TDG: Le patriarcat orthodoxe de Moscou donne de la voix dans les rues de Kiev

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 27/07/2016. Photos de Niels Ackermann / Lundi 13

“En ce lieu saint, nous nous rappelons le baptême de Kiev, pierre d’angle de notre histoire. La paix et l’unité doivent continuer de régner sur nos terres chrétiennes”. Au pied de la statue de St Volodymyr, surplombant le fleuve Dnipro, la voix du Métropolite Onuphre, représentant du patriarcat orthodoxe de Moscou en Ukraine, accompagne les chants et prières de milliers de pèlerins.

Pilgrimage of Ukrainian Orthodox Church of Moscow Patriarchate in Kiev
Kiev, Ukraine, 27 july 2016. Two pilgrimmages organized by the Ukrainian Orthodox Church under the Moscow Patriarchate [OUC MP] and departing from opposed sides of the country (Ternopil oblast and Donetsk oblast) gathered today near St. Volodimir Hill to commemorate the eve of the Festival of the Baptism of Kyivan Rus. To avoid clashes with nationalists activists, ukrainian authorities mobilized more than 6000 policemen and installed security controls at the beginning of the march. © Credit: Niels Ackermann / Lundi13
Brandissant leurs icônes bien haut, les robes longues, le front perlé de sueur sous leurs voiles, quelques femmes âgées ne peuvent retenir leurs sanglots. La journée de célébration à Kiev est la consécration d’une longue marche éprouvante, et controversée. La veille, en banlieue de Kiev, des pèlerins s’étaient fait accueillir avec des oeufs, des slogans nationalistes, et des insultes. “Si vous voulez vraiment prier pour la paix, allez directement à Moscou”, leur avait-on crié.

Pour le patriarcat de Moscou, historiquement très implanté en Ukraine, le symbole était fort. Deux colonnes de pèlerins étaient partis de deux des trois monastères consacrés comme lieux de pèlerinage que l’Eglise compte en Ukraine: Sviatogorsk à l’est, et Potchaïv à l’ouest. Sous un soleil torride, prêtres, femmes, enfants, personnes âgées avaient marché vers Kiev, où se trouve le troisième monastère d’importance du patriarcat; la Lavra de Pechersk.

Les images étaient impressionnantes de ces pèlerins de fortune, chantant à tue-tête, tout en marchant d’un pas décidé. Certains poussaient parfois les curieux sur le bord de la route à s’agenouiller devant leurs icônes. Pour les autorités religieuses, il s’agissait d’une marche pour la paix. Le patriarcat de Moscou reproche au gouvernement de Kiev d’entretenir la guerre hybride du Donbass, et réclame un effort de paix. Ce qui passerait par une amélioration des relations avec la Russie.

Autant dire que l’initiative a été vite perçue comme une provocation par les autorités et de nombreux observateurs, à commencer par les mouvances nationalistes. Le patriarcat est depuis longtemps dénoncé comme un instrument d’influence du Kremlin. Le 27 juillet marque d’ailleurs la date du dernier déplacement de Vladimir Poutine à Kiev. En 2013, il avait célébré le baptême de Kiev, présentée comme la “mère des villes russes” par l’historiographie traditionnelle, comme une preuve que Russes, Ukrainiens et Biélorusses étaient, “de fait, un seul peuple”. Et ce, quelques mois à peine avant le déclenchement de la Révolution du Maïdan.

Mettant en avant le risque représenté par cette “marche du FSB” (les services secrets russes), plusieurs groupes nationalistes avaient ainsi tenté d’établir des barrages aux entrées de Kiev. Si la police les en a empêché, les responsables avaient revendiqué “le droit d’intervenir en cas de déstabilisation”. A moins que la déstabilisation ne soit venue d’eux-mêmes. Deux grenades ont été trouvées aux abords d’un des camps de pèlerins par la police, qui a aussi appréhendé 4 militants du bataillon de volontaires Sitch. C’est un combattant de cette formation qui avait lancé une grenade meurtrière, le 31 août 2015, aux abords du Parlement à Kiev.

Pour la chef de la police nationale, Khatia Dekanoidze, il valait mieux prévenir que guérir. C’est donc encadrés par un dispositif de sécurité inédit, mobilisant plus de 6000 policiers, que se sont déroulés les célébrations religieuses. Pèlerins, membres du clergé et visiteurs ont du se plier à des contrôles renforcés, notamment à travers des détecteurs de métaux. Aucune échauffourée n’a été signalée, pas même pendant la procession finale jusqu’à la Lavra de Pechersk.

Les pèlerins étaient aux alentours de 10.000 selon la police, entre 60.000 et 80.000 selon les organisateurs, entre 20.000 et 30.000 selon des observateurs indépendants. Seuls 6 d’entre eux ont été appréhendé par les forces de l’ordre, alors qu’ils scandaient que “Le Donbass, c’est le Monde Russe!” aux abords de la procession. “Ils se relaxent dans l’un de nos postes de police”, a commenté le ministre de l’intérieur Arsen Avakov sur son mur Facebook dans la soirée du 27. Tout en se gargarisant que tout soit fini, et qu’il ne “laissera jamais s’installer le monde russe” à Kiev.

“Cette marche a été utilisée avec succès comme une manifestation de ‘soft power’”, nuance le politologue Serhiy Gadaï. Celui-ci y voit l’affirmation de forces politiques alternatives à l’establishement de Kiev. Les dirigeants du “Bloc d’Opposition”, héritier du défunt Parti des Régions du président déchu, le très russophile et corrompu Viktor Ianoukovitch, se sont ainsi improvisés mécènes des processions, et invités d’honneur des célébrations.

Un tel déploiement de fidèles et de soutiens ne dissimule néanmoins pas la “position précaire” du patriarcat de Moscou en Ukraine, comme l’explique le théologien Ihor Semivolos. “Dans le nouvel ordre social et politique, il reste peu d’espace  pour les Orthodoxes de Moscou. Leur rôle spirituel se résume à l’incarnation de l’idée de ‘monde russe’, qui est aujourd’hui combattue par une majorité de la population”.

Pilgrimage of Ukrainian Orthodox Church of Moscow Patriarchate in Kiev
Kiev, Ukraine, 27 july 2016. Two pilgrimmages organized by the Ukrainian Orthodox Church under the Moscow Patriarchate [OUC MP] and departing from opposed sides of the country (Ternopil oblast and Donetsk oblast) gathered today near St. Volodimir Hill to commemorate the eve of the Festival of the Baptism of Kyivan Rus. To avoid clashes with nationalists activists, ukrainian authorities mobilized more than 6000 policemen and installed security controls at the beginning of the march. © Credit: Niels Ackermann / Lundi13
De nombreux membres du clergé ont été accusés de complicité avec les forces russes et pro-russes, en Crimée et dans le Donbass. En réaction, de le patriarcat a été destitué de nombreuses paroisses à travers le pays, dans certains cas par la force. Il s’est aussi annihilé l’adhésion d’une partie de la population ukrainienne. “La preuve étant que les processions ont été bien moins accueillie dans les villes traversées que ce que le clergé de Moscou escomptait”, remarque le sociologue Oleh Pokalchuk.

En plus de ces méfiances populaires, les Eglises concurrentes, notamment le Patriarcat de Kiev et les Gréco-Catholiques, soulèvent régulièrement des contentieux historiques, comme la complicité des Orthodoxes de Moscou avec les Soviétiques anti-cléricaux, ou encore le transfert de certains trésors religieux en Russie.

A ce titre, les demandes se font de plus en plus pressantes auprès du gouvernement pour retirer les trois Lavra des mains du Patriarcat de Moscou, et les transférer à celui de Kiev. Certaines rumeurs font aussi état de la possible création d’une Eglise orthodoxe ukrainienne unie, qui déposséderait de fait Moscou de ses paroisses ukrainiennes. Pour le patriarcat, il s’agirait là d’une atteinte inacceptable à la liberté de culte en Ukraine. Ces perspectives d’affrontements restent hypothétiques. Nul doute cependant que la “marche de la paix” a servi de démonstration de force pour le patriarcat de Moscou, voire d’avertissement.

RTS: Les Villages Skype d’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission « Tout un Monde », sur la RTS, le 12/05/2016

Un projet réalisé avec le soutien de journalismfund.eu

Face aux difficultés économiques, ce sont des générations entières d’Ukrainiens qui sont allés tenter leur chance ailleurs depuis l’indépendance en 1991, principalement en Russie et en Europe de l’ouest. En laissant familles et maisons derrière, et en espérant revenir après s’être enrichis. Dans l’ouest de l’Ukraine en particulier, des villages entiers se sont ainsi mis à vivre au rythme des migrations, des transferts d’argent des migrants, et des nouvelles technologies.

 

Les-migrations-a-l-ere-du-numerique-les-villages-Skype-d-Ukraine-par-Sebastien-Gobert

Imaginez une petite ville de campagne reculée en Ukraine de l’ouest. Avec ses routes cabossées, ses façades décrépies, ses conduites de gaz rouillées héritées de l’époque soviétique. Et son Internet haut débit, qui a donné un nouveau souffle à la ville.

Krystyna Datsiouk: Le centre Skype, comme on l’appelle, a permis à nos villageois de renouer les liens avec ceux qui sont au loin. C’est très important.

Krystyna Datsiouk est la directrice de la bibliothèque municipale pour enfants de Sokal, tout près de la frontière polonaise. Elle supervise le centre informatique de la ville, ouvert il y a quelques années.

Krystyna Datsiouk: Moi, par exemple, mes deux frères sont à l’étranger. Mes collègues ont toutes des parents à l’étranger. Vous ne trouverez pas une famille ici qui n’ait pas un de ses proches à l’étranger. 

L’ouest de l’Ukraine, c’est un des épicentres de l’émigration de centaines de milliers d’Ukrainiens au fil des 25 dernières années. Confrontés à de sérieuses difficultés économiques, ils sont partis tenter leur chance ailleurs.

Marianna Nitch: Dans les années 1990, la migration a été très dure pour toutes les familles. Les parents décidaient de partir précipitamment, à cause de l’urgence économique. Les enfants étaient soumis à des changements dramatiques, qu’ils ne comprenaient pas. 

Marianna Nitch est une psychologue de l’association Zaporuka, à Lviv, spécialisée dans l’assistance de familles de travailleurs à l’étranger.

La plupart des Ukrainiens qui tentent leur chance ailleurs ne se qualifient pas d’émigrants. Ce sont des “Zarobytchanny”, littéralement des “travailleurs pour de l’argent”. Leur désir de rentrer au pays implique qu’ils ont encore une partie de leur famille, souvent des enfants, en Ukraine.

Marianna Nitch: Avant, les familles ne pouvaient communiquer que par téléphone, une fois par semaine, voire une fois par mois. Maintenant, il y a beaucoup plus de possibilités, non seulement de communiquer, mais aussi de voyager. Et on voit que les familles s’adaptent. Une fois que les enfants comprennent qu’ils doivent vivre sans leurs parents, ils deviennent plus responsables, plus autonomes.

Aujourd’hui, le centre informatique de Sokal est moins utilisé, car de plus en plus de foyers ont Internet à domicile. Mais la bibliothèque reste très fréquentée, notamment depuis que le wifi est en libre accès. Une fierté technologique pour les bibliothécaires. Par contre, pour aller aux toilettes, il faut traverser la rue, car les conduites d’eau ne sont jamais arrivées jusqu’au bâtiment.

Les bibliothécaires préfèrent en rire. Mais c’est encore là un signe du développement asymétrique de la ville de Sokal. L’argent des migrants bénéficie aux familles, mais peu à la collectivité. Krystyna Datsiouk constate aussi d’autres sortes de décalage chez les enfants.

Krystyna Datsiouk: Certains enfants ne voient que les avantages matériels: ils ont des téléphones, des ordinateurs, des vêtements de marque… Ils peuvent aller jusqu’à considérer leur mère comme un simple porte-monnaie. Donc avec ces enfants qui sont bien mieux lotis d’un point de vue matériel, il faut être encore plus attentifs qu’avec les autres.

Le salaire moyen en Ukraine aujourd’hui, c’est environ 200 euros par mois. Rien à voir avec le niveau des salaires en Europe de l’ouest, ou même en Russie.

Comme des milliers d’autres, Olena Rykhniouk, 42 ans, s’est donc résignée. Depuis deux ans, elle est seule à élever ses deux enfants, en attendant le retour de son mari, employé à Moscou.

Olena Rykhniouk: La distance, ça a été dur au début, pour le moral. Mais maintenant, ça va. Nous avons un but commun: nous construisons une grande maison, ici à Sokal. Il nous faut de l’argent pour la finir. Donc nous avons décidé de vivre comme cela. J’espère juste que cette situation ne va pas s’éterniser… 

Selon une étude de l’Organisation Internationale des Migrations, l’OIM, 60% des migrants ukrainiens travaillant à l’étranger souhaitent revenir s’installer en Ukraine. Mais les retours ne sont ni encouragés, ni encadrés par l’Etat. Anastasia Vynnychenko est une experte à l’OIM.

Anastasia Vynnychenko: L’Etat a pris de nombreuses initiatives pour gérer les flux migratoires. Mais nous constatons de sérieuses incohérences et un manque de coordination de ces initiatives. Et en ce qui concerne une politique de valorisation de l’émigration en faveur du développement économique de l’Ukraine, nous en sommes au point mort. 

En 2014, l’étude de l’OIM estimait que les transferts d’argent des migrants à l’Ukraine représentait plus de 2,5 milliards d’euros, soit plus de 3% du PIB national. 21% des migrants se déclaraient près à investir leur épargne dans l’économie du pays.

Mais depuis 1991 et l’indépendance de l’Ukraine, les gouvernements successifs ne semblent pas pressés d’apporter une réponse à cette question.

En plus de la guerre à l’est, l’Ukraine traverse une grave crise économique et financière, et la corruption reste endémique. Au lieu d’investir dans des activités productives, les migrants économiques d’aujourd’hui continuent donc de se replier sur la sphère familiale. Ils investissent dans des maisons, des voitures, des biens de consommation, et l’éducation de leurs enfants.

Nastya: Bonjour, Je m’appelle Nastya. 

Dans la petite ville de Sokal, Nastya a 13 ans, elle apprend le français. Son père vit dans la région parisienne depuis de nombreuses années. La maîtresse de maison, Iryna Lyalka, s’en est difficilement fait une raison.

Iryna Lyalka: Bien sûr, nous vivons bien d’un point de vue matériel. Mais pour la famille, c’est très difficile. Mon mari ne voit pas les enfants grandir. Au moins, maintenant, il y a Skype. Voilà, on peut dire que maintenant, nous vivons notre vie sur Skype. 

Dans cette Ukraine rurale et reculée, la famille a toujours représenté une valeur sûre, même sur un écran d’ordinateur. Et ces “villages Skype”, que l’on croyait il y a peu condamnés à cause des migrations de masse, continuent à vivre, grâce à l’Internet haut débit.

Sébastien Gobert à Sokal pour la RTS

Ecouter le reportage ici

RFI: Un bateau cosaque échoué en Bretagne

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 27/04/2016

Les Ukrainiens veulent peut-être rejoindre l’Europe, mais en tout cas, leurs bateaux y sont déjà! Dans le port de Pont-Aven, en Bretagne, est échoué une réplique de bateau cosaque, une TCHAÏKA, avec lequel des Ukrainiens pour le moins originaux ont fait le tour de l’Europe depuis le début des années 1990. Ils cherchent à la réparer. Depuis l’Ukraine, Sébastien Gobert nous explique pourquoi c’est important pour les Ukrainiens. 

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Page Facebook de la Presviata Pokrova

C’est un bateau en bois, de 20 mètres de long, sur 3 mètres 45 de large. A priori, la Presviata Pokrova n’a rien de spécial. Mais pour l’artiste ukrainien Taras Beniakh et ses amis, elle est au coeur d’une incroyable aventure.

Taras: Parce que pour nous, ce bateau, c’est un symbole de notre indépendance. C’était la première réplique d’un bateau cosaque. On l’a construit en 1991, à l’indépendance. En 1992, on a quitté l’Ukraine.

Le bateau, c’est une réplique de Tchaïka, une frégate cosaque. Les cosaques, ce sont ces guerriers libres qui ont longtemps régné en maître dans ce qui est aujourd’hui le centre de l’Ukraine. Ils sont très importants dans l’imaginaire collectif ukrainien. Une histoire que portent Taras Beniakh et ses amis; Même si la construction de la Tchaïka, c’était  d’abord et avant tout une simple lubie entre amis.

Lien vers la page Facebook de la Presviata Pokrova

Taras: Les gens qui ont commencé de construire le bateau, ce sont des artistes, des gens un peu fous, des aventuriers

Des gens un peu fous, qui ont entrepris la construction du bateau à Lviv, à plus de 600 kilomètres de la mer la plus proche. Une fois lancée sur les flots, la Tchaïka navigue pendant plus de 20 ans sur 16000 milles nautiques, en faisant plusieurs fois le tour de l’Europe. Elle participe à plusieurs festivals, en général dans un grand enthousiasme.

Pour Taras Beniakh, ce périple relevait presque d’une mission diplomatique pour l’Ukraine nouvellement indépendante. Une mission qui s’est achevée en 2011 dans le port de Pont-Aven, en Bretagne. La Tchaïka y git depuis, en attendant des réparations de grande envergure. La coque, le pont, les mats, le moteur, tout est à changer. Taras Beniakh et ses amis entreprennent donc une levée de fond sur Internet. De la même manière que l’Ukraine peine à retrouver un dynamisme pour ses réformes, ils considèrent cet arrêt comme temporaire, et espèrent reprendre l’aventure sous peu.

Ecouter le reportage ici

Grand Reportage RFI: Les Villages Skype d’Ukraine

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 30/03/2016

Depuis l’indépendance de l’Ukraine, en 1991, la population a diminué de 8 millions d’habitants. Ceci sans compter l’annexion de la Crimée et le drame de la guerre du Donbass depuis 2014. Une grande partie de cette déperdition de population, elle est due à l’émigration. Face aux difficultés économiques, ce sont des générations entières d’Ukrainiens qui sont allés tenter leur chance ailleurs, principalement en Russie et en Europe de l’ouest. En laissant familles et maisons derrière, et en espérant revenir après s’être enrichis. Dans l’ouest de l’Ukraine en particulier, des villages entiers se sont ainsi mis à vivre au rythme des départs, des retours, et des transferts d’argent des migrants. Et la vie de famille a continué par téléphone, et, depuis quelques années, sur Internet, et Skype. Un défi considérable pour une société très patriarcale, où les traditions familiales sont très fortes. Une situation inédite qui présente ses inconvénients, et ses opportunités. 

“Les villages Skype d’Ukraine”, un Grand Reportage de Sébastien Gobert, réalisé avec le soutien de Journalismfund.eu

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La connexion s’établit, et voilà Vassili qui s’affiche sur un écran d’ordinateur. Il a l’air détendu, heureux de voir son fils de 7 ans, Stanislav. Vassili est en Espagne, et Stanislav grandit à Bobivtsi, dans l’ouest de l’Ukraine. Grâce à des rendez-vous quotidiens, c’est sur Skype que Vassili voit grandir son fils.

Vassili: Alors, raconte moi

Stanislav: Raconter quoi? 

Vassili: Tu es allé quelque part? 

Stanislav: Oui, je suis allé m’amuser chez des amis, avec Rostik. 

Illia Tokariuk: Au début, les enfants réclamaient leur mère. Mais après deux semaines, ils ont pris leurs repères. Maintenant, il n’y a plus de problème. Ils ont compris qu’ils peuvent leur parler sur Skype, et puis, les parents leur envoient des cadeaux, des confiseries, des jouets… Ils le vivent bien. 

Illia Tokariuk, c’est le grand-père. Les deux parents de Stanislav sont en Espagne depuis plus de 6 mois pour y travailler. Alors avec sa femme Nina, Illia Tokariuk est aujourd’hui en charge de l’éducation du petit Stanislav et de son frère de 16 ans. Chaque mois, ils reçoivent entre 100 et 200 euros depuis l’Espagne. Une somme modeste, mais qui permet de faire la différence et d’assurer une bonne éducation aux enfants.

Les grands-parents acceptent d’autant mieux cette situation qu’Illia Tokariuk a lui-même passé de nombreuses années à travailler dans des pays d’Europe de l’ouest. Grâce à l’argent tiré de cette tradition familiale de migrations économiques, les Tokariuk ont pu se construire une grande et belle maison, dotée de tout le confort moderne.

Illia Tokariuk: Si on veut travailler ici en Ukraine, c’est possible. Il y a du travail. Mais ici, la question essentielle, c’est celle des salaires, qui sont très faibles. Ici, si on a un emploi régulier et honnête, alors ce n’est pas possible de construire une telle maison. 

Le salaire moyen en Ukraine aujourd’hui, c’est environ 200 euros par mois. Rien à voir avec le niveau des salaires en Europe de l’ouest. Même si la grave crise que traverse le pays a encore creusé l’écart, le faible niveau de vie en Ukraine est une réalité structurelle qui dure depuis l’indépendance du pays en 1991.

Les difficultés économiques ont poussé des millions de personnes au départ depuis 25 ans. Parmi les destinations les plus populaires: la Russie, la Pologne, l’Italie et d’autres pays de l’Union européenne, pour des séjours le plus souvent pensés comme temporaires. A Bobivtsi, c’est un phénomène que Mikhaylo Sobko connaît bien. Il a été le maire du village pendant plus de 17 ans.

Mikhaylo Sobko: Notre pays n’offre plus de perspectives aux jeunes générations. Pour moi et ma femme, ça va, car nous sommes retraités. Mais les jeunes ne peuvent pas se projeter dans l’avenir. Dans le village, il y a officiellement 1700 habitants. Il n’y a qu’une dizaine de familles qui n’a pas au moins un des siens à l’étranger. 

D’ailleurs, les deux fils de Mikhaylo Sobko vivent et travaillent à l’étranger, et lui aussi est un grand-père en charge de l’éducation de ses 2 petits enfants.

Lui est une exception: il n’a jamais franchi la frontière. Il n’en a même jamais eu envie. Il a préféré se consacrer à son village, qu’il a vu évoluer au fil des cycles de migration. Un des évènements qui l’a marqué, c’est l’arrivée d’Internet à Bobivtsi.

Mikhaylo Sobko: Au début, on a installé des antennes sur les toits, mais les connexions étaient mauvaises. En 2014, on a été relié par un câble. Moi, je n’y connais rien. Mais un des habitants s’est arrangé pour assurer l’Internet haut débit à au moins 300 maisons du village! Ca a tout changé, car les habitants n’utilisent pas Internet pour regarder les nouvelles ou se documenter. C’est avant tout pour que les familles communiquent avec leurs proches, à l’étranger. 

Dans ce village reculé, au pied des montagnes des Carpates ukrainiennes, l’idée d’un Internet haut débit contraste avec les routes cabossées, les façades décrépies des bâtiments publics et les vieilles conduites de gaz héritée de l’époque soviétique.

Mais ce qui attire l’oeil, ce sont des dizaines de maisons de particuliers, modernes et spacieuses, à l’architecture souvent très originale. C’est la preuve la plus visible que l’argent de l’émigration est arrivé au village.

Mikhaylo Sobko: Il y a beaucoup d’argent qui arrive à Bobivtsi depuis l’étranger. Mais cela ne passe pas par le budget municipal. Il faut comprendre qu’une bonne partie des revenus de l’étranger n’est pas déclaré. Beaucoup de migrants vont à l’étranger avec un visa de tourisme, et ils travaillent au noir. Alors ici, il est impossible de leur demander de déclarer quoique ce soit. 

La plupart des Ukrainiens qui travaillent à l’étranger ne se qualifient pas d’émigrants.

Ils ne quittent pas l’Ukraine pour se construire une nouvelle vie ailleurs, mais seulement pour gagner de l’argent et retourner vivre en Ukraine après. Ce sont des “Zarobytchanny”, littéralement des “travailleurs pour de l’argent”. Leur désir de rentrer au pays implique qu’ils ont encore une partie de leur famille, souvent des enfants, en Ukraine.

Marianna Nitch: Dans les années 1990, la migration a été très dure pour toutes les familles. Les départs se faisaient précipitamment, à cause de l’urgence économique. Les enfants ne comprenaient pas l’absence de leurs parents. Eux-mêmes étaient déboussolés, confrontés à un monde inconnu et imprévisible. Ca a été une période difficile pour tous. 

Marianna Nitch est une psychologue de l’association Zaporuka, à Lviv, spécialisée dans l’assistance de familles de travailleurs à l’étranger.

Marianna Nitch: Avant, les familles ne pouvaient communiquer que par téléphone, une fois par semaine, voire une fois par mois. Maintenant, il y a beaucoup plus de possibilités, non seulement de communiquer, mais aussi de voyager. Les parents peuvent revenir en Ukraine plus facilement. Ils peuvent faire venir leurs enfants en Europe, une fois leur situation légalisée. Et pour les familles encore séparées, on s’aperçoit qu’elles s’adaptent. Une fois que les enfants comprennent qu’ils doivent vivre sans leurs parents, ils deviennent plus responsables, plus autonomes. Il y a du positif et du négatif dans cette situation. 

Active dans l’ouest de l’Ukraine, un des principaux épicentres de l’émigration ukrainienne, l’association Zaporuka a co-financé le développement de centres informatiques dans des localités rurales et isolées, afin d’apporter Internet et Skype aux familles séparées.

L’un de ces centres, c’est dans la bibliothèque municipale de Sokal, une petite ville de 20.000 habitants, toute proche de la frontière polonaise.

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Krystyna Datsiouk: Internet a donné un nouveau souffle à notre ville. 

Krystyna Datsiouk est la directrice de la bibliothèque municipale pour enfants.

Krystyna Datsiouk: Le centre Skype, comme on l’appelle, a permis à nos villageois de renouer les liens avec ceux qui sont au loin. C’est très important. Moi, par exemple, mes deux frères sont à l’étranger. Mes collègues ont toutes des parents à l’étranger. Vous ne trouverez pas une famille ici qui n’ait pas un de ses proches à l’étranger. 

Aujourd’hui, le centre informatique est moins utilisé, car de plus en plus de foyers ont Internet à domicile. Mais la bibliothèque reste très fréquentée, notamment depuis que le wifi est en libre accès. Une fierté technologique pour les bibliothécaires. Par contre, pour aller aux toilettes, il faut traverser la rue, car les conduites d’eau ne sont jamais arrivées jusqu’au bâtiment.

Les bibliothécaires préfèrent en rire. Mais c’est encore là un signe du développement asymétrique de la ville de Sokal. L’argent des migrants bénéficie aux familles, mais peu à la collectivité. Krystyna Datsiouk constate aussi d’autres sortes de décalage chez les enfants.

Krystyna Datsiouk: Certains enfants ne voient que les avantages matériels: ils ont des téléphones, des ordinateurs, des vêtements de marque… Ils peuvent aller jusqu’à considérer leur mère comme un simple porte-monnaie. Mais il faut faire la part des choses: on ne peut pas acheter l’amour entre parents et enfants. Donc avec ces enfants qui sont bien mieux lotis d’un point de vue matériel, il faut être encore plus attentifs qu’avec les autres. 

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Krystyna Datsiouk, Sokal.

L’attention portée aux nouvelles générations serait d’autant plus d’importante que l’ampleur des migrations de travail ne diminue pas. A Sokal, l’usine de produits chimiques qui employait jadis 5 000 personnes est aujourd’hui en ruines. Les possibilités d’embauche pour les jeunes ne sont guère reluisantes.

Alors Olena Rykhniouk, 42 ans, s’est résignée. Depuis deux ans, elle est seule à élever ses deux enfants, en attendant le retour de son mari, employé à Moscou.

Olena Rykhniouk: La distance, ça a été dur au début, pour le moral. Mais maintenant, ça va. Nous avons un but commun: nous construisons une grande maison, ici à Sokal. Il nous faut de l’argent pour la finir et pouvoir y habiter. En plus, nous avons deux enfants auxquels il faut payer une bonne éducation. Donc nous avons décidé de vivre comme cela. J’espère juste que cette situation ne va pas s’éterniser…

Pour Olena Rykhniouk, l’émigration est loin d’être un choix systématiquement négatif.

Olena Rykhniouk: Ma mère vit en Italie depuis plus de dix ans. Elle vit assez bien, et je pense qu’elle fait le bon choix. Elle s’est accomplie en tant que femme indépendante. Là-bas, la vie est plus douce, et elle a accès à une médecine de bonne qualité. Elle dit qu’elle veut revenir en Ukraine plus tard, mais elle ne dit jamais quand…

Le retour au pays, c’est une question très sensible pour ces migrants économiques.

Floriy Shelest a 59 ans. Il a travaillé à construire des ponts au Portugal pendant 11 ans, en envoyant de l’argent pour construire une grande maison pour sa famille. Il est rentré en 2013.

Floriy Shelest: Ma famille me manquait. Et j’étais fatigué, moralement. C’est dur, vous savez. Ne parler à sa famille qu’au téléphone… Mais quand je suis revenu pour de bon, tout avait changé. Ca a été aussi très dur de réaliser que ma famille avait appris à se passer de moi. Quand je suis rentré, il m’a fallu réapprendre à connaître mes propres enfants, déjà adultes. 

La façade de la maison à étage qu’il a financé n’est pas encore achevée. Mais la maison est bien là. C’est le fruit de toutes ces années d’effort.

Floriy Shelest: J’ai grandi dans une toute petite baraque. Et donc j’ai rêvé d’une maison où chacun aurait sa chambre, son espace privé. Cette maison, je l’ai construite pour mes enfants. Mais ils sont déjà grands, ils ont fait leur vie ailleurs, et on n’habite plus ensemble, malheureusement. 

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Floriy Shelest sur le balcon de sa nouvelle maison, avec sa baraque en arrière-plan.

Ironie du sort, même s’il ne vit qu’avec sa femme, Floriy Shelest doit continuer à habiter sa petite baraque, au moins 6 mois par an.

Floriy Shelest: Je n’ai plus assez d’argent pour payer pour le chauffage en hiver… 

Floriy Shelest n’est pas un cas isolé.

Selon une étude de l’Organisation Internationale des Migrations, l’OIM, 60% des migrants ukrainiens travaillant à l’étranger souhaitent revenir s’installer en Ukraine. Mais les retours ne sont ni encouragés, ni encadrés par l’Etat. Anastasia Vynnychenko est une experte à l’OIM.

Anastasia Vynnychenko: L’Etat a pris de nombreuses initiatives pour gérer les flux migratoires. Mais nous constatons de sérieuses incohérences et un manque de coordination de ces initiatives. Et en ce qui concerne une politique de valorisation de l’émigration en faveur du développement économique de l’Ukraine, nous en sommes au point mort. 

En 2014, l’étude de l’OIM estimait que les transferts d’argent des migrants à l’Ukraine représentait plus de 2,5 milliards d’euros, soit plus de 3% du PIB national. 21% des migrants se déclaraient près à investir leur épargne dans l’économie du pays.

Anastasia Vynnychenko: Les migrants représentent donc un réel potentiel. Financier, bien sûr. Mais aussi, en termes de compétences, de connaissances acquises à l’étranger, et de réseaux professionnels. Tout cela peut être valorisé en Ukraine et contribuer au développement du pays. La grande question, c’est: comment faire? 

Depuis l’indépendance de l’Ukraine, les gouvernements successifs ne semblent pas pressés d’apporter une réponse à cette question.

L’Ukraine traverse une grave crise économique et financière, et la corruption reste endémique. Au lieu d’investir dans des activités productives, les migrants économiques d’aujourd’hui continuent donc de se replier sur la sphère familiale. Ils investissent dans des maisons, des voitures, des biens de consommation, et l’éducation de leurs enfants.

Nastya: Bonjour, Je m’appelle Nastya. 

Dans la petite ville de Sokal, Nastya a 13 ans, elle apprend le français. Son père vit dans la région parisienne depuis de nombreuses années. La maîtresse de maison, Iryna Lyalka, s’en fait difficilement une raison.

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Iryna Lyalka et ses deux filles, Nastya et Milana.

Iryna Lyalka: Bien sûr, nous vivons bien d’un point de vue matériel. Mais pour la famille, c’est très difficile. Mon mari ne peut revenir qu’une fois tous les six mois, il ne voit pas les enfants grandir. Au moins, maintenant, il y a Skype. Voilà, on peut dire que maintenant, nous vivons notre vie sur Skype. 

Dans cette Ukraine rurale et reculée, la famille a toujours représenté une valeur sûre, même sur un écran d’ordinateur. Et ces “villages Skype”, que l’on croyait il y a peu condamnés à cause des migrations de masse, continuent à vivre, grâce à l’Internet haut débit.

Musique de fin – Kvitka Cysik “Jourvali”

Les Villages Skype d’Ukraine

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert. 

A la réalisation, Souheil Khedir.

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Q&R Grand Reportage sur les Villages Skype

 

Sébastien, on comprend de votre reportage que ces Villages Skype ont pris forme il y a déjà plusieurs années, par les premières vagues de migrations de travail. Est-ce que c’est un phénomène qui se réduit aujourd’hui? 

Non, au contraire, c’est un phénomène qui s’institutionnalise, tout comme l’émigration. Comme je m’en suis rendu compte dans mes recherches et mes rencontres avec les familles de migrants, la plupart d’entre elles se sont adaptées à la distance et à la communication en ligne. Elles se sont aussi habituées au modèle économique qui va avec, c’est-à-dire des transferts d’argent réguliers en provenance de l’étranger. Dans des zones rurales de l’ouest de l’Ukraine, où il n’y a pas beaucoup d’industries ou d’activités de services comparé au reste du pays, rien n’indique que la situation pourrait changer dans un futur proche.

Donc on peut imaginer que les jeunes générations vont aussi être tentées par le départ, une fois leur tour venu…? 

Oui et non. Les jeunes générations, qui ont maintenant entre 15 et 25 ans, ne connaissent pas l’urgence économique qu’on subi leurs parents dans les terribles années 1990, pendant l’écroulement du système économique soviétique. Les jeunes que j’ai rencontré comprennent aussi les difficultés que leurs aînés rencontrent dans leurs pays de destination. Ils savent que là-bas, en Europe, les migrants sont mal vus et qu’obtenir des permis de travail est difficile. Si les jeunes sont tentés par le départ, ce serait avant tout pour d’autres régions d’Ukraine, des grandes villes très dynamiques comme Kiev ou Lviv.

En ce qui concerne les migrations vers d’autres pays, la plupart des recherches montrent que le phénomène est stable. Vous savez que l’Ukraine demande une libéralisation du régime de visas Schengen pour pouvoir circuler librement dans les pays de la zone Schengen. Selon toute probabilité, la libre-circulation ne s’accompagnera pas d’une explosion du nombre de départs. Au contraire, cela permettra de renforcer les liens au sein des familles, puisque les migrants pourront rentrer chez eux plus librement.

Mais, puisque vous mentionnez les difficultés des migrants: que deviennent-ils, une fois à l’étranger? 

Comme je précise dans le reportage, la plupart des migrants ne se voient pas comme des émigrants, mais bien comme des travailleurs temporaires à l’étranger. Dans le cadre de ce reportage, je me suis rendu à Naples, en Italie, où l’on trouve l’une des plus grosses concentrations d’Ukrainiens en Europe. La plupart des femmes sont employées comme femmes de ménage, la plupart des hommes comme ouvriers du bâtiment ou d’usine. Certains ont réussi. La majorité vit de manière très précaire. Cela dépend aussi de s’ils peuvent travailler légalement ou non.

Il y a toute une vie parallèle des Ukrainiens à Naples qui s’est développée. La communauté a son Eglise en centre-ville, ses magasins, son marché, son école, et même un restaurant dédié à la culture cosaque. Chacun a de la famille en Ukraine, et se partage les bons tuyaux, pour de l’Internet à bas prix ou pour expédier des colis de cadeaux. Tout le monde parle de rentrer, mais pas dans l’état actuel de l’Ukraine, à cause de la crise économique et de la corruption. Ils ont trouvé un modus vivendi, et leurs familles en Ukraine aussi. D’une certaine manière, cette situation d’éloignement, d’absence, d’épreuves économiques, s’est transformée en un système stable, et très bien rôdé.

Ecouter le Grand Reportage ici

RFI: Explosion meurtrière d’un bus dans le Donbass

Papier diffusé sur RFI, le 10/02/2016

Au moins quatre morts dans l’explosion d’un bus sur une mine à la sortie de Donetsk, aux alentours de la ligne de front du Donbass. Ce drame avec des victimes civiles intervient exactement un an après les accords de Minsk du 11 février 2015. 

A Kramatorsk, dans le Donbass, Sébastien Gobert

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Capture d’écran Ukrainska Pravda

Le chauffeur de l’autobus avait l’habitude des routes du Donbass. C’est sans doute pour cela qu’il a emprunté un chemin de campagne, qui évitait la file d’attente au poste-frontière, sur la route principale. Le véhicule venait de Donetsk. Il a explosé sur une mine à 700 mètres du premier poste de contrôle ukrainien. Après un an et demie de guerre hybride, qui a fait plus de 9000 morts selon l’ONU, la région est truffée de mines anti-personnel et anti-chars, en particulier aux abords des barrages routiers. Elles font régulièrement des victimes parmi la population civile. Il n’existe pour l’heure aucune initiative coordonnée des deux côtés de la ligne de front pour procéder à un déminage systématique. Un an après les accords de Minsk, les belligérants n’ont jamais totalement déposé les armes. Les échauffourées quotidiennes et souvent meurtrières font régulièrement craindre une nouvelle intensification du conflit. La vie a certes repris dans le Donbass depuis quelques mois, malgré une situation économique délétère et des conditions de vie parfois précaires. Environ 5 millions de personnes vivent aux abords de la ligne de front, dans une zone infectée de mines et de débris d’artillerie.

RFI: Odessa, son port, ses douanes

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 16/12/2015. Avec des photos de Geoffrey Froment.

Le changement en Ukraine, ça passe aussi par une réforme des douanes à Odessa. En mer Noire, les trois ports de la ville sont les plus grands et les mieux situés. Mais, ils sont désormais boudés par les cargos et transporteurs de containers, car la corruption mine le service des douanes. Le nouveau gouverneur d’Odessa, l’ancien président géorgien Mikheil Saakachivilli, s’est attelé à ce nouveau combat. Non sans mal.

 

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Photo: Geoffrey Froment

Depuis la promenade du bord de mer d’Odessa, la vue qui s’offre au badaud, ce sont des grues grinçantes, des entrepôts rouillés, et quelques bateaux. Le paysage du port d’Odessa et de ses infrastructures post-soviétiques, paraît tiré tout droit d’un décor de film historique. L’impression est d’autant plus lunaire qu’elle est encadrée par une route surélevée, sur laquelle on devine les allers et venues de camions, qui évacuent les marchandises du port vers des centres de dédouanement.

 

Le principal centre, c’est celui de l’EuroTerminal, ouvert en 2011. Son directeur général, Oleksiy Majarine.

Alexeï Majarine: Avant que cette route directe soit construite, les camions de marchandises empruntaient l’équivalent de 120 kilomètres de route à travers la ville, entre le port et le centre de dédouanement. Maintenant, c’est entre 15 et 20 kilomètres. Avant que l’Euroterminal soit construit, les formalités de traitement des marchandises pouvaient prendre plus de 20 heures. Maintenant, c’est 2 heures. Donc le traitement des marchandises au port d’Odessa est efficace.

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Alexeï Majarine dans son bureau

Selon la plupart des estimations, le dédouanement dure plutôt 4 ou 5 heures, et l’Euroterminal n’est pas si efficace que cela. Depuis 2011, il est perçu dans les médias comme un trou noir de la corruption, en raison de liens supposés avec l’ancien régime de Viktor Ianoukovitch. Malgré cela, la société Euroterminal n’est pas directement mise en cause, mais bien plutôt les douaniers qui opèrent à l’entrée du centre de traitement.

Dernière affaire en date; en octobre 2015. Une société d’import-export a du se débattre dans l’Euroterminal avec les services de douanes pendant plus de 30 heures. Les douaniers ont exigé pas moins de trois inspections. A chacune d’entre elles, la société a du payer les frais d’utilisation de l’Euroterminal, et les pourboires qui vont avec. Ce n’est qu’une intervention en haut lieu qui a mis fin aux inspections à répétition.

 

Le directeur Oleksiy Majarine refuse de commenter cette l’affaire. Mais il accuse les douanes ukrainiennes de sérieusement compliquer son business.

Alexeï Majarine: C’est à cause de la situation dans les douanes. Comparé à 2013, nous accueillons entre 30% et 40% de cargos de moins. Ceux-ci se redirigent aujourd’hui vers d’autres centres de dédouanement, comme Kiev ou Dnipropetrovsk. C’est moins cher même d’aller à Kharkiv, à 600 kilomètres au nord, parce que là-bas, l’officier des douanes leur proposera un rabais sur le bakchich que l’affréteur doit payer. D’après ce que j’ai entendu, la différence de bakchich peut être entre 3 et 5 fois plus cher à Odessa qu’à Kiev!

Selon Oleksiy Majarine, Euroterminal a perdu 50% de son trafic depuis 2013. La crise économique n’aide pas. Mais ce sont bien les douanes qui découragent de nombreuses sociétés de jeter l’ancre à Odessa.

Aussi la jeune Ioulia Marouchevska, la nouvelle chef des douanes nommée par le gouverneur Mikheil Saakachvili, a du pain sur la planche.

Ioulia Marouchevska: Nous devons changer le système, qui corrompt nos fonctionnaires et créé de nombreux problèmes pour les affréteurs.  Pour résumer, le mode de fonctionnement des douanes est si compliqué que cela ouvre la possibilité de demander des bakchichs.

En ligne de mire: des procédures désuètes, des exigences de paperasses à n’en plus finir, et des permis injustifiés. Ioulia Marouchevska ne peut pas avoir une influence directe sur les changements législatifs, à Kiev. Mais à son échelle, à Odessa, elle doit commencer par le plus basique.

Ioulia Marouchevska: Ce que je peux changer à mon niveau? C’est avant tout l’attitude vis-à-vis des entreprises. Il faut leur faire comprendre que nous sommes ici pour les accueillir et faciliter le transit de marchandises. Que nous sommes ici pour les servir. Nous donnons un certain temps à nos employés pour comprendre ce changement. Et notre prochain objectif sera de construire un nouveau centre de dédouanement, dont les employés seront sélectionnés grâce à un concours très sélectif.

Oleksandr Zakharov, un spécialiste des ports d’Odessa et militant anti-corruption, très actif depuis des années. Il est très prudent face aux changements en cours.

Oleksandr Zakharov: L’équipe de réformateurs de Saakachvili veut obtenir des résultats concrets. Ce n’est pas aussi rapide qu’on le souhaiterait, car ils rencontrent beaucoup de résistance, à la fois à l’intérieur des douanes mais aussi dans les ministères à Kiev. Les réformateurs travaillent dans un contexte très tendu, et on ne peut qu’espérer qu’ils obtiennent des résultats prochainement.

Les résistances à Kiev sont autant bureaucratiques que politiques, instrumentalisées par le conflit ouvert entre Mikheil Saakachvili et le Premier ministre Arséni Iatseniouk. Mais pour Oleksandr Zakharov, il y a urgence. La corruption est telle dans les douanes des ports d’Odessa que certains affréteurs préfèrent se diriger vers des ports russes ou roumains, et acheminer leur cargaison par la route vers l’Ukraine.

Ecouter le reportage ici

RFI: Libéralisation du régime de visas Schengen pour les Ukrainiens

Papier radio diffusé dans les journaux de la soirée sur RFI, le 18/12/2015

Lancement: Victoire politique pour l’Ukraine, la Géorgie et le Kosovo aujourd’hui. La Commission européenne s’est prononcée pour l’abolition du régime de visas Schengen pour ces trois pays. La recommandation n’a pas d’effet pratique immédiat, elle doit d’abord être avalisée par le Parlement avant qu’elle ne devienne réalité, au plus tôt à la mi-2016. Mais la portée symbolique est importante. 

Des voyages sans visas pour l’Europe, nous y voilà! Avec ce message enthousiaste sur Twitter, le président ukrainien Petro Porochenko accomplit l’une de ses promesses de campagne: les Ukrainiens ont enfin la perspective de se déplacer librement dans l’espace Schengen sans avoir à faire la queue devant les consulats européens pour demander des visas. Avec 1 million 300.000 visas délivrés en 2014, l’Ukraine est le troisième pays à demander le plus de visas Schengen, après la Russie, et la Chine. La procédure est vécue ici comme humiliante, et onéreuse – aussi la recommandation de la Commission est-elle accueillie comme une très bonne nouvelle. Attention cependant: Une libéralisation du régime de visas ne permettra aux Ukrainiens que de voyager sans visas pendant 3 mois, mais pas de s’installer dans un pays membre, encore moins d’y travailler. Quoiqu’il en soit, la nouvelle accompagne l’entrée en vigueur au 1er janvier 2016 de l’Accord d’Association et de l’établissement d’une zone de libre-échange entre l’Union européenne et l’Ukraine. L’Ukraine reste très loin de son rêve européen. Mais l’on voit clairement dans quelle direction le pays se dirige.