Grand Reportage RFI: Les Villages Skype d’Ukraine

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 30/03/2016

Depuis l’indépendance de l’Ukraine, en 1991, la population a diminué de 8 millions d’habitants. Ceci sans compter l’annexion de la Crimée et le drame de la guerre du Donbass depuis 2014. Une grande partie de cette déperdition de population, elle est due à l’émigration. Face aux difficultés économiques, ce sont des générations entières d’Ukrainiens qui sont allés tenter leur chance ailleurs, principalement en Russie et en Europe de l’ouest. En laissant familles et maisons derrière, et en espérant revenir après s’être enrichis. Dans l’ouest de l’Ukraine en particulier, des villages entiers se sont ainsi mis à vivre au rythme des départs, des retours, et des transferts d’argent des migrants. Et la vie de famille a continué par téléphone, et, depuis quelques années, sur Internet, et Skype. Un défi considérable pour une société très patriarcale, où les traditions familiales sont très fortes. Une situation inédite qui présente ses inconvénients, et ses opportunités. 

“Les villages Skype d’Ukraine”, un Grand Reportage de Sébastien Gobert, réalisé avec le soutien de Journalismfund.eu

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La connexion s’établit, et voilà Vassili qui s’affiche sur un écran d’ordinateur. Il a l’air détendu, heureux de voir son fils de 7 ans, Stanislav. Vassili est en Espagne, et Stanislav grandit à Bobivtsi, dans l’ouest de l’Ukraine. Grâce à des rendez-vous quotidiens, c’est sur Skype que Vassili voit grandir son fils.

Vassili: Alors, raconte moi

Stanislav: Raconter quoi? 

Vassili: Tu es allé quelque part? 

Stanislav: Oui, je suis allé m’amuser chez des amis, avec Rostik. 

Illia Tokariuk: Au début, les enfants réclamaient leur mère. Mais après deux semaines, ils ont pris leurs repères. Maintenant, il n’y a plus de problème. Ils ont compris qu’ils peuvent leur parler sur Skype, et puis, les parents leur envoient des cadeaux, des confiseries, des jouets… Ils le vivent bien. 

Illia Tokariuk, c’est le grand-père. Les deux parents de Stanislav sont en Espagne depuis plus de 6 mois pour y travailler. Alors avec sa femme Nina, Illia Tokariuk est aujourd’hui en charge de l’éducation du petit Stanislav et de son frère de 16 ans. Chaque mois, ils reçoivent entre 100 et 200 euros depuis l’Espagne. Une somme modeste, mais qui permet de faire la différence et d’assurer une bonne éducation aux enfants.

Les grands-parents acceptent d’autant mieux cette situation qu’Illia Tokariuk a lui-même passé de nombreuses années à travailler dans des pays d’Europe de l’ouest. Grâce à l’argent tiré de cette tradition familiale de migrations économiques, les Tokariuk ont pu se construire une grande et belle maison, dotée de tout le confort moderne.

Illia Tokariuk: Si on veut travailler ici en Ukraine, c’est possible. Il y a du travail. Mais ici, la question essentielle, c’est celle des salaires, qui sont très faibles. Ici, si on a un emploi régulier et honnête, alors ce n’est pas possible de construire une telle maison. 

Le salaire moyen en Ukraine aujourd’hui, c’est environ 200 euros par mois. Rien à voir avec le niveau des salaires en Europe de l’ouest. Même si la grave crise que traverse le pays a encore creusé l’écart, le faible niveau de vie en Ukraine est une réalité structurelle qui dure depuis l’indépendance du pays en 1991.

Les difficultés économiques ont poussé des millions de personnes au départ depuis 25 ans. Parmi les destinations les plus populaires: la Russie, la Pologne, l’Italie et d’autres pays de l’Union européenne, pour des séjours le plus souvent pensés comme temporaires. A Bobivtsi, c’est un phénomène que Mikhaylo Sobko connaît bien. Il a été le maire du village pendant plus de 17 ans.

Mikhaylo Sobko: Notre pays n’offre plus de perspectives aux jeunes générations. Pour moi et ma femme, ça va, car nous sommes retraités. Mais les jeunes ne peuvent pas se projeter dans l’avenir. Dans le village, il y a officiellement 1700 habitants. Il n’y a qu’une dizaine de familles qui n’a pas au moins un des siens à l’étranger. 

D’ailleurs, les deux fils de Mikhaylo Sobko vivent et travaillent à l’étranger, et lui aussi est un grand-père en charge de l’éducation de ses 2 petits enfants.

Lui est une exception: il n’a jamais franchi la frontière. Il n’en a même jamais eu envie. Il a préféré se consacrer à son village, qu’il a vu évoluer au fil des cycles de migration. Un des évènements qui l’a marqué, c’est l’arrivée d’Internet à Bobivtsi.

Mikhaylo Sobko: Au début, on a installé des antennes sur les toits, mais les connexions étaient mauvaises. En 2014, on a été relié par un câble. Moi, je n’y connais rien. Mais un des habitants s’est arrangé pour assurer l’Internet haut débit à au moins 300 maisons du village! Ca a tout changé, car les habitants n’utilisent pas Internet pour regarder les nouvelles ou se documenter. C’est avant tout pour que les familles communiquent avec leurs proches, à l’étranger. 

Dans ce village reculé, au pied des montagnes des Carpates ukrainiennes, l’idée d’un Internet haut débit contraste avec les routes cabossées, les façades décrépies des bâtiments publics et les vieilles conduites de gaz héritée de l’époque soviétique.

Mais ce qui attire l’oeil, ce sont des dizaines de maisons de particuliers, modernes et spacieuses, à l’architecture souvent très originale. C’est la preuve la plus visible que l’argent de l’émigration est arrivé au village.

Mikhaylo Sobko: Il y a beaucoup d’argent qui arrive à Bobivtsi depuis l’étranger. Mais cela ne passe pas par le budget municipal. Il faut comprendre qu’une bonne partie des revenus de l’étranger n’est pas déclaré. Beaucoup de migrants vont à l’étranger avec un visa de tourisme, et ils travaillent au noir. Alors ici, il est impossible de leur demander de déclarer quoique ce soit. 

La plupart des Ukrainiens qui travaillent à l’étranger ne se qualifient pas d’émigrants.

Ils ne quittent pas l’Ukraine pour se construire une nouvelle vie ailleurs, mais seulement pour gagner de l’argent et retourner vivre en Ukraine après. Ce sont des “Zarobytchanny”, littéralement des “travailleurs pour de l’argent”. Leur désir de rentrer au pays implique qu’ils ont encore une partie de leur famille, souvent des enfants, en Ukraine.

Marianna Nitch: Dans les années 1990, la migration a été très dure pour toutes les familles. Les départs se faisaient précipitamment, à cause de l’urgence économique. Les enfants ne comprenaient pas l’absence de leurs parents. Eux-mêmes étaient déboussolés, confrontés à un monde inconnu et imprévisible. Ca a été une période difficile pour tous. 

Marianna Nitch est une psychologue de l’association Zaporuka, à Lviv, spécialisée dans l’assistance de familles de travailleurs à l’étranger.

Marianna Nitch: Avant, les familles ne pouvaient communiquer que par téléphone, une fois par semaine, voire une fois par mois. Maintenant, il y a beaucoup plus de possibilités, non seulement de communiquer, mais aussi de voyager. Les parents peuvent revenir en Ukraine plus facilement. Ils peuvent faire venir leurs enfants en Europe, une fois leur situation légalisée. Et pour les familles encore séparées, on s’aperçoit qu’elles s’adaptent. Une fois que les enfants comprennent qu’ils doivent vivre sans leurs parents, ils deviennent plus responsables, plus autonomes. Il y a du positif et du négatif dans cette situation. 

Active dans l’ouest de l’Ukraine, un des principaux épicentres de l’émigration ukrainienne, l’association Zaporuka a co-financé le développement de centres informatiques dans des localités rurales et isolées, afin d’apporter Internet et Skype aux familles séparées.

L’un de ces centres, c’est dans la bibliothèque municipale de Sokal, une petite ville de 20.000 habitants, toute proche de la frontière polonaise.

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Krystyna Datsiouk: Internet a donné un nouveau souffle à notre ville. 

Krystyna Datsiouk est la directrice de la bibliothèque municipale pour enfants.

Krystyna Datsiouk: Le centre Skype, comme on l’appelle, a permis à nos villageois de renouer les liens avec ceux qui sont au loin. C’est très important. Moi, par exemple, mes deux frères sont à l’étranger. Mes collègues ont toutes des parents à l’étranger. Vous ne trouverez pas une famille ici qui n’ait pas un de ses proches à l’étranger. 

Aujourd’hui, le centre informatique est moins utilisé, car de plus en plus de foyers ont Internet à domicile. Mais la bibliothèque reste très fréquentée, notamment depuis que le wifi est en libre accès. Une fierté technologique pour les bibliothécaires. Par contre, pour aller aux toilettes, il faut traverser la rue, car les conduites d’eau ne sont jamais arrivées jusqu’au bâtiment.

Les bibliothécaires préfèrent en rire. Mais c’est encore là un signe du développement asymétrique de la ville de Sokal. L’argent des migrants bénéficie aux familles, mais peu à la collectivité. Krystyna Datsiouk constate aussi d’autres sortes de décalage chez les enfants.

Krystyna Datsiouk: Certains enfants ne voient que les avantages matériels: ils ont des téléphones, des ordinateurs, des vêtements de marque… Ils peuvent aller jusqu’à considérer leur mère comme un simple porte-monnaie. Mais il faut faire la part des choses: on ne peut pas acheter l’amour entre parents et enfants. Donc avec ces enfants qui sont bien mieux lotis d’un point de vue matériel, il faut être encore plus attentifs qu’avec les autres. 

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Krystyna Datsiouk, Sokal.

L’attention portée aux nouvelles générations serait d’autant plus d’importante que l’ampleur des migrations de travail ne diminue pas. A Sokal, l’usine de produits chimiques qui employait jadis 5 000 personnes est aujourd’hui en ruines. Les possibilités d’embauche pour les jeunes ne sont guère reluisantes.

Alors Olena Rykhniouk, 42 ans, s’est résignée. Depuis deux ans, elle est seule à élever ses deux enfants, en attendant le retour de son mari, employé à Moscou.

Olena Rykhniouk: La distance, ça a été dur au début, pour le moral. Mais maintenant, ça va. Nous avons un but commun: nous construisons une grande maison, ici à Sokal. Il nous faut de l’argent pour la finir et pouvoir y habiter. En plus, nous avons deux enfants auxquels il faut payer une bonne éducation. Donc nous avons décidé de vivre comme cela. J’espère juste que cette situation ne va pas s’éterniser…

Pour Olena Rykhniouk, l’émigration est loin d’être un choix systématiquement négatif.

Olena Rykhniouk: Ma mère vit en Italie depuis plus de dix ans. Elle vit assez bien, et je pense qu’elle fait le bon choix. Elle s’est accomplie en tant que femme indépendante. Là-bas, la vie est plus douce, et elle a accès à une médecine de bonne qualité. Elle dit qu’elle veut revenir en Ukraine plus tard, mais elle ne dit jamais quand…

Le retour au pays, c’est une question très sensible pour ces migrants économiques.

Floriy Shelest a 59 ans. Il a travaillé à construire des ponts au Portugal pendant 11 ans, en envoyant de l’argent pour construire une grande maison pour sa famille. Il est rentré en 2013.

Floriy Shelest: Ma famille me manquait. Et j’étais fatigué, moralement. C’est dur, vous savez. Ne parler à sa famille qu’au téléphone… Mais quand je suis revenu pour de bon, tout avait changé. Ca a été aussi très dur de réaliser que ma famille avait appris à se passer de moi. Quand je suis rentré, il m’a fallu réapprendre à connaître mes propres enfants, déjà adultes. 

La façade de la maison à étage qu’il a financé n’est pas encore achevée. Mais la maison est bien là. C’est le fruit de toutes ces années d’effort.

Floriy Shelest: J’ai grandi dans une toute petite baraque. Et donc j’ai rêvé d’une maison où chacun aurait sa chambre, son espace privé. Cette maison, je l’ai construite pour mes enfants. Mais ils sont déjà grands, ils ont fait leur vie ailleurs, et on n’habite plus ensemble, malheureusement. 

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Floriy Shelest sur le balcon de sa nouvelle maison, avec sa baraque en arrière-plan.

Ironie du sort, même s’il ne vit qu’avec sa femme, Floriy Shelest doit continuer à habiter sa petite baraque, au moins 6 mois par an.

Floriy Shelest: Je n’ai plus assez d’argent pour payer pour le chauffage en hiver… 

Floriy Shelest n’est pas un cas isolé.

Selon une étude de l’Organisation Internationale des Migrations, l’OIM, 60% des migrants ukrainiens travaillant à l’étranger souhaitent revenir s’installer en Ukraine. Mais les retours ne sont ni encouragés, ni encadrés par l’Etat. Anastasia Vynnychenko est une experte à l’OIM.

Anastasia Vynnychenko: L’Etat a pris de nombreuses initiatives pour gérer les flux migratoires. Mais nous constatons de sérieuses incohérences et un manque de coordination de ces initiatives. Et en ce qui concerne une politique de valorisation de l’émigration en faveur du développement économique de l’Ukraine, nous en sommes au point mort. 

En 2014, l’étude de l’OIM estimait que les transferts d’argent des migrants à l’Ukraine représentait plus de 2,5 milliards d’euros, soit plus de 3% du PIB national. 21% des migrants se déclaraient près à investir leur épargne dans l’économie du pays.

Anastasia Vynnychenko: Les migrants représentent donc un réel potentiel. Financier, bien sûr. Mais aussi, en termes de compétences, de connaissances acquises à l’étranger, et de réseaux professionnels. Tout cela peut être valorisé en Ukraine et contribuer au développement du pays. La grande question, c’est: comment faire? 

Depuis l’indépendance de l’Ukraine, les gouvernements successifs ne semblent pas pressés d’apporter une réponse à cette question.

L’Ukraine traverse une grave crise économique et financière, et la corruption reste endémique. Au lieu d’investir dans des activités productives, les migrants économiques d’aujourd’hui continuent donc de se replier sur la sphère familiale. Ils investissent dans des maisons, des voitures, des biens de consommation, et l’éducation de leurs enfants.

Nastya: Bonjour, Je m’appelle Nastya. 

Dans la petite ville de Sokal, Nastya a 13 ans, elle apprend le français. Son père vit dans la région parisienne depuis de nombreuses années. La maîtresse de maison, Iryna Lyalka, s’en fait difficilement une raison.

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Iryna Lyalka et ses deux filles, Nastya et Milana.

Iryna Lyalka: Bien sûr, nous vivons bien d’un point de vue matériel. Mais pour la famille, c’est très difficile. Mon mari ne peut revenir qu’une fois tous les six mois, il ne voit pas les enfants grandir. Au moins, maintenant, il y a Skype. Voilà, on peut dire que maintenant, nous vivons notre vie sur Skype. 

Dans cette Ukraine rurale et reculée, la famille a toujours représenté une valeur sûre, même sur un écran d’ordinateur. Et ces “villages Skype”, que l’on croyait il y a peu condamnés à cause des migrations de masse, continuent à vivre, grâce à l’Internet haut débit.

Musique de fin – Kvitka Cysik “Jourvali”

Les Villages Skype d’Ukraine

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert. 

A la réalisation, Souheil Khedir.

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Q&R Grand Reportage sur les Villages Skype

 

Sébastien, on comprend de votre reportage que ces Villages Skype ont pris forme il y a déjà plusieurs années, par les premières vagues de migrations de travail. Est-ce que c’est un phénomène qui se réduit aujourd’hui? 

Non, au contraire, c’est un phénomène qui s’institutionnalise, tout comme l’émigration. Comme je m’en suis rendu compte dans mes recherches et mes rencontres avec les familles de migrants, la plupart d’entre elles se sont adaptées à la distance et à la communication en ligne. Elles se sont aussi habituées au modèle économique qui va avec, c’est-à-dire des transferts d’argent réguliers en provenance de l’étranger. Dans des zones rurales de l’ouest de l’Ukraine, où il n’y a pas beaucoup d’industries ou d’activités de services comparé au reste du pays, rien n’indique que la situation pourrait changer dans un futur proche.

Donc on peut imaginer que les jeunes générations vont aussi être tentées par le départ, une fois leur tour venu…? 

Oui et non. Les jeunes générations, qui ont maintenant entre 15 et 25 ans, ne connaissent pas l’urgence économique qu’on subi leurs parents dans les terribles années 1990, pendant l’écroulement du système économique soviétique. Les jeunes que j’ai rencontré comprennent aussi les difficultés que leurs aînés rencontrent dans leurs pays de destination. Ils savent que là-bas, en Europe, les migrants sont mal vus et qu’obtenir des permis de travail est difficile. Si les jeunes sont tentés par le départ, ce serait avant tout pour d’autres régions d’Ukraine, des grandes villes très dynamiques comme Kiev ou Lviv.

En ce qui concerne les migrations vers d’autres pays, la plupart des recherches montrent que le phénomène est stable. Vous savez que l’Ukraine demande une libéralisation du régime de visas Schengen pour pouvoir circuler librement dans les pays de la zone Schengen. Selon toute probabilité, la libre-circulation ne s’accompagnera pas d’une explosion du nombre de départs. Au contraire, cela permettra de renforcer les liens au sein des familles, puisque les migrants pourront rentrer chez eux plus librement.

Mais, puisque vous mentionnez les difficultés des migrants: que deviennent-ils, une fois à l’étranger? 

Comme je précise dans le reportage, la plupart des migrants ne se voient pas comme des émigrants, mais bien comme des travailleurs temporaires à l’étranger. Dans le cadre de ce reportage, je me suis rendu à Naples, en Italie, où l’on trouve l’une des plus grosses concentrations d’Ukrainiens en Europe. La plupart des femmes sont employées comme femmes de ménage, la plupart des hommes comme ouvriers du bâtiment ou d’usine. Certains ont réussi. La majorité vit de manière très précaire. Cela dépend aussi de s’ils peuvent travailler légalement ou non.

Il y a toute une vie parallèle des Ukrainiens à Naples qui s’est développée. La communauté a son Eglise en centre-ville, ses magasins, son marché, son école, et même un restaurant dédié à la culture cosaque. Chacun a de la famille en Ukraine, et se partage les bons tuyaux, pour de l’Internet à bas prix ou pour expédier des colis de cadeaux. Tout le monde parle de rentrer, mais pas dans l’état actuel de l’Ukraine, à cause de la crise économique et de la corruption. Ils ont trouvé un modus vivendi, et leurs familles en Ukraine aussi. D’une certaine manière, cette situation d’éloignement, d’absence, d’épreuves économiques, s’est transformée en un système stable, et très bien rôdé.

Ecouter le Grand Reportage ici

RFI: Explosion meurtrière d’un bus dans le Donbass

Papier diffusé sur RFI, le 10/02/2016

Au moins quatre morts dans l’explosion d’un bus sur une mine à la sortie de Donetsk, aux alentours de la ligne de front du Donbass. Ce drame avec des victimes civiles intervient exactement un an après les accords de Minsk du 11 février 2015. 

A Kramatorsk, dans le Donbass, Sébastien Gobert

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Capture d’écran Ukrainska Pravda

Le chauffeur de l’autobus avait l’habitude des routes du Donbass. C’est sans doute pour cela qu’il a emprunté un chemin de campagne, qui évitait la file d’attente au poste-frontière, sur la route principale. Le véhicule venait de Donetsk. Il a explosé sur une mine à 700 mètres du premier poste de contrôle ukrainien. Après un an et demie de guerre hybride, qui a fait plus de 9000 morts selon l’ONU, la région est truffée de mines anti-personnel et anti-chars, en particulier aux abords des barrages routiers. Elles font régulièrement des victimes parmi la population civile. Il n’existe pour l’heure aucune initiative coordonnée des deux côtés de la ligne de front pour procéder à un déminage systématique. Un an après les accords de Minsk, les belligérants n’ont jamais totalement déposé les armes. Les échauffourées quotidiennes et souvent meurtrières font régulièrement craindre une nouvelle intensification du conflit. La vie a certes repris dans le Donbass depuis quelques mois, malgré une situation économique délétère et des conditions de vie parfois précaires. Environ 5 millions de personnes vivent aux abords de la ligne de front, dans une zone infectée de mines et de débris d’artillerie.

RFI: Odessa, son port, ses douanes

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 16/12/2015. Avec des photos de Geoffrey Froment.

Le changement en Ukraine, ça passe aussi par une réforme des douanes à Odessa. En mer Noire, les trois ports de la ville sont les plus grands et les mieux situés. Mais, ils sont désormais boudés par les cargos et transporteurs de containers, car la corruption mine le service des douanes. Le nouveau gouverneur d’Odessa, l’ancien président géorgien Mikheil Saakachivilli, s’est attelé à ce nouveau combat. Non sans mal.

 

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Photo: Geoffrey Froment

Depuis la promenade du bord de mer d’Odessa, la vue qui s’offre au badaud, ce sont des grues grinçantes, des entrepôts rouillés, et quelques bateaux. Le paysage du port d’Odessa et de ses infrastructures post-soviétiques, paraît tiré tout droit d’un décor de film historique. L’impression est d’autant plus lunaire qu’elle est encadrée par une route surélevée, sur laquelle on devine les allers et venues de camions, qui évacuent les marchandises du port vers des centres de dédouanement.

 

Le principal centre, c’est celui de l’EuroTerminal, ouvert en 2011. Son directeur général, Oleksiy Majarine.

Alexeï Majarine: Avant que cette route directe soit construite, les camions de marchandises empruntaient l’équivalent de 120 kilomètres de route à travers la ville, entre le port et le centre de dédouanement. Maintenant, c’est entre 15 et 20 kilomètres. Avant que l’Euroterminal soit construit, les formalités de traitement des marchandises pouvaient prendre plus de 20 heures. Maintenant, c’est 2 heures. Donc le traitement des marchandises au port d’Odessa est efficace.

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Alexeï Majarine dans son bureau

Selon la plupart des estimations, le dédouanement dure plutôt 4 ou 5 heures, et l’Euroterminal n’est pas si efficace que cela. Depuis 2011, il est perçu dans les médias comme un trou noir de la corruption, en raison de liens supposés avec l’ancien régime de Viktor Ianoukovitch. Malgré cela, la société Euroterminal n’est pas directement mise en cause, mais bien plutôt les douaniers qui opèrent à l’entrée du centre de traitement.

Dernière affaire en date; en octobre 2015. Une société d’import-export a du se débattre dans l’Euroterminal avec les services de douanes pendant plus de 30 heures. Les douaniers ont exigé pas moins de trois inspections. A chacune d’entre elles, la société a du payer les frais d’utilisation de l’Euroterminal, et les pourboires qui vont avec. Ce n’est qu’une intervention en haut lieu qui a mis fin aux inspections à répétition.

 

Le directeur Oleksiy Majarine refuse de commenter cette l’affaire. Mais il accuse les douanes ukrainiennes de sérieusement compliquer son business.

Alexeï Majarine: C’est à cause de la situation dans les douanes. Comparé à 2013, nous accueillons entre 30% et 40% de cargos de moins. Ceux-ci se redirigent aujourd’hui vers d’autres centres de dédouanement, comme Kiev ou Dnipropetrovsk. C’est moins cher même d’aller à Kharkiv, à 600 kilomètres au nord, parce que là-bas, l’officier des douanes leur proposera un rabais sur le bakchich que l’affréteur doit payer. D’après ce que j’ai entendu, la différence de bakchich peut être entre 3 et 5 fois plus cher à Odessa qu’à Kiev!

Selon Oleksiy Majarine, Euroterminal a perdu 50% de son trafic depuis 2013. La crise économique n’aide pas. Mais ce sont bien les douanes qui découragent de nombreuses sociétés de jeter l’ancre à Odessa.

Aussi la jeune Ioulia Marouchevska, la nouvelle chef des douanes nommée par le gouverneur Mikheil Saakachvili, a du pain sur la planche.

Ioulia Marouchevska: Nous devons changer le système, qui corrompt nos fonctionnaires et créé de nombreux problèmes pour les affréteurs.  Pour résumer, le mode de fonctionnement des douanes est si compliqué que cela ouvre la possibilité de demander des bakchichs.

En ligne de mire: des procédures désuètes, des exigences de paperasses à n’en plus finir, et des permis injustifiés. Ioulia Marouchevska ne peut pas avoir une influence directe sur les changements législatifs, à Kiev. Mais à son échelle, à Odessa, elle doit commencer par le plus basique.

Ioulia Marouchevska: Ce que je peux changer à mon niveau? C’est avant tout l’attitude vis-à-vis des entreprises. Il faut leur faire comprendre que nous sommes ici pour les accueillir et faciliter le transit de marchandises. Que nous sommes ici pour les servir. Nous donnons un certain temps à nos employés pour comprendre ce changement. Et notre prochain objectif sera de construire un nouveau centre de dédouanement, dont les employés seront sélectionnés grâce à un concours très sélectif.

Oleksandr Zakharov, un spécialiste des ports d’Odessa et militant anti-corruption, très actif depuis des années. Il est très prudent face aux changements en cours.

Oleksandr Zakharov: L’équipe de réformateurs de Saakachvili veut obtenir des résultats concrets. Ce n’est pas aussi rapide qu’on le souhaiterait, car ils rencontrent beaucoup de résistance, à la fois à l’intérieur des douanes mais aussi dans les ministères à Kiev. Les réformateurs travaillent dans un contexte très tendu, et on ne peut qu’espérer qu’ils obtiennent des résultats prochainement.

Les résistances à Kiev sont autant bureaucratiques que politiques, instrumentalisées par le conflit ouvert entre Mikheil Saakachvili et le Premier ministre Arséni Iatseniouk. Mais pour Oleksandr Zakharov, il y a urgence. La corruption est telle dans les douanes des ports d’Odessa que certains affréteurs préfèrent se diriger vers des ports russes ou roumains, et acheminer leur cargaison par la route vers l’Ukraine.

Ecouter le reportage ici

RFI: Libéralisation du régime de visas Schengen pour les Ukrainiens

Papier radio diffusé dans les journaux de la soirée sur RFI, le 18/12/2015

Lancement: Victoire politique pour l’Ukraine, la Géorgie et le Kosovo aujourd’hui. La Commission européenne s’est prononcée pour l’abolition du régime de visas Schengen pour ces trois pays. La recommandation n’a pas d’effet pratique immédiat, elle doit d’abord être avalisée par le Parlement avant qu’elle ne devienne réalité, au plus tôt à la mi-2016. Mais la portée symbolique est importante. 

Des voyages sans visas pour l’Europe, nous y voilà! Avec ce message enthousiaste sur Twitter, le président ukrainien Petro Porochenko accomplit l’une de ses promesses de campagne: les Ukrainiens ont enfin la perspective de se déplacer librement dans l’espace Schengen sans avoir à faire la queue devant les consulats européens pour demander des visas. Avec 1 million 300.000 visas délivrés en 2014, l’Ukraine est le troisième pays à demander le plus de visas Schengen, après la Russie, et la Chine. La procédure est vécue ici comme humiliante, et onéreuse – aussi la recommandation de la Commission est-elle accueillie comme une très bonne nouvelle. Attention cependant: Une libéralisation du régime de visas ne permettra aux Ukrainiens que de voyager sans visas pendant 3 mois, mais pas de s’installer dans un pays membre, encore moins d’y travailler. Quoiqu’il en soit, la nouvelle accompagne l’entrée en vigueur au 1er janvier 2016 de l’Accord d’Association et de l’établissement d’une zone de libre-échange entre l’Union européenne et l’Ukraine. L’Ukraine reste très loin de son rêve européen. Mais l’on voit clairement dans quelle direction le pays se dirige.

RFI: Odessa, son port, sa corruption

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 16/12/2015

Le changement en Ukraine, ça passe aussi par une réforme des douanes à Odessa. En mer Noire, les trois ports de la ville sont les plus grands et les mieux situés. Mais, ils sont désormais boudés par les cargos et transporteurs de containers, car la corruption mine le service des douanes. Le nouveau gouverneur d’Odessa, l’ancien président géorgien Mikheil Saakachivilli, s’est attelé à ce nouveau combat. Non sans mal. 

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Photo: Geoffrey Froment

Depuis la promenade du bord de mer d’Odessa, la vue qui s’offre au badaud, ce sont des grues grinçantes, des entrepôts rouillés, et quelques bateaux. Le paysage du port d’Odessa et de ses infrastructures post-soviétiques, paraît tiré tout droit d’un décor de film historique. L’impression est d’autant plus lunaire qu’elle est encadrée par une route surélevée, sur laquelle on devine les allers et venues de camions, qui évacuent les marchandises du port vers des centres de dédouanement.

Le principal centre, c’est celui de l’EuroTerminal, ouvert en 2011. Son directeur général, Oleksiy Majarine.

Alexeï Majarine: Avant que cette route directe soit construite, les camions de marchandises empruntaient l’équivalent de 120 kilomètres de route à travers la ville, entre le port et le centre de dédouanement. Maintenant, c’est entre 15 et 20 kilomètres. Avant que l’Euroterminal soit construit, les formalités de traitement des marchandises pouvaient prendre plus de 20 heures. Maintenant, c’est 2 heures. Donc le traitement des marchandises au port d’Odessa est efficace.

Selon la plupart des estimations, le dédouanement dure plutôt 4 ou 5 heures, et l’Euroterminal n’est pas si efficace que cela. Depuis 2011, il est perçu dans les médias comme un trou noir de la corruption, en raison de liens supposés avec l’ancien régime de Viktor Ianoukovitch. Malgré cela, la société Euroterminal n’est pas directement mise en cause, mais bien plutôt les douaniers qui opèrent à l’entrée du centre de traitement.

Dernière affaire en date; en octobre 2015. Une société d’import-export a du se débattre dans l’Euroterminal avec les services de douanes pendant plus de 30 heures. Les douaniers ont exigé pas moins de trois inspections. A chacune d’entre elles, la société a du payer les frais d’utilisation de l’Euroterminal, et les pourboires qui vont avec. Ce n’est qu’une intervention en haut lieu qui a mis fin aux inspections à répétition.

Le directeur Oleksiy Majarine refuse de commenter cette l’affaire. Mais il accuse les douanes ukrainiennes de sérieusement compliquer son business.

Alexeï Majarine: C’est à cause de la situation dans les douanes. Comparé à 2013, nous accueillons entre 30% et 40% de cargos de moins. Ceux-ci se redirigent aujourd’hui vers d’autres centres de dédouanement, comme Kiev ou Dnipropetrovsk. C’est moins cher même d’aller à Kharkiv, à 600 kilomètres au nord, parce que là-bas, l’officier des douanes leur proposera un rabais sur le bakchich que l’affréteur doit payer. D’après ce que j’ai entendu, la différence de bakchich peut être entre 3 et 5 fois plus cher à Odessa qu’à Kiev!

Selon Oleksiy Majarine, Euroterminal a perdu 50% de son trafic depuis 2013. La crise économique n’aide pas. Mais ce sont bien les douanes qui découragent de nombreuses sociétés de jeter l’ancre à Odessa.

Aussi la jeune Ioulia Marouchevska, la nouvelle chef des douanes nommée par le gouverneur Mikheil Saakachvili, a du pain sur la planche.

Ioulia Marouchevska: Nous devons changer le système, qui corrompt nos fonctionnaires et créé de nombreux problèmes pour les affréteurs.  Pour résumer, le mode de fonctionnement des douanes est si compliqué que cela ouvre la possibilité de demander des bakchichs.

En ligne de mire: des procédures désuètes, des exigences de paperasses à n’en plus finir, et des permis injustifiés. Ioulia Marouchevska ne peut pas avoir une influence directe sur les changements législatifs, à Kiev. Mais à son échelle, à Odessa, elle doit commencer par le plus basique.

Ioulia Marouchevska: Ce que je peux changer à mon niveau? C’est avant tout l’attitude vis-à-vis des entreprises. Il faut leur faire comprendre que nous sommes ici pour les accueillir et faciliter le transit de marchandises. Que nous sommes ici pour les servir. Nous donnons un certain temps à nos employés pour comprendre ce changement. Et notre prochain objectif sera de construire un nouveau centre de dédouanement, dont les employés seront sélectionnés grâce à un concours très sélectif.

Oleksandr Zakharov, un spécialiste des ports d’Odessa et militant anti-corruption, très actif depuis des années. Il est très prudent face aux changements en cours.

Oleksandr Zakharov: L’équipe de réformateurs de Saakachvili veut obtenir des résultats concrets. Ce n’est pas aussi rapide qu’on le souhaiterait, car ils rencontrent beaucoup de résistance, à la fois à l’intérieur des douanes mais aussi dans les ministères à Kiev. Les réformateurs travaillent dans un contexte très tendu, et on ne peut qu’espérer qu’ils obtiennent des résultats prochainement.

Les résistances à Kiev sont autant bureaucratiques que politiques, instrumentalisées par le conflit ouvert entre Mikheil Saakachvili et le Premier ministre Arséni Iatseniouk. Mais pour Oleksandr Zakharov, il y a urgence. La corruption est telle dans les douanes des ports d’Odessa que certains affréteurs préfèrent se diriger vers des ports russes ou roumains, et acheminer leur cargaison par la route vers l’Ukraine.

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France Inter: Le Donbass, toujours en guerre

Reportage diffusé dans l’émission « Ailleurs », sur France Inter, le 26/11/2015

Note de l’auteur: Ce post ne serait pas complet sans la mention de ce magnifique article, qui se veut calomnieux, sur « NovoRossiya Today », et qui fait de moi, d’Elina Elinova, et de France Inter, de dangereux soutiens de Daesh… Merci d’en rire, et de ne pas y prêter le moindre sérieux, que NovoRossiya Today ne mérite pas. 

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Je pense sincèrement que le plus important pour les soldats, ce n’est pas de recevoir de la nourriture. C’est de savoir que quelqu’un travaille, à Kiev et dans d’autres villes d’Ukraine, pour leur apporter tout cela. Savoir qu’ils ne sont pas oubliés, qu’ils ne sont pas ici pour rien. 

 

12182892_1627772720830889_6948496548442284158_oNous sommes dans le Donbass, cette région en guerre de l’Est de l’Ukraine, et vous venez d’entendre Elena Elinova, une volontaire qui aide les soldats ukrainiens sur place. En effet, si àen croire le Président Petro Porochenko, l’armée ukrainienne est désormais la meilleure armée d’Europe, les conditions de vie de dizaines de milliers de soldats, mobilisés dans la zone de guerre, laissent souvent à désirer. À l’approche de l’hiver, beaucoup manquent encore de vêtements chauds et d’équipements appropriés. Ils sont encore très dépendants de l’aide de volontaires, qui effectuent des livraisons plus ou moins régulières. Alors que François Hollande se rend à Moscou, une guerre continue, en Europe, entre l’Ukraine et les rebelles pro-russes. Un reportage de Sébastien Gobert.

 

Des pâtisseries, des pots de choux et de jus faits maison, des bottes étanches, des sacs de couchage et des poêles : la vieille camionnette Volkswagen est remplie à ras-bord, alors qu’elle s’enfonce dans la nuit.

Direction: des bases de soldats ukrainiens sur la ligne de front du Donbass.

Un voyage qu’Elena Elinova et d’autres volontaires font le plus souvent possible, en fonction de l’argent qu’ils réussissent à collecter ici et là.

 

C’est les gens qui donnent. On achète quelque chose avec notre argent, on a pris de mes collègues… Sinon il y a des activistes français de l’association “France-Ukraine Solidarité » qui nous aident.

 

À deux heures du matin, la camionnette se gare devant une maison de campagne. Ici, Baba Lyuba et son mari ont préparé un festin pour les voyageurs.

Nous ne connaissons personne dans la zone de guerre. Mais nous aidons, et nous allons continuer à soutenir nos gars.

 

Depuis le printemps 2014, ils sont devenus un maillon essentiel des réseaux de volontaires approvisionnant le Donbass.

Depuis cette époque, j’ai cuisiné 9000 vareniki, ces sortes de raviolis fourrés faits à la main. Neuf mille ! Au début, toute ma retraite y était passée, juste pour nourrir les soldats. Maintenant, je reçois de l’aide des volontaires, ça me permet de continuer à cuisiner. 

 

Comme les autres étapes, celle-ci ne dure pas longtemps.

Ce n’est qu’après une journée complète, que le fourgon parvient à l’une de ses principales destinations : une maison décrépie et isolée dans la région de Louhansk.

Si les volontaires ne venaient pas approvisionner cette position reculée, les soldats n’auraient pas la possibilité de se procurer des bottes.

Il faudrait acheter cela avec notre propre argent. L’armée ne nous donne que le strict nécessaire. 

 

Les volontaires sont accueillis comme un divertissement bienvenu. Le lendemain matin aux aurores, la camionnette repart. Puisque l’armée ukrainienne délaisse ses soldats mobilisés dans le conflit gelé du Donbass, les volontaires sont plus que jamais nécessaires, à l’approche de l’hiver.

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RFI: Le projet de tous les nids de poule

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 25/11/2015

 

C’est une région défavorisée et enclavée au sud du port d’Odessa, en Ukraine. La Bessarabie, agitée par des mouvances séparatistes. Pour remédier à la situation, le très énergique gouverneur de la région, Mikheil Saakachvili, l’ancien président de Géorgie, a un plan tout trouvé: reconstruire la route principale de la région. Un projet qui fait couler beaucoup d’encre, mais qui ne donne rien de très concret jusqu’à présent.

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La réputation des routes ukrainiennes n’est plus à faire: peu ou pas entretenues depuis l’indépendance du pays en 1991, victimes d’une corruption endémique, elles sont délabrées, défoncées et dangereuses. Un voyage à travers le pays revient le plus souvent à un jeu de zig-zag entre les nids de poule.

 

Alors pour un réformateur comme Mikheil Saakachvili, gouverneur de la région d’Odessa depuis mai dernier, le projet d’une nouvelle route s’est imposé de lui même

Mikheil Saakachvili: Notre priorité, c’est évidemment de reconstruire la route entre Odessa et Reni. Aujourd’hui, c’est une route délabrée et dangereuse. Si nous la reconstruisons rapidement, nous pouvons désenclaver la région et attirer des investisseurs. 

Odessa-Reni, c’est une route nationale qui traverse la région du nord au sud. Ce n’est pas la plus importante des routes commerciales, mais elle constitue un axe stratégique qui relie Odessa à la capitale roumaine, Bucarest. Selon le ministère des infrastructures, le tronçon ukrainien représente 350 kilomètres: seuls 28 kilomètres sont en bon état, tout le reste est à reconstruire.

Mikhaylo Titarchuk: Si nous voulons vraiment développer notre région, il faut construire cette route. Parce qu’il faut s’imaginer que pendant 24 ans, rien n’a été fait pour les routes. Et les gens en souffrent. J’ai travaillé en Afrique, et j’ai pu constater que là-bas, la situation est bien meilleure.

Mikhaylo Titarchuk est le chef du département de Bilhorod Dnistrovskiy, situé dans le  premier tiers de la route Odessa-Reni.

Mikhaylo Titarchuk: 

  • Si vous partez au nord, vers la frontière de la Moldavie, ce n’est pas possible. Avec la voiture, c’est une horreur…
  • Là c’est la fin du monde, c’est ce que vous voulez dire…? 
  • (Rires) Oui. 

Ce jeune Ukrainien a interrompu sa carrière dans des prestigieuses organisations internationales pour rejoindre l’équipe de Mikheil Saakachvili et contribuer à moderniser son pays. Mais ça ne va pas de soi.

Mikhaylo Titarchuk: Parce que quand tu parles avec les gens qui vivent là-bas, ils disent “ok, oui, c’est bien, mais on ne voit pas de résultats”. Si nous voulons changer l’esprit, il faut d’abord faire la route. Et après on pourra faire autre chose. Mais pour l’instant, c’est dur. 

Changer les esprits, cela veut dire gagner les coeurs d’une population délaissée par le pouvoir central, très sensible à la propagande russe. Il y a quelques mois s’y étaient développés des groupes séparatistes, appelant à la création d’une république populaire qui réunirait les territoires de la Gagouzie, dans la Moldavie voisine. Autant dire que la route comme vecteur d’un développement économique qui aiderait à apaiser les tensions séparatistes, c’est une priorité.

Tout au sud de la Bessarabie, dans le delta du Danube, la petite ville de Vilkove est en partie construite sur des pilotis: on la surnomme la petite Venise d’Ukraine. Ici, le développement économique, cela voudra dire plus de tourisme, comme l’espère le maire Matviy Ivanov

Matviy Ivanov: Cela sera très intéressant pour nous. La route passera à seulement 35 kilomètres d’ici, cela changera tout pour nous. Aujourd’hui, même les touristes ukrainiens ne veulent pas venir à Vilkove parce qu’ils ont peur de casser leur voiture. Avec une nouvelle route, ce sera vraiment une autre histoire, car nous avons tellement de choses qui peuvent attirer les visiteurs. 

 

Malgré tout, la reconstruction de la route est un sujet controversé. Mikheil Saakachvili est engagé dans une guerre ouverte contre le Premier ministre Arseniy Iatseniouk. Il accuse le gouvernement de détourner les fonds prévus pour la construction de la route, qui traîne en longueur. De plus, nul ne sait combien de temps l’impulsif Mikheil Saakachvili va rester au poste de gouverneur, et si le projet survivrait à son départ.

Alors pour le chauffeur de camion Nikolaï, il n’y a pas d’illusions à se faire.

Chauffeur Nikolaï: On n’y croit pas, à ce projet. C’est un mensonge. 

Lui fait la queue au poste-frontière de Reni, pour passer en Moldavie et ensuite en Roumanie. Il emprunte la route jusqu’à Odessa plusieurs fois par semaine. Et des promesses de projets, il en a entendu beaucoup.

Chauffeur Nikolaï: Ca prend entre 7 et 8 heures de voyage. La route est horrible, on n’arrête pas de casser les camions. Et ils ne vont rien changer: ce ne sont que des voleurs. Des Voleurs! 

Bien loin des discours politiques, la population de Bessarabie attend des changements concrets. Ici, pas besoin de révolution. Juste des changements simples, comme pouvoir rouler normalement, sans avoir à utiliser les bas-côtés pour éviter les nids de poule.

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TDG: Un réseau de bénévoles ravitaille les soldats ukrainiens sur le front

Reportage publié dans La Tribune de Genève, le 17/11/2015

Depuis Kiev jusqu’à l’est du pays, des vans de volontaires récoltent matériel et nourriture offerts par de simples habitants.

«Alors, qu’est-ce que vous avez pour nos gars?» Avec entrain, Ivan X. se rend à la rencontre de deux femmes qui viennent juste de stopper leur voiture dans une rue mal éclairée. «Regardez, des varenikis (sorte de raviolis fourrés), des pâtisseries, du lait, des bocaux de jus fait maison», répond l’une d’entre elles en tirant des cartons de son coffre. «C’est bien. Là-bas, ils manquent de tout, ils ont vraiment besoin de votre bonne cuisine», assure Ivan en enfournant tous les paquets à l’arrière de son vieux van Volkswagen. Il ne s’attarde pas: en quelques minutes, après de nombreux vœux et encouragements à transmettre aux soldats mobilisés sur le front du Donbass, Ivan fait ronfler son moteur.

Encore quelques arrêts de ce type dans des recoins improbables des banlieues de Kiev et le van prend la route de l’est. «Il faudrait faire ce voyage au moins deux fois par semaine, explique Elena Elinova, elle aussi volontaire. Mais nous n’avons plus assez d’argent… Au début de la guerre, les gens donnaient, mais aujourd’hui ils ont l’impression qu’il n’y a plus besoin.»

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Une armée précaire

Depuis Kiev, le président Petro Porochenko répète à qui veut l’entendre qu’il a «développé la meilleure armée d’Europe», en partant de zéro au printemps 2014. Mais si les améliorations sont incontestables, tant en termes d’organisation que d’équipement militaire, les conditions de vie des soldats restent souvent précaires. A l’arrière du van sont éparpillés des bottes étanches, des sacs de couchage et quelques poêles. «Les volontaires ukrainiens nous aident beaucoup avec la nourriture. Mais pour acheter les bottes ou encore payer l’essence, nous dépendons largement de financements extérieurs. Là, c’est l’association France Ukraine Solidarité qui a mené une collecte de fonds pour payer ce voyage», précise Elena.

Les mains agrippées au volant, en chantant à tue-tête des refrains de musique populaire ukrainienne, Ivan s’enfonce dans la nuit. «Il faut rouler de nuit pour être sûr d’arriver sur la zone de guerre en journée. La nuit, là-bas, c’est dangereux. C’est plus calme depuis le dernier cessez-le-feu, mais ils continuent à tirer à tout va.» Lui-même ancien combattant volontaire dans le sulfureux bataillon Aidar, il préfère aujourd’hui œuvrer en tant que bénévole. «Après qu’Aidar a été mis au ban par la hiérarchie, j’ai décidé de ne plus être soumis aux ordres de ces généraux. On ne peut pas leur faire confiance, sauf pour nous mener à la défaite…»

Le festin de Baba Lyuba

A 2 heures du matin, le van s’arrête dans le jardin d’une petite maison de campagne, dans la région de Tcherkassy. Pavlo, yeux malicieux et barbe blanche, s’empresse de charger de nouveaux cartons dans le van, pendant que sa femme achève de dresser la table. Le festin de nuit que Baba Lyuba a préparé pour les volontaires, c’est une habitude qu’elle a prise à partir de l’été 2014. «Les premiers soldats sont venus chez nous presque par hasard. Si je ne les avais pas nourris, qui l’aurait fait?» Depuis, la table de Baba Lyuba est devenue une étape obligatoire des nombreux convois de volontaires ralliant le Donbass. «A l’époque, toute notre retraite y passait. Maintenant nous sommes aidés par des volontaires qui nous permettent de continuer à cuisiner. Notre seule récompense, ce sont ces drapeaux signés par les soldats du front. On les collectionne et ça nous suffit…»

Le ventre plein, Ivan reprend le volant. C’est en clignant des paupières qu’il parvient la matinée suivante à sa première destination: un camp d’artilleurs dans la région de Donetsk. En vertu du retrait des armes lourdes du front, leurs canons sont couverts de toiles, au repos. Les soldats s’affairent, eux, à aménager leurs quartiers d’hiver. Cette année encore, c’est dans des tentes qu’ils devront résister aux températures hivernales.

La torpeur des militaires

Ici non plus, Ivan ne s’attarde pas. Les étapes sont encore nombreuses, sur une route longue, délabrée, parsemée de postes de contrôle militaires. C’est à la nuit tombée que le van se gare devant une petite maison pleine de soldats. Ceux-là, Ivan les connaît bien. Alors il prend des airs de Père Noël, en distribuant pâtisseries, bouteilles de lait, bottes et un poste de télévision. L’accueil est chaleureux, même si l’arrivée des volontaires semble tirer les militaires d’une torpeur profonde. «Qu’est-ce qu’on s’ennuie ici!» s’emporte l’un d’entre eux.

Une dizaine d’hommes se partage une vieille maison abandonnée par ses habitants. Une autre dizaine dort à l’extérieur, dans une tente chauffée par un poêle à bois. Les sanitaires ont été aménagés entre deux buissons. «Tout est calme, les relations avec les habitants du village sont bonnes, mais assez rares… La seule occupation que l’on a, c’est ce chien, devenu notre mascotte», explique un autre soldat en caressant un petit roquet qui traîne dans la cuisine.

«Les soldats peuvent se battre et survivre, leur situation n’est pas complètement désespérée non plus, même s’il est incroyable que l’armée ne leur fournisse pas des bottes appropriées, commente Elena. Mais en plus de leur apporter toutes ces douceurs, l’essentiel c’est de leur montrer qu’on ne les oublie pas, qu’il y a des gens à l’arrière qui leur sont reconnaissants de défendre la patrie.» (TDG)

RFI: Une marine ukrainienne en convalescence

Reportage diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », sur RFI, le 09/11/2015

L’armée ukrainienne serait-elle la meilleure d’Europe ? C’est, en tout cas, ce que martèle le président Petro Porochenko. Il est vrai que les forces déployées dans le Donbass ont reçu de l’équipement, et surtout sont mieux formées. Mais, qu’en est-il de la marine ? Encore sous le choc de la perte de sa base en Crimée, elle s’efforce de se refaire une santé à Odessa. 

A sailor stands guard on Ukrainian Slavutych military ship on Sevastopol bay,  on March 18, 2014. Ukraine's Western-backed prime minister said on Tuesday that his country's conflict with Russia was entering a "military stage" following claims by Kiev that one of its officers was shot and wounded in Crimea. AFP PHOTO / VIKTOR DRACHEV
A sailor stands guard on Ukrainian Slavutych military ship on Sevastopol bay, on March 18, 2014. Ukraine’s Western-backed prime minister said on Tuesday that his country’s conflict with Russia was entering a « military stage » following claims by Kiev that one of its officers was shot and wounded in Crimea. AFP PHOTO / VIKTOR DRACHEV

De loin, on voit les drapeaux qui flottent en haut de quelques mâts, en rade d’Odessa. Impossible d’approcher les navires qui se dessinent par-delà les palissades. Tout ce que l’on sait, c’est que c’est là qu’ont échoué des milliers de marins de la flotte ukrainienne de la mer Noire.

Mikhaylo Samus: Ces marins ont décidé en 2014 d’être loyaux à l’Ukraine. Ce sont des héros car ils ont décidé de tout abandonner en Crimée, d’aller à Odessa. 

Mikhaylo Samus est un expert militaire à Kiev. Il rappelle qu’en mars 2014, les quartiers généraux et vaisseaux de la flotte ukrainienne basée en Crimée ont été conquis sans coup férir par les petits hommes verts, les forces spéciales russes déployées sur la péninsule sans insignes de reconnaissance.

La marine comptait 22 navires de guerre en 2014: elle en a perdu 11, de même que son unique sous-marin, et 25 avions. Sur plus de 15000 hommes, seuls 6.500 sont restés sous pavillon ukrainien, et sont maintenant stationnés à Odessa.

Mikhaylo Samus: Cela fait un an que ces marins vivent ici dans des conditions très difficiles… C’est une tragédie pour eux, et évidemment, ils veulent reprendre la Crimée. 

Malgré une séparation complète depuis plus d’un an, le gouvernement ukrainien considère toujours la Crimée comme partie intégrante de son territoire.

Lors d’une conférence de presse en septembre, le Premier Ministre Arseniy Iatseniouk affichait un volontarisme à toute épreuve.

Arséni Iatseniouk: La flotte ukrainienne reviendra en Crimée. Ce que nous devons faire, c’est assurer la stabilité de la mer Noire, et accélérer notre rapprochement avec l’OTAN. Avec l’Alliance Atlantique, il ne s’agit pas encore de parler la même langue, mais d’opérer selon les mêmes standards. Il faut que apprenions de l’OTAN.

Pour cela, le gouvernement a récemment adopté une stratégie de réforme de la flotte d’ici à 2020.

Mais pour Nataliya Zeylanova, une représentante de la société civile qui a pris part à son élaboration la stratégie ne prend pas en compte la réalité.

Nataliya Zeylanova: Un bateau, ça n’est pas une flotte !  La flotte n’existe pas! 

Le bateau auquel elle fait référence, c’est la frégate Hetman Sahaydachniy, qui serait le seul navire en état de combattre. Pour elle qui apporte de l’aide matérielle aux marins, elle ne voit qu’un vestige de l’URSS, très mal entretenu.

Nataliya Zeylanova: Nous avons nourri les marins, repeint certains bateaux, nous en avons pris soin. Nous nous sommes cotisés pour leur offrir un réfrigérateur, car leurs aliments ne pouvaient pas se conserver dans de bonnes conditions. On leur a même acheté des ampoules pour qu’ils puissent mettre de la lumière dans leurs dortoirs!!!

Les marins et cadets sont nombreux à déambuler dans les rues d’Odessa. Mais ils ne souhaitent pas  répondre aux questions.. Malgré des demandes répétées, le quartier général de la marine ukrainienne refuse d’organiser une visite, ou même de faire un commentaire officiel. Une interdiction qui ne concerne pas que les journalistes: les marines suédoises et italienes ont récemment proposé des missions d’entraînement des marins ukrainiens: le haut commandement leur a refusé l’accès à la base d’Odessa.

Pour Nataliya Zeylanova, c’est le signe d’un blocage à la soviétique, qui empêche tout changement.

Nataliya Zeylanova: C’est de l’imitation de réformes. On fait semblant de coopérer avec l’OTAN. On cache la réalité de la misère de la flotte. Si cette attitude perdure, alors même l’OTAN ne pourra pas nous aider. Le vieux système ne veut pas se réformer, et ne veut pas être aidé. Ce n’est pas vraiment du sabotage conscient, mais un blocage mental. Si un amiral reçoit un conseil d’un homologue de l’OTAN, il ne va pas le croire, car l’OTAN, c’est toujours perçu comme un adversaire. Nos amiraux agissent comme au 20ème siècle, et ils sont contents comme ça.

Pour l’expert Mikhaylo Samus, il y a pourtant urgence.

Mikhaylo Samus: Nous avons un ennemi bien identifié, nous sommes en état de guerre. Mais nous n’avons toujours pas de concept pour notre flotte! Personne n’a aucune idée de combien de bateaux il nous faut, pourquoi, d’ici combien de temps… C’est le problème principal. Si par exemple demain, la France nous offrait des bateaux dont elle n’a plus besoin et proposait d’entraîner les marins; l’amiral en chef ne serait pas en mesure d’accepter! Parce qu’il n’aurait pas les moyens de les entretenir, mais surtout, il n’aurait aucune idée de ce qu’il pourrait en faire!

A titre de comparaison, cet expert rappelle que le quartier général ukrainien compte  400 volontaires, contre 35 pour le QG suédois. L’armée s’efforce de restaurer des vieux bâtiments, au lieu d’investir dans de nouvelles technologies.

Si l’armée de terre ukrainienne a retenu de nombreuses leçons de la guerre hybride qui déchire le Donbass, il semble bien que la flotte ukrainienne, un an et demi après l’annexion de la Crimée, ne serait pas en mesure de défendre les côtes de l’Ukraine, si besoin était.

Ecouter le reportage ici

La Libre Belgique: Une contrebande où « tout le monde est complice » en Ukraine

Ceci est la version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 19/09/2015

“Trois cartons de Marlboro rouge.” Le visage de la vendeuse, impassible, disparait de la petite lucarne de son kiosque, dans le centre d’Oujgorod. Quelques secondes à peine, et trois blocs emballés apparaissent. Au prix de 22 hryvnias par paquet de cigarettes, le calcul est vite fait: 3×220 = 660 hryvnias, soit un peu plus de 26 euros. Oreste X., jeune diplômé ukrainien, paie, fait disparaitre les cartons dans un sac en plastique, et poursuit son chemin. “Voilà, j’ai quelque chose comme 70 euros de bénéfice net dans ce sac!”

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“Il faut faire des achats de gros pour que cela vaille le coup,” indique-t-il avec l’assurance d’un homme d’affaires. Demain, il fera le trajet en voiture vers Kosice, en Slovaquie, pour “un weekend en famille”. “Le paquet de Marlboro là-bas, c’est 3,40 euros. Alors les cigarettes d’ici, ça part comme des petits pains…” Selon la loi, Oreste ne peut emporter avec lui que deux petits paquets au-delà de la frontière. “Ca n’a jamais posé de problème: on connaît le douanier!” s’exclame-t-il, amusé.

Contrebande ou business? 

“Vous appelez cela de la contrebande, mais pour la plupart des gens en Transcarpatie, c’est du business,” avance Mikhaylo Katchour, économiste et député au Parlement régional. “Après avoir été rattachée à l’URSS en 1946, la Transcarpatie est devenue une région de sous-traitance pour les centres industriels de l’Union. Quand celle-ci s’est disloquée en 1991, le tissu industriel n’y a pas résisté, et les usines de Transcarpatie se sont arrêtées. Aujourd’hui, il y a un peu d’activité autour du bois et de l’agriculture, mais pour le dire franchement, les seules richesses économiques qu’il y a en Transcarpatie, ce sont des bras, et la frontière.”

Les frontières, pour être plus exact. Région des confins ukrainiens, la Transcarpatie est limitrophe de la Roumanie, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Pologne. Les passages sont aisés, à travers les 13 postes-frontières officiels. A l’inverse, enclavée par la chaîne montagneuse des Carpates, la région est reliée au reste de l’Ukraine par deux seules routes praticables, et par des liaisons ferroviaires douloureusement lentes. “Personne ici ne parle de séparatisme. La Transcarpatie, c’est l’Ukraine. Mais il faut comprendre qu’à travers l’histoire, la géographie, nos minorités nationales, nous sommes très proches de l’Europe,” poursuit Mikhaylo Katchour. “Les business transfrontaliers, légaux ou non, sont donc très importants ici”. Le long de la route Rakhiv-Moukachevo, qui longe la frontière roumaine, des villas aux dimensions démesurées témoignent d’activités lucratives, bien au-delà de la moyenne des salaires locaux.

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Les migrations pendulaires sont intenses. Dans la petite ville frontalière de Tchop, la gare monumentale, construite comme une porte d’entrée de l’URSS à l’occasion des Jeux Olympiques de 1980, est toujours pleine d’une foule portant sacs et bagages. Dans le train qui franchit la rivière Tisza vers la ville hongroise de Záhony, les contrôles frontaliers sont sommaires. Nombreux sont ceux qui possèdent passeports ukrainiens et hongrois. Interdit par la loi, cette pratique est de fait largement tolérée. Et elle permet d’expédier les formalités.

“Il suffit d’appeler en avance, pour savoir si le douanier avec lequel on a un arrangement est en poste à ce moment-là, et n’importe quel barda peut passer comme une lettre à la poste!,” affirme le politologue et militant civique Pavlo Homonaj. Selon FRONTEX, l’agence de contrôle des frontières de l’Union européenne, seuls 3,4% de la contrebande transitant par Záhony en 2014 auraient été détectés, et sanctionnés.

Un système bien huilé

Fin observateur de la région, Pavlo Homonaj est visiblement amusé par cette “petite contrebande, une conséquence naturelle de la morphologie de la région”. “Le problème, c’est la contrebande mafieuse, à l’échelle industrielle. Celle qui a animé les guerres de gang dans les années 1990, celle qui a provoqué une fusillade en plein centre-ville de Moukachevo, le 11 juillet”. Ce jour-là, une rencontre entre des militants du mouvement ultra-nationaliste Praviy Sektor et un député national, Mikhaylo Lanjo, dégénère en échanges meurtriers, causant trois morts, sept blessés, et un esclandre national.

“Il y a plusieurs secteurs de contrebande par ici,” résume Pavlo Homonaj. Tout d’abord, le trafic de cigarettes, majoritairement contrôlé par Viktor Baloha. Lui et son clan sont incontournables dans la région. Au fil des années, ils ont cherché à se légitimer, notamment en entrant en politique. Mikhaylo Lanjo est lui à la tête d’une structure mafieuse bien plus traditionnelle: il contrôle au moins cinq usines pharmaceutiques dans la région, et gère la contrebande de médicaments et drogues. En parallèle, il existe des trafics d’alcool, de migrants, d’essence, d’armes et autres, mais c’est moins important.”

“Ces groupes bien organisés peuvent acheminer des quantités énormes de cigarettes vers l’Ouest, où les différences de prix sont bien plus fortes,” estime le député et ancien journaliste Moustafa Naiiem. Si un camion atteint l’Allemagne, c’est une cargaison qui peut rapporter au moins 450.000 euros.” Une activité lucrative, qui attire aventuriers et groupes armés.

Praviy Sektor comme franchise

Dans ce contexte, l’apparition de bataillons de volontaires armés, dans le cadre de la guerre hybride du Donbass, a permis à de nombreux contrebandiers de développer leurs activités sous la bannière d’un patriotisme revendicateur. “Praviy Sektor, en l’occurence, a été utilisé comme une franchise pour de nombreux criminels,” avance Moustafa Naiiem, qui a suivi l’affaire de près. Lui tient néanmoins à confirmer son “profond respect pour l’organisation et pour son chef, Dmytro Iarosh”. Après la fusillade du 11 juillet, ce dernier s’est pourtant attiré de nombreuses critiques, en appelant à protester contre le gouvernement, afin de défendre ses hommes.

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Parmi ses hommes, certains étaient pourtant des criminels avérés. L’attention médiatique s’était concentrée sur le commandant Roman Stoiko. Ancien policier, il avait fait sensation en 2013, après être tombé d’un deltaplane surchargé de cigarettes, à destination de la Slovaquie. Haut placé dans la hiérarchie de Praviy Sektor dès 2014, il a été l’un des acteurs de la fusillade du 11 juillet. Après avoir usé d’armes à feu dans les rues de Moukachevo, il avait pris le maquis. Dans une vidéo tournée dans les montagnes où il avait trouvé refuge, il se présentait comme “plus patriote que le gouvernement, victime d’une manipulation.”

Décrié par les autorités, en disgrâce dans l’opinion publique, Praviy Sektor a accusé le coup de cette mésaventure sanglante. Son antenne en Transcarpatie a été fermée d’autorité. Le chef local de Praviy Sektor, Oleksandr Satchko, entretient néanmoins une organisation de jeunesse et “espère une amélioration prochaine de l’environnement politique ». Les déclarations d’Oleksandr Satchko, de même que les menaces de Dmytro Iarosh, alimentent les craintes d’un retournement violent de Praviy Sektor et autres mouvements nationalistes contre le gouvernement de Kiev. Une crainte renforcée par les affrontements du 31 août aux abords de la Verkhovna Rada (Parlement), à Kiev.

Au-delà de la politique, la guerre des gangs

Les projecteurs médiatiques portés sur l’implication du mouvement ultra-nationaliste ne doivent néanmoins pas faire oublier qu’il souffre d’un désamour dramatique de l’opinion publique. Que ce soient les dernières élections ou les récentes manifestations anti-gouvernementales, tout indique que le soutien populaire de Praviy Sektor, et autres mouvements nationalistes, radicaux et extrémistes, est faible. Si ces groupes jouissent d’une image de défenseurs guerriers de la patrie, sur le Maïdan comme sur le front de l’est, leur poids en tant que force politique est tout à fait négligeable.

L’attention médiatique accordée à Praviy Sektor dans le cadre du drame du 11 juillet ne peut non plus faire oublier la raison première de la fusillade. A savoir: une guerre de gangs pour le contrôle de réseaux de contrebande.

Selon des sources concordantes, l’antenne de Praviy Sektor en Transcarpatie était ouvertement financée par Viktor Baloha, sous couvert d’un mécénat patriote. Les militants avaient reçu l’aval de ce dernier pour faire pression sur Mikhaylo Lanjo. Celui-ci aurait non seulement pris trop d’ampleur sur le marché local, mais aurait aussi floué les contrebandiers de Praviy Sektor dans plus d’une affaire. “Je ne pense pas que les violences étaient prévues à l’avance. Mais certainement, les éléments d’une escalade étaient bel et bien réunis,” commente l’expert Pavlo Homonaj.

Une complicité « totale » des autorités d’Etat

“La guerre des clans, c’est un phénomène inquiétant. Mais ce que la fusillade du 11 juillet a dévoilé, c’est une réalité que ce gouvernement soi-disant réformateur ne peut plus ignorer: la complicité totale des autorités d’Etat,” assène un expert en sécurité à Oujgorod. Arrivé de Kiev pendant l’été, il entend protéger son anonymat afin de garantir l’efficacité de son travail. Le 11 juillet, les forces de police étaient prévenues à l’avance de la rencontre entre Praviy Sektor et Mikhaylo Lanjo. Plusieurs unités se tenaient aux abords du club “Antarés”, où a éclaté la fusillade. “Elles sont intervenues très tard, car elles n’étaient pas préparées à une telle situation. Ces policiers n’étaient pas là en tant que policiers. Ils étaient là comme associés de contrebandiers, “en observation”. Ils attendaient les nouvelles lignes directrices qui allaient découler de cette rencontre…”

“Il serait naïf d’imaginer qu’une économie comme celle-ci peut prospérer de la sorte sans le soutien au moins tacite de la police, des gardes-frontières, des douanes, des services secrets, et autres,” explique un journaliste à Moukachevo, lui aussi sous couvert d’anonymat. “Dmytro Iarosh a beau jeu de se défendre de toute entreprise criminelle. Mais il est l’ami personnel de Valentyn Nalyvaichenko, l’ancien patron des services secrets (SBU). Ici en Transcarpatie, tout le monde sait que Volodymyr Heletey, chef du SBU régional jusqu’en juillet, est le protégé de Viktor Baloha. Quand on sait que ce dernier a généreusement financé Praviy Sektor, on voit que tout est lié…” Lui préfère ne pas dévoiler son nom: “Moukachevo, c’est la ville natale de Viktor Baloha. C’est la capitale officieuse de Transcarpatie, mais c’est petit, tout le monde se connait…”

Le maire de Moukachevo, Zoltan Lengyel, n’a lui pas peur de le dire à voix haute: “Tout le monde est complice. Il y a trois ans, on a découvert un tunnel souterrain qui partait d’Oujgorod jusqu’en Slovaquie! Des chariots y transportaient d’énormes quantités de cigarettes et autres. Mais pour ce que j’en sais, personne n’a encore été puni. Je ne sais pas qui protège qui, si c’est le SBU ou autre. Mais l’affaire a été soigneusement étouffée”.

Sous-entendu: l’affaire des violences de Moukachevo le sera aussi. D’ailleurs, ni Viktor Baloha, ni Mikhaylo Lanjo n’ont été inquiétés par la police. Et quant aux contrebandiers portant les insignes de Praviy Sektor, “cela fait longtemps qu’ils ont été évacués des montagnes, probablement sous escorte policière,” assure l’expert de sécurité à Oujgorod. “Selon toute probabilité, ils sont aujourd’hui cachés dans l’est de l’Ukraine. Ils ne seront jamais arrêtés.”

“Il faut se représenter l’ampleur du trafic,” résume Pavlo Homonaj. “Auparavant, la contrebande provenait de Transnistrie, cette république sécessionniste sur le flanc de la Moldavie. Vous vous imaginez le réseau de complicités qu’il fallait pour arriver jusqu’aux frontières européennes, et au-delà!” A cause de la guerre hybride du Donbass, le dispositif militaire s’est renforcé sur le pourtour de la Transnistrie pro-russe. Cette route aurait ainsi été interrompue. “Aujourd’hui, le trafic est alimenté par une usine de production de cigarettes près de Lviv. En parallèle de la production légale, ils produisent ‘quelques’ cigarettes supplémentaires, qu’ils n’estampillent pas… Elles sont acheminées par la route, et ensuite expédiées par deltaplane, cerf-volant ou autre…,” ironise l’expert.

De nouveaux dirigeants pour un nouveau système? 

Ce système bien huilé aurait été perturbé par la fusillade du 11 juillet. A en croire le Président Petro Porochenko, il a immédiatement initié “une lutte nationale contre la contrebande”. La majorité des hauts fonctionnaires locaux ont été renvoyés avec une rapidité peu commune à l’administration ukrainienne. Le gouverneur de région a cédé sa place au charismatique Hennadiy Moskal, dès le 15 juillet. Ancien gouverneur de Transcarpatie (2001-02), celui-ci était alors en poste dans l’oblast divisé de Louhansk. Il y était réputé pour une certaine stabilisation de la situation et ses mesures contre la contrebande entre territoires ukrainiens et séparatistes.

Avec la prise de fonction du gouverneur se sont multipliées les annonces de saisies de cigarettes et d’enquêtes. Moins de deux mois plus tard, dans les vastes locaux de l’administration régionale, Hennadiy Moskal paraît néanmoins prudent, voire résigné. “Ma mission se décline en trois priorités: restaurer la verticale du pouvoir, lutter contre la contrebande, et rassurer la population.”

A-t-il réussi à stopper les trafics, comme il s’en était vanté dans la région de Louhansk? “Ici, la question ne se pose pas comme cela: nous n’avons pas des terroristes pro-russes en face de nous! Il faut comprendre que cette contrebande est le résultat d’une demande très forte de cigarettes bon marché dans les pays de l’UE. Si vous voulez stopper ces trafics, il faut arrêter d’acheter ces produits. Et rien ne serait possible sans la participation des gardes-frontière hongrois, slovaques, polonais…” Les voisins européens sont d’ailleurs pointés du doigt pour entretenir une subtile sorte de contrebande vers l’Ukraine, allant de l’immatriculation de voitures bon marché aux trafics d’électroménager ou de quelques denrées alimentaires rares en Ukraine.

Après le scandale du 11 juillet, on a procédé à certaines arrestations et remplacements de personnel au cours de l’été, côté européen comme côté ukrainien. “Mais ce n’est pas cela qui peut changer la situation,” précise Moustafa Naiiem. De sa propre initiative, en tant que député, il a entrepris d’encadrer la formation d’une nouvelle police, mieux formée, mieux équipée, mieux payée. “Pendant 24 ans, Kiev ne s’est pas soucié de cette région. On en voit les résultats aujourd’hui, il est temps de changer cela.”

De fait, depuis l’indépendance du pays en 1991, la politique d’Etat du pouvoir central n’a que peu englobé des régions périphériques tels que la Transcarpatie, la Bukovine ou encore la Crimée, et s’est contenté de déléguer des compétences conséquentes à certains groupes d’élites locales. En échange de leur loyauté à l’exécutif en place à Kiev, ces groupes se voyaient octroyer toute latitude dans la gestion des affaires locales. En Transcarpatie, il était ainsi admis que Kiev avait “loué” la région au clan de Viktor Baloha, selon une expression d’un journaliste du média en ligne “Oukrainska Pravda”.

Contrebande: la combattre? ou la contrôler? 

Affirmer l’autorité d’un pouvoir central paraît néanmoins complexe. A la différence des nouvelles unités déjà déployées à Kiev, Lviv ou Odessa, la police de Moustafa Naiiem ne dispose d’aucun budget, n’aura que des prérogatives réduites, et un soutien limité. “Ils n’auront pas d’armes, pas d’autorité. Ils vont juste faire la circulation sur la route entre Oujgorod et Moukachevo,” lance, l’air blasé, Hennadiy Moskal. “Depuis la Révolution, il n’y a pas eu de réforme du Ministère de l’intérieur ou de la Justice. Ceux qui vous assurent qu’il y a eu des changements vous mentent. Et pour compenser, ils offrent au peuple cette nouvelle police, qui ne sert à rien, mais qui fait plaisir à tout le monde. Quand on a un cancer, on n’essaie pas de s’acheter un nouveau bras ou une nouvelle jambe. Il faut lutter directement contre la tumeur!”

“Moskal, c’est un homme de la vieille école. Mais il est probablement un des meilleurs de sa classe!,” lance Pavlo Homonaj. “Quand il était gouverneur et chef de la police ici, il y a quelques années, il avait réussi à stopper la production illicite de vodka. Il peut produire des résultats.” “Certes. Mais ce n’est pas lui qui viendra à bout de la contrebande,” contredit l’expert en sécurité, à Oujgorod. “Selon mes informations, il en est l’un des bénéficiaires directs, même si rien n’est prouvé.”

“Hennadiy Moskal n’a pas été nommé ici pour lutter contre la contrebande, mais pour en contrôler les flux et les rediriger des clans locaux vers Kiev,” poursuit-il. D’une certaine manière, c’était la même logique quand Mikheil Saakachvili a été nommé gouverneur d’Odessa. Ce dernier rue un peu dans les brancards aujourd’hui. Mais c’est bien de cela dont il s’agit: retirer le contrôle de la contrebande des mains des clans locaux, au profit du pouvoir central.” “Sans oublier qu’ici, Hennadiy Moskal a aussi pour mission de préparer le terrain des élections locales du 25 octobre, et empêcher que l’équipe de Viktor Baloha ne remporte trop de municipalités.”

En Transcarpatie, personne ne semble convaincu qu’il est possible d’éradiquer la contrebande. Ce qui pose une question essentielle: la région pourrait-elle survivre sans ces trafics illégaux? “Oui, bien sûr,” s’enflamme l’économiste Mikhaylo Katchour. “Toute activité illégale est un parasite de l’économie réelle. Il existe des industries très performantes en Transcarpatie. Mais rendez-vous compte: elles n’arrivent pas à recruter des employés! Les gens sont plus intéressés par des petits trafics ici ou là, qui rapportent bien plus qu’un salaire moyen.” Avant d’ajouter avec malice: “la répression, ça ne marche pas sur le long-terme. Alors que si l’on parvenait à libéraliser le régime de visa et à encadrer le commerce transfrontalier… Il faut donner à la Transcarpatie les moyens de se développer.”