Politique Internationale: Interview avec Iouriy Loutsenko

Entretien avec Iouriy Loutsenko, conduit en mars 2016, publié dans l’édition d’été 2016 de Politique Internationale

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En 2005, quand le président ukrainien Viktor Iouchtchenko lui propose le portefeuille de l’Intérieur, Iouriy Loutsenko ne pose qu’une seule question : « Pourrai-je jurer et débiter des insanités dans mon bureau de ministre ? » Interloqué, le chef de l’État lui répond par la négative. Iouriy Loutsenko accepte alors le poste. À 40 ans, il devient le premier civil de l’Ukraine indépendante à occuper cette fonction. « Mon père m’a appris à relever des défis qui semblent impossibles », commente-t-il, le sourire aux lèvres. De fait, l’homme est connu pour son langage coloré.

Originaire de Rivne, dans l’ouest du pays, Iouriy Loutsenko, physicien de formation, est une figure incontournable de la vie publique ukrainienne depuis la fin des années 1990. À l’époque, en tant que chef de file de l’aile sociale-démocrate du Parti socialiste d’Ukraine, il joue un rôle majeur dans la campagne nationale « L’Ukraine sans Koutchma » qui visait à évincer le président autoritaire Léonid Koutchma, au pouvoir depuis 1994. C’est chose faite début 2005, après la mobilisation populaire sans précédent de la « Révolution orange ». À force de se casser la voix en arpentant la scène érigée sur la place Maïdan Nezalejnosti, aux côtés de Viktor Iouchtchenko et de l’emblématique Ioulia Timochenko, Iouriy Loutsenko appose sa marque sur la Révolution. Dès le départ, son engagement répond à des objectifs clairs : débarrasser définitivement l’Ukraine des tares héritées de la période soviétique et, à terme, favoriser l’entrée du pays dans l’Union européenne.

À son grand dam, cette oeuvre est à peine amorcée sous l’ère Iouchtchenko (2005-2010). La nouvelle équipe estampillée « orange » se révèle paralysée par des scandales à répétition (1) et par les cruelles rivalités qui se font jour au sein de l’équipe dirigeante, sur fond de graves difficultés économiques. Dans ce contexte, Iouriy Loutsenko, chargé en sa qualité de ministre de l’Intérieur de la tâche herculéenne qui consiste à restructurer une police pléthorique, inefficace et corrompue, ne peut guère se prévaloir de résultats probants. Il y perd sa crédibilité en tant que réformateur. En outre, l’homme est empêtré dans les jeux politiciens… et se rend coupable de quelques écarts de comportement qui assombrissent son image. Épisode particulièrement embarrassant : en mai 2009, il est interpellé à l’aéroport allemand de Francfort en état d’ébriété avancé. Son tempérament de bon vivant et son franc-parler, autrefois ses atouts, deviennent ses faiblesses. La popularité qu’il s’est forgée lors de la Révolution orange fond rapidement.

C’est donc dans l’indifférence de l’opinion publique que Iouriy Loutsenko se retrouve sur le banc des accusés, en décembre 2010, peu après l’élection du controversé Viktor Ianoukovitch à la présidence. L’ancien ministre de l’Intérieur est condamné à quatre ans de prison pour fraude fiscale et abus de pouvoir. Il faut attendre l’arrestation de Ioulia Timochenko, en août 2011, et son procès très politisé, pour comprendre que les deux « Orangistes » sont avant tout victimes d’une persécution politique orchestrée par le nouveau régime autoritaire. Iouriy Loutsenko devient alors, à la fois pour l’opposition politique et pour les observateurs occidentaux, l’un des symboles de l’étau de fer qui enserre l’Ukraine. Jusqu’à sa libération surprise, en avril 2013, par l’effet d’une grâce présidentielle inattendue, et inexpliquée à ce jour. À l’en croire, son passage en prison lui a beaucoup appris. Derrière les barreaux, il décide que, à sa sortie, il ne commettra plus les mêmes erreurs.

Quelques mois après sa libération, l’occasion se présente de mettre ses bonnes intentions en pratique. Iouriy Loutsenko se montre très actif lors des manifestations citoyennes de l’hiver 2013-2014 qui débouchent sur la « Révolution de la Dignité ». Comme en 2005, il « se rend disponible » pour la politique. S’il se targue d’être parfaitement indépendant, il se rallie néanmoins à Petro Porochenko, élu président en juin 2014, qui en fait son conseiller et le chef de son groupe parlementaire (le « Bloc de Petro Porochenko ») à la Rada (2). À ce poste, il affiche une fidélité sans faille envers le chef de l’État. C’est cette combinaison d’indépendance dans le ton et de loyauté dans l’action qui incite M. Porochenko à le nommer Procureur général, le 12 mai 2016 – et cela, même s’il ne dispose pas des qualifications juridiques normalement requises pour occuper une telle fonction. La controverse fait rage, dans un pays où le Bureau du Procureur a constamment été utilisé comme un bras armé de la présidence, afin d’intimider, de persécuter ou d’emprisonner les adversaires du pouvoir en place. Après les abus remarqués de son prédécesseur, Viktor Chokine, de nombreuses voix dans la société civile doutent de la capacité de Iouriy Loutsenko à s’affranchir des consignes de Petro Porochenko. Le nouveau Procureur général affirme néanmoins que, s’il a accepté cette nomination, ce n’est pas par ambition personnelle : son obsession est de faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider l’Ukraine à surmonter les nombreuses difficultés qu’elle rencontre actuellement et à ne pas répéter l’échec cuisant de la Révolution orange.


Sébastien Gobert – Monsieur Loutsenko, j’aimerais commencer cet entretien par une question personnelle. Que faites-vous encore ici, à Kiev, au premier plan de la politique ukrainienne ? Depuis votre entrée dans la vie publique, au tournant des années 2000, vous avez vécu nombre d’épreuves, d’humiliations et de frustrations. N’avez-vous jamais eu envie de tourner définitivement la page?

Iouriy Loutsenko – Je ne me suis jamais découragé. J’ai été molesté, mais jamais brisé. Ne pas abandonner, telle est ma devise. J’ai toujours en tête ces mots d’Erich Maria Remarque : « Le plus terrible, ce serait de ne rien espérer. »

S. G. – Précisément, qu’espérez-vous aujourd’hui ?

I. L. – J’ai deux rêves principaux. Le premier, c’est de devenir membre du Parlement européen. Pas pour assouvir une ambition personnelle ; mais, tout simplement, parce que si j’étais député européen, cela signifierait que l’Ukraine est membre de l’UE ! La première étape, sur ce long chemin, ce sera l’abolition du régime de visas Schengen pour les Ukrainiens, que l’on espère prochaine. Pour moi et pour des millions de mes compatriotes, cette décision est synonyme de retour dans la « maison Europe », après 350 ans de captivité.

Mon deuxième rêve est encore plus ambitieux. C’est d’en finir une bonne fois pour toutes avec le paternalisme soviétique, cette habitude que les gens ont prise de ne s’en remettre qu’à la hiérarchie, sans avoir à se prendre en main. Cela a brisé la colonne vertébrale du caractère national ukrainien. Aujourd’hui, malgré les épreuves, malgré les frustrations, malgré les luttes internes à la Rada et, en particulier, au sein du « Bloc de Petro Porochenko » (3), je continue de faire ce que je crois juste, ce en quoi je crois.

Parallèlement à mes objectifs personnels, je souhaite que l’Ukraine gagne les trois guerres qu’elle mène actuellement de front : celle contre la Russie ; celle contre les oligarques (4) ; et celle contre la corruption.

Vous m’avez demandé si je n’étais pas tenté d’abandonner la politique ; ma réponse, c’est que je ne peux pas rester chez moi et ignorer les fléaux qui affectent mon pays. En 2014, aux alentours de la date anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août, mon fils aîné m’a annoncé qu’il s’était porté volontaire pour rejoindre l’armée. Or il est de notoriété publique qu’il est invalide de deuxième catégorie, après un long traitement contre un cancer. Dès lors, une question s’impose : comment est-il possible que des responsables de nos forces armées aient pu accepter qu’il parte pour le front ? Eh bien, il me l’a expliqué : il a donné 100 dollars à un médecin pour obtenir un certificat indiquant qu’il était en bonne santé et apte au combat, et 100 dollars à l’officier militaire qui a signé l’acte d’enrôlement ! Pour l’anecdote, l’officier lui a rendu les 100 dollars une fois qu’il a découvert quel était son nom de famille… Et mon fils est allé se battre. En tant que simple artilleur, il a défendu l’aéroport de Donetsk pendant l’une des plus féroces batailles de la guerre (5). Dans ces circonstances, comment imaginer que je puisse me retirer de la vie publique ? Ma famille aurait été la première à ne pas le comprendre.

S. G. – Vous vous êtes fait connaître, à la fin des années 1990, en tant que militant de la société civile. La Révolution de la Dignité a été, avant tout, une réussite de cette société civile qui se méfiait profondément des cercles politiques. Aujourd’hui, pensez-vous vraiment que la politique soit le meilleur mode d’action en Ukraine ?

I. L. – Je crois que l’Ukraine a besoin de divers instruments selon les périodes. Il y a un temps pour le militantisme de la société civile ; et il y a un temps pour l’action politique.

Vous savez, j’ai un diplôme de physicien. Je me sens donc très à l’aise dans un rôle de semi-conducteur, c’est-à-dire de médiateur ! C’est le rôle que j’ai tenu aussi bien pendant la Révolution orange que durant la Révolution de la Dignité : j’ai été, chaque fois, un militant de la société civile en contact avec les responsables politiques. C’est ce que j’ai fait en rassemblant un certain nombre de personnes. Ensemble, nous avons développé l’idée de la « Troisième République » ukrainienne. Il s’agissait d’un modèle nouveau, opposé à l’héritage soviétique et compatible avec l’intégration européenne de l’Ukraine, différent à la fois de la Première République populaire ukrainienne (celle de 1918-1919) et de la Seconde République (à partir de l’indépendance en 1991). Nous sommes convenus qu’il était nécessaire non seulement de changer de président, mais aussi et surtout de refondre l’intégralité du système politique, de repenser le système judiciaire et d’entamer la « désoligarquisation » du pays – sans laquelle on ne pourrait pas procéder à une « décriminalisation » de la société.

Ma conviction, c’est qu’une révolution ne peut réussir que si de très nombreux citoyens, issus de groupes variés, s’unissent afin de renverser le régime en place. Elle ne peut pas être phagocytée par les conflits politiciens entre des gens aussi divers que « Secteur Droit » (6) et les socialistes, en passant par les personnes âgées, profondément marquées par l’époque soviétique, qui elles aussi ont pris part au Maïdan. Nous sommes parvenus à établir une telle union et c’est pourquoi nous avons pu chasser Viktor Ianoukovitch et ses séides.

Une fois cette victoire obtenue, le temps est venu de procéder à cette refonte du système que je viens d’évoquer. À ce stade, il convenait de passer à l’action politique en tant que telle : élire un nouveau président et un nouveau Parlement, et organiser des élections locales. Et c’est ce qui a été fait au cours des deux dernières années.

S. G. – Pendant la Révolution de la Dignité, vous avez toujours insisté sur votre indépendance. Mais, au printemps 2014, vous avez choisi de vous rallier à Petro Porochenko. Pourquoi ce choix?

I. L. – Parce que Petro Porochenko était le meilleur candidat pour la présidence, la seule personne qui était à même de réellement changer le pays. Il portait en lui les germes d’une nouvelle politique et d’un nouveau système de valeurs – un système de valeurs calqué sur la tradition non pas moscovite ou kiévienne, mais bruxelloise. Il entretenait de très bons contacts avec les dirigeants politiques européens. Il savait comment leur parler, comment coopérer avec eux. Or il s’agissait de l’une des conditions essentielles pour commencer l’intégration européenne de l’Ukraine. En travaillant à ses côtés, je peux continuer de jouer ce rôle d’intermédiaire, de semi-conducteur, dont je viens de vous parler.

L’Ukraine est aujourd’hui un pays en grande difficulté. Bien sûr, c’est un pays en guerre : un sixième du budget est dédié aux forces armées, sachant que notre budget national est traditionnellement très maigre. En outre, l’économie est aux abois : le salaire moyen des professeurs et des médecins est de 100 dollars par mois ; 22 % du parc industriel sont situés dans des territoires occupés ; et en 2015, nous avons subi une baisse de plus de 10 % de notre PIB à cause du blocus commercial russe. Pour le dire simplement, nous avons perdu la moitié de notre économie. Dans ce contexte délétère, la reprise de la croissance n’est possible qu’à travers l’établissement de nouvelles structures économiques orientées non plus vers la Russie mais vers l’UE et l’Asie orientale (7). D’où ma décision de me rallier à l’homme le plus à même de faire accomplir à l’Ukraine ce virage fondamental.

S. G. – Qu’attendez-vous de vos partenaires occidentaux et, en particulier, européens ?

I. L. – À partir du printemps 2014, nous avons créé notre armée pratiquement ex nihilo (8). Ce fut un effort colossal, qui nous a coûté énormément de sang, de larmes et d’argent. Mais nous nous en sommes sortis par nos propres moyens. Je me suis récemment rendu à Bruxelles, où j’ai discuté avec un panel de dirigeants européens. Je leur ai dit que nous n’attendions de la part de l’Occident ni financement ni aide militaire, mais une reconnaissance de la légitimité de notre action dans un intérêt commun. Les Occidentaux doivent comprendre que notre armée ne mène pas la guerre uniquement pour l’Ukraine. Ce qui est à l’oeuvre actuellement (9), ce n’est pas seulement un conflit entre la Russie et l’Ukraine, mais bien entre la Russie et l’Europe.

S. G. – Pouvez-vous préciser votre idée ?

I. L. – Vladimir Poutine a lancé un défi existentiel à l’ordre mondial établi après la défaite du nazisme. Le président russe possède déjà tout ce dont un homme peut rêver : l’or du Kremlin, le charbon du Kouzbass, l’une des plus puissantes centrales hydroélectriques au monde (Saïano-Chouchensk), sa place garantie au mausolée, etc. Mais ce qu’il veut, c’est entrer dans les livres d’histoire aux côtés du tsar Alexandre Ier, qui a procédé à la division de l’Europe au Congrès de Vienne de 1815 après les guerres napoléoniennes, et du camarade Staline, qui a fait la même chose après la Seconde Guerre mondiale. Je suis persuadé que Vladimir Poutine veut être le troisième nom au panthéon de ces hommes qui ont mis en oeuvre cette vision du « monde russe ». Or cela restera impossible aussi longtemps que l’Ukraine lui tiendra tête.

J’ajoute que la guerre qui fait rage en ce moment ne se déroule pas qu’en Ukraine mais, aussi, dans de nombreux pays d’Europe, où diverses forces politiques travaillent pour Poutine (10). La corruption qui se diffuse à travers les canaux économiques et énergétiques russes va bien au-delà de l’Ukraine – jusqu’en Grande-Bretagne, par exemple (11). On assiste à une véritable contamination du continent. C’est la concrétisation d’une plaisanterie un peu triviale qui circulait quand Vladimir Poutine est devenu président en 2000. Arrivé au Kremlin, perdu dans les immenses salles du palais, Poutine est pris d’une envie subite. Il demande aux officiers de la garde présidentielle où il peut pisser. Réponse des gardes : « Toi, petit, tu peux pisser où tu veux. » Et il a pris cette recommandation à la lettre. Aujourd’hui, Poutine estime qu’il peut pisser partout où il veut en Europe !

S. G. – Avez-vous le sentiment que vos partenaires européens comprennent vos arguments et ont pleinement conscience du danger qui, selon vous, pèse sur l’unité de l’Europe ?

I. L. – Oui, mais ce sont aussi des hommes politiques confrontés à des défis globaux. Ils doivent gérer l’afflux de plus d’un million de réfugiés en provenance du Proche-Orient. Et dans un tel contexte, ils ont tendance à se demander s’il faut abolir le régime de visas Schengen avec l’Ukraine, qui compte plus d’un million et demi de personnes déplacées. Je leur fais remarquer que moins de 1 % des demandeurs d’asile en Union européenne sont ukrainiens et qu’il n’y a pas de raisons de s’inquiéter : l’abolition du régime de visas n’entraînera pas une émigration massive des Ukrainiens vers l’UE ! 70 % de mes concitoyens ne sont jamais sortis du pays et ne veulent pas en sortir. 30 % se sont rendus à l’étranger et en sont revenus. Seuls 20 % des Ukrainiens considèrent que l’abolition du régime de visas représenterait, pour eux, l’ouverture de nouvelles perspectives économiques. Mais pour 80 % d’entre eux, il s’agirait avant tout d’un « message », d’un acte de solidarité.

J’ai également évoqué avec nos partenaires européens le dossier brûlant des sanctions contre la Russie. Nous voyons bien que l’économie européenne est en mauvaise posture et que des voix, au sein de l’UE, plaident en faveur d’un rétablissement rapide des liens avec le marché russe. Dans le même temps, la propagande de Moscou martèle que les sanctions pénalisent les citoyens européens, et non les dirigeants russes. Au Parlement européen, on m’a répété cette idée, qui est assez saugrenue. Il est évident que les dirigeants russes en particulier, et leurs réseaux économiques en général, sont fortement pénalisés par les sanctions. Surtout, j’ai posé cette simple question à mes interlocuteurs : la Crimée est-elle revenue à l’Ukraine ? Non. Les 7 000 militaires russes déployés dans le Donbass en sont-ils partis ? Non. Dès lors, au nom de quoi faudrait-il lever les sanctions ? On m’a répondu que c’est ça, la « realpolitik ». C’est la crise, l’Europe a besoin d’argent et de débouchés pour ses produits, et Vladimir Poutine en offre.

Mais j’attends justement des Européens que dans cette « realpolitik », nous soyons considérés comme des partenaires et pas comme une monnaie d’échange ! Encore une fois, je ne demande ni argent ni armement. Mais la reconnaissance que nous faisons partie de leur famille. Pour reprendre les mots de Rudyard Kipling dans Le Livre de la jungle, nous sommes « du même sang ».

S. G. – La mise en oeuvre des accords de Minsk signés le 12 février 2015, qui visent à créer les conditions d’une paix durable dans le Donbass, est pour le moins difficile. Quel jugement portez-vous sur ce plan de paix ?

I. L. – Le président Porochenko est l’auteur de l’essentiel du plan de paix qui se trouve à la base des accords de Minsk. J’y adhère pleinement. Ce plan est le seul qui puisse restaurer la souveraineté de l’Ukraine sans de nouvelles effusions de sang. La pierre angulaire de ce projet, c’est le rétablissement du contrôle par l’Ukraine de la frontière avec la Russie. C’est absolument indispensable : convenez que s’il y a le feu dans votre maison et que votre voisin y déverse constamment de l’huile par-dessus la palissade, il vous sera impossible d’éteindre l’incendie ! Si nous décidons de régler ce problème frontalier par des moyens militaires, des dizaines de milliers de vies, tant militaires que civiles, seront perdues. Notre idée est simple : il faut déployer une mission militaire internationale le long de la frontière russo-ukrainienne, sous mandat de l’OSCE. Et déployer une mission de police dans les territoires qui se trouvent actuellement aux mains des séparatistes, peut-être également sous mandat de l’OSCE. Des missions similaires ont été créées et déployées auparavant, sur d’autres terrains. Par exemple, quand j’étais ministre de l’Intérieur, l’Ukraine était partie prenante d’une mission au Kosovo.

S. G. – C’est là une idée que le président Porochenko a exprimée à de nombreuses reprises depuis des mois. Visiblement, les Européens ne sont pas très intéressés par sa mise en oeuvre… Vous avez rencontré les ministres des Affaires étrangères français et allemand, Jean-Marc Ayrault et Frank-Walter Steinmeier, lors de leur déplacement à Kiev, les 22 et 23 février 2016. Mais pendant cette visite, rien n’a été dit sur une éventuelle mission de police européenne. Selon Paris et Berlin, c’est plutôt la tenue d’élections locales dans le Donbass qui peut relancer le processus de réconciliation politique dans cette région. Comment résoudre cette différence de vues ?

I. L. – En effet, MM. Ayrault et Steinmeier ont insisté pour que des élections locales soient organisées aussi vite que possible. Ils nous ont spécifiquement demandé, à nous autres députés de la Rada, de voter une loi spéciale visant à encadrer un futur scrutin. Mais je dois avouer que je ne comprends pas trop leur logique. Nous n’avons pas besoin d’une loi spéciale. Ce dont nous avons besoin, c’est de garantir que plus d’un million de personnes déplacées et réfugiées puissent se rendre aux urnes dans les villes où elles sont enregistrées – et cela, en toute sécurité. Car c’est bien leur participation, ou leur abstention, qui va déterminer l’issue du scrutin.

Ce qui nous amène à un autre problème concomitant. Si l’élection se tenait demain, je ne sais absolument pas quels candidats mon parti pourrait présenter dans des villes aujourd’hui occupées, comme Horlivka, près de Donetsk. Dans cette ville, un homme a récemment été arrêté parce qu’il arborait un drapeau ukrainien. Il a été égorgé et son corps a été jeté dans une rivière. Comprenez que personne ne souhaite se présenter dans ces conditions !

En réalité, les diplomates français et allemands prennent la question à l’envers. Rétablissons d’abord le contrôle de la frontière ; déployons une mission de police neutre pendant six mois ; et, ensuite seulement, procédons à une élection en accord avec la législation ukrainienne. L’autorité de l’Ukraine doit être pleinement rétablie dans les domaines de la justice, des affaires sociales et de l’économie. Il faudra sans doute aussi désarmer et amnistier les combattants ennemis qui n’ont pas commis de crimes graves et qui se repentent de leurs actions. Mais il est hors de question d’envisager une amnistie générale qui s’étendrait à tous les terroristes : une telle mesure reviendrait à encourager la répétition des violences. En revanche, je le répète, une amnistie de ceux qu’on peut appeler les « assistants des terroristes » est possible et même nécessaire.

S. G. – Ne pensez-vous pas que l’Ukraine est devenue l’otage du processus de Minsk (12) ?

I. L. – De mon point de vue, nous ne sommes pas otages du processus de paix, mais de l’interprétation politique qui en est faite. Certains dirigeants européens (13) cherchent à lever les sanctions à l’encontre de la Russie. Cette volonté s’explique plus par le souci de préparer les prochaines échéances électorales dans leur propre pays que par une véritable logique économique : ils estiment que les électeurs leur sauront gré d’avoir relancé les échanges avec la Russie. Pour ce faire, il leur faut rejeter la faute du blocage du processus de paix sur l’Ukraine, afin de dédouaner le Kremlin. C’est absurde ! La paix ne peut pas être établie par les seuls Ukrainiens. Il est évident que le processus doit être bilatéral. Vladimir Poutine doit respecter au moins un ou deux de ses engagements (garantir le respect du cessez-le-feu, faire pression sur les séparatistes pour qu’ils appliquent les accords, démilitariser…). Pour l’instant, il n’en a rien été. On ne peut pas sérieusement accuser l’Ukraine de ne pas avoir mis en oeuvre tel ou tel point précis de l’accord de Minsk alors que la Russie, elle, n’en a pas appliqué un seul ! Toute parodie d’élection dans une région contrôlée par 7 000 soldats russes et 40 000 combattants armés par la Russie ne serait ni plus ni moins qu’une opération visant à légaliser le terrorisme. Quiconque exige de nous que nous organisions des élections locales dans la configuration actuelle, à la pointe du fusil, est soit un hurluberlu qui vient tout juste d’atterrir de la planète Mars, soit un ami de Vladimir Poutine. Point.

S. G. – Admettons que la guerre se termine et que le Donbass revienne dans le giron de l’Ukraine. Que faudra-t-il faire de la région et de sa population ? Le Donbass est connu pour être majoritairement russophone, et très connecté à la Russie par le biais de l’héritage soviétique. De nombreuses voix appellent déjà à sa future « ukrainisation » à marche forcée. Serait-ce une solution appropriée ?

I. L. – Je pense qu’il faudra à ce moment-là que nous nous inspirions de la reconstruction du sud des États-Unis d’Amérique après la guerre de Sécession. Cette reconstruction s’est accompagnée d’une transformation radicale du système économique et social qui était fondé, avant guerre, sur l’esclavage. De manière assez similaire, on peut considérer que le Donbass est régi par l’esclavage depuis la promulgation de l’indépendance ukrainienne il y a vingt-cinq ans puisque la région se trouve sous la coupe de trois ou quatre clans mafieux. La majorité de la population s’est accoutumée à ce système. Aussi, reconstruire le Donbass sous souveraineté ukrainienne reviendrait à y exporter le XXIe siècle et à faire comprendre aux hommes et aux femmes qui y vivent qu’ils valent plus que 10 dollars par mois. Pour y parvenir, nous devrons bâtir les institutions de l’État et développer parmi les habitants un nouveau rapport au droit et à la justice. Quant à l’idée d’unir la population ukrainienne, Donbass compris, autour d’une langue et d’une culture uniques, elle est proprement absurde. Une quelconque monoculture ethno-linguistique ukrainienne n’aurait aucun sens… Encore une fois, j’ai un diplôme de physicien : je suis bien placé pour savoir que le courant électrique circule entre des polarités différentes !

Les ministres des Affaires étrangères français et allemand sont persuadés qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour que le Donbass devienne totalement russe ou totalement ukrainien. Mais le Donbass restera le Donbass, avec ses spécificités. Ses racines sont profondément liées à l’Ukraine. Il est vrai que, en surface, le Donbass a beaucoup changé depuis un siècle. Ses populations ont été déplacées, opprimées et décimées par la Grande Famine qu’a décidée Staline en 1932-1933. Elles ont été lobotomisées par l’industrialisation et l’idéologie soviétiques. Pourtant, le naturel revient toujours au galop ! Je me souviens d’un directeur de mine à Lougansk. Il ne pouvait pas finir une conversation sans ouvrir une bouteille de vodka. Il ne parlait que très peu l’ukrainien, il était avant tout russophone. Mais quand il s’est coupé en ouvrant la bouteille, il s’est mis à jurer en ukrainien ! Et après quelques verres, ce sont des chansons ukrainiennes qu’il a entonnées… Voilà qui illustre cette réalité : les racines ukrainiennes du Donbass sont puissantes et ne seront jamais extirpées.

Dans le Donbass libéré, nous valoriserons les différences au sein d’une Ukraine unie. Comment ? À travers l’école, une politique sociale raisonnée, une politique économique riche de nouvelles perspectives. L’idée ukrainienne s’imposera d’elle-même.

S. G. – Quid de la Crimée, que la Russie a annexée en mars 2014 ? Le processus de paix de Minsk ne la mentionne pas et cette question n’est que très rarement évoquée dans les négociations politiques. Comment la péninsule pourrait-elle revenir à l’Ukraine ?

I. L. – Mon opinion, qui n’engage que moi, c’est que les changements en Crimée ne seront possibles qu’après la mort de Vladimir Poutine. Il s’est engagé si personnellement, si intimement, dans l’annexion de la Crimée qu’il ne la laissera pas échapper aussi longtemps qu’il sera en vie ! Après sa disparition, plusieurs options apparaîtront, qui associeront de nouveau intimement la Crimée à l’Ukraine : l’indépendance de la péninsule ; son autonomie ; ou encore une sorte de statut spécial dans une nouvelle configuration géopolitique qui s’esquisse en ce moment même. En effet, des affinités politiques se développent actuellement entre la Turquie, l’Ukraine, la Pologne et les États baltes. On pourrait voir émerger, à terme, une alliance qui s’étendrait d’Ankara à Tallinn et dont le but serait de contenir la Russie. La péninsule de Crimée sera automatiquement partie prenante de cette alliance, ne serait-ce que d’un point de vue géographique. La Crimée sera ukrainienne. À un degré qui reste encore à définir, mais elle sera ukrainienne.

S. G. – Est-ce à dire que vous ne considérez l’annexion de la Crimée qu’en termes politiques et géopolitiques ? Ne négligez-vous pas l’opinion d’une large partie des populations locales qui avant même les événements de 2014 avaient exprimé de longue date des sympathies pour l’idée de « monde russe » ?

I. L. – Qui vous a dit cela ? L’avez-vous constaté vous-même ? La Crimée, c’est une mosaïque complexe de trois peuples : les Tatars, les Russes et les Ukrainiens. La Crimée n’a jamais accepté l’idée du « monde russe ». Je reconnais que c’est une région de l’Ukraine qui a été délaissée par Kiev. Les politiciens ne se rappelaient l’existence de la péninsule qu’en été, pour venir s’y prélasser en vacances ! Il n’empêche : la Crimée, c’est l’Ukraine. Après la mort de ce dictateur aventurier qu’est Poutine, le peuple aura l’occasion de décider de son propre destin, au contraire de ce qui s’est passé en mars 2014. Ce seront alors 90 % des gens qui voteront pour faire revenir la péninsule dans le giron de l’Ukraine. En vertu des liens dont je viens de parler, mais aussi par pragmatisme économique. Vous savez pertinemment qu’en 2014 c’est ce bandit de Sergueï Axionov, dont le surnom dans les milieux de la pègre est « le Gobelin », et ses sbires qui ont offert la Crimée sur un plateau à Vladimir Poutine (14) – et cela, afin de préserver et d’accroître leur mainmise sur la péninsule. Ce à quoi on a assisté à cette occasion n’était en aucun cas une manifestation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !

La même chose s’est passée dans le Donbass un peu plus tard. Il faut bien voir que l’influence de Vladimir Poutine sur l’Ukraine est toujours passée par les milieux criminels. Et dans le Donbass, comme en Crimée, non seulement les groupes criminels étaient très bien implantés mais, par surcroît, leurs liens avec la Russie étaient très forts. C’est ainsi que des petits bandits se sont emparés du pouvoir dans les villes de la région et se sont prévalus de l’idée du « monde russe ». La réalité, c’est que ces proclamations relevaient de purs calculs criminels. À Dniepropetrovsk, à Kharkiv et à Odessa aussi, des groupes criminels sont très bien implantés. Mais leurs activités et leurs intérêts sont liés à l’Ukraine. Je ne veux pas faire de commentaires sur la manière dont cela s’est passé, mais en 2014 ces groupes ont fait le choix de ne pas offrir à Vladimir Poutine le tremplin qu’il attendait pour conquérir le reste du pays.

S. G. – Justement, parlons des bandits d’Ukraine. Plus ou moins liés aux partis politiques, plus ou moins liés aux oligarques, ils ont fait la pluie et le beau temps dans le pays depuis son indépendance – surtout dans ses régions. On pouvait s’attendre à ce que la Révolution de la Dignité mette un terme à l’emprise de ces groupes criminels. Mais plus de deux ans après la chute de Viktor Ianoukovitch, le processus de réformes semble grippé et les critiques émanant de la société civile affirment que rien n’a changé…

I. L. – Beaucoup de progrès ont déjà été faits, même s’il reste énormément à accomplir pour parachever nos réformes. Parlons de la police. Nous avons créé une police qui plaît fort à la population. Si bien qu’on l’appelle la « police selfie » : les gens aiment se prendre en photo avec les agents ! Le problème, c’est que cette réforme n’est pas allée assez loin. En tant que spécialiste de la question, je peux vous assurer que, l’an dernier, nous avons travaillé d’arrache-pied à une réforme complète du système policier et judiciaire, ainsi que de la lutte anti-corruption. Mais en raison de divers blocages, la réforme n’est pas encore effective : elle s’est pour l’instant limitée à une réforme de la police de la route, laquelle ne représente que 7 % des effectifs totaux de la police. On est encore loin d’une réforme de grande envergure.

En 2005, quand j’ai été nommé ministre, j’avais commencé par renvoyer 98 % des chefs d’unité. C’était indispensable pour rompre les liens de la corruption. Mais que ce soit il y a dix ans ou aujourd’hui, personne n’a réussi à renvoyer la plus grosse partie des adjoints et des officiers de second rang. Ceux-ci ont été protégés par le système et autorisés à entamer une « grève à l’italienne » – une pratique qui consiste à se mettre en arrêt-maladie et à ne pas se rendre au travail. Conséquence : le fonctionnement de toute la police est paralysé et les patrouilles dans la rue sont bien moins efficaces que nous le souhaiterions.

La criminalité a augmenté dans les rues de Kiev et certains chefs de gang que l’on avait oubliés depuis longtemps sont réapparus et opèrent sans contrôle apparent. Quand j’étais ministre, j’utilisais les services d’un de ces chefs comme source d’information. Mettons que 150 voitures étaient volées à Kiev chaque semaine : on en retrouvait 50. Aujourd’hui, ce sont 2 000 voitures qui disparaissent chaque semaine, et on n’en retrouve que 30 ! Malgré tout, j’ai confiance. Laissons aux réformes le temps de faire leur effet et la situation s’arrangera.

S. G. – Vous avez récemment été nommé Procureur général, bien que vous n’ayez pas de diplôme de droit. Juste avant votre nomination, le Parlement a d’ailleurs adopté une loi modifiant les critères requis pour le poste afin de pouvoir accepter votre candidature. Dans ce contexte, beaucoup vous accusent déjà d’être l’homme lige de Petro Porochenko qui vous aurait nommé afin de s’assurer que le Bureau du Procureur général ne sera jamais réformé. Quel est votre programme ?

I. L. – Mon programme, c’est justement celui de la réforme. Les critiques que vous venez de citer me laissent indifférent. Je compte me servir de l’expérience des révolutions et du savoir-faire que j’ai acquis pendant ces moments clés de notre histoire pour mettre fin au sentiment que l’anarchie et l’impunité prévalent en Ukraine. Plutôt que des critiques, c’est une alliance de toutes les forces vives du Maïdan qu’il nous faut. J’ai moi-même été victime d’un procès politique, en 2010 : je mettrai fin à cette pratique. Soyez certain que je me servirai amplement de mon expérience de prisonnier politique pour réformer le système judiciaire et le milieu carcéral. Concrètement, je compte faire évoluer le mode de recrutement du parquet et entamer des poursuites contre Viktor Ianoukovitch et ses proches, in absentia (15). Et vous pouvez me croire quand je vous dis que je n’hésiterai pas, si besoin est, à lancer des poursuites contre des personnes qui détiennent aujourd’hui des responsabilités au sein de l’État ! Je veux que la justice ukrainienne mérite enfin son nom.

S. G. – L’Ukraine traverse actuellement une nouvelle crise politique qui a provoqué, le 10 avril dernier, la démission du premier ministre Arséni Iatseniouk, et son remplacement, le 14 avril, par Volodymyr Hroïsman, alors président du Parlement. Mais quoi qu’il advienne au sommet du gouvernement, il vous faut, comme vous l’avez souligné, prendre des mesures draconiennes pour réduire l’influence des oligarques sur la politique ukrainienne. Pensez-vous que le président Porochenko, souvent considéré lui-même comme un oligarque de premier plan, soit sincère dans son entreprise de « désoligarquisation » du pays ?

I. L. – Petro Porochenko fait honneur à sa fonction de chef de l’État. Il n’agit pas en tant qu’oligarque, à supposer qu’il en soit un, ni même en tant que chef de parti. Il est président et sait user de son autorité quand il s’agit de prendre des décisions complexes et difficiles, y compris quand celles-ci entrent en conflit avec les intérêts d’autres oligarques, ou même avec ses propres intérêts. Nous l’avons vu à de nombreuses reprises (16). Quant à Arséni Iatseniouk, il devait partir car il n’avait pas réussi à convaincre l’opinion. Conduire des réformes radicales face à l’opposition de plus de 80 % de l’opinion et du Parlement, ce n’est pas possible (17). Je ne crois pas aux rumeurs selon lesquelles le président aurait passé des accords avec certains oligarques. Il est de notoriété publique que Petro Porochenko est milliardaire. Autrement dit, il n’a plus besoin de s’enrichir ! Et nous, le Bloc de Petro Porochenko, nous sommes le seul parti qui n’a pas besoin de financements extérieurs, puisque M. Porochenko subvient à tous nos besoins. Conséquence : nous sommes le parti le plus indépendant vis-à-vis des oligarques.

S. G. – Il semble néanmoins que du temps où vous étiez le chef de la fraction présidentielle au Parlement, vous ne pouviez pas garantir que chacun de vos députés était réellement indépendant vis-à-vis des oligarques (18)…

I. L. – Mon parti est composé de sensibilités diverses, ce qui provoque de nombreuses luttes internes. Et dans l’hémicycle, on fait des affaires. C’est le cas dans tous les groupes parlementaires – chez les populistes, chez les radicaux, chez les pro-européens, chez les partisans de l’ancien régime, etc. Il n’y a là rien de nouveau. Ces pratiques doivent cesser.

C’est le troisième combat dont je vous parlais : la guerre contre la corruption. Si nous voulons faire évoluer le pays dans le bon sens, nous ne pouvons pas nous contenter d’infliger des punitions ponctuelles à tel ou tel individu pris sur le fait. Punir les coupables, c’est important, mais nous mettons aussi en oeuvre un nettoyage du système afin de rendre la corruption impossible. Nous devons effectuer de profonds changements structurels. Épurer les monopoles d’État, simplifier le corps des douanes, refondre le système judiciaire, assurer l’indépendance du nouveau Bureau anti-corruption (19) vis-à-vis des partis politiques et moderniser le Bureau du procureur général : telles sont nos missions pour 2016.

S. G. – Ne pensez-vous pas que Ioulia Timochenko, l’ancienne dame de fer de la politique ukrainienne, aurait pu conduire cette « désoligarquisation » avec succès ? Vous avez toujours paru très proches. Pourquoi ne pas avoir poursuivi votre engagement politique à ses côtés, à sa sortie de prison (20) ?

I. L. – Je respecte infiniment Ioulia Timochenko pour son énergie et pour son action passée. Mais je ne pouvais pas l’imaginer présidente après la Révolution de la Dignité. J’estimais qu’elle ne pourrait pas faire mieux que Petro Porochenko, que ce soit sur la scène internationale ou dans la lutte interne contre l’oligarchie. Son heure était déjà passée.

S. G. – Elle semble néanmoins bénéficier d’un regain de popularité et se positionne comme potentielle première ministre (21)…

I. L. – En Ukraine, il ne faut jamais dire jamais. Ioulia est de plus en plus populaire, c’est vrai. Mais pour être franc, plus le temps passe, et plus nous nous éloignons, elle et moi, en termes de vision politique. À mes yeux, les hommes et les femmes politiques n’ont pas le droit de recourir au populisme. Surtout quand ils sont au courant de la gravité réelle de la situation du pays. Une personnalité politique qui se respecte et qui se projette comme homme ou femme d’État ne devrait pas se référer en permanence aux sondages d’opinion et aux cotes de popularité. Ioulia use régulièrement de sa rhétorique éloquente et agressive pour critiquer le gouvernement. Pourquoi pas ? C’est aussi son rôle, et sa valeur ajoutée. Mais à partir du moment où elle ne fait pas de proposition concrète pour faire avancer le pays, son action ne m’intéresse pas. Voilà pourquoi je suis membre du Bloc de Petro Porochenko et non de Batkivchina, son parti.

S. G. – Finissons comme nous avons commencé : par deux questions personnelles. La première porte sur votre séjour en prison. Qu’avez-vous fait de votre temps en cellule ? Cette détention vous a-t-elle enseigné une leçon particulière dont vous tenez compte dans votre action actuelle ?

I. L. – Bien sûr. Si je suis aussi intelligent aujourd’hui, c’est parce que j’ai eu une longue conversation introspective avec moi-même pendant deux ans et demi ! Je plaisante, mais il est vrai qu’en prison j’ai lu avec avidité. Il faut lire pour analyser le passé et réfléchir à l’avenir. D’après mes calculs, j’ai lu pendant ma détention 377 livres, très différents les uns des autres. Il s’agissait pour l’essentiel d’ouvrages d’histoire, de philosophie, de mémoires, mais aussi de textes de fiction.

Je réfléchissais sur ces ouvrages à voix haute, en les disséquant et en analysant les erreurs qu’ils contenaient. Mes idées sur la Troisième République sont nées à ce moment-là. Chaque jour, j’essayais de comprendre quelles erreurs j’avais commises exactement : comment avais-je permis que Viktor Ianoukovitch revienne au pouvoir ? Avais-je fait tout ce que je pouvais pour l’en empêcher ? Je me suis critiqué avec dureté. C’est pour cette raison que, aujourd’hui, les critiques visant mon action ne me touchent guère : j’ai déjà passé deux ans et demi à analyser mes fautes et mes péchés ! À cet égard, je veux rappeler que mon procès avait été une farce – mais c’est de notoriété publique. Le chef d’accusation était ridicule et les procédures étaient truquées. Je savais évidemment que j’allais être condamné. Aujourd’hui, je peux confesser que, deux jours avant le verdict, Ioulia Timochenko m’a proposé de m’aider à quitter le pays. J’ai refusé. D’une part, parce qu’il était nécessaire que j’assume les fautes commises, même celles des autres. J’ai ainsi pris sur moi nombre d’erreurs du président Iouchtchenko… D’autre part, il était important de prouver à mes soutiens, à mes électeurs, que je n’avais pas peur et que je restais ferme sur mes positions.

J’ajoute que, malgré tous les désagréments de la vie en prison, il a été très intéressant pour moi de découvrir le système pénitentiaire de l’intérieur. J’ai désormais une bonne idée de la réalité de ce système, que ce soit en tant que ministre ou en tant que prisonnier ! Derrière les barreaux, j’ai notamment côtoyé les assassins du journaliste Guéorgui Gongadze (22), que j’avais moi-même mis en prison ! Sacrée expérience… Quant aux conditions de détention, elles étaient très rudes. Ma cellule individuelle avait été construite en 1861 et ne mesurait que 9 mètres carrés. Les détenus n’avaient le droit qu’à une seule promenade par jour. Et comme si ce n’était pas assez dur, la moitié de la vitre manquait à la fenêtre ! Au réveil, la première chose à faire était de se déneiger la tête…

La prison m’a-t-elle changé ? Oui. J’ai désormais plus de compassion pour les gens. J’essaie de mieux les comprendre, même quand nous ne partageons pas les mêmes points de vue. Cette expérience va beaucoup m’aider dans mon travail de procureur général. Ce que je regrette, c’est d’avoir infligé cette épreuve à ma famille : pour elle, ces deux années et demie ont été très difficiles. Mais, en soi, j’ai beaucoup appris de mon passage en prison. Si je le pouvais, je mettrais en prison chaque candidat au poste de ministre de l’Intérieur. Pour une sorte d’excursion !

S. G. – Y a-t-il une personnalité historique qui vous a servi de repère tout au long de votre cheminement intellectuel ?

I. L. – Pendant mes audiences au tribunal, je lisais les Lettres de la liberté, de l’intellectuel polonais Adam Michnik. Un journaliste m’a pris en photo. Cette photo, Michnik l’a vue, et il m’a envoyé une lettre de soutien. C’est ainsi que nous avons fait connaissance et entretenu une correspondance. Nous nous sommes rencontrés après ma libération. C’est un homme de légende qui a changé l’Europe. Loin de moi la prétention de nous comparer. Mais nous avons des points communs. Son père, comme le mien, était un fonctionnaire du Parti communiste. Lui, depuis la Pologne, a d’abord soutenu la contestation de mai 68 à Paris ; puis, quelques mois plus tard, il s’est rangé aux côtés des révoltés du Printemps de Prague. Il écrivit alors : « Nous, les gauchos de Paris, que pouvons-nous devenir après ce printemps ? Uniquement des libéraux. » Moi-même, avant de devenir ministre de l’Intérieur, j’étais persuadé que la social-démocratie européenne était la solution. À ce poste, je me suis rendu compte que, en Ukraine, tout ce qui touche à l’État ne peut produire qu’inefficacité, dysfonctionnements et corruption. En Ukraine, il faut appliquer des méthodes très libérales pour lutter contre la corruption et contre ce paternalisme soviétique dont je vous ai parlé.

Mais, plus généralement, je n’ai pas d’idoles. Je crois que chacun suit son propre chemin. C’est aussi pour cette raison que je peux me permettre de rire de tout : je ne suis pas endoctriné. Mon livre sur mon séjour en prison est composé à 20 % de blagues. Il faut rire de tout : de la police, de la prison, de la politique, de la brutalité et des menaces. C’est la seule manière de les rendre moins effrayantes.

Notes :
(1) Dès leurs premiers mois au pouvoir, les dirigeants ukrainiens issus de la Révolution orange s’affrontent sur de nombreux sujets. Les querelles de personnalités masquent à peine les enjeux colossaux que recèle la lutte pour le contrôle des secteurs les plus juteux de l’économie, notamment l’énergie. Ces luttes mèneront à l’explosion de la coalition orange et à des élections anticipées en 2006 puis en 2007.

(2) Le parti principal est le Bloc de Petro Porochenko, avec 142 députés. Viennent ensuite le Front populaire (de l’ex-premier ministre Arséni Iatseniouk), 81 députés ; le Bloc d’opposition (héritier du Parti des Régions de Viktor Ianoukovitch), 44 ; le groupe Samopomitch du maire de Lviv Andriy Sadoviy, 26 ; Renaissance, lié à l’oligarque Ihor Kolomoïski, 23 ; le Parti radical du populiste Oleh Lyachko, 21 ; Batkivchina, de Ioulia Timochenko, 19 ; Volonté populaire, 19 également. On compte 41 non-inscrits.

(3) Il y a beaucoup de luttes internes entre les différents clans oligarchiques au sein du Parlement. Cela paralyse le travail des députés.

(4) Les oligarques sont vus comme des obstacles à la modernisation de l’Ukraine et comme les principaux bénéficiaires de la corruption d’État. Le pays est officiellement engagé dans un processus de « désoligarquisation ».

(5) De septembre 2014 à janvier 2015, les forces ukrainiennes et leurs ennemis pro-russes et russes se sont affrontés pour le contrôle de l’aéroport, au nord de la ville de Donetsk. Bien que la valeur stratégique de la position soit discutable, les combats ont fait l’objet d’une intense attention médiatique de part et d’autre. La totalité de l’aéroport, en ruine, est aujourd’hui aux mains de la République populaire autoproclamée de Donetsk.

(6) Groupe ultranationaliste qui a acquis une certaine notoriété pendant la Révolution en se constituant comme l’un des bras armés des révolutionnaires. Il s’est transformé depuis en parti politique radical, sans renoncer à ses activités paramilitaires.

(7) Héritage de l’URSS, l’économie ukrainienne a longtemps été dépendante des matières premières russes. La Russie a été, elle, une grande importatrice de produits manufacturés ukrainiens. La Russie est restée le premier partenaire commercial de l’Ukraine jusqu’à l’instauration progressive d’un blocus commercial entre les deux pays, au cours de l’hiver 2015-2016.

(8) L’armée nationale ukrainienne, ersatz de l’Armée rouge soviétique, avait subi un lent déclin au fil des deux décennies d’indépendance, en raison de coupes budgétaires et d’un manque global de vision stratégique. Des liens étroits avec les méthodes et le commandement de l’armée russe avaient laissé les généraux ukrainiens désemparés face à l’agression du printemps 2014.

(9) Le conflit est gelé, malgré des échauffourées régulières qui violent le cessez-le-feu. Un tiers des régions de Donetsk et de Lougansk sont aujourd’hui occupées par les forces pro-russes et russes. Les Républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk revendiquent leur souveraineté, bien que le processus de paix des accords de Minsk 2 prévoie leur réintégration au sein d’une Ukraine unie.

(10) Les liens entre la Russie et divers partis populistes et nationalistes à travers l’Europe, dont le Front national en France, font régulièrement la une de la presse. Lire, par exemple : Antonis Klapsis, « An Unholy Alliance: The European Far Right and Putin’s Russia », Martens Centre, mai 2015. http://www.martenscentre.eu/publications/far-right-political-parties-in-europe-and-putins-russia

(11) M. Loutsenko fait ici référence aux actifs d’oligarques hébergés dans la City mais aussi aux îles Vierges britanniques, ainsi qu’à leurs demeures somptueuses à Londres. Lire, par exemple, Ben Judah, « London’s Laundry Business », New York Times, 7 mars 2014.

(12) Le point 4 des accords de « Minsk 2 » prévoit des élections dans le Donbass si les conditions suivantes sont réunies : cessez-le-feu, désarmement, adoption d’une loi électorale prévoyant un statut spécial pour la région, et négociations intenses entre toutes les parties.

(13) Un certain nombre de hauts responsables européens, spécialement en Italie, en Hongrie, en Bulgarie ou encore en Autriche, se disent favorables à un assouplissement voire à une levée totale des sanctions visant la Russie.

(14) Sergueï Axionov a commis un coup d’État et forcé les parlementaires de l’Assemblée autonome de Crimée à organiser un référendum, tout en cautionnant le déploiement des forces russes dans la péninsule.

(15) Officiellement, Viktor Ianoukovitch et la plupart de ses collaborateurs et complices sont en exil en Russie.

(16) Certains conflits ont opposé le président Porochenko aux oligarques Rinat Akhmetov et Ihor Kolomoïski depuis sa nomination, notamment sur des questions de subventions publiques et de contrôle d’entreprises d’État. Il est encore difficile de dire si ces luttes révèlent un processus de désoligarquisation profonde du pays, ou de simples affrontements entre oligarques.

(17) Arséni Iatseniouk était devenu très impopulaire dans les derniers mois de sa présence à la tête du gouvernement. Ses nombreux détracteurs lui reprochaient son incapacité à mettre en oeuvre les réformes; en outre, il était soupçonné d’être mêlé à des affaires de corruption. Lire : « Fragilisé depuis plusieurs semaines, le premier ministre de l’Ukraine démissionne », Le Monde, 10 avril 2016.

(18) À de multiples reprises, les députés du Bloc ont voté contre les directives de Loutsenko, en faveur d’intérêts bien particuliers. Le vote de défiance contre Arséni Iatseniouk du 16 février en est un exemple criant. Cf. Benoît Vitkine, « En Ukraine, le premier ministre sauve sa place », Le Monde, 17 février 2016.

(19) Il s’agit d’une nouvelle instance mise en place après la Révolution afin de lutter contre la corruption au plus haut niveau de l’État.

(20) À la suite de Iouriy Loutsenko, Ioulia Timochenko a fait l’objet de multiples procédures judiciaires dès l’arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, en 2010. Elle a été condamnée à sept ans de prison en août 2011 et emprisonnée à Kharkiv, dans l’est de l’Ukraine. Elle a été libérée le jour même de la destitution de Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014.

(21) S’il n’y a pas d’élections anticipées, les prochaines législatives se tiendront en 2019.

(22) Guéorgui Gongadze était un journaliste ukrainien d’origine géorgienne, enlevé et assassiné en 2000, à l’âge de 31 ans. Si les exécutants ont été arrêtés et condamnés plusieurs années après les faits, de lourds soupçons pèsent sur l’ancien président Léonid Koutchma, qui a dirigé l’Ukraine de 1996 à 2004. Lire, à ce sujet : Mykola Melnitchenko (entretien accordé à Alain Guillemoles et Alla Lazareva), « Ukraine : les confessions d’un agent secret », Politique Internationale, no 135, été 2012.

Libération: La Prison secrète de l’Ukraine

Article publié sur le site de Libération, le 21/07/0216

Régulièrement, les gardiens de prison venaient répéter à Kostantin Beskorovaynyi : «Tu n’existes pas. Nous n’avons même pas de budget pour te nourrir. Tu n’existes pas.» Sans avocat, sans possibilité de communiquer avec le monde extérieur, entassé dans une petite cellule avec de nombreux autres détenus, sans possibilité de promenade, Kostantin Beskorovaynyi a passé 15 mois dans une prison secrète. Une histoire digne d’un film d’espions, mais bien réelle, à quelques centaines de kilomètres des frontières de l’Union européenne.

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«C’est un centre de détention arbitraire et clandestin, vraisemblablement situé dans les locaux des Services de sécurité d’Ukraine (SBU) à Kharkiv, dans le nord-est du pays», explique Denis Krivosheev, directeur adjoint d’Amnesty International pour l’Europe et l’Asie Centrale. Ce jeudi, il présentait à Kiev un rapport réalisé conjointement avec l’ONG Human Rights Watch (HRW) sur les arrestations et détentions arbitraires et les cas de tortures des deux côtés de la ligne de front du conflit dans le Donbass.

Tortures et disparitions

«Les autorités auto-proclamées de Donetsk et Louhansk ont recours aux mêmes abus», confirme Tanya Lokshyna d’HRW, citant des passages à tabac à répétition, des actes de torture divers, ou encore des disparitions prolongées et non-justifiées. «Il ne s’agit pas de jeter la pierre à un camp ou un autre, complète Krasimir Yankov d’Amnesty. Mais La différence notable, c’est que les territoires séparatistes sont par définition des zones grises. A la différence de l’Ukraine, qui est un Etat de droit. L’existence de cette prison secrète est une violation flagrante de nombreuses conventions internationales, mais avant tout de la loi ukrainienne».

D’après les entretiens et les recherches menés par les ONG internationales, jusqu’à 70 personnes ont été entassées dans cette prison secrète, au plus fort du conflit du Donbass. «La majorité d’entre elles ont déjà fait l’objet d’échanges de prisonniers. Mais à la fin février, il y avait au moins 16 personnes toujours incarcérées»,poursuit Krasimir Yankov. Des personnes coupées de leurs familles, arrêtées sur la base d’accusations douteuses, dans le cadre de la guerre hybride du Donbass.

Aveux extorqués

Kostantin Beskorovaynyi était un conseiller municipal communiste à Kostyantynivka, un temps bastion des forces pro-russes et russes, au nord de Donetsk. Arrêté lors d’une intervention musclée en novembre 2014, il fut d’abord torturé. Avant de signer des aveux le reconnaissant coupable d’avoir voulu empoisonner le réseau de distribution d’eau de sa ville, reprise par les forces ukrainiennes. Sa confession signée et enregistrée, il a disparu jusqu’à sa libération en février 2016. Celle-ci n’était pas plus justifiée que son arrestation.

«La justice n’est efficace que si elle est rendue d’abord chez soi», lance Rachel Denber d’HRW. «Le procureur général ukrainien nous a assuré qu’une enquête était en cours concernant ces allégations de prisons secrètes. Il est important de suivre le déroulement de ces enquêtes, afin de s’assurer qu’elles ne sont pas superficielles, et que ce genre de pratique cesse, des deux côtés de la ligne de front».

Ouest-France, Hors-Série: Le conflit gelé du Donbass

Contribution au Numéro Hors-Série de Ouest France, en décembre 2015

“Nouveaux tirs dans la zone de l’aéroport de Donetsk”. “Deux soldats blessés au nord de Louhansk” “Nouvelles séries de pourparlers à Minsk” Les titres de dépêches se suivent et se ressemblent depuis des mois. Dans les cafés de Kiev, la capitale, les annonces ne font plus sourciller que quelques curieux. 

 

“Depuis la bataille de Debaltseve, en février, les gens ont la sensation que la guerre est terminée”, constate Elena Elinova, une volontaire qui effectue régulièrement des voyages de ravitaillement depuis Kiev jusqu’à la “ligne de contact”, l’appellation politiquement correcte de la ligne de front. Ce seraient pourtant quelques 50.000 soldats, selon les estimations, qui seraient mobilisés côté ukrainien, sur le pourtour des républiques auto-proclamées de Donetsk et Louhansk.

Lire le reste de l’article dans le numéro Hors-Série de Ouest France, en librairie.

RFI: Les enquêtes bâclées de la tragédie du 2 mai à Odessa

Papier diffusé sur RFI, dans les éditions du soir, le 05/11/2015

Le 2 mai 2014, des affrontements meurtriers éclataient en plein centre d’Odessa, en Ukraine. L’incendie d’une maison des syndicats tenues par des activistes pro-russes avait provoqué la mort de 48 personnes et fait plusieurs centaines de blessés. Un an et demie plus tard, la lumière n’est toujours pas faite sur le drame. Du moins c’est ce qu’en déduit un rapport du Conseil de l’Europe. 

Salle de conférence de présentation du rapport du Conseil de l'Europe, Odessa, le 05/11/2015
Salle de conférence de présentation du rapport du Conseil de l’Europe, Odessa, le 05/11/2015

“On ne peut pas excuser les défaillances des enquêtes ukrainiennes, qui ont manqué d’indépendance, vis-à-vis du système judiciaire, mais aussi en termes de moyens” Le ton des rapporteurs du Conseil de l’Europe est assassin. Il met une nouvelle fois en avant les failles de la justice ukrainienne sur une question aussi sensible que la tragédie du 2 mai. Les agitations séparatistes du printemps 2014 se sont certes calmées à Odessa, mais une large partie de la population ne cache pas son ressentiment envers le gouvernement de Kiev, qui est accusé d’avoir voulu étouffer l’affaire. Serhiy Douproff est un journaliste local, membre de l’ONG du “2 Mai”, qui défend les droits des familles de victimes.

Serhiy Douproff: Les enquêtes qui ont été conduites par les tribunaux ukrainiens suivaient une logique politique, et non juridique. Et donc les sentences qui en découlnt ne sont pas appropriées. Le travail de la justice européenne de supervision du système judiciaire ukrainien offre la possibilité d’obtenir justice. 

Dans la salle de la conférence de presse, les familles de victimes et autres participants n’attendent néanmoins rien de concret. Tout le monde ici sait qu’il faut en général des années pour que la justice de Strasbourg prononce des jugements qui ne sont pas toujours respectés. Et un an et demie après le drame, l’Ukraine est toujours en état de guerre. Aussi il est difficile de croire que les conditions sont réunies pour une nouvelle enquête indépendante.

Libération: Retour de Flamme pour Svoboda

Article publié dans Libération, le 21/09/2015

Le parti, acteur majeur de la révolution, est en perte de vitesse avant les élections locales de dimanche. Il est accusé de violences.

Oleh Tyahnybok semble repartir en croisade à la veille des élections ukrainiennes locales de dimanche : «Le pouvoir tente d’évincer les nationalistes [du scrutin]. Ils ne veulent pas que siègent dans les conseils municipaux des citoyens qui puissent s’opposer à leur tyrannie et au pillage du peuple qu’ils entreprennent !» Svoboda («Liberté») est, aux yeux de cet homme, le parti des «vrais patriotes». C’est précisément pour cela qu’ils «subi[ssent] des pressions systématiques, qui visent à éliminer Svoboda de la vie politique».

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Dans le centre de Ternopil, Oleh Tyahnybok harangue ses partisans en territoire conquis. Dans l’ouest de l’Ukraine, son parti avait remporté à la fois la mairie et la majorité au conseil régional aux élections de 2010. Ici aussi, il lui faut repartir au combat. Mais son discours, qui paraissait alors si conquérant, sonne aujourd’hui comme une vieille rengaine qui n’aurait pas changé depuis l’époque de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Svoboda apparaît finalement comme un perdant de la révolution de 2014. Aux yeux du ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, Svoboda est devenu «le parti du terrorisme»depuis les affrontements sanglants entre des militants ultranationalistes et les forces de l’ordre, devant le Parlement le 31 août. Bilan : quatre morts parmi les policiers et plus de 130 blessés. On n’avait pas vu tel déchaînement de violence à Kiev depuis la fin de la révolution.

«Tous les fauteurs de troubles ne sont pas nécessairement des militants de Svoboda. Certains venaient du Parti radical d’Oleh Liachko, du parti Ukrop, de l’oligarque Ihor Kolomoïsky, ou se trouvaient là à titre privé, commente l’expert Pavlo Homonaj. Mais ce sont bien les dirigeants de Svoboda qui ont harangué la foule, et appelé à prendre le Parlement.»

Une trentaine de personnes avaient alors été placées en détention provisoire. Deux chefs de file de Svoboda, Ihor Chvayka et Iouriy Sirotiouk, sont en maison d’arrêt jusqu’au 4 novembre.

Oleh Tyahnybok n’en démord pas : «Le pouvoir est responsable de cette attaque terroriste. En votant pour un projet de décentralisation qui revient à une capitulation face au Kremlin [car il pourrait ouvrir la voie à une autonomie des territoires sous contrôle séparatiste, ndlr], le tandem formé du président Petro Porochenko et de son Premier ministre, Arseniy Iatseniouk, a provoqué les Ukrainiens.» Le chef de Svoboda a porté plainte contre Arsen Avakov pour «diffamation» et parvient à faire retarder ses interrogatoires. Il dénonce les poursuites contre ses militants comme des «persécutions politiques». Ihor Chvayka, candidat à la mairie de Kharkiv, et Iouriy Sirotiouk, tête de liste à Kiev, seraient ainsi «injustement empêchés» de participer aux élections locales.

«Incorruptible»

«Ce qui fait le plus mal, c’est que les gars du 31 août ressemblaient comme deux gouttes d’eau à ceux des barricades de février 2014. Si cela se trouve, ce sont les mêmes, se désole le jeune designer Taras Bojko, lui-même très actif pendant la contestation contre le régime prorusse de Viktor Ianoukovitch. Contre la dictature, ils étaient alors des héros, nos héros. Mais là, leurs actions sont injustifiables !»

Pendant l’hiver 2013-2014, Oleh Tyahnybok, dont les militants s’illustraient par leur courage face aux policiers sur les barricades, faisait jeu égal avec Vitali Klitschko et Arseniy Iatseniouk. Tous étaient alors unis contre l’oligarchie, la corruption, et la «colonisation impériale russe». Et Svoboda avait le vent en poupe depuis qu’il avait remporté 10 % des voix aux élections législatives de 2012. «J’avais voté pour eux, bien sûr, confesse Ruslan, à Kiev. Ils parlaient de la fierté d’être ukrainiens, prenaient le métro sans gardes du corps… C’était le parti du changement à l’époque.» Ayant pris ses distances avec le mouvement, Ruslan constate amèrement : «Svoboda est aujourd’hui […] à la dérive, frustré et cherchant désespérément à attirer l’attention.»

Reniés par Porochenko, Iatseniouk ou encore Vitali Klitschko, le maire de Kiev, les nationalistes n’ont retiré aucun gain politique du changement de régime malgré leur forte mobilisation sur le Maïdan et dans les bataillons de volontaires déployés dans l’est de l’Ukraine contre les rebelles prorusses. Oleh Tyahnybok n’a totalisé que 1,16 % des voix à l’élection présidentielle de mai 2014. La même année, en octobre, son parti a été éliminé du Parlement aux législatives. «Dans le contexte de l’agression russe en Crimée et dans le Donbass, Svoboda a perdu le monopole du discours patriotique et anticommuniste»,explique le chercheur Anton Shekhovtsov. Sans cette auréole de défenseur de la patrie, Svoboda n’est plus immunisé contre les accusations de xénophobie, de racisme et d’antisémitisme qui, un temps oubliées, sont revenues au premier plan. Le parti «incorruptible» a de même été éclaboussé par quelques suspicions de conflits d’intérêts, impliquant par exemple Ihor Chvayka.

Éloignement du FN

Comble de la disgrâce, Svoboda est plus isolé que jamais au plan international. En 2012, Oleh Tyahnybok se félicitait de ses «excellentes relations avec le Front national français». Mais depuis l’annexion de la Crimée, les Le Pen, père et fille, ouvertement admiratifs de Vladimir Poutine, ne veulent plus entendre parler de l’accord de coopération signé en 2009. Svoboda, qui déclenchait hier encore l’admiration, crée aujourd’hui la peur.

Ses dirigeants les plus controversés, comme Ihor Myroshnychenko, persistent à organiser, chaque 1er janvier, une marche aux flambeaux dans le centre de Kiev, en l’honneur de l’anniversaire de Stepan Bandera. Un style «années 30» pour commémorer le tout aussi contesté chef radical de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). «Accusée de massacres ethniques pendant la Seconde Guerre mondiale, le rôle de celle-ci dans la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine est loin de faire consensus parmi les chercheurs», rappelle l’historien Andriy Portnov. Les rapports des exactions commises par les bataillons de volontaires sur le front de l’Est, de même que la publicité faite à la présence d’éléments néonazis dans certaines unités, comme le bataillon Azov, n’ont pu que nuire à l’image des mouvements radicaux nationalistes.

La fusillade de Moukachevo, le 11 juillet, a illustré le risque de «voir des contrebandiers utiliser la franchise de Praviy Sektor [mouvement d’ultradroite, ndlr] pour commettre leurs crimes», commente le député Moustafa Nayyem du Bloc de Petro Porochenko (lire Libération du 18 juillet ).

«Impunité»

Les violences du 31 août ont, elles, fait ressortir le danger que représente la libre circulation des armes et des combattants, à partir du Donbass. «N’importe quel vétéran qui se sent trahi par le gouvernement peut répéter cette action à n’importe quel moment», avance Volodymyr Ishchenko, vice-directeur du Centre pour les recherches sociales et du travail, un des rares think tanks ukrainiens à être ouvertement ancré à gauche.

«Ces violences sont le résultat de l’impunité qui règne en Ukraine, nuance Tetyana Mazur, directrice du bureau ukrainien d’Amnesty International. Ni les tueries de Maïdan, ni les crimes de guerre, ni les attaques contre la communauté LGBT n’ont été punis par les autorités. Le signal envoyé est que la violence est tolérée.»

«Svoboda en tant que parti va-t-il être sanctionné ?» s’interroge Volodymyr Ishchenko. «Le gouvernement traite Svoboda d’irresponsable, mais ne souligne pas que son idéologie est dangereuse. Comme l’exemple de Praviy Sektor l’a montré, on peut disposer de plusieurs milliers d’hommes armés, contester le monopole de l’Etat dans l’utilisation de la force, appeler à une insurrection générale, et n’en subir aucune conséquence…»

«Les mouvements radicaux sont des « idiots utiles » pour les autorités dans leurs négociations pour se partager le pouvoir», estime un membre d’une association de défense de la société civile à Kiev, sous couvert d’anonymat. A en croire les pronostics politiques, Svoboda devrait subir un nouveau revers électoral lors des élections locales de dimanche, y compris dans ses fiefs de l’ouest de l’Ukraine. Mais comme le 31 août l’a laissé entrevoir, les dommages collatéraux d’un tel déclin pourraient s’avérer sanglants.

RFI, Grand Reportage: Ukraine: La décentralisation est-elle un trompe-l’oeil?

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 02/10/2015.

Avec le concours efficace de Natalie Gryvniak.

Aujourd’hui, se tient à Paris une rencontre de haut niveau entre François Hollande, Angela Merkel, Vladimir Poutine et le président ukrainien Petro Porochenko. Ce sommet «format Normandie», comme on l’appelle, est une tentative de plus de faire appliquer les Accords de Minsk et d’assurer une paix durable dans l’est de l’Ukraine.
Une des conditions de ces Accords de Minsk, c’est l’adoption en Ukraine d’un projet de décentralisation de l’Etat, qui consacrerait une déconcentration des pouvoirs dans un pays très centralisé. Mais, selon le plan de paix, il faudra aussi que le projet prévoit un statut pour les territoires sous contrôle séparatiste. Autant dire que la question est controversée en Ukraine, et qu’il est sujet à de nombreuses de manipulations politiques.

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——— Grand Reportage ——–

L’administration et la bureaucratie d’une Union soviétique ultra-centralisée, ce sont les objets de nombreuses plaisanteries, qui font référence à l’histoire. Mais en Ukraine, c’est encore une réalité. 24 ans après l’indépendance du pays, le Président Petro Porochenko et le gouvernement d’Arséni Iatseniouk se sont lancés dans une réforme de grande ampleur qui vise à décentraliser l’Etat. Mais dans un pays qui fait toujours face à une guerre hybride dans la région du Donbass, la décentralisation ne va pas de soi. Le projet de réforme est très critiqué car il pourrait conduire, à terme, à accorder une certaine autonomie aux territoires sous contrôle des séparatistes pro-russes, au sein d’une Ukraine unie. C’est une des conditions des Accords de Minsk. 

Le projet de décentralisation a déjà été adopté en première lecture, le 31 août, par le Parlement. On se souvient que ce vote avait provoqué des violences meurtrières. Sébastien Gobert était sur place, le 31 août. Entre Kiev et le Donbass, il démêle les intrigues de cette réforme, dans ce Grand Reportage. 

Ce jour-là, ils étaient plusieurs centaines à manifester devant la Verkhovna Rada, le Parlement, aux cris de “Honte!” et de “Dehors les Bandits!” Face à un imposant cordon de police, les protestataires étaient réunis sous les bannières de partis nationalistes et populistes.

Oleh Tyahnybok, le chef du parti d’extrême-droite Svoboda, dénonce une réforme constitutionnelle qui légitimerait les séparatistes pro-russes, leur accorderait une amnistie générale et une large autonomie. C’est-à-dire une capitulation pure et simple de l’Ukraine face au Kremlin.

Oleh Tyahnybok: Ils disent que ceux qui sont opposés à ce projet de loi sont contre la décentralisation. Ce n’est pas vrai; nous sommes pour la décentralisation! Mais nous sommes contre ces changements qui cachent simplement la défaite de notre pays face à l’envahisseur russe! Mes amis, c’est une grande honte, et une trahison! Nos dirigeants politiques ne peuvent pas faire ça. Ils doivent protéger l’intérêt national, et non les intérêts des oligarques qui font leur beurre sur le dos des gens! 

A l’intérieur du Parlement, dans une ambiance tumultueuse, les députés adoptent le projet de loi en première lecture. Quand la nouvelle se répand, la manifestation devient vite violente.

Une grenade fait des ravages parmi les rangs des policiers. Bilan: trois morts, et plus de 140 blessés. Une telle explosion de violence dans le centre de la capitale ukrainienne provoque une vive émotion.

Mais le scandale politique ne s’arrête pas là pour autant. La coalition gouvernementale se fissure, et le futur de la réforme est, depuis, très incertain.

A quelques rues du Parlement, Rostyslav Pavlenko est le chef adjoint de l’administration présidentielle de Petro Porochenko, un des principaux experts sur ce projet de réforme constitutionnelle.

Rostyslav Pavlenko: Il y a juste un article dans les conclusions de ce projet de réforme qui stipule que le mode de gouvernement de certains districts des régions de Donetsk et Louhansk sera défini par une loi à part. 

Dans le calme de son bureau, Rostyslav Pavlenko est visiblement lassé des querelles politiques qui vont à l’encontre de l’intérêt général.

Rostyslav Pavlenko: Certaines forces politiques ont cru bon d’accuser le Président de trahir les intérêts nationaux ou encore d’ouvrir la voie au séparatisme. Mais on parlera des compétences spéciales accordées aux territoires occupés, uniquement après l’organisation d’élections, prévues par les Accords de Minsk. Il faut avant tout que les gens du Donbass élisent des représentants avec lesquels on peut parler et non des marionnettes choisies par le Kremlin. 

En plus de cela, il faudra acter le retrait des troupes russes du Donbass, et s’assurer que l’Ukraine a sécurisé sa frontière avec la Russie. Autrement dit, il faudra attendre que les territoires aujourd’hui sous contrôle séparatiste soient entièrement repassés sous souveraineté ukrainienne pour qu’ils aient droit à un quelconque statut spécial. A l’heure actuelle, ce scénario relève encore de la fiction.

Au lieu du Donbass, Rostyslav Pavlenko préfère donc parler de la décentralisation qui bénéficiera à l’ensemble des régions ukrainiennes.

Rostyslav Pavlenko: Les chiffres sont clairs. En 1990, le PIB de la République Socialiste Soviétique d’Ukraine était au même niveau que celui de la Pologne. Aujourd’hui, la Pologne est trois fois plus riche. Il y a beaucoup de raisons à cela. Mais ce n’est que maintenant que nous engageons des réformes que nos voisins ont mené il y a 20 ans. Donc nous voulons créer des communautés de communes: des communes vont s’unir afin de former des ensembles plus importants et plus cohérents. Nos districts vont ressembler aux départements français, et assurer une mission de coordination. Et les régions auront des compétences accrues. 

A en croire Rostyslav Pavlenko, le projet de décentralisation est le fruit d’une réflexion collective, qui devrait bénéficier à tous. Mais nombreux sont ceux qui dénoncent une réforme concoctée par une petite poignée d’individus proches du Président, dans l’opacité la plus totale.

Serhiy Tarouta est député et oligarque. Il était gouverneur du Donbass lors des premiers troubles du printemps 2014. C’était alors l’un des plus fervents défenseurs d’une décentralisation de l’Etat. Mais sur le projet actuel, il se montre sceptique.

Serhiy Tarouta: Malheureusement, il n’y a aucun consensus public parce qu’il y a confusion sur 2 questions différentes. La question du Donbass, et celle de la décentralisation. Concernant la décentralisation les discussions se sont tenues à huis clos, et c’est dommage. En tant qu’ancien gouverneur, je dois dire que ce projet ne ressemble pas du tout à celui dont j’avais discuté l’année dernière avec l’équipe du Président. Dans les faits la décentralisation est partielle.

En parallèle de cette question du statut spécial du Dobass séparatiste, on accuse Petro Porochenko de proposer une décentralisation en trompe-l’oeil.

Oleh Bereziouk: Dans ce pays, il persiste une tradition d’être dépendant de ce qui vient d’en haut. Il faut refuser cet état de fait, il faut faire confiance aux gens pour mener leurs propres vies!

Oleh Bereziouk est le chef du groupe parlementaire du parti “Samopomitch”. Basé à l’ouest de l’Ukraine, cette force politique a fait de la décentralisation une de ses priorités. Ses députés se sont néanmoins opposés à la réforme constitutionnelle actuelle.

Oleh Bereziouk pointe du doigt l’institution d’un réseau de préfets directement liés au Président. A travers eux, Petro Porochenko conserverait des pouvoirs considérables.

Oleh Bereziouk: Les auteurs de la réforme parlent de décentralisation. Mais ce terme n’est pas exact. Selon ce projet le préfet a des super pouvoirs. Il est tout à la fois est un gestionnaire, coordinateur, et secrétaire des collectivités territoriales! Et il a même le droit de demander au Président de suspendre un autre élu… Si un tel projet arrivait à terme ce serait tout simplement de l’usurpation de pouvoir! 

Pour l’experte en droit constitutionnel Yarina Jurba, cette idée d’usurpation de pouvoir n’est ni plus ni moins qu’une autre manipulation politique.

Yarina Jurba: Notre système est déjà extrêmement centralisé. Quand on veut un service administratif aujourd’hui, on ne s’adresse pas à son conseil municipal, élu au niveau local, mais plutôt à l’administration d’Etat, imposée par la hiérarchie. Donc dire que le préfet va disposer de pouvoirs accrus, c’est impossible, puisque les représentants de l’Etat ont déjà tous les pouvoirs…

La cacophonie politique n’en finit plus. Chacun tente de tirer son épingle du jeu avant les élections locales du 25 octobre.

A quelques heures en train de Kiev, direction la région de Donetsk, divisée par une guerre hybride et meurtrière.

La ville de Sloviansk est aujourd’hui sous contrôle ukrainien. Jusqu’en juillet 2014, c’était un bastion des séparatistes. Avant l’apparition de groupes de mercenaires pro-russes et russes armés et les premières violences, les habitants avaient manifesté pour réclamer plus de pouvoir pour leur ville et leur région.

Autant dire que la décentralisation est très attendue ici.

Oleh Zontov: Cette décentralisation est évoquée depuis 20 ans. Rien n’a été fait jusqu’à présent, c’est donc positif. Avec cette réforme, nous pourrons appliquer le principe de subsidiarité, C’est-à-dire agir à notre niveau et prendre des décisions sans consulter les autorités supérieures.  

Oleh Zontov est l’administrateur de la mairie de Slaviansk. C’est un technocrate qui n’a pas été élu, car l’ancienne maire est aujourd’hui en prison pour avoir soutenu les séparatistes. Oleh Zontov ne voit pas l’instauration de super-préfets comme une menace, bien au contraire.

Oleh Zontov: Beaucoup de gens disent que s’il y avait eu un contrôle présidentiel il y a un an et demi, et des ordres appropriés, tout ce que l’on vit maintenant ne se serait jamais passé. 

Sur la question de la décentralisation, le gouverneur de la région, Pavlo Jebrivskiy, tempère. Selon lui, c’est important pour le reste de l’Ukraine, mais pas tant pour le Donbass.

Pavlo Jebrivskiy: L’Etat ukrainien était aux abonnés absents dans le Donbass depuis l’indépendance du pays. C’est aussi cela qui a rendu la guerre possible. Cette région avait été régie d’abord par les communistes, puis par des bandits. Les mentalités sont assez particulières ici. Et donc notre première mission, c’est de développer l’Etat, et d’y associer les populations locales. Une fois que ce sera fait… on pourra parler de décentralisation, de fédéralisation, d’humanisation, et d’autres mots en “-tion”. Cela n’aura pas d’importance. Ce qui est important, c’est ce qu’il y a dans la tête des gens. 

La décentralisation dans la région ne se fera donc qu’au compte-goutte. Il était prévu de créer 9 communautés de communes. Seulement 3 verront le jour dans un premier temps. Et dans la plupart des collectivités territoriales, le système actuel d’administrations hybrides, à la fois civiles et militaires, devrait perdurer au moins jusqu’à la fin des opérations militaires.

Originaire de Donetsk, aujourd’hui en exil, le jeune défenseur des droits civiques Serhiy Popov est bien conscient des enjeux d’une décentralisation de l’Etat dans une région en guerre. Il insiste néanmoins pour envoyer un signal fort aux collectivités territoriales.

Serhiy Popov: Si dès le début on donne l’impression que la communauté de communes ne peut pas fonctionner correctement, alors les investisseurs ne viendront pas s’y installer, et cela compromettra les chances de développement et d’épanouissement des habitants. S’ils sentent qu’ils n’ont aucune perspective, alors qu’est-ce qu’il va se passer? Ils vont tout simplement partir ailleurs! Notre préoccupation première doit être de créer les conditions pour que chacun et chacune puisse travailler là où il vit. 

Pour Serhiy Popov, il ne faut pas que les différends politiques prennent le pas sur l’intérêt général. Les populations locales ont déjà trop souffert, et elles attendent de réels changements.

Serhiy Popov: Nous n’imaginons pas cette réforme dans un bureau, nous allons dans les villages, nous parlons aux gens. Ils sont intéressés par ce processus. Ils veulent prendre leur destin en main.

A une quarantaine de kilomètres de Sloviansk, le petit village d’Andriivka est en pleine ébullition. Quand la loi sur la décentralisation sera adoptée, Andriivka deviendra le centre d’une communauté de 13 communes.

Mykola Dikhtenko: Le but de cette union avec les autres communes, c’est de pouvoir gérer nous-mêmes les revenus de la terre. Notre conseil communal pourra ainsi décider de manière claire de notre budget. Jusqu’à maintenant, nous n’avons pas de budget propre. Nous transférons tous nos revenus aux autorités régionales, qui nous reversent ce qu’elles veulent. A la région, on ne comprend pas ce qui se passe ici. Ces fonctionnaires habitent en ville, là-bas… 

Mykola Dikhtenko est le maire d’Andriivka. On compte moins de 900 habitants dans le village. Mais son téléphone sonne sans cesse.

De fait, lui n’a pas attendu que Kiev décrète une quelconque décentralisation. Il affirme avoir une politique de corruption 0. Les routes de son village sont bien entretenues, les éclairages de rue fonctionnent bien. Il est allé lui-même négocier des financements de partenaires allemands pour reconstruire le toit de l’école.

Mykola Dikhtenko organise une visite de son village pour démontrer comment, avec peu de moyens, on peut assurer un niveau de services publics décents. Dans la maison de la culture, lui et les employées municipales sont très fiers de leur travail:

Des artistes de toute la région viennent ici pour se produire en spectacle.

Mikola Dikhtenko: C’est parce que nous travaillons par nous-mêmes, pour nous-mêmes. C’est ça qu’on appelle la décentralisation!

A quelques kilomètres à peine de la ligne de front, le petit village d’Andriivka se construit un avenir meilleur. Tout semble prêt pour saisir les nouvelles opportunités qui devraient être offertes par la décentralisation.

Il ne reste plus qu’à attendre que cesse la cacophonie politique dans la lointaine capitale Kiev.

CHANSON de FIN: Океан Ельзи. Веселі, брате, часи настали…

Ecouter ici: Ukraine: La décentralisation est-elle un trompe-l’oeil?

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert. 

A la réalisation, Souheil Khedir.

————————— Q&R Grand Reportage —————————

Sébastien, vous mentionnez dans votre reportage les élections locales qui vont se tenir en Ukraine le 25 octobre prochain. Y-a-t-il une chance que ce projet de décentralisation soit adopté avant? 

Non, aucune chance. Il fallait 226 voix pour faire passer le projet de réforme constitutionnelle, qui inclue ce projet de décentralisation, en première lecture. Il y en a eu 265, mais cela s’est fait dans la douleur. Trois des cinq partis qui composaient la coalition gouvernementale avaient voté contre. Les groupes parlementaires du Président Petro Porochenko et du Premier ministre Arséni Iatseniouk avaient du se reposer sur le Bloc d’Opposition, un parti à la réputation sulfureuse, qui regroupe des représentants de l’ancien régime corrompus de Viktor Ianoukovitch.

Pour faire passer le vote en deuxième lecture, il faut désormais une super majorité de 300 voix. Mais après le vote et les violences meurtrières devant le Parlement, un parti, le Parti radical, a quitté la coalition, et l’atmosphère est très tendue entre ce qu’il reste des partis qui se disent réformateurs. Selon la loi, le Parlement a jusqu’à la fin de l’année pour adopter ce projet de manière définitive. Donc Petro Porochenko s’accorde un peu de répit. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que de fait, si la coalition soi-disant réformatrice n’a pas pu s’entendre sur un projet aussi important, c’est qu’elle est en état de mort clinique. Et non seulement la décentralisation sera difficile à faire passer. Mais c’est bien tout l’agenda réformateur qui est remis en cause.

Mais alors cela veut dire que le 25 octobre, les Ukrainiens vont élire des maires et des conseillers régionaux qui auront des compétences qui sont sur le point d’être modifiées? 

Oui, mais cela est prévu de longue date. Après l’adoption définitive du projet de décentralisation, il faut de toutes les manières compter deux ans pour la mettre en application. A l’issue de ces deux ans, de nouvelles élections locales doivent se tenir pour élire des représentants vraiment “décentralisés”, si je peux dire. Mais ce calendrier pose tout simplement la question de la crédibilité des élections du 25 octobre. Pourquoi choisir des maires et des conseillers régionaux qui ne seront que l’émanation d’un vieux système et qui pour beaucoup sont affiliés à de vieux partis et oligarques?

La campagne a commencé le 5 septembre, et elle est censée se dérouler dans le cadre d’une nouvelle loi électorale, adoptée avant l’été. Mais on voit d’ores et déjà que les partis techniques prolifèrent. Un parti technique en Ukraine, c’est juste une sorte d’association montée de toute pièce pour représenter les intérêts d’un oligarque ou d’un groupe particulier. A travers la constitution des listes électorales et des diverses alliances ici ou là, on peut voir que beaucoup de résultats électoraux sont prévus à l’avance. Ce n’est pas cela qui va redonner confiance aux Ukrainiens dans leur politique.

Et cela, c’est pour les élections en Ukraine. Mais on voit aussi que les séparatistes pro-russes veulent organiser leurs propres élections locales, ce qui va aussi à l’encontre de cette réforme constitutionnelle…? 

Oui, en fait cela va franchement à l’encontre du plan de paix prévu par les Accords de Minsk, qui ont motivé cette réforme constitutionnelle. En fait il aurait fallu que les autorités séparatistes organisent des élections locales en conformité avec la législation ukrainienne. Ces petites républiques auto-proclamées ne peuvent pas l’accepter, donc il va y avoir des élections le 18 octobre à Donetsk, et le 1er novembre à Louhansk. Il faut préciser que tout cela est très flou, et qu’il est fort possible que le calendrier change dans les prochaines semaines. Dans le cadre de ce reportage, je n’ai pas pu me rendre sur place, car ni moi, ni beaucoup de collègues occidentaux, n’en ont reçu l’autorisation: il semble qu’il y a beaucoup de conflits internes dans ces républiques, et encore plus de pressions externes sur leurs dirigeants. C’est aussi pour cela que la situation reste incertaine.

Mais tant que cela ne sera pas réglé, le processus de paix restera gelé, et on n’est pas prêt de parler de loi spécial ou de statut spécial pour ces territoires. Pour conclure, je veux juste mentionner quelque chose d’autre que j’ai constaté pendant ce reportage, c’est que dans le Donbass, la séparation semble déjà bien actée. La ligne de front est d’ores et déjà une frontière très contrôlée. Les collectivités territoriales s’organisent dans un territoire divisé. Et L’essentiel pour les populations locales, c’est que la ligne de front reste stable et que le cessez-le-feu tienne bon.

Ecouter le Q&R ici

La Tribune de Genève: La décentralisation, condition de la paix en Ukraine?

Article publié dans La Tribune de Genève, le 02/10/2015

Ce vendredi à Paris, Angela Merkel, François Hollande, Petro Porochenko et Vladimir Poutine doivent discuter de la nécessaire réforme de structures étatiques héritées de l’URSS.

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«Quand on pense à la décentralisation dans d’autres pays, cela évoque des sujets complexes et techniques. Pour l’Ukraine, c’est un enjeu international…» Dans un café de Kiev, l’experte en droit constitutionnel Yarina Jurba ne cache pas sa lassitude. La décentralisation de l’Etat, sur laquelle elle s’est spécialisée, est aujourd’hui présentée comme une condition des Accords de Minsk. Elle sera au cœur d’une nouvelle session de négociations de haut niveau, réunissant ce vendredi à Paris Angela Merkel, François Hollande, Vladimir Poutine et Petro Porochenko.

Si on discute à Paris, cela fait déjà plusieurs semaines que les négociations ont laissé la place à une cacophonie sans nom. Yarina Jurba se veut néanmoins combative. «Il faut expliquer ce que c’est: une réforme fondamentale, concoctée à partir de 2008, qui va permettre d’en finir avec les structures hypercentralisées héritées de l’Union soviétique. Les collectivités territoriales vont s’unir en communautés de communes et disposer de leur propre budget. Les gouverneurs de région, petits autocrates locaux dépendant directement du président, vont disparaître. Le «statut spécial du Donbass»… C’est un mythe, une manipulation politique!»

Capitulation

En ligne de mire, une clause du projet de décentralisation présenté par le président Porochenko, adopté en première lecture le 31 août. Celle-ci prévoit «l’adoption d’une loi spéciale sur le régime d’administration locale de certains districts des régions de Donetsk et Louhansk».

Mais pour Oleh Tyahnybok, chef du parti nationaliste Svoboda, cette clause consiste «à octroyer un statut spécial aux territoires occupés, à offrir une amnistie aux terroristes russes, à ponctionner le budget national pour reconstruire leurs républiques fantoches. C’est une capitulation face au Kremlin!»

Vote dans la douleur 

Le 31 août, le vote s’était d’ailleurs fait dans la douleur. Une manifestation aux abords du parlement, organisée par Svoboda et d’autres partis populistes et nationalistes, avait dégénéré en une bataille rangée: 4 policiers en étaient morts et plus de 140 blessés.

«Un statut spécial pour les territoires séparatistes, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas accepter», assène Oleh Bereziouk, chef du groupe parlementaire du parti Samopomitch. «Le plus important, c’est que ce n’est pas une décentralisation qui nous est proposée! Les gouverneurs vont juste être remplacés par des préfets, qui auront toute latitude pour suspendre les travaux de collectivités locales à leur guise. Nous allons assister à l’établissement de minitsars, aux ordres d’un président omnipotent! C’est une usurpation de pouvoir.»

La guerre évitable?

«Le système est déjà tellement centralisé qu’il est tout simplement impossible que le président obtienne plus de pouvoirs…» contredit le défenseur des droits civiques Serhiy Popov. «Et dans le contexte actuel, il est normal de prendre quelques précautions contre les manifestations de séparatisme…»

«Si la présidence avait eu de réels moyens de contrôle sur les municipalités du Donbass au printemps 2014, peut-être que la guerre n’aurait pas eu lieu», estime Oleh Zontov, l’administrateur de la Municipalité de Slaviansk, dans le Donbass. La maire de cette ville stratégique? est aujourd’hui sous les verrous pour avoir soutenu les séparatistes prorusses. Reprise en juillet 2014, la ville semble désormais apaisée, bien ancrée en territoire ukrainien.

L’exemple polonais

«Nous attendons de nouvelles élections et la décentralisation avec impatience», poursuit Oleh Zontov. «Avec cette réforme, nous pourrons appliquer le principe de subsidiarité, c’est-à-dire agir à notre niveau et prendre des décisions sans consulter les autorités supérieures.»

Autant dire qu’il serait grand temps de mettre en œuvre cette décentralisation. «Les chiffres sont clairs», assène Rostyslav Pavlenko, chef adjoint de l’administration présidentielle. «En 1990, le PIB de la République socialiste soviétique d’Ukraine était au même niveau que celui de la Pologne. Aujourd’hui, la Pologne est trois fois plus riche. Il y a beaucoup de raisons à cela. La réforme de la décentralisation n’est pas la moindre.»

Lui balaie de la main les craintes sur un éventuel «statut spécial du Donbass». «La loi spéciale, si elle voit jamais le jour, ne sera appliquée qu’après un cessez-le-feu complet, le retrait des troupes russes, un contrôle total de nos frontières, des élections locales libres et transparentes…» Un scénario qui relève encore de la fiction, d’autant que les séparatistes prévoient leurs propres élections locales, le 18 octobre à Donetsk et le 1er novembre à Louhansk. «Cela signifiera la mort de Minsk II», tranche Rostyslav Pavlenko.