RFI: 8-9 mai; Kiev revoit son Histoire

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 11/05/2015

On célébrait, le week-end du 8 mai dernier, les 70 ans de la victoire des alliés sur l’Allemagne nazie. En Europe de l’Ouest, les célébrations se tiennent le 8 mai, en Russie c’est le 9 mai. Et en Ukraine, on peut dire que c’est désormais le 8 et le 9. Le divorce avec le grand frère russe, et le conflit dans l’est du pays sont passés par là. Kiev veut désormais arrimer sa grande Histoire à l’Ouest, au risque de faire quelques raccourcis, et d’avoir une lecture très politique de son passé. 

Photo: Reuters
Photo: Reuters

C’est sous le soleil du 9 mai que les Ukrainiens déambulent sur l’avenue Khreshatyk, l’artère principale de Kiev, transformée en une sorte d’allée du souvenir. La seconde guerre mondiale a fait plus de 20 millions de morts en URSS et a ravagé les terres qui forment aujourd’hui l’Ukraine. Il semble que chaque famille a une histoire à raconter.

Témoin1: Mon père s’est battu pendant la guerre. Il a été fait prisonnier. Ma mère l’avait cru mort pendant sa captivité. Elle avait déjà creusé sa tombe…!

Témoin2: Mon grand-père a fait toute la guerre. Il me raconte que dès le premier jour, et jusqu’à la fin, il a cru à la victoire! 

Sur Khreshatyk ce 9 mai, pas de parade militaire au contraire des années précédentes. Etalé le long de l’avenue, c’est un projet artistique géant.

Denys Semyrog: Nous avons écrit les mots suivants: “Nous nous souvenons. 1939-1945. Nous sommes victorieux”

Le manager Denys Semyrog-Orlyk et ses volontaires ont assemblé 20.000 cartons blancs pour former ce slogan visible du ciel.

Denys Semyrog: Pourquoi avons-nous fait cela? En ce moment, à Moscou, se déroule une énorme parade militaire. La Russie est un Etat agresseur, qui a des ambitions sur notre pays et oppresse notre population. Nous avons voulu montrer notre différence. Ensemble, nous savons nous organiser. Et pour cela, nous n’avons pas besoin d’armes ou de tanks. 

L’enjeu de mémoire est considérable. Alors que la Russie de Vladimir Poutine sacralise la mémoire de la Grande Guerre Patriotique soviétique, le Parlement ukrainien a récemment adopté 4 lois mémorielles, qui dénoncent notamment les régimes criminels totalitaires soviétiques et nazis, sans établir de différence entre les deux.

Dans son discours du 9 mai, le Président ukrainien Petro Porochenko a donc saisi l’opportunité pour se démarquer encore un peu plus du grand frère ennemi russe.

Petro Porochenko: Nous ne célébrerons jamais plus cette journée selon le scénario russe. Ce scénario détourne la rhétorique de la victoire d’une manière honteuse pour justifier la politique expansionniste aux dépends des voisins de la Russie, pour les garder dans son orbite, et pour reconstituer l’empire. Dans notre calendrier, le 9 mai, le jour de la victoire, sera toujours teinté de rouge, comme ces coquelicots, symboles de la mémoire de toutes ces victimes. 

Symbole de ces commémorations, le coquelicot rouge et son coeur noir, tels du sang s’écoulant d’une blessure par balle, remplace désormais les symboles soviétiques et russes. L’objectif étant de nationaliser la mémoire de la seconde guerre mondiale, mais aussi de l’européaniser.

Ioulia Shoukan est maître de conférence à Paris Ouest Nanterre.  Née dans la Biélorussie soviétique, elle est spécialisée dans l’analyse des rhétoriques politiques dans l’ex-URSS. A l’unisson des capitales occidentales, le 8 mai est devenu un jour national de mémoire et de réconciliation. Mais comme l’explique Ioulia Shoukan, cela ne va pas de soi.

Ioulia Shoukan: C’est quand même quelque chose d’assez artificiel. Hier il y avait énormément de gens qui allaient en direction du parc, qui venaient déposer des fleurs autour de la flamme éternelle. C’était aussi très touchant de voir, il y avait pas mal de vétérans de la Grande Guerre Patriotique donc de l’Armée Rouge. Et les gens s’arrêtaient, s’approchaient d’eux, leur donnaient des fleurs et les remerciaient de la victoire. Puisque l’on est un peu dans l’invention de la tradition, d’une nouvelle tradition ukrainienne, et d’un nouveau rapport à cette guerre, le 9 mai reste pour les gens le jour de la mémoire, en lien avec la guerre, beaucoup plus que le 8 mai. 

En dehors de l’enjeu géopolitique, les initiatives mémorielles du gouvernement posent un défi certain à la société ukrainienne, partagée depuis des décennies par l’affrontement de deux narrations historiques concurrentes.

L’historiographie soviétique, très ancrée à l’est du pays, s’oppose à une narration principalement développée à l’ouest, qui considère la fin de la seconde guerre mondiale comme la continuation de l’occupation soviétique. C’est cette dernière vision qui est aujourd’hui imposée par les récentes lois mémorielles dites de décommunisation, et qui transparaît dans le discours de Petro Porochenko.

Petro Porochenko: Et il doit être noté que pendant la Seconde Guerre Mondiale, en plus du rôle de l’Armée Rouge et de la guérilla menée par les partisans Soviétiques ukrainiens contre les Nazis, il s’est créé en Ukraine un autre front contre les occupants fascistes. C’est un front qui a été créé par l’Armée Insurrectionnelle Ukrainienne.

Dans le discours présidentiel, aucun mot sur la collaboration de cette même Armée Insurrectionnelle Ukrainienne avec les Nazis dans la première partie de la guerre, ni même de leur participation dans des massacres, notamment de Juifs et de Polonais.

Pour la chercheuse ioulia Shoukan, quand  l histoire joue avec la politique on peut  craindre le pire. Surtout dans un pays déjà divisé par le conflit actuel

Ioulia Shoukan: Et à mon sens, les deux mémoires sont présentes en Ukraine. Et donc baser le nouveau projet de construction nationale sur cette histoire conflictuelle; en situation de guerre; de guerre qui peut consolider la nation mais aussi qui aliène un certain nombre de populations également; c’est très dangereux

Le 8 mai au soir, la cérémonie de Mémoire et de Réconciliation à Kiev s’est achevée par le chant de l’hymne national, entamé vraisemblablement de manière spontanée par la foule. Une belle image d’union nationale. Mais à l’écart des caméras de télévision, il reste à voir si ce nouveau narratif historique peut remporter l’adhésion des Ukrainiens en tant que nation politique; et si critiques il y a: quels moyens ils choisiront pour s’exprimer.

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La Libre Belgique: A Kiev, le VCRC pousse « l’Ukraine à parler d’elle-même, pour elle-même »

Article publié dans La Libre Belgique, le 27/04/2015

Il faut que l’Ukraine trouve sa voix et développe un narratif cohérent. C’est important à l’intérieur du pays mais aussi crucial à l’étranger. La plupart du temps, l’Ukraine ne sait pas parler pour elle-même. Il y a toujours quelqu’un qui parle à sa place. » De son siège en bout de table, Vasyl Cherepanym, 34 ans, semble déjà concrétiser ses idées novatrices à travers ses gestes vifs. Le directeur du centre culturel « Visual Cultural Research Center » (VCRC) revient juste de Bruxelles.

Le 31 mars, à Bozar, son centre s’est vu décerner le « prix de la Princesse Margriet 2015 » de la Fondation européenne pour la culture (FEC). Rentré à Kiev, Vasyl Cherepanym entend se remettre à l’ouvrage sans attendre. Son but, et celui de son centre créé en 2008 : « Proposer un nouveau vocabulaire politique. »

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RFI: Portrait d’Igor Bezler, « Le Démon »

Séquence diffusée dans l’émission « Accents d’Europe », le 15/10/2014

Alors que le cessez-le-feu continue d’être malmené dans l’est du pays, les structures séparatistes se consolident peu à peu, malgré des rivalités internes entre différents chefs de guerre. L’un d’entre eux, Igor Bezler, est déjà entré dans la légende pour ses méthodes expéditives. Il est surnommé « le démon ».

Igor Bezler, alias "Le Démon". Photo officielle, République Populaire de Donetsk.
Igor Bezler, alias « Le Démon ». Photo officielle, République Populaire de Donetsk.

Il n’hésitera pas à vous abattre. En substance, c’est le message qu’Igor Bezler fait passer à chacun de ses interlocuteurs. A 48 ans, le maître de Gorlovka, une des plus grandes villes du Donbass, accorde peu d’interviews aux journalistes. Il parle peu et agit beaucoup. Mais ses yeux bleus et son épaisse moustache ont déjà fait le tour du monde. Né en Crimée, Igor Bezler affirme être un ancien agent des services secrets russes, une information difficile à confirmer. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’est installé à Gorlovka il y a quelques années, en y travaillant notamment dans un service de pompes funèbres. On murmure que pendant des années, personne n’était enterré sans son consentement, ce qui lui a permis de développer un solide réseau dans la ville. L’intervention russe en Crimée lui a véritablement donné un second souffle : il affirme y avoir été très actif au printemps. Une fois le devoir accompli, il est rentré à Gorlovka, a pris la tête des forces séparatistes locales, et y est devenu Le Démon. Connu pour ses méthodes provocatrices et expéditives, il se vante lui-même d’exécutions sommaires de soldats ukrainiens et se plaît à conserver un certain nombre d’otages près de lui. A en croire les services secrets ukrainiens, il serait l’un des principaux responsables de l’attaque contre le Boeing MH17 de la Malaysia Airlines. Malgré de nombreuses hypothèses, le mystère qui entoure Le Démon est complet. Ce qui est sûr, c’est qu’il gère sa ville d’une poigne de fer et commande le respect de ses hommes, il provoque l’admiration de la population locale qui lui attribue des livraisons d’aide humanitaire, et inspire la crainte de ses ennemis et amis. Début juillet, il a ainsi été traité de terroriste par le gouvernement séparatiste de Donetsk, après une sorte de tentative de coup d’Etat. Personne ne sait exactement ce que Le Démon voudrait faire du pouvoir. Mais dans le contexte de guerre, il s’est imposé comme un chef redoutable, déterminé à gagner.

Le Monde Diplomatique: La Pologne orientale passe à l’Ouest

Article paru dans Le Monde Diplomatique de juin 2012, co-signé avec Laurent Geslin. Content!

Entre 2007 et 2013, les institutions européennes auront accordé 2,27 milliards d’euros de fonds structurels pour moderniser les marges orientales de la Pologne. Grâce à cette manne, ces régions ont pu entamer leur mue. Mais, coupées de leurs voisins de l’Est par le mur de Schengen, elles restent à la traîne du « miracle économique » national.

A peine quatre heures de l’après-midi et l’obscurité tombe déjà sur les sous-bois de la voïvodie (division administrative correspondant à la province ou à la région) de Podlaskie. Au bout de la route, la réserve naturelle de Bialowieza, une forêt primaire où plusieurs centaines de bisons vivent encore en liberté. Pas de cow-boys ni d’Indiens, pourtant : nous sommes dans l’est de la Pologne, le « Far East » de l’Union européenne, adossé à la Biélorussie au nord et, au sud, aux contreforts des Carpates, qui ouvrent sur la plaine ukrainienne. Une fois passé Varsovie, les grandes agglomérations, hormis Bialystok et Lublin, se font rares. Le maillage ferroviaire se distend ; les voies rapides cèdent la place à des nationales chargées de camions qui remontent péniblement vers la Lituanie, la Biélorussie ou l’Ukraine. « Nous sommes physiquement isolés de Varsovie, regrette M. Andrzej Czapski, le maire de la ville de Biala Podlaska. Ici, il n’y a pas de travail. Les grandes entreprises de la région ont fermé durant les années de transition. » A l’heure du « miracle économique » polonais tant vanté par les médias occidentaux (3,8 % de croissance en 2010, 4 % en 2011), les régions rurales de l’Est sont à la traîne.

« Depuis vingt ans, les inégalités se sont creusées avec l’ouest du pays, analyse M. Wiktor Wojciechowski, professeur à la Warsaw School of Economics. Les régions de l’Est manquent d’infrastructures qui leur permettraient d’attirer des investisseurs. » Dans la province de Podkarpackie, en 2000, le salaire moyen était déjà inférieur de 12 % à la moyenne nationale ; en 2012, l’écart atteint 17 %. Le PIB moyen des trois régions de l’Est (Podlaskie, Lubelskie et Podkarpackie) restait en 2008 inférieur de 30 % à la moyenne polonaise.

« Le principal employeur de la ville, ce sont les services publics, reconnaît M. Czapski. Il est impossible de retenir les jeunes qui veulent émigrer à Varsovie ou en Europe occidentale. » Depuis l’intégration de la Pologne à l’Union européenne, le 1er mai 2004, ce sont (…)

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Bélarus: Manifestations silencieuses et école buissonnière

Brève publiée le 04/08/11 sur le site de Regard sur l’Est

L’anecdote peut paraître anodine. Vyacheslav Dianov, jeune étudiant bélarussien de 24 ans, vient d’être exclu pour cause d’absentéisme de son lycée de Cracovie, en Pologne. Son absence en classes d’histoire et de langue polonaise ont été particulièrement remarquées. Une sanction, certes dure, mais qui applicable à tout étudiant peu assidu.

Toutefois, V.Dianov n’est pas qu’un simple étudiant. Il est aussi l’un des principaux initiateurs des «manifestations silencieuses» bélarussiennes. Organisées tous les mercredis depuis quelques semaines, elles rassemblent des foules de jeunes gens, principalement à Minsk, qui se réunissent à différents endroits en ville pour chanter, applaudir ou se tenir debout en silence, en signe d’opposition au pouvoir autocratique d’Alexandre Loukachenko. Les rencontres, organisées en ligne à travers des réseaux sociaux tels que Vkontakte, sont de plus en plus réprimées par les forces de police, qui arrêtent au hasard les personnes présentes sur des lieux censés accueillir les protestations. Le 20 juillet, le Conseil des Ministres a soumis à la chambre basse du Parlement un projet d’amendement à une loi de 1997, visant à élargir les notions de « manifestation publique » et de « protestation ». Le durcissement de ces définitions pourrait rendre illégal tout rassemblement qui s’apparenterait à une «démonstration silencieuse». Le texte est censé être voté et mis en application début octobre.

Ce sont d’ailleurs ses occupations parallèles qui ont servi au «révolutionnaire en réseau» de justification. «J’ai été exclu parce que j’avais manqué beaucoup de classes à cause de mon activité en ligne. En fait, les conditions de réussite du programme Kalinowski ne tiennent pas aux notes mais à l’assiduité. Elle est obligatoire. Si vous manquez trois classes, c’est suffisant pour être renvoyé», a-t-il expliqué à un média bélarussien. Il en a apparemment manqué bien plus. V.Dianov étudiait auparavant à l’Université Technique National du Bélarus, d’où il a été exclu, aussi pour «raisons d’absentéisme». A moins que ce ne soit pour des raisons politiques, comme il l’affirme. Il a ensuite pu bénéficier d’une bourse du programme Kalinowski, qui permet à des étudiants bélarussiens, dont les victimes de persécutions politiques, d’étudier en Pologne.