RFI: Les Ukrainiens prochainement exemptés de visas Schengen

Reportage diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 07/04/2017

Le Parlement européen a voté hier, 6 avril, pour libéraliser le régime de visas pour les citoyens ukrainiens. C’est une étape décisive d’un long processus. D’ici juin, environ 45 millions d’Ukrainiens devraient pouvoir se rendre dans l’espace Schengen sans visas. Pour une durée limitée, et sans droit de travailler ou de résider dans les pays de la zone. A Kiev, on crie victoire. 

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Le Président Petro Poroshenko a exulté dès qu’il a reçu la nouvelle du vote au Parlement européen. La libéralisation du régime de visas, il en avait fait un des marqueurs de ses efforts de réformes depuis la Révolution de 2014. C’est une victoire personnelle. En Ukraine, médias et réseaux sociaux ont aussi accueilli la nouvelle avec enthousiasme, comme Ioulia Biletskaya, une jeune habitante de Kiev.

Ioulia Biletskaya: C’est un grand progrès pour l’Ukraine. 

En filigrane, la satisfaction que l’Union européenne tende la main à l’Ukraine, en se montrant plus accueillante avec ses citoyens. Ce qui n’empêche pas Ioulia Biletskaya de rester pragmatique, voire prudente.

Ioulia Biletskaya: Cela ne va pas forcément arranger les conditions de voyage, cela peut même les compliquer. Les Ukrainiens ne doivent plus payer 35 euros pour demander un visa. Mais ils doivent changer leurs vieux passeports pour un passeport biométrique, et voyager avec tout un tas de pièces d’identité justificatives et de relevés bancaires. Et une fois à la frontière, ils peuvent encore se faire refuser l’entrée, au bon vouloir des douaniers. 

La libéralisation du régime de visas est une bonne nouvelle, mais elle n’est pas une fin en soi. Les Ukrainiens se retrouvent toujours confrontés à une guerre meurtrière dans l’est et à une corruption endémique. Le processus de réforme est bloqué. Et les conditions économiques difficiles restent le premier obstacle à tout plan de voyage en Europe de l’ouest, avec ou sans visas.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI

Mediapart: Moldavie et Bulgarie: le double visage des vainqueurs « pro-russes »

Article publié sur le site de Mediapart, le 18/11/2016

Moldavie et Bulgarie : les deux présidents qui viennent d’être élus sont bruyamment pro-russes. Ce n’est pas pour autant que le rapprochement avec Moscou est effectif. Si la Russie est restée un bon argument de campagne pour celui qui est surnommé « le Trump moldave », l’Europe demeure, malgré difficultés et critiques, l’horizon de ces pays.

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Partie de l’exposition « Chisinau Magics »

« Le président ne peut pas être pro-russe ou pro-européen, le président doit être pro-moldave. » À peine élu chef de l’État, le 13 novembre, Igor Dodon a joué la carte de l’apaisement. Pendant des semaines, le candidat socialiste avait pourtant promis l’annulation d’un accord de libre-échange avec l’Union européenne. La Moldavie, petit pays de 3,5 millions d’habitants encastré entre l’Ukraine et la Roumanie, allait se préparer à une intégration dans une Union douanière chapeautée par la Russie, martelait-il. Dès le 15 novembre, le ton était radicalement différent : « Le partenariat stratégique avec l’Union européenne reste en place. »

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RFI: Novembre morose à Kiev

Intervention dans la séquence Bonjour l’Europe, sur RFI, le 17/11/2016

Alors que l’Ukraine s’apprête à commémorer le troisième anniversaire du début de la Révolution du Maïdan, l’ambiance est plus que morose dans le pays… Les réformes se font attendre, et les critiques contre le gouvernement se font de plus en plus acerbes… 

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Khatia Dekanoidze. Source: Wikipedia Commons

On comprend que les derniers jours ont été assez tendus, à Kiev? 

Oui, le début de semaine a été étrange, pour tout dire. Ce lundi, plusieurs manifestations ont été organisées dans le quartier gouvernemental. Un groupe protestait contre l’austérité économique. Un autre groupe était composé d’anciens épargnants qui réclamaient le remboursement de leurs épargnes perdues dans la faillite de plusieurs banques.

Beaucoup de ces participants étaient payés, et ne savaient pas exactement pourquoi ils protestaient. C’est l’OSCE, entre autres, qui l’a démontré.

Et le tout s’est déroulé dans un climat de tension. Les manifestants étaient entourés de jeunes hommes, pour beaucoup cagoulés, à l’allure menaçante. Et le dispositif policier était impressionnant. L’avenue principale de Kiev était même fermée à la circulation, par crainte d’une attaque terroriste. Les autorités craignaient ce qu’ils appellent des provocations russes. C’était donc… bizarre.

Est-ce que cela peut vraiment être une provocation russe? 

C’est impossible à affirmer, vraiment. Le fait est que les médias russes ont récemment véhiculé, sans trop de raisons, des annonces de “troisième Maïdan”, c’est-à-dire une nouvelle révolution à Kiev, qui serait elle, très radicale et violente. Mais les manifestations ont été pacifiques, et organisées par des partis ukrainiens, qui ont des préoccupations très nationales, et des critiques légitimes.

Les sacrifices demandés à la population sont énormes, par exemple sur le prix du gaz pour les ménages. Le Président a cherché à calmer le jeu lundi en annonçant des mesures d’aide. Mais beaucoup d’Ukrainiens se sentent laissés pour compte.

Et de l’autre côté, les réformes n’avancent pas, et la corruption reste endémique. Transparency International vient de publier un rapport citant l’Ukraine comme l’un des pays les plus corrompus d’Europe, juste après que les fortunes colossales des dirigeants du pays ont été rendues publiques, début novembre.

Oui, d’ailleurs, on voit que plusieurs réformateurs ont quitté leurs postes…? 

Exactement. C’était aussi ce lundi. La jeune chef des douanes d’Odessa Ioulia Marouchevska et la chef de la police nationale Khatia Dekanoidze ont démissionné. Cela doit être compris dans le contexte d’une rivalité politique entre Petro Porochenko et l’ancien gouverneur d’Odessa Mikheil Saakachvili. Elles ont dénoncé les entraves que l’ancien système opposait à leurs efforts de changement.

Cela envoie un message très négatif, sachant que la réforme de la police, c’était l’un des rares accomplissements dont pouvait se vanter le pouvoir. Et puis, dernière cerise sur le gâteau, celui qui remplace Khatia Dekanoidze, c’est un ancien combattant ultra-nationaliste lié à des groupes néo-nazis, homme de main du très controversé ministre de l’intérieur Arsen Avakov.

Bon. Il faut analyser chacun de ces évènements séparément, à froid, bien évidemment. Et il faut se rappeler que tout ne va pas mal en Ukraine. Mais voilà. Vous me demandez quelle est l’ambiance en Ukraine ce novembre. Et bien, ce début de semaine, sous une neige précoce qui plus est, ce début de semaine a été très confus, et pose beaucoup de questions.

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RFI: Un socialiste admirateur de Poutine remporte la présidence

Reportage diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 14/11/2016

Victoire en Moldavie du chef du parti socialiste, Igor Dodon, à 52,5% . Il a défait sa rivale, la réformatrice libérale Maia Sandu, au terme d’une campagne  extrêmement brutale pour ce pays post-soviétique de 3,5 millions d’habitants. Igor Dodon avait fait campagne sur un rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine. 

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Source: Parti Socialiste de Moldavie

Le suspense a été intense pendant le dimanche des élections. Des irrégularités ont entaché le scrutin, même si elles sont restées très localisées, et les résultats se sont fait attendre. Mais dans la soirée, Igor Dodon revendiquait la victoire.

Igor Dodon: J’en suis certain, nous avons gagné

Igor Dodon avait mené une campagne dure, sur des idées de retour à l’ordre moral et d’instauration d’un régime autoritaire à la Vladimir Poutine, afin de lutter contre la déliquescence des institutions d’Etat et une corruption endémique. Selon ses critiques, il fait partie du système et ne peut pas le combattre efficacement en ramenant le pays dans le giron russe. Alors, dès le soir de son élection, il a joué l’apaisement.

Igor Dodon: Je serai le président de tous les Moldaves. De ceux qui veulent se rapprocher de la Russie ou de l’Union européenne, même de ceux qui ont voté contre moi. 

Le ton de réconciliation est le bienvenu, après une campagne qui a polarisé le pays. Son opposante Maiai Sandu a été victime de nombreuses attaques personnelles pendant la campagne, mettant en cause son intégrité et son orientation sexuelle. Igor Dodon l’a appelé à concéder sa défaite.

Igor Dodon: Je vous conjure, Maia Sandu, chère opposante, de contribuer à préserver le calme dans le pays. 

Les partisans de Maia Sandu ont néanmoins appelé à manifester ce lundi à Chisinau. Il semble difficile de contester le résultat de l’élection. Mais celle-ci a réveillé de profondes divisions dans la société, qui pourraient s’exprimer haut et fort dans la rue.

Sébastien Gobert – Chisinau – RFI

TDG: «Face à la Russie, notre frontière de l’Est est celle de l’Europe»

Entretien avec Volodymyr Hroïsman, Premier ministre ukrainien, publié dans La Tribune de Genève, le 21/10/2016

A Kiev, le premier ministre dénonce la militarisation de la Crimée. Et invite les investisseurs de l’Ouest. Interview exclusive

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Chapô: Volodymyr Hroïsman est bien peu connu du grand public. A l’étranger, mais aussi dans son pays. Agé de 38 ans, le 16ème Premier ministre de l’Ukraine indépendante est pourtant en poste depuis avril 2016. Plus effacé que certains de ses charismatiques prédécesseurs, Volodymyr Hroïsman est perçu comme l’homme du Président, Petro Porochenko. Il a de fait été le maire de son fief de Vinnytsia, pendant 8 ans. Loyal, le Premier ministre d’un pays en guerre laisse les questions de sécurité et défense au Chef de l’Etat. Ce soir du 21 octobre, il apparaît tard, et fatigué, alors qu’il bataille pour faire adopter le budget 2017. C’est cela qui le préoccupe. Lui qui se présente comme un bon manager et un réformateur, entend assainir l’environnement économique, lutter contre une corruption endémique, et attirer les investisseurs internationaux vers un Eldorado ukrainien qui, il en est sûr, profitera à toute l’Europe. 

L’Ukraine sort de la grave récession avec une prévision de 3% de croissance pour 2017. Quelles garanties donnez-vous aux investisseurs étrangers inquiets de la corruption?

Il est dans l’intérêt de notre pays que ces investissements ne soient pas seulement protégés mais aussi fructueux. C’est la mission de mon gouvernement. Nous avons déjà accompli beaucoup. Dans la lutte contre la corruption, nous avons posé les bases, mais les efforts ont été contrés par l’absence d’une réforme judiciaire de grande envergure. Nous l’avons entamée le 30 septembre. Les effets s’en feront sentir sur la durée. Ce 19 octobre, j’ai officiellement lancé le Bureau de soutien aux investissements en Ukraine. Le but est d’instaurer des garde-fous automatiques. Si des agents des impôts tentent d’extorquer des fonds aux entreprises, ils seront traduits en justice.

Comment mener le plan de réformes structurelles que vous défendez dans un pays en guerre?

C’est un défi, évidemment. Mais l’Ukraine, ce sont 45 millions d’habitants, avec leurs besoins, leurs activités, leurs ressources, leur potentiel. L’économie ukrainienne a ses logiques propres, qui se développent malgré la guerre.

Ce conflit, ce n’est pas seulement un défi pour l’Ukraine, mais bien pour toute l’Europe. Il ne faut pas se voiler la face. Considérons la Crimée. Avant l’annexion par la Russie en 2014, c’était une grande station balnéaire. Aujourd’hui, c’est une base militaire, qui est un danger non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour le monde entier. Certains dirigeants se comportent comme des enfants qui ferment les yeux quand ils voient quelque chose qui leur fait peur. Mais il faut réagir. Et il faut comprendre que la frontière que notre armée protège, ce n’est pas la frontière orientale de l’Ukraine, mais celle de l’Europe. Là-bas, nos forces armées font face à l’armée russe, l’une des plus puissantes au monde.

Comment développer l’économie nationale sans échanger avec la Russie?

La Russie a traditionnellement réprimé le potentiel économique de l’Ukraine, afin de nous maintenir dépendants vis-à-vis d’elle. Aujourd’hui, nous avons perdu l’accès à ces marchés traditionnels russes. La réorientation qui nous a été imposée, vers l’ouest, aide à la modernisation de notre économie. C’est un défi certain, mais nous en sortirons renforcés. Les transformations engagées nous élèvent vers les normes et standards européens, afin de nous permettre de traiter avec l’Union européenne en tant que partenaire stable, responsable et prospère. C’est difficile, et c’est un objectif à long terme. L’essentiel, c’est la confiance. Il faut croire en l’Ukraine.

Beaucoup de vos prédécesseurs ont tenu des discours similaires. Comment pensez-vous réussir là où ils ont tous échoué?

Ne me jugez pas aux paroles, mais à mes actes. J’ai des échanges réguliers avec les milieux d’affaires pour régler des cas concrets. Evidemment, il y a des problèmes. Mais nous avançons dans la bonne direction. Le point faible, c’est que nous n’allons pas assez vite, c’est tout.

Est-ce vraiment votre principale faiblesse? Comment lutter contre le système oligarchique qui régit l’Ukraine, alors que le président Petro Porochenko est lui-même un oligarque?

Le président, c’est le président. C’était un grand homme d’affaires auparavant, c’est bien connu. Cela n’en fait pas un oligarque. Pour ce qui est des autres, ils avaient prospéré en détenant des monopoles économiques. Nous les démantelons en ce moment. Nous reprenons le contrôle des entreprises d’Etat, nous en changeons les directions. La «désoligarchisation» en sera une conséquence naturelle. S’ensuivra la libération du potentiel incroyable de notre économie.

RFI: Les hôpitaux en ruines dans l’est de l’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 03/10/2016

Depuis la guerre dans le Donbass, il y a deux ans, les hôpitaux de l’est de l’Ukraine souffrent de pénurie. Ils manquent de tout : de médicaments, de médecins et de matériel. C’est le cas à Rubijné, dans la région de Louhansk sous contrôle ukrainien. 

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L’hôpital de Rubijné

Dans la cage d’escalier, le plafond s’effrite depuis des années. A l”étage, des patients attendent sur des bancs en plastique défoncés. L’appareil de RADIOLOGIE  date des années 1970. Le laboratoire d’analyses est rempli d’ustensiles rouillés. Les résultats sont rédigés sur des carnets de papier. Ne cherchez pas d’ordinateur ici. C’est le docteur Konstantyn Zogan qui fait la visite de l’hôpital de région de Rubijné.

Konstantyn Zogan: Nous avons déjà eu des visiteurs étrangers, qui nous ont demandé où ils étaient tombés: dans un hôpital, ou dans un musée?

C’est bien un hôpital, L’un des principaux dans l’est de l’Ukraine. Rubijné est à 100 kilomètres au nord de Louhansk, l’ancienne capitale de région, aujourd’hui place forte des séparatistes pro-russes.

La zone est industrielle et très densément peuplée. Les nombreux départements de la clinique couvrent plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Edouard Kravchenko en est le médecin en chef.

Edouard Kravchenko: Nous avons des soucis d’approvisionnement de médicaments et de matériel médical. A cela s’ajoute un équipement dépassé. Et les médecins docteurs ne veulent pas travailler ici. Il nous manque 30% de docteurs. C’est dans ces conditions qu’il nous faut assurer des conditions de soins décents pour la population locale.

Et depuis 2014, tout s’est compliqué pour l’hôpital.

Edouard Kravchenko: A cause de la guerre, nous nous sommes retrouvés dans des situations que nous n’avions jamais imaginé. Avant, nous avions l’hôpital de région de Louhansk, et nous transférions tous les cas sérieux là-bas. Maintenant, c’est bien plus difficile. Soit il nous les traitons ici, soit les patients sont  envoyés à plusieurs centaines de kilomètres, vers Kharkiv ou autre… Il faut comprendre que nous avons moins de moyens pour soigner plus de gens, car les personnes déplacées par la guerre viennent chez nous.

L’une de ces personnes déplacées, c’est Lena Sennaya, originaire de Pervomaisk, un des centres des troupes cosaques pro-russes. Elle s’est réfugiée à Rubijné avec ses enfants.

Olena Sennaya: J’étais infirmière avant. Les conditions d’hygiène qu’il y a ici en pédiatrie, je n’ai jamais vu cela auparavant.

Olena Sennaya bénéficie de l’aide du Fonds d’Alexander Romanovskiy, une association humanitaire locale.

Là où les organisations internationales se concentrent sur l’urgence de la guerre, le Fonds s’attaque aussi à des problèmes profondément enracinés dans la région.

Dmytro Butko, l’un des représentants de l’association

Dmytro Butko: La région de Louhansk a toujours été au bord de la catastrophe humanitaire. Aujourd’hui, à cause de la guerre, ça s’est empiré, évidemment. Mais il faut comprendre que la région est défavorisée depuis longtemps. Nous avons toujours eu d’énormes problèmes d’écologie, de santé…

Des problèmes qui, avec la guerre, deviennent de véritables risques pour la santé publique, dans une région où vivent entre 3 et 6 millions de personnes.

Pourtant, le gouvernement central n’alloue aucune ressource supplémentaire à l’hôpital de Rubijné. Les financements sont toujours attribués sur la même base qu’avant la guerre.

Edouard Kravchenko, médecin en chef, se sent oublié de la capitale.

Edouard Kravchenko: Le coeur du problème réside dans ce que veut vraiment le gouvernement central… Quel prix donne -t-il à la vie humaine,  qu’est-il  prêt à faire pour le système de santé dans le pays ?

Une de ses stratégies est de développer des partenariats avec des donateurs internationaux. Mais quand on lui demande quels sont ses besoins prioritaires, la réponse est lapidaire:

Edouard Kravchenko: Ca irait plus vite de vous dire ce dont on n’a pas besoin…

L’humanitaire Dmytro Butko ne désespère pas, et s’efforce de trouver des partenaires pour l’hôpital.

Dmytro Butko: Et c’est pour cela qu’il nous faut développer un système rationnel de distribution de l’aide humanitaire et de l’assistance aux hôpitaux. Afin que l’on puisse atteindre ceux qui en ont besoin.

Dans une région bouleversée par un conflit qui perdure, il est difficile de définir des priorités. Il semble que tout le monde a besoin de quelque chose. Mais la déliquescence du système hospitalier pose des problèmes qui, petit à petit, peuvent avoir des conséquences désastreuses.

Ecouter le reportage ici

TDG: Le Donbass, oublié du monde, vit au bord de la crise alimentaire

Reportage publié dans La Tribune de Genève, le 26/09/2016

«Je fais l’aller-retour plusieurs fois par semaine. J’ai un fils côté ukrainien, un fils côté séparatiste, donc je fais la navette.» Chargée de sacs en plastique et de valises de fortune, la femme avance péniblement. Sous une pluie drue de septembre, elle se fraie un chemin parmi les centaines de personnes parcourant le point de passage de Stanitsa Louhanska. Une «frontière» stabilisée depuis l’automne 2014, qui ne dit pas son nom, gardée par des militaires nerveux et désabusés.

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Point de passage de Stanitsa Louhanska

«Ce sont entre 4000 et 6000 personnes qui traversent chaque jour, pour un temps d’attente entre trois et cinq heures», explique un officier ukrainien représentant la SIMIC, organe militaire de coopération avec les civils. Lui ne donnera pas son nom, pas plus que les civils évoluant dans le no man’s land, entre panneaux indiquant des champs de mines et des toilettes de fortune.

«Les passages sont incessants, car les gens vivant dans les territoires occupés viennent de notre côté acheter des produits d’alimentation, qui sont bien plus chers là-bas.» Beaucoup les achètent pour leur consommation personnelle, d’autres pour les revendre. Selon plusieurs estimations, la contrebande des produits les plus basiques atteindrait des niveaux record.

Un exil de misère

A Stanitsa Louhanska, le passage est plus compliqué qu’ailleurs, le long des 400 kilomètres de ligne de front. Le pont enjambant la rivière Donets a été bombardé au début de 2015 et remplacé par de frêles passerelles en bois pour piétons. «Ils ont parlé à un moment de le reconstruire, mais ils n’arrêtent pas de tirer, alors il faut y aller à pied», se désole une autre femme tirant un cabas rempli à ras bord.

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Point de passage de Stanitsa Louhanska

«C’est calme depuis plusieurs jours», assure pourtant un soldat ukrainien à son poste d’observation. L’homme, visiblement désœuvré et enivré, explique que les tentatives d’instaurer des cessez-le-feu entre les forces ukrainiennes d’une part, et les unités prorusses et russes d’autre part, conduisent en général à une certaine accalmie. «Là, ils ont annoncé des trêves le 1er, le 10 et le 15 septembre. On sait que ça ne tiendra pas. Mais au moins, c’est plus calme…»

«Louhansk, c’est fini!»

L’autre côté, interdiction pour les journalistes d’y aller sans accréditation préalable. Il faut se contenter de recueillir les impressions des passants. L’un s’estime satisfait de sa vie à Louhansk, décrite par le très typique normalne («normal» en russe). Une autre femme chuchote pour remercier la Russie d’acheminer des vivres en territoires séparatistes. «Kiev serait prêt à nous laisser mourir de faim!» s’insurge-t-elle. Une troisième femme, dans la soixantaine, porte dans ses sacs des vêtements, une couverture et un lustre de salon. Elle progresse rapidement vers le côté ukrainien. «Louhansk, c’est fini. J’ai attendu deux ans, mais je vois qu’il n’y a plus aucun espoir là-bas. Je vais vivre avec ma famille à Kharkiv.» Puis elle ajoute: «En Ukraine.»

Soutenue par les siens, cette femme devrait être assurée de certains moyens de subsistance. En mai 2016, plus de 1,7 million de personnes étaient enregistrées comme déplacés du Donbass, et réfugiés dans d’autres régions d’Ukraine. Pour la plupart d’entre eux, «la situation reste des plus précaires», explique Anna Rudenko, coordinatrice d’un collectif de personnes déplacées à Severodonetsk, au nord de Stanitsa Louhanska. «Des milliers de personnes s’entassent dans des hôtels et des centres de fortune. Et encore, dans les résidences universitaires, la Municipalité a évacué des dizaines de déplacés pour faire place aux étudiants!»

Les déplacés qui peuvent louer des appartements doivent en payer les factures, notamment celles de gaz, qui ont fortement augmenté, en accord avec les conditions d’aide du FMI. Les possibilités de travailler existent, mais «pas de manière officielle», soupire Anna Rudenko. De manière générale, l’Etat est fortement critiqué pour son manque de soutien aux personnes déplacées qui continuent, pour beaucoup, à dépendre de l’aide humanitaire.

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Distribution de colis de nourriture à Slaviansk

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A Slaviansk, dans la région de Donetsk sous contrôle ukrainien, ils sont ainsi plusieurs centaines à rechercher leurs noms sur des listes, afin de recevoir des colis de nourriture du Programme alimentaire mondial (PAM). «Ce sont des rations suffisantes pour un mois. Sans cela, ce serait vraiment dur», confie la déplacée Iryna Sebakhatova, mère de trois enfants.

Une aide qui est, elle aussi, remise en cause. «A cause de la multiplication des conflits dans le monde, l’Ukraine est passée sous le radar», reconnaît Déborah Nuyen, chargée de communication du PAM. L’objectif était de toucher 280 000 personnes en 2016: il a été ramené à 100 000 bénéficiaires, dans le meilleur des cas.

RFI: Les entreprises ukrainiennes en déclin

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 15/09/2016

L’Ukraine, toujours aux prises avec une guerre hybride depuis 2014 avec la Russie, souffre toujours d’une grave crise économique. Le pays a subi un récession près de 10% en 2015. Un récent classement d’entreprises d’Europe centrale et orientale confirme que les meilleures entreprises ukrainiennes sont en perte de vitesse. 

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De quoi s’agit-il? 

C’est une étude annuelle de Deloitte, un cabinet américain d’audit et de conseil, qui établit un classement des 500 meilleures entreprises d’Europe centrale et orientale. On y compte 29 entreprises ukrainiennes et 2 banques. En 2015, on en comptait 29, et en 2014, il y en avait 53. Donc une sacrée descente, qui s’explique par les problèmes structurels qui affectent le pays depuis la Révolution de 2014. A savoir, l’état de guerre, l’annexion de la Crimée, la dévaluation de la monnaie nationale, la lenteur des réformes et de la lutte contre la corruption, et j’en passe.

Mais ce classement donne aussi une idée de l’appauvrissement tout relatif des oligarques ukrainiens, cette fameuse caste d’hommes d’affaires qui contrôle le pays depuis les années 1990.

Oui, on voit par exemple que Rinat Akhmetov, autrefois l’homme le plus riche d’Europe, a perdu beaucoup de sa fortune. 

Tout à fait. Sa holding Metinvest était à la sixième place du classement en 2015, elle est descendue à la 13ème position. Elle reste donc officiellement la plus importante entreprise d’Ukraine. Mais Rinat Akhmetov était un parrain de l’ancien président autoritaire Viktor Ianoukovitch, et il a beaucoup perdu après sa fuite d’Ukraine. Le coeur de son empire, le Donbass, est toujours en état de guerre. Et tout cela, ça se traduit sur l’équilibre politique à Kiev. Le clan d’Akhmetov a été écartés du pouvoir en 2014, et pour l’instant, il est tenu à bonne distance par d’autres oligarques et le Président Porochenko, lui-même un oligarque.

De la même manière, on compte plusieurs entreprises d’agro-alimentaires dans ce classement. Avec la perte du complexe minier et industriel de l’est, l’agriculture est devenu un des moteurs de l’économie ukrainienne, notamment grâce aux exportations. La société Kernel est ainsi la seule qui est parvenue à monter dans le classement 2016, par rapport à 2015.

Cette étude est intéressante car elle donne des tendances lourdes. Mais  il faut toujours faire preuve de prudence: les chiffres présentés ne sont pas toujours fiables.

Pourquoi cela? 

Et bien à cause de la corruption bien sûr. Le ministère des finances estime que l’économie parallèle, non-déclarée, représenterait environ la moitié du PIB de l’Ukraine. Les comptabilités des entreprises laissent ainsi souvent… dubitatifs. Sans oublier que la lutte contre la corruption n’est pas efficace, que ce soit au niveau local ou dans les hautes sphères de l’Etat. En tout cas, pas efficace pour l’instant. mais rien n’indique que les autorités ont une détermination sérieuse en la matière. Donc, prudence.

En fait, pour terminer, la seule statistique qui est tout à fait fiable dans les données fournies par les entreprises, c’est que 28% des dirigeants de sociétés dans ce classement sont des femmes, ce qui est la plus grosse proportion dans tous les pays d’Europe centrale et orientale étudiés. Encore une fois, c’est une tendance de fond de l’environnement des affaires en Ukraine.

Ecouter la séquence ici

Politique Internationale: Interview avec Iouriy Loutsenko

Entretien avec Iouriy Loutsenko, conduit en mars 2016, publié dans l’édition d’été 2016 de Politique Internationale

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En 2005, quand le président ukrainien Viktor Iouchtchenko lui propose le portefeuille de l’Intérieur, Iouriy Loutsenko ne pose qu’une seule question : « Pourrai-je jurer et débiter des insanités dans mon bureau de ministre ? » Interloqué, le chef de l’État lui répond par la négative. Iouriy Loutsenko accepte alors le poste. À 40 ans, il devient le premier civil de l’Ukraine indépendante à occuper cette fonction. « Mon père m’a appris à relever des défis qui semblent impossibles », commente-t-il, le sourire aux lèvres. De fait, l’homme est connu pour son langage coloré.

Originaire de Rivne, dans l’ouest du pays, Iouriy Loutsenko, physicien de formation, est une figure incontournable de la vie publique ukrainienne depuis la fin des années 1990. À l’époque, en tant que chef de file de l’aile sociale-démocrate du Parti socialiste d’Ukraine, il joue un rôle majeur dans la campagne nationale « L’Ukraine sans Koutchma » qui visait à évincer le président autoritaire Léonid Koutchma, au pouvoir depuis 1994. C’est chose faite début 2005, après la mobilisation populaire sans précédent de la « Révolution orange ». À force de se casser la voix en arpentant la scène érigée sur la place Maïdan Nezalejnosti, aux côtés de Viktor Iouchtchenko et de l’emblématique Ioulia Timochenko, Iouriy Loutsenko appose sa marque sur la Révolution. Dès le départ, son engagement répond à des objectifs clairs : débarrasser définitivement l’Ukraine des tares héritées de la période soviétique et, à terme, favoriser l’entrée du pays dans l’Union européenne.

À son grand dam, cette oeuvre est à peine amorcée sous l’ère Iouchtchenko (2005-2010). La nouvelle équipe estampillée « orange » se révèle paralysée par des scandales à répétition (1) et par les cruelles rivalités qui se font jour au sein de l’équipe dirigeante, sur fond de graves difficultés économiques. Dans ce contexte, Iouriy Loutsenko, chargé en sa qualité de ministre de l’Intérieur de la tâche herculéenne qui consiste à restructurer une police pléthorique, inefficace et corrompue, ne peut guère se prévaloir de résultats probants. Il y perd sa crédibilité en tant que réformateur. En outre, l’homme est empêtré dans les jeux politiciens… et se rend coupable de quelques écarts de comportement qui assombrissent son image. Épisode particulièrement embarrassant : en mai 2009, il est interpellé à l’aéroport allemand de Francfort en état d’ébriété avancé. Son tempérament de bon vivant et son franc-parler, autrefois ses atouts, deviennent ses faiblesses. La popularité qu’il s’est forgée lors de la Révolution orange fond rapidement.

C’est donc dans l’indifférence de l’opinion publique que Iouriy Loutsenko se retrouve sur le banc des accusés, en décembre 2010, peu après l’élection du controversé Viktor Ianoukovitch à la présidence. L’ancien ministre de l’Intérieur est condamné à quatre ans de prison pour fraude fiscale et abus de pouvoir. Il faut attendre l’arrestation de Ioulia Timochenko, en août 2011, et son procès très politisé, pour comprendre que les deux « Orangistes » sont avant tout victimes d’une persécution politique orchestrée par le nouveau régime autoritaire. Iouriy Loutsenko devient alors, à la fois pour l’opposition politique et pour les observateurs occidentaux, l’un des symboles de l’étau de fer qui enserre l’Ukraine. Jusqu’à sa libération surprise, en avril 2013, par l’effet d’une grâce présidentielle inattendue, et inexpliquée à ce jour. À l’en croire, son passage en prison lui a beaucoup appris. Derrière les barreaux, il décide que, à sa sortie, il ne commettra plus les mêmes erreurs.

Quelques mois après sa libération, l’occasion se présente de mettre ses bonnes intentions en pratique. Iouriy Loutsenko se montre très actif lors des manifestations citoyennes de l’hiver 2013-2014 qui débouchent sur la « Révolution de la Dignité ». Comme en 2005, il « se rend disponible » pour la politique. S’il se targue d’être parfaitement indépendant, il se rallie néanmoins à Petro Porochenko, élu président en juin 2014, qui en fait son conseiller et le chef de son groupe parlementaire (le « Bloc de Petro Porochenko ») à la Rada (2). À ce poste, il affiche une fidélité sans faille envers le chef de l’État. C’est cette combinaison d’indépendance dans le ton et de loyauté dans l’action qui incite M. Porochenko à le nommer Procureur général, le 12 mai 2016 – et cela, même s’il ne dispose pas des qualifications juridiques normalement requises pour occuper une telle fonction. La controverse fait rage, dans un pays où le Bureau du Procureur a constamment été utilisé comme un bras armé de la présidence, afin d’intimider, de persécuter ou d’emprisonner les adversaires du pouvoir en place. Après les abus remarqués de son prédécesseur, Viktor Chokine, de nombreuses voix dans la société civile doutent de la capacité de Iouriy Loutsenko à s’affranchir des consignes de Petro Porochenko. Le nouveau Procureur général affirme néanmoins que, s’il a accepté cette nomination, ce n’est pas par ambition personnelle : son obsession est de faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider l’Ukraine à surmonter les nombreuses difficultés qu’elle rencontre actuellement et à ne pas répéter l’échec cuisant de la Révolution orange.


Sébastien Gobert – Monsieur Loutsenko, j’aimerais commencer cet entretien par une question personnelle. Que faites-vous encore ici, à Kiev, au premier plan de la politique ukrainienne ? Depuis votre entrée dans la vie publique, au tournant des années 2000, vous avez vécu nombre d’épreuves, d’humiliations et de frustrations. N’avez-vous jamais eu envie de tourner définitivement la page?

Iouriy Loutsenko – Je ne me suis jamais découragé. J’ai été molesté, mais jamais brisé. Ne pas abandonner, telle est ma devise. J’ai toujours en tête ces mots d’Erich Maria Remarque : « Le plus terrible, ce serait de ne rien espérer. »

S. G. – Précisément, qu’espérez-vous aujourd’hui ?

I. L. – J’ai deux rêves principaux. Le premier, c’est de devenir membre du Parlement européen. Pas pour assouvir une ambition personnelle ; mais, tout simplement, parce que si j’étais député européen, cela signifierait que l’Ukraine est membre de l’UE ! La première étape, sur ce long chemin, ce sera l’abolition du régime de visas Schengen pour les Ukrainiens, que l’on espère prochaine. Pour moi et pour des millions de mes compatriotes, cette décision est synonyme de retour dans la « maison Europe », après 350 ans de captivité.

Mon deuxième rêve est encore plus ambitieux. C’est d’en finir une bonne fois pour toutes avec le paternalisme soviétique, cette habitude que les gens ont prise de ne s’en remettre qu’à la hiérarchie, sans avoir à se prendre en main. Cela a brisé la colonne vertébrale du caractère national ukrainien. Aujourd’hui, malgré les épreuves, malgré les frustrations, malgré les luttes internes à la Rada et, en particulier, au sein du « Bloc de Petro Porochenko » (3), je continue de faire ce que je crois juste, ce en quoi je crois.

Parallèlement à mes objectifs personnels, je souhaite que l’Ukraine gagne les trois guerres qu’elle mène actuellement de front : celle contre la Russie ; celle contre les oligarques (4) ; et celle contre la corruption.

Vous m’avez demandé si je n’étais pas tenté d’abandonner la politique ; ma réponse, c’est que je ne peux pas rester chez moi et ignorer les fléaux qui affectent mon pays. En 2014, aux alentours de la date anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août, mon fils aîné m’a annoncé qu’il s’était porté volontaire pour rejoindre l’armée. Or il est de notoriété publique qu’il est invalide de deuxième catégorie, après un long traitement contre un cancer. Dès lors, une question s’impose : comment est-il possible que des responsables de nos forces armées aient pu accepter qu’il parte pour le front ? Eh bien, il me l’a expliqué : il a donné 100 dollars à un médecin pour obtenir un certificat indiquant qu’il était en bonne santé et apte au combat, et 100 dollars à l’officier militaire qui a signé l’acte d’enrôlement ! Pour l’anecdote, l’officier lui a rendu les 100 dollars une fois qu’il a découvert quel était son nom de famille… Et mon fils est allé se battre. En tant que simple artilleur, il a défendu l’aéroport de Donetsk pendant l’une des plus féroces batailles de la guerre (5). Dans ces circonstances, comment imaginer que je puisse me retirer de la vie publique ? Ma famille aurait été la première à ne pas le comprendre.

S. G. – Vous vous êtes fait connaître, à la fin des années 1990, en tant que militant de la société civile. La Révolution de la Dignité a été, avant tout, une réussite de cette société civile qui se méfiait profondément des cercles politiques. Aujourd’hui, pensez-vous vraiment que la politique soit le meilleur mode d’action en Ukraine ?

I. L. – Je crois que l’Ukraine a besoin de divers instruments selon les périodes. Il y a un temps pour le militantisme de la société civile ; et il y a un temps pour l’action politique.

Vous savez, j’ai un diplôme de physicien. Je me sens donc très à l’aise dans un rôle de semi-conducteur, c’est-à-dire de médiateur ! C’est le rôle que j’ai tenu aussi bien pendant la Révolution orange que durant la Révolution de la Dignité : j’ai été, chaque fois, un militant de la société civile en contact avec les responsables politiques. C’est ce que j’ai fait en rassemblant un certain nombre de personnes. Ensemble, nous avons développé l’idée de la « Troisième République » ukrainienne. Il s’agissait d’un modèle nouveau, opposé à l’héritage soviétique et compatible avec l’intégration européenne de l’Ukraine, différent à la fois de la Première République populaire ukrainienne (celle de 1918-1919) et de la Seconde République (à partir de l’indépendance en 1991). Nous sommes convenus qu’il était nécessaire non seulement de changer de président, mais aussi et surtout de refondre l’intégralité du système politique, de repenser le système judiciaire et d’entamer la « désoligarquisation » du pays – sans laquelle on ne pourrait pas procéder à une « décriminalisation » de la société.

Ma conviction, c’est qu’une révolution ne peut réussir que si de très nombreux citoyens, issus de groupes variés, s’unissent afin de renverser le régime en place. Elle ne peut pas être phagocytée par les conflits politiciens entre des gens aussi divers que « Secteur Droit » (6) et les socialistes, en passant par les personnes âgées, profondément marquées par l’époque soviétique, qui elles aussi ont pris part au Maïdan. Nous sommes parvenus à établir une telle union et c’est pourquoi nous avons pu chasser Viktor Ianoukovitch et ses séides.

Une fois cette victoire obtenue, le temps est venu de procéder à cette refonte du système que je viens d’évoquer. À ce stade, il convenait de passer à l’action politique en tant que telle : élire un nouveau président et un nouveau Parlement, et organiser des élections locales. Et c’est ce qui a été fait au cours des deux dernières années.

S. G. – Pendant la Révolution de la Dignité, vous avez toujours insisté sur votre indépendance. Mais, au printemps 2014, vous avez choisi de vous rallier à Petro Porochenko. Pourquoi ce choix?

I. L. – Parce que Petro Porochenko était le meilleur candidat pour la présidence, la seule personne qui était à même de réellement changer le pays. Il portait en lui les germes d’une nouvelle politique et d’un nouveau système de valeurs – un système de valeurs calqué sur la tradition non pas moscovite ou kiévienne, mais bruxelloise. Il entretenait de très bons contacts avec les dirigeants politiques européens. Il savait comment leur parler, comment coopérer avec eux. Or il s’agissait de l’une des conditions essentielles pour commencer l’intégration européenne de l’Ukraine. En travaillant à ses côtés, je peux continuer de jouer ce rôle d’intermédiaire, de semi-conducteur, dont je viens de vous parler.

L’Ukraine est aujourd’hui un pays en grande difficulté. Bien sûr, c’est un pays en guerre : un sixième du budget est dédié aux forces armées, sachant que notre budget national est traditionnellement très maigre. En outre, l’économie est aux abois : le salaire moyen des professeurs et des médecins est de 100 dollars par mois ; 22 % du parc industriel sont situés dans des territoires occupés ; et en 2015, nous avons subi une baisse de plus de 10 % de notre PIB à cause du blocus commercial russe. Pour le dire simplement, nous avons perdu la moitié de notre économie. Dans ce contexte délétère, la reprise de la croissance n’est possible qu’à travers l’établissement de nouvelles structures économiques orientées non plus vers la Russie mais vers l’UE et l’Asie orientale (7). D’où ma décision de me rallier à l’homme le plus à même de faire accomplir à l’Ukraine ce virage fondamental.

S. G. – Qu’attendez-vous de vos partenaires occidentaux et, en particulier, européens ?

I. L. – À partir du printemps 2014, nous avons créé notre armée pratiquement ex nihilo (8). Ce fut un effort colossal, qui nous a coûté énormément de sang, de larmes et d’argent. Mais nous nous en sommes sortis par nos propres moyens. Je me suis récemment rendu à Bruxelles, où j’ai discuté avec un panel de dirigeants européens. Je leur ai dit que nous n’attendions de la part de l’Occident ni financement ni aide militaire, mais une reconnaissance de la légitimité de notre action dans un intérêt commun. Les Occidentaux doivent comprendre que notre armée ne mène pas la guerre uniquement pour l’Ukraine. Ce qui est à l’oeuvre actuellement (9), ce n’est pas seulement un conflit entre la Russie et l’Ukraine, mais bien entre la Russie et l’Europe.

S. G. – Pouvez-vous préciser votre idée ?

I. L. – Vladimir Poutine a lancé un défi existentiel à l’ordre mondial établi après la défaite du nazisme. Le président russe possède déjà tout ce dont un homme peut rêver : l’or du Kremlin, le charbon du Kouzbass, l’une des plus puissantes centrales hydroélectriques au monde (Saïano-Chouchensk), sa place garantie au mausolée, etc. Mais ce qu’il veut, c’est entrer dans les livres d’histoire aux côtés du tsar Alexandre Ier, qui a procédé à la division de l’Europe au Congrès de Vienne de 1815 après les guerres napoléoniennes, et du camarade Staline, qui a fait la même chose après la Seconde Guerre mondiale. Je suis persuadé que Vladimir Poutine veut être le troisième nom au panthéon de ces hommes qui ont mis en oeuvre cette vision du « monde russe ». Or cela restera impossible aussi longtemps que l’Ukraine lui tiendra tête.

J’ajoute que la guerre qui fait rage en ce moment ne se déroule pas qu’en Ukraine mais, aussi, dans de nombreux pays d’Europe, où diverses forces politiques travaillent pour Poutine (10). La corruption qui se diffuse à travers les canaux économiques et énergétiques russes va bien au-delà de l’Ukraine – jusqu’en Grande-Bretagne, par exemple (11). On assiste à une véritable contamination du continent. C’est la concrétisation d’une plaisanterie un peu triviale qui circulait quand Vladimir Poutine est devenu président en 2000. Arrivé au Kremlin, perdu dans les immenses salles du palais, Poutine est pris d’une envie subite. Il demande aux officiers de la garde présidentielle où il peut pisser. Réponse des gardes : « Toi, petit, tu peux pisser où tu veux. » Et il a pris cette recommandation à la lettre. Aujourd’hui, Poutine estime qu’il peut pisser partout où il veut en Europe !

S. G. – Avez-vous le sentiment que vos partenaires européens comprennent vos arguments et ont pleinement conscience du danger qui, selon vous, pèse sur l’unité de l’Europe ?

I. L. – Oui, mais ce sont aussi des hommes politiques confrontés à des défis globaux. Ils doivent gérer l’afflux de plus d’un million de réfugiés en provenance du Proche-Orient. Et dans un tel contexte, ils ont tendance à se demander s’il faut abolir le régime de visas Schengen avec l’Ukraine, qui compte plus d’un million et demi de personnes déplacées. Je leur fais remarquer que moins de 1 % des demandeurs d’asile en Union européenne sont ukrainiens et qu’il n’y a pas de raisons de s’inquiéter : l’abolition du régime de visas n’entraînera pas une émigration massive des Ukrainiens vers l’UE ! 70 % de mes concitoyens ne sont jamais sortis du pays et ne veulent pas en sortir. 30 % se sont rendus à l’étranger et en sont revenus. Seuls 20 % des Ukrainiens considèrent que l’abolition du régime de visas représenterait, pour eux, l’ouverture de nouvelles perspectives économiques. Mais pour 80 % d’entre eux, il s’agirait avant tout d’un « message », d’un acte de solidarité.

J’ai également évoqué avec nos partenaires européens le dossier brûlant des sanctions contre la Russie. Nous voyons bien que l’économie européenne est en mauvaise posture et que des voix, au sein de l’UE, plaident en faveur d’un rétablissement rapide des liens avec le marché russe. Dans le même temps, la propagande de Moscou martèle que les sanctions pénalisent les citoyens européens, et non les dirigeants russes. Au Parlement européen, on m’a répété cette idée, qui est assez saugrenue. Il est évident que les dirigeants russes en particulier, et leurs réseaux économiques en général, sont fortement pénalisés par les sanctions. Surtout, j’ai posé cette simple question à mes interlocuteurs : la Crimée est-elle revenue à l’Ukraine ? Non. Les 7 000 militaires russes déployés dans le Donbass en sont-ils partis ? Non. Dès lors, au nom de quoi faudrait-il lever les sanctions ? On m’a répondu que c’est ça, la « realpolitik ». C’est la crise, l’Europe a besoin d’argent et de débouchés pour ses produits, et Vladimir Poutine en offre.

Mais j’attends justement des Européens que dans cette « realpolitik », nous soyons considérés comme des partenaires et pas comme une monnaie d’échange ! Encore une fois, je ne demande ni argent ni armement. Mais la reconnaissance que nous faisons partie de leur famille. Pour reprendre les mots de Rudyard Kipling dans Le Livre de la jungle, nous sommes « du même sang ».

S. G. – La mise en oeuvre des accords de Minsk signés le 12 février 2015, qui visent à créer les conditions d’une paix durable dans le Donbass, est pour le moins difficile. Quel jugement portez-vous sur ce plan de paix ?

I. L. – Le président Porochenko est l’auteur de l’essentiel du plan de paix qui se trouve à la base des accords de Minsk. J’y adhère pleinement. Ce plan est le seul qui puisse restaurer la souveraineté de l’Ukraine sans de nouvelles effusions de sang. La pierre angulaire de ce projet, c’est le rétablissement du contrôle par l’Ukraine de la frontière avec la Russie. C’est absolument indispensable : convenez que s’il y a le feu dans votre maison et que votre voisin y déverse constamment de l’huile par-dessus la palissade, il vous sera impossible d’éteindre l’incendie ! Si nous décidons de régler ce problème frontalier par des moyens militaires, des dizaines de milliers de vies, tant militaires que civiles, seront perdues. Notre idée est simple : il faut déployer une mission militaire internationale le long de la frontière russo-ukrainienne, sous mandat de l’OSCE. Et déployer une mission de police dans les territoires qui se trouvent actuellement aux mains des séparatistes, peut-être également sous mandat de l’OSCE. Des missions similaires ont été créées et déployées auparavant, sur d’autres terrains. Par exemple, quand j’étais ministre de l’Intérieur, l’Ukraine était partie prenante d’une mission au Kosovo.

S. G. – C’est là une idée que le président Porochenko a exprimée à de nombreuses reprises depuis des mois. Visiblement, les Européens ne sont pas très intéressés par sa mise en oeuvre… Vous avez rencontré les ministres des Affaires étrangères français et allemand, Jean-Marc Ayrault et Frank-Walter Steinmeier, lors de leur déplacement à Kiev, les 22 et 23 février 2016. Mais pendant cette visite, rien n’a été dit sur une éventuelle mission de police européenne. Selon Paris et Berlin, c’est plutôt la tenue d’élections locales dans le Donbass qui peut relancer le processus de réconciliation politique dans cette région. Comment résoudre cette différence de vues ?

I. L. – En effet, MM. Ayrault et Steinmeier ont insisté pour que des élections locales soient organisées aussi vite que possible. Ils nous ont spécifiquement demandé, à nous autres députés de la Rada, de voter une loi spéciale visant à encadrer un futur scrutin. Mais je dois avouer que je ne comprends pas trop leur logique. Nous n’avons pas besoin d’une loi spéciale. Ce dont nous avons besoin, c’est de garantir que plus d’un million de personnes déplacées et réfugiées puissent se rendre aux urnes dans les villes où elles sont enregistrées – et cela, en toute sécurité. Car c’est bien leur participation, ou leur abstention, qui va déterminer l’issue du scrutin.

Ce qui nous amène à un autre problème concomitant. Si l’élection se tenait demain, je ne sais absolument pas quels candidats mon parti pourrait présenter dans des villes aujourd’hui occupées, comme Horlivka, près de Donetsk. Dans cette ville, un homme a récemment été arrêté parce qu’il arborait un drapeau ukrainien. Il a été égorgé et son corps a été jeté dans une rivière. Comprenez que personne ne souhaite se présenter dans ces conditions !

En réalité, les diplomates français et allemands prennent la question à l’envers. Rétablissons d’abord le contrôle de la frontière ; déployons une mission de police neutre pendant six mois ; et, ensuite seulement, procédons à une élection en accord avec la législation ukrainienne. L’autorité de l’Ukraine doit être pleinement rétablie dans les domaines de la justice, des affaires sociales et de l’économie. Il faudra sans doute aussi désarmer et amnistier les combattants ennemis qui n’ont pas commis de crimes graves et qui se repentent de leurs actions. Mais il est hors de question d’envisager une amnistie générale qui s’étendrait à tous les terroristes : une telle mesure reviendrait à encourager la répétition des violences. En revanche, je le répète, une amnistie de ceux qu’on peut appeler les « assistants des terroristes » est possible et même nécessaire.

S. G. – Ne pensez-vous pas que l’Ukraine est devenue l’otage du processus de Minsk (12) ?

I. L. – De mon point de vue, nous ne sommes pas otages du processus de paix, mais de l’interprétation politique qui en est faite. Certains dirigeants européens (13) cherchent à lever les sanctions à l’encontre de la Russie. Cette volonté s’explique plus par le souci de préparer les prochaines échéances électorales dans leur propre pays que par une véritable logique économique : ils estiment que les électeurs leur sauront gré d’avoir relancé les échanges avec la Russie. Pour ce faire, il leur faut rejeter la faute du blocage du processus de paix sur l’Ukraine, afin de dédouaner le Kremlin. C’est absurde ! La paix ne peut pas être établie par les seuls Ukrainiens. Il est évident que le processus doit être bilatéral. Vladimir Poutine doit respecter au moins un ou deux de ses engagements (garantir le respect du cessez-le-feu, faire pression sur les séparatistes pour qu’ils appliquent les accords, démilitariser…). Pour l’instant, il n’en a rien été. On ne peut pas sérieusement accuser l’Ukraine de ne pas avoir mis en oeuvre tel ou tel point précis de l’accord de Minsk alors que la Russie, elle, n’en a pas appliqué un seul ! Toute parodie d’élection dans une région contrôlée par 7 000 soldats russes et 40 000 combattants armés par la Russie ne serait ni plus ni moins qu’une opération visant à légaliser le terrorisme. Quiconque exige de nous que nous organisions des élections locales dans la configuration actuelle, à la pointe du fusil, est soit un hurluberlu qui vient tout juste d’atterrir de la planète Mars, soit un ami de Vladimir Poutine. Point.

S. G. – Admettons que la guerre se termine et que le Donbass revienne dans le giron de l’Ukraine. Que faudra-t-il faire de la région et de sa population ? Le Donbass est connu pour être majoritairement russophone, et très connecté à la Russie par le biais de l’héritage soviétique. De nombreuses voix appellent déjà à sa future « ukrainisation » à marche forcée. Serait-ce une solution appropriée ?

I. L. – Je pense qu’il faudra à ce moment-là que nous nous inspirions de la reconstruction du sud des États-Unis d’Amérique après la guerre de Sécession. Cette reconstruction s’est accompagnée d’une transformation radicale du système économique et social qui était fondé, avant guerre, sur l’esclavage. De manière assez similaire, on peut considérer que le Donbass est régi par l’esclavage depuis la promulgation de l’indépendance ukrainienne il y a vingt-cinq ans puisque la région se trouve sous la coupe de trois ou quatre clans mafieux. La majorité de la population s’est accoutumée à ce système. Aussi, reconstruire le Donbass sous souveraineté ukrainienne reviendrait à y exporter le XXIe siècle et à faire comprendre aux hommes et aux femmes qui y vivent qu’ils valent plus que 10 dollars par mois. Pour y parvenir, nous devrons bâtir les institutions de l’État et développer parmi les habitants un nouveau rapport au droit et à la justice. Quant à l’idée d’unir la population ukrainienne, Donbass compris, autour d’une langue et d’une culture uniques, elle est proprement absurde. Une quelconque monoculture ethno-linguistique ukrainienne n’aurait aucun sens… Encore une fois, j’ai un diplôme de physicien : je suis bien placé pour savoir que le courant électrique circule entre des polarités différentes !

Les ministres des Affaires étrangères français et allemand sont persuadés qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour que le Donbass devienne totalement russe ou totalement ukrainien. Mais le Donbass restera le Donbass, avec ses spécificités. Ses racines sont profondément liées à l’Ukraine. Il est vrai que, en surface, le Donbass a beaucoup changé depuis un siècle. Ses populations ont été déplacées, opprimées et décimées par la Grande Famine qu’a décidée Staline en 1932-1933. Elles ont été lobotomisées par l’industrialisation et l’idéologie soviétiques. Pourtant, le naturel revient toujours au galop ! Je me souviens d’un directeur de mine à Lougansk. Il ne pouvait pas finir une conversation sans ouvrir une bouteille de vodka. Il ne parlait que très peu l’ukrainien, il était avant tout russophone. Mais quand il s’est coupé en ouvrant la bouteille, il s’est mis à jurer en ukrainien ! Et après quelques verres, ce sont des chansons ukrainiennes qu’il a entonnées… Voilà qui illustre cette réalité : les racines ukrainiennes du Donbass sont puissantes et ne seront jamais extirpées.

Dans le Donbass libéré, nous valoriserons les différences au sein d’une Ukraine unie. Comment ? À travers l’école, une politique sociale raisonnée, une politique économique riche de nouvelles perspectives. L’idée ukrainienne s’imposera d’elle-même.

S. G. – Quid de la Crimée, que la Russie a annexée en mars 2014 ? Le processus de paix de Minsk ne la mentionne pas et cette question n’est que très rarement évoquée dans les négociations politiques. Comment la péninsule pourrait-elle revenir à l’Ukraine ?

I. L. – Mon opinion, qui n’engage que moi, c’est que les changements en Crimée ne seront possibles qu’après la mort de Vladimir Poutine. Il s’est engagé si personnellement, si intimement, dans l’annexion de la Crimée qu’il ne la laissera pas échapper aussi longtemps qu’il sera en vie ! Après sa disparition, plusieurs options apparaîtront, qui associeront de nouveau intimement la Crimée à l’Ukraine : l’indépendance de la péninsule ; son autonomie ; ou encore une sorte de statut spécial dans une nouvelle configuration géopolitique qui s’esquisse en ce moment même. En effet, des affinités politiques se développent actuellement entre la Turquie, l’Ukraine, la Pologne et les États baltes. On pourrait voir émerger, à terme, une alliance qui s’étendrait d’Ankara à Tallinn et dont le but serait de contenir la Russie. La péninsule de Crimée sera automatiquement partie prenante de cette alliance, ne serait-ce que d’un point de vue géographique. La Crimée sera ukrainienne. À un degré qui reste encore à définir, mais elle sera ukrainienne.

S. G. – Est-ce à dire que vous ne considérez l’annexion de la Crimée qu’en termes politiques et géopolitiques ? Ne négligez-vous pas l’opinion d’une large partie des populations locales qui avant même les événements de 2014 avaient exprimé de longue date des sympathies pour l’idée de « monde russe » ?

I. L. – Qui vous a dit cela ? L’avez-vous constaté vous-même ? La Crimée, c’est une mosaïque complexe de trois peuples : les Tatars, les Russes et les Ukrainiens. La Crimée n’a jamais accepté l’idée du « monde russe ». Je reconnais que c’est une région de l’Ukraine qui a été délaissée par Kiev. Les politiciens ne se rappelaient l’existence de la péninsule qu’en été, pour venir s’y prélasser en vacances ! Il n’empêche : la Crimée, c’est l’Ukraine. Après la mort de ce dictateur aventurier qu’est Poutine, le peuple aura l’occasion de décider de son propre destin, au contraire de ce qui s’est passé en mars 2014. Ce seront alors 90 % des gens qui voteront pour faire revenir la péninsule dans le giron de l’Ukraine. En vertu des liens dont je viens de parler, mais aussi par pragmatisme économique. Vous savez pertinemment qu’en 2014 c’est ce bandit de Sergueï Axionov, dont le surnom dans les milieux de la pègre est « le Gobelin », et ses sbires qui ont offert la Crimée sur un plateau à Vladimir Poutine (14) – et cela, afin de préserver et d’accroître leur mainmise sur la péninsule. Ce à quoi on a assisté à cette occasion n’était en aucun cas une manifestation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !

La même chose s’est passée dans le Donbass un peu plus tard. Il faut bien voir que l’influence de Vladimir Poutine sur l’Ukraine est toujours passée par les milieux criminels. Et dans le Donbass, comme en Crimée, non seulement les groupes criminels étaient très bien implantés mais, par surcroît, leurs liens avec la Russie étaient très forts. C’est ainsi que des petits bandits se sont emparés du pouvoir dans les villes de la région et se sont prévalus de l’idée du « monde russe ». La réalité, c’est que ces proclamations relevaient de purs calculs criminels. À Dniepropetrovsk, à Kharkiv et à Odessa aussi, des groupes criminels sont très bien implantés. Mais leurs activités et leurs intérêts sont liés à l’Ukraine. Je ne veux pas faire de commentaires sur la manière dont cela s’est passé, mais en 2014 ces groupes ont fait le choix de ne pas offrir à Vladimir Poutine le tremplin qu’il attendait pour conquérir le reste du pays.

S. G. – Justement, parlons des bandits d’Ukraine. Plus ou moins liés aux partis politiques, plus ou moins liés aux oligarques, ils ont fait la pluie et le beau temps dans le pays depuis son indépendance – surtout dans ses régions. On pouvait s’attendre à ce que la Révolution de la Dignité mette un terme à l’emprise de ces groupes criminels. Mais plus de deux ans après la chute de Viktor Ianoukovitch, le processus de réformes semble grippé et les critiques émanant de la société civile affirment que rien n’a changé…

I. L. – Beaucoup de progrès ont déjà été faits, même s’il reste énormément à accomplir pour parachever nos réformes. Parlons de la police. Nous avons créé une police qui plaît fort à la population. Si bien qu’on l’appelle la « police selfie » : les gens aiment se prendre en photo avec les agents ! Le problème, c’est que cette réforme n’est pas allée assez loin. En tant que spécialiste de la question, je peux vous assurer que, l’an dernier, nous avons travaillé d’arrache-pied à une réforme complète du système policier et judiciaire, ainsi que de la lutte anti-corruption. Mais en raison de divers blocages, la réforme n’est pas encore effective : elle s’est pour l’instant limitée à une réforme de la police de la route, laquelle ne représente que 7 % des effectifs totaux de la police. On est encore loin d’une réforme de grande envergure.

En 2005, quand j’ai été nommé ministre, j’avais commencé par renvoyer 98 % des chefs d’unité. C’était indispensable pour rompre les liens de la corruption. Mais que ce soit il y a dix ans ou aujourd’hui, personne n’a réussi à renvoyer la plus grosse partie des adjoints et des officiers de second rang. Ceux-ci ont été protégés par le système et autorisés à entamer une « grève à l’italienne » – une pratique qui consiste à se mettre en arrêt-maladie et à ne pas se rendre au travail. Conséquence : le fonctionnement de toute la police est paralysé et les patrouilles dans la rue sont bien moins efficaces que nous le souhaiterions.

La criminalité a augmenté dans les rues de Kiev et certains chefs de gang que l’on avait oubliés depuis longtemps sont réapparus et opèrent sans contrôle apparent. Quand j’étais ministre, j’utilisais les services d’un de ces chefs comme source d’information. Mettons que 150 voitures étaient volées à Kiev chaque semaine : on en retrouvait 50. Aujourd’hui, ce sont 2 000 voitures qui disparaissent chaque semaine, et on n’en retrouve que 30 ! Malgré tout, j’ai confiance. Laissons aux réformes le temps de faire leur effet et la situation s’arrangera.

S. G. – Vous avez récemment été nommé Procureur général, bien que vous n’ayez pas de diplôme de droit. Juste avant votre nomination, le Parlement a d’ailleurs adopté une loi modifiant les critères requis pour le poste afin de pouvoir accepter votre candidature. Dans ce contexte, beaucoup vous accusent déjà d’être l’homme lige de Petro Porochenko qui vous aurait nommé afin de s’assurer que le Bureau du Procureur général ne sera jamais réformé. Quel est votre programme ?

I. L. – Mon programme, c’est justement celui de la réforme. Les critiques que vous venez de citer me laissent indifférent. Je compte me servir de l’expérience des révolutions et du savoir-faire que j’ai acquis pendant ces moments clés de notre histoire pour mettre fin au sentiment que l’anarchie et l’impunité prévalent en Ukraine. Plutôt que des critiques, c’est une alliance de toutes les forces vives du Maïdan qu’il nous faut. J’ai moi-même été victime d’un procès politique, en 2010 : je mettrai fin à cette pratique. Soyez certain que je me servirai amplement de mon expérience de prisonnier politique pour réformer le système judiciaire et le milieu carcéral. Concrètement, je compte faire évoluer le mode de recrutement du parquet et entamer des poursuites contre Viktor Ianoukovitch et ses proches, in absentia (15). Et vous pouvez me croire quand je vous dis que je n’hésiterai pas, si besoin est, à lancer des poursuites contre des personnes qui détiennent aujourd’hui des responsabilités au sein de l’État ! Je veux que la justice ukrainienne mérite enfin son nom.

S. G. – L’Ukraine traverse actuellement une nouvelle crise politique qui a provoqué, le 10 avril dernier, la démission du premier ministre Arséni Iatseniouk, et son remplacement, le 14 avril, par Volodymyr Hroïsman, alors président du Parlement. Mais quoi qu’il advienne au sommet du gouvernement, il vous faut, comme vous l’avez souligné, prendre des mesures draconiennes pour réduire l’influence des oligarques sur la politique ukrainienne. Pensez-vous que le président Porochenko, souvent considéré lui-même comme un oligarque de premier plan, soit sincère dans son entreprise de « désoligarquisation » du pays ?

I. L. – Petro Porochenko fait honneur à sa fonction de chef de l’État. Il n’agit pas en tant qu’oligarque, à supposer qu’il en soit un, ni même en tant que chef de parti. Il est président et sait user de son autorité quand il s’agit de prendre des décisions complexes et difficiles, y compris quand celles-ci entrent en conflit avec les intérêts d’autres oligarques, ou même avec ses propres intérêts. Nous l’avons vu à de nombreuses reprises (16). Quant à Arséni Iatseniouk, il devait partir car il n’avait pas réussi à convaincre l’opinion. Conduire des réformes radicales face à l’opposition de plus de 80 % de l’opinion et du Parlement, ce n’est pas possible (17). Je ne crois pas aux rumeurs selon lesquelles le président aurait passé des accords avec certains oligarques. Il est de notoriété publique que Petro Porochenko est milliardaire. Autrement dit, il n’a plus besoin de s’enrichir ! Et nous, le Bloc de Petro Porochenko, nous sommes le seul parti qui n’a pas besoin de financements extérieurs, puisque M. Porochenko subvient à tous nos besoins. Conséquence : nous sommes le parti le plus indépendant vis-à-vis des oligarques.

S. G. – Il semble néanmoins que du temps où vous étiez le chef de la fraction présidentielle au Parlement, vous ne pouviez pas garantir que chacun de vos députés était réellement indépendant vis-à-vis des oligarques (18)…

I. L. – Mon parti est composé de sensibilités diverses, ce qui provoque de nombreuses luttes internes. Et dans l’hémicycle, on fait des affaires. C’est le cas dans tous les groupes parlementaires – chez les populistes, chez les radicaux, chez les pro-européens, chez les partisans de l’ancien régime, etc. Il n’y a là rien de nouveau. Ces pratiques doivent cesser.

C’est le troisième combat dont je vous parlais : la guerre contre la corruption. Si nous voulons faire évoluer le pays dans le bon sens, nous ne pouvons pas nous contenter d’infliger des punitions ponctuelles à tel ou tel individu pris sur le fait. Punir les coupables, c’est important, mais nous mettons aussi en oeuvre un nettoyage du système afin de rendre la corruption impossible. Nous devons effectuer de profonds changements structurels. Épurer les monopoles d’État, simplifier le corps des douanes, refondre le système judiciaire, assurer l’indépendance du nouveau Bureau anti-corruption (19) vis-à-vis des partis politiques et moderniser le Bureau du procureur général : telles sont nos missions pour 2016.

S. G. – Ne pensez-vous pas que Ioulia Timochenko, l’ancienne dame de fer de la politique ukrainienne, aurait pu conduire cette « désoligarquisation » avec succès ? Vous avez toujours paru très proches. Pourquoi ne pas avoir poursuivi votre engagement politique à ses côtés, à sa sortie de prison (20) ?

I. L. – Je respecte infiniment Ioulia Timochenko pour son énergie et pour son action passée. Mais je ne pouvais pas l’imaginer présidente après la Révolution de la Dignité. J’estimais qu’elle ne pourrait pas faire mieux que Petro Porochenko, que ce soit sur la scène internationale ou dans la lutte interne contre l’oligarchie. Son heure était déjà passée.

S. G. – Elle semble néanmoins bénéficier d’un regain de popularité et se positionne comme potentielle première ministre (21)…

I. L. – En Ukraine, il ne faut jamais dire jamais. Ioulia est de plus en plus populaire, c’est vrai. Mais pour être franc, plus le temps passe, et plus nous nous éloignons, elle et moi, en termes de vision politique. À mes yeux, les hommes et les femmes politiques n’ont pas le droit de recourir au populisme. Surtout quand ils sont au courant de la gravité réelle de la situation du pays. Une personnalité politique qui se respecte et qui se projette comme homme ou femme d’État ne devrait pas se référer en permanence aux sondages d’opinion et aux cotes de popularité. Ioulia use régulièrement de sa rhétorique éloquente et agressive pour critiquer le gouvernement. Pourquoi pas ? C’est aussi son rôle, et sa valeur ajoutée. Mais à partir du moment où elle ne fait pas de proposition concrète pour faire avancer le pays, son action ne m’intéresse pas. Voilà pourquoi je suis membre du Bloc de Petro Porochenko et non de Batkivchina, son parti.

S. G. – Finissons comme nous avons commencé : par deux questions personnelles. La première porte sur votre séjour en prison. Qu’avez-vous fait de votre temps en cellule ? Cette détention vous a-t-elle enseigné une leçon particulière dont vous tenez compte dans votre action actuelle ?

I. L. – Bien sûr. Si je suis aussi intelligent aujourd’hui, c’est parce que j’ai eu une longue conversation introspective avec moi-même pendant deux ans et demi ! Je plaisante, mais il est vrai qu’en prison j’ai lu avec avidité. Il faut lire pour analyser le passé et réfléchir à l’avenir. D’après mes calculs, j’ai lu pendant ma détention 377 livres, très différents les uns des autres. Il s’agissait pour l’essentiel d’ouvrages d’histoire, de philosophie, de mémoires, mais aussi de textes de fiction.

Je réfléchissais sur ces ouvrages à voix haute, en les disséquant et en analysant les erreurs qu’ils contenaient. Mes idées sur la Troisième République sont nées à ce moment-là. Chaque jour, j’essayais de comprendre quelles erreurs j’avais commises exactement : comment avais-je permis que Viktor Ianoukovitch revienne au pouvoir ? Avais-je fait tout ce que je pouvais pour l’en empêcher ? Je me suis critiqué avec dureté. C’est pour cette raison que, aujourd’hui, les critiques visant mon action ne me touchent guère : j’ai déjà passé deux ans et demi à analyser mes fautes et mes péchés ! À cet égard, je veux rappeler que mon procès avait été une farce – mais c’est de notoriété publique. Le chef d’accusation était ridicule et les procédures étaient truquées. Je savais évidemment que j’allais être condamné. Aujourd’hui, je peux confesser que, deux jours avant le verdict, Ioulia Timochenko m’a proposé de m’aider à quitter le pays. J’ai refusé. D’une part, parce qu’il était nécessaire que j’assume les fautes commises, même celles des autres. J’ai ainsi pris sur moi nombre d’erreurs du président Iouchtchenko… D’autre part, il était important de prouver à mes soutiens, à mes électeurs, que je n’avais pas peur et que je restais ferme sur mes positions.

J’ajoute que, malgré tous les désagréments de la vie en prison, il a été très intéressant pour moi de découvrir le système pénitentiaire de l’intérieur. J’ai désormais une bonne idée de la réalité de ce système, que ce soit en tant que ministre ou en tant que prisonnier ! Derrière les barreaux, j’ai notamment côtoyé les assassins du journaliste Guéorgui Gongadze (22), que j’avais moi-même mis en prison ! Sacrée expérience… Quant aux conditions de détention, elles étaient très rudes. Ma cellule individuelle avait été construite en 1861 et ne mesurait que 9 mètres carrés. Les détenus n’avaient le droit qu’à une seule promenade par jour. Et comme si ce n’était pas assez dur, la moitié de la vitre manquait à la fenêtre ! Au réveil, la première chose à faire était de se déneiger la tête…

La prison m’a-t-elle changé ? Oui. J’ai désormais plus de compassion pour les gens. J’essaie de mieux les comprendre, même quand nous ne partageons pas les mêmes points de vue. Cette expérience va beaucoup m’aider dans mon travail de procureur général. Ce que je regrette, c’est d’avoir infligé cette épreuve à ma famille : pour elle, ces deux années et demie ont été très difficiles. Mais, en soi, j’ai beaucoup appris de mon passage en prison. Si je le pouvais, je mettrais en prison chaque candidat au poste de ministre de l’Intérieur. Pour une sorte d’excursion !

S. G. – Y a-t-il une personnalité historique qui vous a servi de repère tout au long de votre cheminement intellectuel ?

I. L. – Pendant mes audiences au tribunal, je lisais les Lettres de la liberté, de l’intellectuel polonais Adam Michnik. Un journaliste m’a pris en photo. Cette photo, Michnik l’a vue, et il m’a envoyé une lettre de soutien. C’est ainsi que nous avons fait connaissance et entretenu une correspondance. Nous nous sommes rencontrés après ma libération. C’est un homme de légende qui a changé l’Europe. Loin de moi la prétention de nous comparer. Mais nous avons des points communs. Son père, comme le mien, était un fonctionnaire du Parti communiste. Lui, depuis la Pologne, a d’abord soutenu la contestation de mai 68 à Paris ; puis, quelques mois plus tard, il s’est rangé aux côtés des révoltés du Printemps de Prague. Il écrivit alors : « Nous, les gauchos de Paris, que pouvons-nous devenir après ce printemps ? Uniquement des libéraux. » Moi-même, avant de devenir ministre de l’Intérieur, j’étais persuadé que la social-démocratie européenne était la solution. À ce poste, je me suis rendu compte que, en Ukraine, tout ce qui touche à l’État ne peut produire qu’inefficacité, dysfonctionnements et corruption. En Ukraine, il faut appliquer des méthodes très libérales pour lutter contre la corruption et contre ce paternalisme soviétique dont je vous ai parlé.

Mais, plus généralement, je n’ai pas d’idoles. Je crois que chacun suit son propre chemin. C’est aussi pour cette raison que je peux me permettre de rire de tout : je ne suis pas endoctriné. Mon livre sur mon séjour en prison est composé à 20 % de blagues. Il faut rire de tout : de la police, de la prison, de la politique, de la brutalité et des menaces. C’est la seule manière de les rendre moins effrayantes.

Notes :
(1) Dès leurs premiers mois au pouvoir, les dirigeants ukrainiens issus de la Révolution orange s’affrontent sur de nombreux sujets. Les querelles de personnalités masquent à peine les enjeux colossaux que recèle la lutte pour le contrôle des secteurs les plus juteux de l’économie, notamment l’énergie. Ces luttes mèneront à l’explosion de la coalition orange et à des élections anticipées en 2006 puis en 2007.

(2) Le parti principal est le Bloc de Petro Porochenko, avec 142 députés. Viennent ensuite le Front populaire (de l’ex-premier ministre Arséni Iatseniouk), 81 députés ; le Bloc d’opposition (héritier du Parti des Régions de Viktor Ianoukovitch), 44 ; le groupe Samopomitch du maire de Lviv Andriy Sadoviy, 26 ; Renaissance, lié à l’oligarque Ihor Kolomoïski, 23 ; le Parti radical du populiste Oleh Lyachko, 21 ; Batkivchina, de Ioulia Timochenko, 19 ; Volonté populaire, 19 également. On compte 41 non-inscrits.

(3) Il y a beaucoup de luttes internes entre les différents clans oligarchiques au sein du Parlement. Cela paralyse le travail des députés.

(4) Les oligarques sont vus comme des obstacles à la modernisation de l’Ukraine et comme les principaux bénéficiaires de la corruption d’État. Le pays est officiellement engagé dans un processus de « désoligarquisation ».

(5) De septembre 2014 à janvier 2015, les forces ukrainiennes et leurs ennemis pro-russes et russes se sont affrontés pour le contrôle de l’aéroport, au nord de la ville de Donetsk. Bien que la valeur stratégique de la position soit discutable, les combats ont fait l’objet d’une intense attention médiatique de part et d’autre. La totalité de l’aéroport, en ruine, est aujourd’hui aux mains de la République populaire autoproclamée de Donetsk.

(6) Groupe ultranationaliste qui a acquis une certaine notoriété pendant la Révolution en se constituant comme l’un des bras armés des révolutionnaires. Il s’est transformé depuis en parti politique radical, sans renoncer à ses activités paramilitaires.

(7) Héritage de l’URSS, l’économie ukrainienne a longtemps été dépendante des matières premières russes. La Russie a été, elle, une grande importatrice de produits manufacturés ukrainiens. La Russie est restée le premier partenaire commercial de l’Ukraine jusqu’à l’instauration progressive d’un blocus commercial entre les deux pays, au cours de l’hiver 2015-2016.

(8) L’armée nationale ukrainienne, ersatz de l’Armée rouge soviétique, avait subi un lent déclin au fil des deux décennies d’indépendance, en raison de coupes budgétaires et d’un manque global de vision stratégique. Des liens étroits avec les méthodes et le commandement de l’armée russe avaient laissé les généraux ukrainiens désemparés face à l’agression du printemps 2014.

(9) Le conflit est gelé, malgré des échauffourées régulières qui violent le cessez-le-feu. Un tiers des régions de Donetsk et de Lougansk sont aujourd’hui occupées par les forces pro-russes et russes. Les Républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk revendiquent leur souveraineté, bien que le processus de paix des accords de Minsk 2 prévoie leur réintégration au sein d’une Ukraine unie.

(10) Les liens entre la Russie et divers partis populistes et nationalistes à travers l’Europe, dont le Front national en France, font régulièrement la une de la presse. Lire, par exemple : Antonis Klapsis, « An Unholy Alliance: The European Far Right and Putin’s Russia », Martens Centre, mai 2015. http://www.martenscentre.eu/publications/far-right-political-parties-in-europe-and-putins-russia

(11) M. Loutsenko fait ici référence aux actifs d’oligarques hébergés dans la City mais aussi aux îles Vierges britanniques, ainsi qu’à leurs demeures somptueuses à Londres. Lire, par exemple, Ben Judah, « London’s Laundry Business », New York Times, 7 mars 2014.

(12) Le point 4 des accords de « Minsk 2 » prévoit des élections dans le Donbass si les conditions suivantes sont réunies : cessez-le-feu, désarmement, adoption d’une loi électorale prévoyant un statut spécial pour la région, et négociations intenses entre toutes les parties.

(13) Un certain nombre de hauts responsables européens, spécialement en Italie, en Hongrie, en Bulgarie ou encore en Autriche, se disent favorables à un assouplissement voire à une levée totale des sanctions visant la Russie.

(14) Sergueï Axionov a commis un coup d’État et forcé les parlementaires de l’Assemblée autonome de Crimée à organiser un référendum, tout en cautionnant le déploiement des forces russes dans la péninsule.

(15) Officiellement, Viktor Ianoukovitch et la plupart de ses collaborateurs et complices sont en exil en Russie.

(16) Certains conflits ont opposé le président Porochenko aux oligarques Rinat Akhmetov et Ihor Kolomoïski depuis sa nomination, notamment sur des questions de subventions publiques et de contrôle d’entreprises d’État. Il est encore difficile de dire si ces luttes révèlent un processus de désoligarquisation profonde du pays, ou de simples affrontements entre oligarques.

(17) Arséni Iatseniouk était devenu très impopulaire dans les derniers mois de sa présence à la tête du gouvernement. Ses nombreux détracteurs lui reprochaient son incapacité à mettre en oeuvre les réformes; en outre, il était soupçonné d’être mêlé à des affaires de corruption. Lire : « Fragilisé depuis plusieurs semaines, le premier ministre de l’Ukraine démissionne », Le Monde, 10 avril 2016.

(18) À de multiples reprises, les députés du Bloc ont voté contre les directives de Loutsenko, en faveur d’intérêts bien particuliers. Le vote de défiance contre Arséni Iatseniouk du 16 février en est un exemple criant. Cf. Benoît Vitkine, « En Ukraine, le premier ministre sauve sa place », Le Monde, 17 février 2016.

(19) Il s’agit d’une nouvelle instance mise en place après la Révolution afin de lutter contre la corruption au plus haut niveau de l’État.

(20) À la suite de Iouriy Loutsenko, Ioulia Timochenko a fait l’objet de multiples procédures judiciaires dès l’arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, en 2010. Elle a été condamnée à sept ans de prison en août 2011 et emprisonnée à Kharkiv, dans l’est de l’Ukraine. Elle a été libérée le jour même de la destitution de Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014.

(21) S’il n’y a pas d’élections anticipées, les prochaines législatives se tiendront en 2019.

(22) Guéorgui Gongadze était un journaliste ukrainien d’origine géorgienne, enlevé et assassiné en 2000, à l’âge de 31 ans. Si les exécutants ont été arrêtés et condamnés plusieurs années après les faits, de lourds soupçons pèsent sur l’ancien président Léonid Koutchma, qui a dirigé l’Ukraine de 1996 à 2004. Lire, à ce sujet : Mykola Melnitchenko (entretien accordé à Alain Guillemoles et Alla Lazareva), « Ukraine : les confessions d’un agent secret », Politique Internationale, no 135, été 2012.

LLB: En Ukraine, l’indécrottable corruption

Article publié dans La Libre Belgique, le 18/08/2016

A Kiev, le procureur anticorruption Dmytro Sus se rend au travail tous les jours dans une Audi Q7 rutilante. Une voiture de luxe, estimée au minimum à 30 000 euros sur le marché ukrainien. Alors évidemment, quand le procureur déclare sur Facebook, dans un échange avec un internaute, gagner 300 000 hryvnias par an (environ 10 600 euros), cela pose question. En fait, « tout s’explique », ironise la journaliste Alissa Iourchenko. « La voiture appartient à Maria Iourchik, une habitante de Khmelnitsky (à quelque 400 kilomètres de Kiev), de la famille de Dmytro Sus. Née en 1930, elle a aujourd’hui 85 ans… »

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Source: Facebook de Moustafa Naiiem

Ces cas de fonctionnaires, magistrats et politiciens ukrainiens vivant clairement au-dessus de leurs moyens, Alissa Iourchenko et l’équipe de journalistes de « Nashi Groshi » (Notre argent) en font leurs choux gras. Même s’il est impossible de tous les recenser. En Ukraine, l’un des pays les plus pauvres d’Europe en termes de revenus par habitant, les ballets de voitures de luxe garées devant la Verkhovna Rada (Parlement), les ministères, les tribunaux et autres bâtiments officiels sont une scène de la vie quotidienne.

L’anecdote est encore célèbre de l’ancien ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, se faisant railler par ses homologues ukrainiens en 2013. Il arborait alors au poignet une montre « Bulova », estimée à « seulement » 165 dollars… Une misère pour les officiels à Kiev, malgré leurs salaires officiellement inférieurs aux niveaux polonais. De quoi alimenter les rumeurs, accusations et enquêtes sur la corruption d’Etat en Ukraine.

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