fils de Maryna, Yevhen, a été arrêté le 11 juillet 2014, dans son appartement de Kramatorsk, au nord de Donetsk. Tabassé, il a ensuite été conduit aux urgences. Le temps que Maryna arrive sur les lieux, il avait déjà disparu. Ses recherches n’ont donné aucun résultat.

Maryna: On m’a dit à un moment qu’il est mort. Mais si ses ravisseurs voulaient vraiment le tuer, pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences, pour le faire soigner? Ils l’ont emmené de là-bas. Les enquêteurs qui sont en charge de l’affaire n’ont posé de question à aucun docteur, pour en savoir plus. Le cas de mon fils est tombé aux oubliettes.

Les seules lueurs d’espoirs que Maryna a pu entrevoir, venaient en fait de personnes qui voulaient profiter d’elle.

Maryna: Des affairistes. Ils m’ont appelé, demandé de venir à un rendez-vous avec de l’argent et des vêtements de mon fils. Mais une fois sur place, ils n’avaient rien à me montrer. Ils voulaient juste mon argent. Alors je n’ai rien donné, et je suis parti.

Maryna erre aujourd’hui dans l’appartement de Yevhen. Tout ou presque y est resté intact. Elle a déjà enterré un fils en 2010, et son second est vivant, elle en est sûre, rien ne peut la convaincre du contraire.

L’état d’esprit est le même dans la cuisine de Lyoubov Stepanivna, dans le village de Valuiske.

Lyoubov Stepanivna: Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier

En Ukraine, comme dans de nombreux autres conflits à travers le monde, les familles de disparus ne connaîtront pas de repos tant que leurs questions n’auront pas trouvé réponse. Quelque soit la situation sur la ligne de front ou dans les salons de négociations, pour ces mères recherchant leurs fils, ces femmes recherchant leurs maris, la guerre, ne se terminera pas de si tôt.

Ecouter le reportage ici

Politique Internationale: Interview avec Iouriy Loutsenko

Entretien avec Iouriy Loutsenko, conduit en mars 2016, publié dans l’édition d’été 2016 de Politique Internationale

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En 2005, quand le président ukrainien Viktor Iouchtchenko lui propose le portefeuille de l’Intérieur, Iouriy Loutsenko ne pose qu’une seule question : « Pourrai-je jurer et débiter des insanités dans mon bureau de ministre ? » Interloqué, le chef de l’État lui répond par la négative. Iouriy Loutsenko accepte alors le poste. À 40 ans, il devient le premier civil de l’Ukraine indépendante à occuper cette fonction. « Mon père m’a appris à relever des défis qui semblent impossibles », commente-t-il, le sourire aux lèvres. De fait, l’homme est connu pour son langage coloré.

Originaire de Rivne, dans l’ouest du pays, Iouriy Loutsenko, physicien de formation, est une figure incontournable de la vie publique ukrainienne depuis la fin des années 1990. À l’époque, en tant que chef de file de l’aile sociale-démocrate du Parti socialiste d’Ukraine, il joue un rôle majeur dans la campagne nationale « L’Ukraine sans Koutchma » qui visait à évincer le président autoritaire Léonid Koutchma, au pouvoir depuis 1994. C’est chose faite début 2005, après la mobilisation populaire sans précédent de la « Révolution orange ». À force de se casser la voix en arpentant la scène érigée sur la place Maïdan Nezalejnosti, aux côtés de Viktor Iouchtchenko et de l’emblématique Ioulia Timochenko, Iouriy Loutsenko appose sa marque sur la Révolution. Dès le départ, son engagement répond à des objectifs clairs : débarrasser définitivement l’Ukraine des tares héritées de la période soviétique et, à terme, favoriser l’entrée du pays dans l’Union européenne.

À son grand dam, cette oeuvre est à peine amorcée sous l’ère Iouchtchenko (2005-2010). La nouvelle équipe estampillée « orange » se révèle paralysée par des scandales à répétition (1) et par les cruelles rivalités qui se font jour au sein de l’équipe dirigeante, sur fond de graves difficultés économiques. Dans ce contexte, Iouriy Loutsenko, chargé en sa qualité de ministre de l’Intérieur de la tâche herculéenne qui consiste à restructurer une police pléthorique, inefficace et corrompue, ne peut guère se prévaloir de résultats probants. Il y perd sa crédibilité en tant que réformateur. En outre, l’homme est empêtré dans les jeux politiciens… et se rend coupable de quelques écarts de comportement qui assombrissent son image. Épisode particulièrement embarrassant : en mai 2009, il est interpellé à l’aéroport allemand de Francfort en état d’ébriété avancé. Son tempérament de bon vivant et son franc-parler, autrefois ses atouts, deviennent ses faiblesses. La popularité qu’il s’est forgée lors de la Révolution orange fond rapidement.

C’est donc dans l’indifférence de l’opinion publique que Iouriy Loutsenko se retrouve sur le banc des accusés, en décembre 2010, peu après l’élection du controversé Viktor Ianoukovitch à la présidence. L’ancien ministre de l’Intérieur est condamné à quatre ans de prison pour fraude fiscale et abus de pouvoir. Il faut attendre l’arrestation de Ioulia Timochenko, en août 2011, et son procès très politisé, pour comprendre que les deux « Orangistes » sont avant tout victimes d’une persécution politique orchestrée par le nouveau régime autoritaire. Iouriy Loutsenko devient alors, à la fois pour l’opposition politique et pour les observateurs occidentaux, l’un des symboles de l’étau de fer qui enserre l’Ukraine. Jusqu’à sa libération surprise, en avril 2013, par l’effet d’une grâce présidentielle inattendue, et inexpliquée à ce jour. À l’en croire, son passage en prison lui a beaucoup appris. Derrière les barreaux, il décide que, à sa sortie, il ne commettra plus les mêmes erreurs.

Quelques mois après sa libération, l’occasion se présente de mettre ses bonnes intentions en pratique. Iouriy Loutsenko se montre très actif lors des manifestations citoyennes de l’hiver 2013-2014 qui débouchent sur la « Révolution de la Dignité ». Comme en 2005, il « se rend disponible » pour la politique. S’il se targue d’être parfaitement indépendant, il se rallie néanmoins à Petro Porochenko, élu président en juin 2014, qui en fait son conseiller et le chef de son groupe parlementaire (le « Bloc de Petro Porochenko ») à la Rada (2). À ce poste, il affiche une fidélité sans faille envers le chef de l’État. C’est cette combinaison d’indépendance dans le ton et de loyauté dans l’action qui incite M. Porochenko à le nommer Procureur général, le 12 mai 2016 – et cela, même s’il ne dispose pas des qualifications juridiques normalement requises pour occuper une telle fonction. La controverse fait rage, dans un pays où le Bureau du Procureur a constamment été utilisé comme un bras armé de la présidence, afin d’intimider, de persécuter ou d’emprisonner les adversaires du pouvoir en place. Après les abus remarqués de son prédécesseur, Viktor Chokine, de nombreuses voix dans la société civile doutent de la capacité de Iouriy Loutsenko à s’affranchir des consignes de Petro Porochenko. Le nouveau Procureur général affirme néanmoins que, s’il a accepté cette nomination, ce n’est pas par ambition personnelle : son obsession est de faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider l’Ukraine à surmonter les nombreuses difficultés qu’elle rencontre actuellement et à ne pas répéter l’échec cuisant de la Révolution orange.


Sébastien Gobert – Monsieur Loutsenko, j’aimerais commencer cet entretien par une question personnelle. Que faites-vous encore ici, à Kiev, au premier plan de la politique ukrainienne ? Depuis votre entrée dans la vie publique, au tournant des années 2000, vous avez vécu nombre d’épreuves, d’humiliations et de frustrations. N’avez-vous jamais eu envie de tourner définitivement la page?

Iouriy Loutsenko – Je ne me suis jamais découragé. J’ai été molesté, mais jamais brisé. Ne pas abandonner, telle est ma devise. J’ai toujours en tête ces mots d’Erich Maria Remarque : « Le plus terrible, ce serait de ne rien espérer. »

S. G. – Précisément, qu’espérez-vous aujourd’hui ?

I. L. – J’ai deux rêves principaux. Le premier, c’est de devenir membre du Parlement européen. Pas pour assouvir une ambition personnelle ; mais, tout simplement, parce que si j’étais député européen, cela signifierait que l’Ukraine est membre de l’UE ! La première étape, sur ce long chemin, ce sera l’abolition du régime de visas Schengen pour les Ukrainiens, que l’on espère prochaine. Pour moi et pour des millions de mes compatriotes, cette décision est synonyme de retour dans la « maison Europe », après 350 ans de captivité.

Mon deuxième rêve est encore plus ambitieux. C’est d’en finir une bonne fois pour toutes avec le paternalisme soviétique, cette habitude que les gens ont prise de ne s’en remettre qu’à la hiérarchie, sans avoir à se prendre en main. Cela a brisé la colonne vertébrale du caractère national ukrainien. Aujourd’hui, malgré les épreuves, malgré les frustrations, malgré les luttes internes à la Rada et, en particulier, au sein du « Bloc de Petro Porochenko » (3), je continue de faire ce que je crois juste, ce en quoi je crois.

Parallèlement à mes objectifs personnels, je souhaite que l’Ukraine gagne les trois guerres qu’elle mène actuellement de front : celle contre la Russie ; celle contre les oligarques (4) ; et celle contre la corruption.

Vous m’avez demandé si je n’étais pas tenté d’abandonner la politique ; ma réponse, c’est que je ne peux pas rester chez moi et ignorer les fléaux qui affectent mon pays. En 2014, aux alentours de la date anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août, mon fils aîné m’a annoncé qu’il s’était porté volontaire pour rejoindre l’armée. Or il est de notoriété publique qu’il est invalide de deuxième catégorie, après un long traitement contre un cancer. Dès lors, une question s’impose : comment est-il possible que des responsables de nos forces armées aient pu accepter qu’il parte pour le front ? Eh bien, il me l’a expliqué : il a donné 100 dollars à un médecin pour obtenir un certificat indiquant qu’il était en bonne santé et apte au combat, et 100 dollars à l’officier militaire qui a signé l’acte d’enrôlement ! Pour l’anecdote, l’officier lui a rendu les 100 dollars une fois qu’il a découvert quel était son nom de famille… Et mon fils est allé se battre. En tant que simple artilleur, il a défendu l’aéroport de Donetsk pendant l’une des plus féroces batailles de la guerre (5). Dans ces circonstances, comment imaginer que je puisse me retirer de la vie publique ? Ma famille aurait été la première à ne pas le comprendre.

S. G. – Vous vous êtes fait connaître, à la fin des années 1990, en tant que militant de la société civile. La Révolution de la Dignité a été, avant tout, une réussite de cette société civile qui se méfiait profondément des cercles politiques. Aujourd’hui, pensez-vous vraiment que la politique soit le meilleur mode d’action en Ukraine ?

I. L. – Je crois que l’Ukraine a besoin de divers instruments selon les périodes. Il y a un temps pour le militantisme de la société civile ; et il y a un temps pour l’action politique.

Vous savez, j’ai un diplôme de physicien. Je me sens donc très à l’aise dans un rôle de semi-conducteur, c’est-à-dire de médiateur ! C’est le rôle que j’ai tenu aussi bien pendant la Révolution orange que durant la Révolution de la Dignité : j’ai été, chaque fois, un militant de la société civile en contact avec les responsables politiques. C’est ce que j’ai fait en rassemblant un certain nombre de personnes. Ensemble, nous avons développé l’idée de la « Troisième République » ukrainienne. Il s’agissait d’un modèle nouveau, opposé à l’héritage soviétique et compatible avec l’intégration européenne de l’Ukraine, différent à la fois de la Première République populaire ukrainienne (celle de 1918-1919) et de la Seconde République (à partir de l’indépendance en 1991). Nous sommes convenus qu’il était nécessaire non seulement de changer de président, mais aussi et surtout de refondre l’intégralité du système politique, de repenser le système judiciaire et d’entamer la « désoligarquisation » du pays – sans laquelle on ne pourrait pas procéder à une « décriminalisation » de la société.

Ma conviction, c’est qu’une révolution ne peut réussir que si de très nombreux citoyens, issus de groupes variés, s’unissent afin de renverser le régime en place. Elle ne peut pas être phagocytée par les conflits politiciens entre des gens aussi divers que « Secteur Droit » (6) et les socialistes, en passant par les personnes âgées, profondément marquées par l’époque soviétique, qui elles aussi ont pris part au Maïdan. Nous sommes parvenus à établir une telle union et c’est pourquoi nous avons pu chasser Viktor Ianoukovitch et ses séides.

Une fois cette victoire obtenue, le temps est venu de procéder à cette refonte du système que je viens d’évoquer. À ce stade, il convenait de passer à l’action politique en tant que telle : élire un nouveau président et un nouveau Parlement, et organiser des élections locales. Et c’est ce qui a été fait au cours des deux dernières années.

S. G. – Pendant la Révolution de la Dignité, vous avez toujours insisté sur votre indépendance. Mais, au printemps 2014, vous avez choisi de vous rallier à Petro Porochenko. Pourquoi ce choix?

I. L. – Parce que Petro Porochenko était le meilleur candidat pour la présidence, la seule personne qui était à même de réellement changer le pays. Il portait en lui les germes d’une nouvelle politique et d’un nouveau système de valeurs – un système de valeurs calqué sur la tradition non pas moscovite ou kiévienne, mais bruxelloise. Il entretenait de très bons contacts avec les dirigeants politiques européens. Il savait comment leur parler, comment coopérer avec eux. Or il s’agissait de l’une des conditions essentielles pour commencer l’intégration européenne de l’Ukraine. En travaillant à ses côtés, je peux continuer de jouer ce rôle d’intermédiaire, de semi-conducteur, dont je viens de vous parler.

L’Ukraine est aujourd’hui un pays en grande difficulté. Bien sûr, c’est un pays en guerre : un sixième du budget est dédié aux forces armées, sachant que notre budget national est traditionnellement très maigre. En outre, l’économie est aux abois : le salaire moyen des professeurs et des médecins est de 100 dollars par mois ; 22 % du parc industriel sont situés dans des territoires occupés ; et en 2015, nous avons subi une baisse de plus de 10 % de notre PIB à cause du blocus commercial russe. Pour le dire simplement, nous avons perdu la moitié de notre économie. Dans ce contexte délétère, la reprise de la croissance n’est possible qu’à travers l’établissement de nouvelles structures économiques orientées non plus vers la Russie mais vers l’UE et l’Asie orientale (7). D’où ma décision de me rallier à l’homme le plus à même de faire accomplir à l’Ukraine ce virage fondamental.

S. G. – Qu’attendez-vous de vos partenaires occidentaux et, en particulier, européens ?

I. L. – À partir du printemps 2014, nous avons créé notre armée pratiquement ex nihilo (8). Ce fut un effort colossal, qui nous a coûté énormément de sang, de larmes et d’argent. Mais nous nous en sommes sortis par nos propres moyens. Je me suis récemment rendu à Bruxelles, où j’ai discuté avec un panel de dirigeants européens. Je leur ai dit que nous n’attendions de la part de l’Occident ni financement ni aide militaire, mais une reconnaissance de la légitimité de notre action dans un intérêt commun. Les Occidentaux doivent comprendre que notre armée ne mène pas la guerre uniquement pour l’Ukraine. Ce qui est à l’oeuvre actuellement (9), ce n’est pas seulement un conflit entre la Russie et l’Ukraine, mais bien entre la Russie et l’Europe.

S. G. – Pouvez-vous préciser votre idée ?

I. L. – Vladimir Poutine a lancé un défi existentiel à l’ordre mondial établi après la défaite du nazisme. Le président russe possède déjà tout ce dont un homme peut rêver : l’or du Kremlin, le charbon du Kouzbass, l’une des plus puissantes centrales hydroélectriques au monde (Saïano-Chouchensk), sa place garantie au mausolée, etc. Mais ce qu’il veut, c’est entrer dans les livres d’histoire aux côtés du tsar Alexandre Ier, qui a procédé à la division de l’Europe au Congrès de Vienne de 1815 après les guerres napoléoniennes, et du camarade Staline, qui a fait la même chose après la Seconde Guerre mondiale. Je suis persuadé que Vladimir Poutine veut être le troisième nom au panthéon de ces hommes qui ont mis en oeuvre cette vision du « monde russe ». Or cela restera impossible aussi longtemps que l’Ukraine lui tiendra tête.

J’ajoute que la guerre qui fait rage en ce moment ne se déroule pas qu’en Ukraine mais, aussi, dans de nombreux pays d’Europe, où diverses forces politiques travaillent pour Poutine (10). La corruption qui se diffuse à travers les canaux économiques et énergétiques russes va bien au-delà de l’Ukraine – jusqu’en Grande-Bretagne, par exemple (11). On assiste à une véritable contamination du continent. C’est la concrétisation d’une plaisanterie un peu triviale qui circulait quand Vladimir Poutine est devenu président en 2000. Arrivé au Kremlin, perdu dans les immenses salles du palais, Poutine est pris d’une envie subite. Il demande aux officiers de la garde présidentielle où il peut pisser. Réponse des gardes : « Toi, petit, tu peux pisser où tu veux. » Et il a pris cette recommandation à la lettre. Aujourd’hui, Poutine estime qu’il peut pisser partout où il veut en Europe !

S. G. – Avez-vous le sentiment que vos partenaires européens comprennent vos arguments et ont pleinement conscience du danger qui, selon vous, pèse sur l’unité de l’Europe ?

I. L. – Oui, mais ce sont aussi des hommes politiques confrontés à des défis globaux. Ils doivent gérer l’afflux de plus d’un million de réfugiés en provenance du Proche-Orient. Et dans un tel contexte, ils ont tendance à se demander s’il faut abolir le régime de visas Schengen avec l’Ukraine, qui compte plus d’un million et demi de personnes déplacées. Je leur fais remarquer que moins de 1 % des demandeurs d’asile en Union européenne sont ukrainiens et qu’il n’y a pas de raisons de s’inquiéter : l’abolition du régime de visas n’entraînera pas une émigration massive des Ukrainiens vers l’UE ! 70 % de mes concitoyens ne sont jamais sortis du pays et ne veulent pas en sortir. 30 % se sont rendus à l’étranger et en sont revenus. Seuls 20 % des Ukrainiens considèrent que l’abolition du régime de visas représenterait, pour eux, l’ouverture de nouvelles perspectives économiques. Mais pour 80 % d’entre eux, il s’agirait avant tout d’un « message », d’un acte de solidarité.

J’ai également évoqué avec nos partenaires européens le dossier brûlant des sanctions contre la Russie. Nous voyons bien que l’économie européenne est en mauvaise posture et que des voix, au sein de l’UE, plaident en faveur d’un rétablissement rapide des liens avec le marché russe. Dans le même temps, la propagande de Moscou martèle que les sanctions pénalisent les citoyens européens, et non les dirigeants russes. Au Parlement européen, on m’a répété cette idée, qui est assez saugrenue. Il est évident que les dirigeants russes en particulier, et leurs réseaux économiques en général, sont fortement pénalisés par les sanctions. Surtout, j’ai posé cette simple question à mes interlocuteurs : la Crimée est-elle revenue à l’Ukraine ? Non. Les 7 000 militaires russes déployés dans le Donbass en sont-ils partis ? Non. Dès lors, au nom de quoi faudrait-il lever les sanctions ? On m’a répondu que c’est ça, la « realpolitik ». C’est la crise, l’Europe a besoin d’argent et de débouchés pour ses produits, et Vladimir Poutine en offre.

Mais j’attends justement des Européens que dans cette « realpolitik », nous soyons considérés comme des partenaires et pas comme une monnaie d’échange ! Encore une fois, je ne demande ni argent ni armement. Mais la reconnaissance que nous faisons partie de leur famille. Pour reprendre les mots de Rudyard Kipling dans Le Livre de la jungle, nous sommes « du même sang ».

S. G. – La mise en oeuvre des accords de Minsk signés le 12 février 2015, qui visent à créer les conditions d’une paix durable dans le Donbass, est pour le moins difficile. Quel jugement portez-vous sur ce plan de paix ?

I. L. – Le président Porochenko est l’auteur de l’essentiel du plan de paix qui se trouve à la base des accords de Minsk. J’y adhère pleinement. Ce plan est le seul qui puisse restaurer la souveraineté de l’Ukraine sans de nouvelles effusions de sang. La pierre angulaire de ce projet, c’est le rétablissement du contrôle par l’Ukraine de la frontière avec la Russie. C’est absolument indispensable : convenez que s’il y a le feu dans votre maison et que votre voisin y déverse constamment de l’huile par-dessus la palissade, il vous sera impossible d’éteindre l’incendie ! Si nous décidons de régler ce problème frontalier par des moyens militaires, des dizaines de milliers de vies, tant militaires que civiles, seront perdues. Notre idée est simple : il faut déployer une mission militaire internationale le long de la frontière russo-ukrainienne, sous mandat de l’OSCE. Et déployer une mission de police dans les territoires qui se trouvent actuellement aux mains des séparatistes, peut-être également sous mandat de l’OSCE. Des missions similaires ont été créées et déployées auparavant, sur d’autres terrains. Par exemple, quand j’étais ministre de l’Intérieur, l’Ukraine était partie prenante d’une mission au Kosovo.

S. G. – C’est là une idée que le président Porochenko a exprimée à de nombreuses reprises depuis des mois. Visiblement, les Européens ne sont pas très intéressés par sa mise en oeuvre… Vous avez rencontré les ministres des Affaires étrangères français et allemand, Jean-Marc Ayrault et Frank-Walter Steinmeier, lors de leur déplacement à Kiev, les 22 et 23 février 2016. Mais pendant cette visite, rien n’a été dit sur une éventuelle mission de police européenne. Selon Paris et Berlin, c’est plutôt la tenue d’élections locales dans le Donbass qui peut relancer le processus de réconciliation politique dans cette région. Comment résoudre cette différence de vues ?

I. L. – En effet, MM. Ayrault et Steinmeier ont insisté pour que des élections locales soient organisées aussi vite que possible. Ils nous ont spécifiquement demandé, à nous autres députés de la Rada, de voter une loi spéciale visant à encadrer un futur scrutin. Mais je dois avouer que je ne comprends pas trop leur logique. Nous n’avons pas besoin d’une loi spéciale. Ce dont nous avons besoin, c’est de garantir que plus d’un million de personnes déplacées et réfugiées puissent se rendre aux urnes dans les villes où elles sont enregistrées – et cela, en toute sécurité. Car c’est bien leur participation, ou leur abstention, qui va déterminer l’issue du scrutin.

Ce qui nous amène à un autre problème concomitant. Si l’élection se tenait demain, je ne sais absolument pas quels candidats mon parti pourrait présenter dans des villes aujourd’hui occupées, comme Horlivka, près de Donetsk. Dans cette ville, un homme a récemment été arrêté parce qu’il arborait un drapeau ukrainien. Il a été égorgé et son corps a été jeté dans une rivière. Comprenez que personne ne souhaite se présenter dans ces conditions !

En réalité, les diplomates français et allemands prennent la question à l’envers. Rétablissons d’abord le contrôle de la frontière ; déployons une mission de police neutre pendant six mois ; et, ensuite seulement, procédons à une élection en accord avec la législation ukrainienne. L’autorité de l’Ukraine doit être pleinement rétablie dans les domaines de la justice, des affaires sociales et de l’économie. Il faudra sans doute aussi désarmer et amnistier les combattants ennemis qui n’ont pas commis de crimes graves et qui se repentent de leurs actions. Mais il est hors de question d’envisager une amnistie générale qui s’étendrait à tous les terroristes : une telle mesure reviendrait à encourager la répétition des violences. En revanche, je le répète, une amnistie de ceux qu’on peut appeler les « assistants des terroristes » est possible et même nécessaire.

S. G. – Ne pensez-vous pas que l’Ukraine est devenue l’otage du processus de Minsk (12) ?

I. L. – De mon point de vue, nous ne sommes pas otages du processus de paix, mais de l’interprétation politique qui en est faite. Certains dirigeants européens (13) cherchent à lever les sanctions à l’encontre de la Russie. Cette volonté s’explique plus par le souci de préparer les prochaines échéances électorales dans leur propre pays que par une véritable logique économique : ils estiment que les électeurs leur sauront gré d’avoir relancé les échanges avec la Russie. Pour ce faire, il leur faut rejeter la faute du blocage du processus de paix sur l’Ukraine, afin de dédouaner le Kremlin. C’est absurde ! La paix ne peut pas être établie par les seuls Ukrainiens. Il est évident que le processus doit être bilatéral. Vladimir Poutine doit respecter au moins un ou deux de ses engagements (garantir le respect du cessez-le-feu, faire pression sur les séparatistes pour qu’ils appliquent les accords, démilitariser…). Pour l’instant, il n’en a rien été. On ne peut pas sérieusement accuser l’Ukraine de ne pas avoir mis en oeuvre tel ou tel point précis de l’accord de Minsk alors que la Russie, elle, n’en a pas appliqué un seul ! Toute parodie d’élection dans une région contrôlée par 7 000 soldats russes et 40 000 combattants armés par la Russie ne serait ni plus ni moins qu’une opération visant à légaliser le terrorisme. Quiconque exige de nous que nous organisions des élections locales dans la configuration actuelle, à la pointe du fusil, est soit un hurluberlu qui vient tout juste d’atterrir de la planète Mars, soit un ami de Vladimir Poutine. Point.

S. G. – Admettons que la guerre se termine et que le Donbass revienne dans le giron de l’Ukraine. Que faudra-t-il faire de la région et de sa population ? Le Donbass est connu pour être majoritairement russophone, et très connecté à la Russie par le biais de l’héritage soviétique. De nombreuses voix appellent déjà à sa future « ukrainisation » à marche forcée. Serait-ce une solution appropriée ?

I. L. – Je pense qu’il faudra à ce moment-là que nous nous inspirions de la reconstruction du sud des États-Unis d’Amérique après la guerre de Sécession. Cette reconstruction s’est accompagnée d’une transformation radicale du système économique et social qui était fondé, avant guerre, sur l’esclavage. De manière assez similaire, on peut considérer que le Donbass est régi par l’esclavage depuis la promulgation de l’indépendance ukrainienne il y a vingt-cinq ans puisque la région se trouve sous la coupe de trois ou quatre clans mafieux. La majorité de la population s’est accoutumée à ce système. Aussi, reconstruire le Donbass sous souveraineté ukrainienne reviendrait à y exporter le XXIe siècle et à faire comprendre aux hommes et aux femmes qui y vivent qu’ils valent plus que 10 dollars par mois. Pour y parvenir, nous devrons bâtir les institutions de l’État et développer parmi les habitants un nouveau rapport au droit et à la justice. Quant à l’idée d’unir la population ukrainienne, Donbass compris, autour d’une langue et d’une culture uniques, elle est proprement absurde. Une quelconque monoculture ethno-linguistique ukrainienne n’aurait aucun sens… Encore une fois, j’ai un diplôme de physicien : je suis bien placé pour savoir que le courant électrique circule entre des polarités différentes !

Les ministres des Affaires étrangères français et allemand sont persuadés qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour que le Donbass devienne totalement russe ou totalement ukrainien. Mais le Donbass restera le Donbass, avec ses spécificités. Ses racines sont profondément liées à l’Ukraine. Il est vrai que, en surface, le Donbass a beaucoup changé depuis un siècle. Ses populations ont été déplacées, opprimées et décimées par la Grande Famine qu’a décidée Staline en 1932-1933. Elles ont été lobotomisées par l’industrialisation et l’idéologie soviétiques. Pourtant, le naturel revient toujours au galop ! Je me souviens d’un directeur de mine à Lougansk. Il ne pouvait pas finir une conversation sans ouvrir une bouteille de vodka. Il ne parlait que très peu l’ukrainien, il était avant tout russophone. Mais quand il s’est coupé en ouvrant la bouteille, il s’est mis à jurer en ukrainien ! Et après quelques verres, ce sont des chansons ukrainiennes qu’il a entonnées… Voilà qui illustre cette réalité : les racines ukrainiennes du Donbass sont puissantes et ne seront jamais extirpées.

Dans le Donbass libéré, nous valoriserons les différences au sein d’une Ukraine unie. Comment ? À travers l’école, une politique sociale raisonnée, une politique économique riche de nouvelles perspectives. L’idée ukrainienne s’imposera d’elle-même.

S. G. – Quid de la Crimée, que la Russie a annexée en mars 2014 ? Le processus de paix de Minsk ne la mentionne pas et cette question n’est que très rarement évoquée dans les négociations politiques. Comment la péninsule pourrait-elle revenir à l’Ukraine ?

I. L. – Mon opinion, qui n’engage que moi, c’est que les changements en Crimée ne seront possibles qu’après la mort de Vladimir Poutine. Il s’est engagé si personnellement, si intimement, dans l’annexion de la Crimée qu’il ne la laissera pas échapper aussi longtemps qu’il sera en vie ! Après sa disparition, plusieurs options apparaîtront, qui associeront de nouveau intimement la Crimée à l’Ukraine : l’indépendance de la péninsule ; son autonomie ; ou encore une sorte de statut spécial dans une nouvelle configuration géopolitique qui s’esquisse en ce moment même. En effet, des affinités politiques se développent actuellement entre la Turquie, l’Ukraine, la Pologne et les États baltes. On pourrait voir émerger, à terme, une alliance qui s’étendrait d’Ankara à Tallinn et dont le but serait de contenir la Russie. La péninsule de Crimée sera automatiquement partie prenante de cette alliance, ne serait-ce que d’un point de vue géographique. La Crimée sera ukrainienne. À un degré qui reste encore à définir, mais elle sera ukrainienne.

S. G. – Est-ce à dire que vous ne considérez l’annexion de la Crimée qu’en termes politiques et géopolitiques ? Ne négligez-vous pas l’opinion d’une large partie des populations locales qui avant même les événements de 2014 avaient exprimé de longue date des sympathies pour l’idée de « monde russe » ?

I. L. – Qui vous a dit cela ? L’avez-vous constaté vous-même ? La Crimée, c’est une mosaïque complexe de trois peuples : les Tatars, les Russes et les Ukrainiens. La Crimée n’a jamais accepté l’idée du « monde russe ». Je reconnais que c’est une région de l’Ukraine qui a été délaissée par Kiev. Les politiciens ne se rappelaient l’existence de la péninsule qu’en été, pour venir s’y prélasser en vacances ! Il n’empêche : la Crimée, c’est l’Ukraine. Après la mort de ce dictateur aventurier qu’est Poutine, le peuple aura l’occasion de décider de son propre destin, au contraire de ce qui s’est passé en mars 2014. Ce seront alors 90 % des gens qui voteront pour faire revenir la péninsule dans le giron de l’Ukraine. En vertu des liens dont je viens de parler, mais aussi par pragmatisme économique. Vous savez pertinemment qu’en 2014 c’est ce bandit de Sergueï Axionov, dont le surnom dans les milieux de la pègre est « le Gobelin », et ses sbires qui ont offert la Crimée sur un plateau à Vladimir Poutine (14) – et cela, afin de préserver et d’accroître leur mainmise sur la péninsule. Ce à quoi on a assisté à cette occasion n’était en aucun cas une manifestation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !

La même chose s’est passée dans le Donbass un peu plus tard. Il faut bien voir que l’influence de Vladimir Poutine sur l’Ukraine est toujours passée par les milieux criminels. Et dans le Donbass, comme en Crimée, non seulement les groupes criminels étaient très bien implantés mais, par surcroît, leurs liens avec la Russie étaient très forts. C’est ainsi que des petits bandits se sont emparés du pouvoir dans les villes de la région et se sont prévalus de l’idée du « monde russe ». La réalité, c’est que ces proclamations relevaient de purs calculs criminels. À Dniepropetrovsk, à Kharkiv et à Odessa aussi, des groupes criminels sont très bien implantés. Mais leurs activités et leurs intérêts sont liés à l’Ukraine. Je ne veux pas faire de commentaires sur la manière dont cela s’est passé, mais en 2014 ces groupes ont fait le choix de ne pas offrir à Vladimir Poutine le tremplin qu’il attendait pour conquérir le reste du pays.

S. G. – Justement, parlons des bandits d’Ukraine. Plus ou moins liés aux partis politiques, plus ou moins liés aux oligarques, ils ont fait la pluie et le beau temps dans le pays depuis son indépendance – surtout dans ses régions. On pouvait s’attendre à ce que la Révolution de la Dignité mette un terme à l’emprise de ces groupes criminels. Mais plus de deux ans après la chute de Viktor Ianoukovitch, le processus de réformes semble grippé et les critiques émanant de la société civile affirment que rien n’a changé…

I. L. – Beaucoup de progrès ont déjà été faits, même s’il reste énormément à accomplir pour parachever nos réformes. Parlons de la police. Nous avons créé une police qui plaît fort à la population. Si bien qu’on l’appelle la « police selfie » : les gens aiment se prendre en photo avec les agents ! Le problème, c’est que cette réforme n’est pas allée assez loin. En tant que spécialiste de la question, je peux vous assurer que, l’an dernier, nous avons travaillé d’arrache-pied à une réforme complète du système policier et judiciaire, ainsi que de la lutte anti-corruption. Mais en raison de divers blocages, la réforme n’est pas encore effective : elle s’est pour l’instant limitée à une réforme de la police de la route, laquelle ne représente que 7 % des effectifs totaux de la police. On est encore loin d’une réforme de grande envergure.

En 2005, quand j’ai été nommé ministre, j’avais commencé par renvoyer 98 % des chefs d’unité. C’était indispensable pour rompre les liens de la corruption. Mais que ce soit il y a dix ans ou aujourd’hui, personne n’a réussi à renvoyer la plus grosse partie des adjoints et des officiers de second rang. Ceux-ci ont été protégés par le système et autorisés à entamer une « grève à l’italienne » – une pratique qui consiste à se mettre en arrêt-maladie et à ne pas se rendre au travail. Conséquence : le fonctionnement de toute la police est paralysé et les patrouilles dans la rue sont bien moins efficaces que nous le souhaiterions.

La criminalité a augmenté dans les rues de Kiev et certains chefs de gang que l’on avait oubliés depuis longtemps sont réapparus et opèrent sans contrôle apparent. Quand j’étais ministre, j’utilisais les services d’un de ces chefs comme source d’information. Mettons que 150 voitures étaient volées à Kiev chaque semaine : on en retrouvait 50. Aujourd’hui, ce sont 2 000 voitures qui disparaissent chaque semaine, et on n’en retrouve que 30 ! Malgré tout, j’ai confiance. Laissons aux réformes le temps de faire leur effet et la situation s’arrangera.

S. G. – Vous avez récemment été nommé Procureur général, bien que vous n’ayez pas de diplôme de droit. Juste avant votre nomination, le Parlement a d’ailleurs adopté une loi modifiant les critères requis pour le poste afin de pouvoir accepter votre candidature. Dans ce contexte, beaucoup vous accusent déjà d’être l’homme lige de Petro Porochenko qui vous aurait nommé afin de s’assurer que le Bureau du Procureur général ne sera jamais réformé. Quel est votre programme ?

I. L. – Mon programme, c’est justement celui de la réforme. Les critiques que vous venez de citer me laissent indifférent. Je compte me servir de l’expérience des révolutions et du savoir-faire que j’ai acquis pendant ces moments clés de notre histoire pour mettre fin au sentiment que l’anarchie et l’impunité prévalent en Ukraine. Plutôt que des critiques, c’est une alliance de toutes les forces vives du Maïdan qu’il nous faut. J’ai moi-même été victime d’un procès politique, en 2010 : je mettrai fin à cette pratique. Soyez certain que je me servirai amplement de mon expérience de prisonnier politique pour réformer le système judiciaire et le milieu carcéral. Concrètement, je compte faire évoluer le mode de recrutement du parquet et entamer des poursuites contre Viktor Ianoukovitch et ses proches, in absentia (15). Et vous pouvez me croire quand je vous dis que je n’hésiterai pas, si besoin est, à lancer des poursuites contre des personnes qui détiennent aujourd’hui des responsabilités au sein de l’État ! Je veux que la justice ukrainienne mérite enfin son nom.

S. G. – L’Ukraine traverse actuellement une nouvelle crise politique qui a provoqué, le 10 avril dernier, la démission du premier ministre Arséni Iatseniouk, et son remplacement, le 14 avril, par Volodymyr Hroïsman, alors président du Parlement. Mais quoi qu’il advienne au sommet du gouvernement, il vous faut, comme vous l’avez souligné, prendre des mesures draconiennes pour réduire l’influence des oligarques sur la politique ukrainienne. Pensez-vous que le président Porochenko, souvent considéré lui-même comme un oligarque de premier plan, soit sincère dans son entreprise de « désoligarquisation » du pays ?

I. L. – Petro Porochenko fait honneur à sa fonction de chef de l’État. Il n’agit pas en tant qu’oligarque, à supposer qu’il en soit un, ni même en tant que chef de parti. Il est président et sait user de son autorité quand il s’agit de prendre des décisions complexes et difficiles, y compris quand celles-ci entrent en conflit avec les intérêts d’autres oligarques, ou même avec ses propres intérêts. Nous l’avons vu à de nombreuses reprises (16). Quant à Arséni Iatseniouk, il devait partir car il n’avait pas réussi à convaincre l’opinion. Conduire des réformes radicales face à l’opposition de plus de 80 % de l’opinion et du Parlement, ce n’est pas possible (17). Je ne crois pas aux rumeurs selon lesquelles le président aurait passé des accords avec certains oligarques. Il est de notoriété publique que Petro Porochenko est milliardaire. Autrement dit, il n’a plus besoin de s’enrichir ! Et nous, le Bloc de Petro Porochenko, nous sommes le seul parti qui n’a pas besoin de financements extérieurs, puisque M. Porochenko subvient à tous nos besoins. Conséquence : nous sommes le parti le plus indépendant vis-à-vis des oligarques.

S. G. – Il semble néanmoins que du temps où vous étiez le chef de la fraction présidentielle au Parlement, vous ne pouviez pas garantir que chacun de vos députés était réellement indépendant vis-à-vis des oligarques (18)…

I. L. – Mon parti est composé de sensibilités diverses, ce qui provoque de nombreuses luttes internes. Et dans l’hémicycle, on fait des affaires. C’est le cas dans tous les groupes parlementaires – chez les populistes, chez les radicaux, chez les pro-européens, chez les partisans de l’ancien régime, etc. Il n’y a là rien de nouveau. Ces pratiques doivent cesser.

C’est le troisième combat dont je vous parlais : la guerre contre la corruption. Si nous voulons faire évoluer le pays dans le bon sens, nous ne pouvons pas nous contenter d’infliger des punitions ponctuelles à tel ou tel individu pris sur le fait. Punir les coupables, c’est important, mais nous mettons aussi en oeuvre un nettoyage du système afin de rendre la corruption impossible. Nous devons effectuer de profonds changements structurels. Épurer les monopoles d’État, simplifier le corps des douanes, refondre le système judiciaire, assurer l’indépendance du nouveau Bureau anti-corruption (19) vis-à-vis des partis politiques et moderniser le Bureau du procureur général : telles sont nos missions pour 2016.

S. G. – Ne pensez-vous pas que Ioulia Timochenko, l’ancienne dame de fer de la politique ukrainienne, aurait pu conduire cette « désoligarquisation » avec succès ? Vous avez toujours paru très proches. Pourquoi ne pas avoir poursuivi votre engagement politique à ses côtés, à sa sortie de prison (20) ?

I. L. – Je respecte infiniment Ioulia Timochenko pour son énergie et pour son action passée. Mais je ne pouvais pas l’imaginer présidente après la Révolution de la Dignité. J’estimais qu’elle ne pourrait pas faire mieux que Petro Porochenko, que ce soit sur la scène internationale ou dans la lutte interne contre l’oligarchie. Son heure était déjà passée.

S. G. – Elle semble néanmoins bénéficier d’un regain de popularité et se positionne comme potentielle première ministre (21)…

I. L. – En Ukraine, il ne faut jamais dire jamais. Ioulia est de plus en plus populaire, c’est vrai. Mais pour être franc, plus le temps passe, et plus nous nous éloignons, elle et moi, en termes de vision politique. À mes yeux, les hommes et les femmes politiques n’ont pas le droit de recourir au populisme. Surtout quand ils sont au courant de la gravité réelle de la situation du pays. Une personnalité politique qui se respecte et qui se projette comme homme ou femme d’État ne devrait pas se référer en permanence aux sondages d’opinion et aux cotes de popularité. Ioulia use régulièrement de sa rhétorique éloquente et agressive pour critiquer le gouvernement. Pourquoi pas ? C’est aussi son rôle, et sa valeur ajoutée. Mais à partir du moment où elle ne fait pas de proposition concrète pour faire avancer le pays, son action ne m’intéresse pas. Voilà pourquoi je suis membre du Bloc de Petro Porochenko et non de Batkivchina, son parti.

S. G. – Finissons comme nous avons commencé : par deux questions personnelles. La première porte sur votre séjour en prison. Qu’avez-vous fait de votre temps en cellule ? Cette détention vous a-t-elle enseigné une leçon particulière dont vous tenez compte dans votre action actuelle ?

I. L. – Bien sûr. Si je suis aussi intelligent aujourd’hui, c’est parce que j’ai eu une longue conversation introspective avec moi-même pendant deux ans et demi ! Je plaisante, mais il est vrai qu’en prison j’ai lu avec avidité. Il faut lire pour analyser le passé et réfléchir à l’avenir. D’après mes calculs, j’ai lu pendant ma détention 377 livres, très différents les uns des autres. Il s’agissait pour l’essentiel d’ouvrages d’histoire, de philosophie, de mémoires, mais aussi de textes de fiction.

Je réfléchissais sur ces ouvrages à voix haute, en les disséquant et en analysant les erreurs qu’ils contenaient. Mes idées sur la Troisième République sont nées à ce moment-là. Chaque jour, j’essayais de comprendre quelles erreurs j’avais commises exactement : comment avais-je permis que Viktor Ianoukovitch revienne au pouvoir ? Avais-je fait tout ce que je pouvais pour l’en empêcher ? Je me suis critiqué avec dureté. C’est pour cette raison que, aujourd’hui, les critiques visant mon action ne me touchent guère : j’ai déjà passé deux ans et demi à analyser mes fautes et mes péchés ! À cet égard, je veux rappeler que mon procès avait été une farce – mais c’est de notoriété publique. Le chef d’accusation était ridicule et les procédures étaient truquées. Je savais évidemment que j’allais être condamné. Aujourd’hui, je peux confesser que, deux jours avant le verdict, Ioulia Timochenko m’a proposé de m’aider à quitter le pays. J’ai refusé. D’une part, parce qu’il était nécessaire que j’assume les fautes commises, même celles des autres. J’ai ainsi pris sur moi nombre d’erreurs du président Iouchtchenko… D’autre part, il était important de prouver à mes soutiens, à mes électeurs, que je n’avais pas peur et que je restais ferme sur mes positions.

J’ajoute que, malgré tous les désagréments de la vie en prison, il a été très intéressant pour moi de découvrir le système pénitentiaire de l’intérieur. J’ai désormais une bonne idée de la réalité de ce système, que ce soit en tant que ministre ou en tant que prisonnier ! Derrière les barreaux, j’ai notamment côtoyé les assassins du journaliste Guéorgui Gongadze (22), que j’avais moi-même mis en prison ! Sacrée expérience… Quant aux conditions de détention, elles étaient très rudes. Ma cellule individuelle avait été construite en 1861 et ne mesurait que 9 mètres carrés. Les détenus n’avaient le droit qu’à une seule promenade par jour. Et comme si ce n’était pas assez dur, la moitié de la vitre manquait à la fenêtre ! Au réveil, la première chose à faire était de se déneiger la tête…

La prison m’a-t-elle changé ? Oui. J’ai désormais plus de compassion pour les gens. J’essaie de mieux les comprendre, même quand nous ne partageons pas les mêmes points de vue. Cette expérience va beaucoup m’aider dans mon travail de procureur général. Ce que je regrette, c’est d’avoir infligé cette épreuve à ma famille : pour elle, ces deux années et demie ont été très difficiles. Mais, en soi, j’ai beaucoup appris de mon passage en prison. Si je le pouvais, je mettrais en prison chaque candidat au poste de ministre de l’Intérieur. Pour une sorte d’excursion !

S. G. – Y a-t-il une personnalité historique qui vous a servi de repère tout au long de votre cheminement intellectuel ?

I. L. – Pendant mes audiences au tribunal, je lisais les Lettres de la liberté, de l’intellectuel polonais Adam Michnik. Un journaliste m’a pris en photo. Cette photo, Michnik l’a vue, et il m’a envoyé une lettre de soutien. C’est ainsi que nous avons fait connaissance et entretenu une correspondance. Nous nous sommes rencontrés après ma libération. C’est un homme de légende qui a changé l’Europe. Loin de moi la prétention de nous comparer. Mais nous avons des points communs. Son père, comme le mien, était un fonctionnaire du Parti communiste. Lui, depuis la Pologne, a d’abord soutenu la contestation de mai 68 à Paris ; puis, quelques mois plus tard, il s’est rangé aux côtés des révoltés du Printemps de Prague. Il écrivit alors : « Nous, les gauchos de Paris, que pouvons-nous devenir après ce printemps ? Uniquement des libéraux. » Moi-même, avant de devenir ministre de l’Intérieur, j’étais persuadé que la social-démocratie européenne était la solution. À ce poste, je me suis rendu compte que, en Ukraine, tout ce qui touche à l’État ne peut produire qu’inefficacité, dysfonctionnements et corruption. En Ukraine, il faut appliquer des méthodes très libérales pour lutter contre la corruption et contre ce paternalisme soviétique dont je vous ai parlé.

Mais, plus généralement, je n’ai pas d’idoles. Je crois que chacun suit son propre chemin. C’est aussi pour cette raison que je peux me permettre de rire de tout : je ne suis pas endoctriné. Mon livre sur mon séjour en prison est composé à 20 % de blagues. Il faut rire de tout : de la police, de la prison, de la politique, de la brutalité et des menaces. C’est la seule manière de les rendre moins effrayantes.

Notes :
(1) Dès leurs premiers mois au pouvoir, les dirigeants ukrainiens issus de la Révolution orange s’affrontent sur de nombreux sujets. Les querelles de personnalités masquent à peine les enjeux colossaux que recèle la lutte pour le contrôle des secteurs les plus juteux de l’économie, notamment l’énergie. Ces luttes mèneront à l’explosion de la coalition orange et à des élections anticipées en 2006 puis en 2007.

(2) Le parti principal est le Bloc de Petro Porochenko, avec 142 députés. Viennent ensuite le Front populaire (de l’ex-premier ministre Arséni Iatseniouk), 81 députés ; le Bloc d’opposition (héritier du Parti des Régions de Viktor Ianoukovitch), 44 ; le groupe Samopomitch du maire de Lviv Andriy Sadoviy, 26 ; Renaissance, lié à l’oligarque Ihor Kolomoïski, 23 ; le Parti radical du populiste Oleh Lyachko, 21 ; Batkivchina, de Ioulia Timochenko, 19 ; Volonté populaire, 19 également. On compte 41 non-inscrits.

(3) Il y a beaucoup de luttes internes entre les différents clans oligarchiques au sein du Parlement. Cela paralyse le travail des députés.

(4) Les oligarques sont vus comme des obstacles à la modernisation de l’Ukraine et comme les principaux bénéficiaires de la corruption d’État. Le pays est officiellement engagé dans un processus de « désoligarquisation ».

(5) De septembre 2014 à janvier 2015, les forces ukrainiennes et leurs ennemis pro-russes et russes se sont affrontés pour le contrôle de l’aéroport, au nord de la ville de Donetsk. Bien que la valeur stratégique de la position soit discutable, les combats ont fait l’objet d’une intense attention médiatique de part et d’autre. La totalité de l’aéroport, en ruine, est aujourd’hui aux mains de la République populaire autoproclamée de Donetsk.

(6) Groupe ultranationaliste qui a acquis une certaine notoriété pendant la Révolution en se constituant comme l’un des bras armés des révolutionnaires. Il s’est transformé depuis en parti politique radical, sans renoncer à ses activités paramilitaires.

(7) Héritage de l’URSS, l’économie ukrainienne a longtemps été dépendante des matières premières russes. La Russie a été, elle, une grande importatrice de produits manufacturés ukrainiens. La Russie est restée le premier partenaire commercial de l’Ukraine jusqu’à l’instauration progressive d’un blocus commercial entre les deux pays, au cours de l’hiver 2015-2016.

(8) L’armée nationale ukrainienne, ersatz de l’Armée rouge soviétique, avait subi un lent déclin au fil des deux décennies d’indépendance, en raison de coupes budgétaires et d’un manque global de vision stratégique. Des liens étroits avec les méthodes et le commandement de l’armée russe avaient laissé les généraux ukrainiens désemparés face à l’agression du printemps 2014.

(9) Le conflit est gelé, malgré des échauffourées régulières qui violent le cessez-le-feu. Un tiers des régions de Donetsk et de Lougansk sont aujourd’hui occupées par les forces pro-russes et russes. Les Républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk revendiquent leur souveraineté, bien que le processus de paix des accords de Minsk 2 prévoie leur réintégration au sein d’une Ukraine unie.

(10) Les liens entre la Russie et divers partis populistes et nationalistes à travers l’Europe, dont le Front national en France, font régulièrement la une de la presse. Lire, par exemple : Antonis Klapsis, « An Unholy Alliance: The European Far Right and Putin’s Russia », Martens Centre, mai 2015. http://www.martenscentre.eu/publications/far-right-political-parties-in-europe-and-putins-russia

(11) M. Loutsenko fait ici référence aux actifs d’oligarques hébergés dans la City mais aussi aux îles Vierges britanniques, ainsi qu’à leurs demeures somptueuses à Londres. Lire, par exemple, Ben Judah, « London’s Laundry Business », New York Times, 7 mars 2014.

(12) Le point 4 des accords de « Minsk 2 » prévoit des élections dans le Donbass si les conditions suivantes sont réunies : cessez-le-feu, désarmement, adoption d’une loi électorale prévoyant un statut spécial pour la région, et négociations intenses entre toutes les parties.

(13) Un certain nombre de hauts responsables européens, spécialement en Italie, en Hongrie, en Bulgarie ou encore en Autriche, se disent favorables à un assouplissement voire à une levée totale des sanctions visant la Russie.

(14) Sergueï Axionov a commis un coup d’État et forcé les parlementaires de l’Assemblée autonome de Crimée à organiser un référendum, tout en cautionnant le déploiement des forces russes dans la péninsule.

(15) Officiellement, Viktor Ianoukovitch et la plupart de ses collaborateurs et complices sont en exil en Russie.

(16) Certains conflits ont opposé le président Porochenko aux oligarques Rinat Akhmetov et Ihor Kolomoïski depuis sa nomination, notamment sur des questions de subventions publiques et de contrôle d’entreprises d’État. Il est encore difficile de dire si ces luttes révèlent un processus de désoligarquisation profonde du pays, ou de simples affrontements entre oligarques.

(17) Arséni Iatseniouk était devenu très impopulaire dans les derniers mois de sa présence à la tête du gouvernement. Ses nombreux détracteurs lui reprochaient son incapacité à mettre en oeuvre les réformes; en outre, il était soupçonné d’être mêlé à des affaires de corruption. Lire : « Fragilisé depuis plusieurs semaines, le premier ministre de l’Ukraine démissionne », Le Monde, 10 avril 2016.

(18) À de multiples reprises, les députés du Bloc ont voté contre les directives de Loutsenko, en faveur d’intérêts bien particuliers. Le vote de défiance contre Arséni Iatseniouk du 16 février en est un exemple criant. Cf. Benoît Vitkine, « En Ukraine, le premier ministre sauve sa place », Le Monde, 17 février 2016.

(19) Il s’agit d’une nouvelle instance mise en place après la Révolution afin de lutter contre la corruption au plus haut niveau de l’État.

(20) À la suite de Iouriy Loutsenko, Ioulia Timochenko a fait l’objet de multiples procédures judiciaires dès l’arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, en 2010. Elle a été condamnée à sept ans de prison en août 2011 et emprisonnée à Kharkiv, dans l’est de l’Ukraine. Elle a été libérée le jour même de la destitution de Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014.

(21) S’il n’y a pas d’élections anticipées, les prochaines législatives se tiendront en 2019.

(22) Guéorgui Gongadze était un journaliste ukrainien d’origine géorgienne, enlevé et assassiné en 2000, à l’âge de 31 ans. Si les exécutants ont été arrêtés et condamnés plusieurs années après les faits, de lourds soupçons pèsent sur l’ancien président Léonid Koutchma, qui a dirigé l’Ukraine de 1996 à 2004. Lire, à ce sujet : Mykola Melnitchenko (entretien accordé à Alain Guillemoles et Alla Lazareva), « Ukraine : les confessions d’un agent secret », Politique Internationale, no 135, été 2012.

France Culture: Hystérie et Inquiétudes à Kiev

Papier radio diffusé sur France Culture, le 11/08/2016

Hystérie et inquiétudes en Ukraine, suite aux incidents le long de la frontière avec la Crimée annexée par la Russie. Le Kremlin accuse les services ukrainiens d’avoir conduit une opération de sabotage sur la péninsule, qui aurait mené à la mort de deux soldats russes. Des accusations rejetées par Kiev, qui y voit le risque d’un prétexte à une nouvelle intervention. 

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Ce serait un « fantasme d’été » du Kremlin. Le Président Petro Porochenko a rejeté avec ironie les accusations de la Russie. “Après avoir nié pendant deux ans la présence de troupes russes dans l’est de l’Ukraine, c’est un nouveau pas dans la stupidité et le cynisme”, le chef de l’Etat a continué. Une défiance qui est largement partagée en Ukraine, que ce soit dans les milieux politiques comme dans les médias ou les réseaux sociaux. “La Russie a oublié ce que sont le terrorisme et les opérations spéciales”, s’emporte le député Moustafa Naiiem, en rappelant quelques-unes des manoeuvres russes pour envahir la Crimée en 2014, et entretenir un conflit hybride sanglant dans le Donbass. Experts et observateurs à Kiev font valoir l’absence de preuves qui pourraient avérer que les combats dénoncés par les Russes aient simplement eu lieu. Même l’identité des supposés terroristes ukrainiens est remise en question. Au-delà de l’ironie et du déni, c’est néanmoins l’inquiétude qui domine en Ukraine. Sur les réseaux sociaux, on rappelle que la Russie a pris pour habitude de mener des opérations militaires pendant les Jeux Olympiques, que ce soit en Géorgie en 2008, ou en Crimée en 2014. Les experts militaires ukrainiens ont noté depuis plusieurs jours une concentration de troupes russes inédites dans le nord de la Crimée. Sur le front de l’est, les combats sont de plus en plus violents et meurtriers. Les belligérants se rejettent la faute de l’escalade, et tout semble réuni pour une nouvelle explosion de violences.

RFI: Arrestation d’Oleksandr Iefremov

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 31/07/2016

Arrestation samedi, à l’aéroport international de Kiev, d’Oleksandr Iefremov. Proche collaborateur de l’ancien président autoritaire Viktor Ianoukovitch, il est accusé d’avoir encouragé les mouvements séparatistes dans l’est de l’Ukraine et d’avoir oeuvré contre l’intégrité territoriale du pays. Ce cas pourrait marquer le début d’une vague d’arrestations de haut rang. 

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Oleksandr Iefremov. Wikipedia Commons. 

En février 2015, Oleksandr Iefremov avait été une première fois tiré de prison par un généreux bienfaiteur, qui avait payé en un jour l’équivalent de 130.000 euros de caution. Un bienfaiteur resté anonyme. Cette fois, le Procureur Général Iouriy Loutsenko n’autorise ni libération sous caution, ni mise en résidence surveillée: les chefs d’accusation seraient trop graves. Oleksandr Iefremov est l’ancien chef du Parti des Régions, la majorité présidentielle du déchu Viktor Ianoukovitch. Il s’était fait initiateur d’une radicalisation de l’ancien régime pendant la Révolution de la Dignité. Oleksandr Iefremov est aussi l’ancien gouverneur de Louhansk, grande ville de l’est devenue l’un des fiefs des séparatistes en 2014. Il est soupçonné depuis longtemps d’avoir soutenu les premiers mouvements pro-russes dans la ville. Et pour cause: le premier chef de la république populaire autoproclamée de Louhansk, Valeriy Bolotov, était son assistant de confiance. La justice ukrainienne entend donc faire d’Oleksandr Iefremov un exemple, et, si possible, un témoignage de l’implication de la Russie dans la guerre du Donbass. Il s’agit aussi d’envoyer un signal fort à une société ukrainienne désabusée, à savoir que les responsables de l’ancien régime corrompu et russophile seront traduits en justice. Peu d’Ukrainiens croient encore à cette promesse, deux ans après le changement de régime. Le nouveau Procureur Général Iouriy Loutsenko s’est engagé à changer cet état de fait et à multiplier les arrestations de haut rang. Ce 30 juillet, Oleksandr Iefremov a été arrêté alors qu’il s’apprêtait à s’envoler pour Vienne. U cas exceptionnel, alors que de nombreux autres officiels ont pu fuir l’Ukraine sans être inquiétés. L’un d’entre eux, Oleksandr Onishchenko est traqué par la justice pendant des semaines pour le détournement d’au moins 120 millions de dollars d’argent public. Il est aujourd’hui en liberté à Londres. Au-delà de possibles sanctions à l’encontre de politiciens corrompus, c’est donc tout la crédibilité du système judiciaire qui est ici en jeu.

Sébastien Gobert – Lviv – RFI 

RFI: Requiem d’opéra, du Donbass à Paris

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 02/07/2016

Qu’en est-il de la guerre dans l’est de l’Ukraine? Depuis la signature des accords de Minsk en février 2015, le conflit a disparu des radars médiatiques. Mais des affrontements se poursuivent sur des points chauds du front entre les forces armées ukrainiennes et les forces pro-russes et russes. Et les morts y sont fréquentes. Ainsi le 29 juin y est mort un volontaire ukrainien, qui avait été baryton d’opéra à Paris pendant une vingtaine d’années… 

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Source: Facebook de Vasyl Slipak

Sébastien, la mort de ce baryton a provoqué une vague d’émotion assez forte…? 

Oui, de Paris à Kiev et au Donbass, Vasyl Slipak, 41 ans au moment de sa mort, avait fait beaucoup parler de lui. Il était originaire de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, et avait été repéré par l’opéra Bastille de Paris au milieu des années 1990. Il y entame une carrière de baryton qui va l’emmener sur les grandes scènes françaises pendant des années. Jusqu’en 2014, quand il prend fait et cause pour la Révolution ukrainienne. Il se démarque alors dans plusieurs évènements de soutien à l’Ukraine et de dénonciation de l’agression russe, de par sa voix, mais aussi de son caractère en acier trempé. Jusqu’au moment où il abandonne sa carrière et son confort français pour se porter volontaire sur le front de l’est.

Et là aussi, il se fait remarquer, dans des interviews dans les médias ukrainiens, il chante “Toréador, Prend garde” de Carmen et autres chants d’opéra tout en se rendant sur le front, harnaché pour le combat et le visage masqué. Vasyl Slipak était un personnage de sensation, jusqu’au 29 juin au matin, où il est fauché par une balle de tireur d’élite tirée des lignes séparatistes pro-russes.

Sa mort rappelle donc que la guerre n’est pas finie…? 

Tout à fait. C’est là le point qui fait l’unanimité. Au sein des communautés franco-ukrainiennes qui le connaissaient, on voit ressurgir des discussions sur l’utilité d’avoir quelqu’un comme Vasyl Slipak sur le front plutôt que dans des activités de coordination d’aide depuis la France. On s’interroge aussi sur l’ultra-nationalisme supposé d’un personnage qui a combattu dans les rangs des formations controversées de Praviy Sektor – Secteur Droit – et Azov. Ses défenseurs avancent que Vasyl Slipak était néanmoins modéré sur de nombreux points, notamment la lutte contre l’homophobie. Ces questions sont évidemment très complexes. Notons ici que des personnages haut en couleur et des personnalités controversées, il y en a beaucoup dans ce conflit, d’un côté ou de l’autre de la ligne de front.

Mais ce qui est évident, c’est que la mort de Vasyl Slipak rappelle qu’il n’y a jamais eu de paix dans le Donbass. Les échauffourées sont quotidiennes, et des gens meurent chaque semaine, des deux côtés de la ligne de front. Selon l’ONU, le bilan humain ne cesse de s’alourdir, à plus de 9500 morts depuis 2014.

Mais pourtant, les accords de paix de Minsk de février 2015 sont censés avoir ouvert une phase de réconciliation politique, non?  

Mais vous savez, ils sont morts-nés, ces Accords de Minsk! Pour une première raison, bien simple, c’est que le cessez-le-feu n’a jamais été totalement respecté, pas même que la démilitarisation de la zone de combat. Même la chancelière allemande Angela Merkel l’a constaté récemment. Et la faute en incombe à toutes les parties en présence, il faut le rappeler, aux dépends d’une population civile toujours plus fragilisée.

Et en plus, pour terminer, on parle ces jours-ci d’une escalade des violences, pour des raisons diverses et variés. J’étais il y a deux jours avec une volontaire qui venait de ravitailler des postes de soldats ukrainiens sur le front, et elle décrivait une situation catastrophique, et sa peur de combats intensifs pendant l’été. Dans ce contexte, la mort de Vasyl Slipak n’en est qu’une parmi d’autres, mais elle pourrait aussi servir d’avertissement en vue d’une recrudescence des violences…

Questions Internationales: Les nouvelles lignes-frontières d’Ukraine

Article publié dans le numéro double 79-80 de Questions Internationales, La Documentation Française; Mai-Août 2016

« Vous savez combien coûtent les bananes à Donetsk ? Au moins deux fois plus chères qu’ici. Et le dentifrice ? C’est une trentaine de hryvnias ici, contre une centaine là-bas ! Enfin, 300 roubles, puisqu’on a le rouble là-bas… » Maya X. s’en est fait une raison. La mère de deux enfants, dans sa quarantaine, vit à Donetsk. Elle ne veut pas quitter sa ville natale, devenue capitale de la République populaire autoproclamée de Donetsk. « Il n’y a pas de pénurie, là-bas. Mais il y a moins de produits de bonne qualité, la plupart viennent de Russie. Et les prix… Donc une fois par mois, moi et mon mari avons pris l’habitude de venir en Ukraine pour faire des courses. Même si le passage de la frontière peut prendre plus d’une journée, cela vaut le coup. »

Maya X. est une frontalière. Du moins, elle se perçoit comme telle, et organise sa vie en conséquence. Après des mois d’un conflit hybride dans le Donbass, le statut des territoires non contrôlés par l’Ukraine est certes encore incertain, et sujet aux progrès éventuels de l’application des accords de Minsk . Ceux-ci prévoient la réintégration des Républiques populaires de Donetsk (RPD) et Louhansk (RPL) au sein d’une Ukraine unie et décentralisée. Pour l’heure, la séparation reste néanmoins bien réelle.

Lire le reste de l’article dans la revue, numéros 79-80 (disponible en kiosque)