Moldavie: Expliquer le succès du « Donald Trump » moldave

Vainqueur de l’élection présidentielle moldave le 13 novembre, Igor Dodon a été comparé à Donald Trump pour son style extravagant et vindicatif. Derrière l’homme, il existe néanmoins des raisons très pratiques de sa victoire, tant locales que géopolitiques. Analyse. 

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“Je serai le président de tous les Moldaves. De ceux qui veulent s’associer à la Russie ou à l’Union Européenne. Même de ceux qui n’ont pas voté pour moi”. Le soir de son élection, le 13 novembre, le Socialiste Igor Dodon s’imposait comme l’unificateur de la nation. Un ton bienvenu, après une campagne extrêmement brutale pour ce pays de 3,5 millions d’habitants, le plus pauvre d’Europe. “Il fait comme Donald Trump”, s’exclamait une jeune fille dans un bar de Chisinau, à l’annonce des résultats. Une référence à l’apaisement prôné par le candidat américain, après ses déclarations ubuesques et contradictoires.

L’élection de Igor Dodon, grand admirateur de Vladimir Poutine, anciennement membre du parti communiste, discrédité pour sa corruption et ses abus de pouvoir, trouve en premier lieu sa source dans l’échec des partis libéraux, supposément pro-européens. Au pouvoir depuis 2009, ceux-ci sont taxés, pareillement, de corruption, et d’abus de pouvoir. “Nous n’avons pas été suffisamment rapides sur les réformes internes, telles que le système judiciaire, l’augmentation des retraites ou des salaires”, reconnaît Liliana Palihovici, vice-présidente du Parlement au sein du parti libéral-démocrate. En opposition, les promesses d’aides sociales de Victor Dodon ont indéniablement contribué à sa victoire.

Liliana Palihovici s’estime aussi trahie par l’ancien chef de son parti, Vlad Filat, aujourd’hui en prison pour sa complicité dans la disparition d’un milliard de dollars du système bancaire moldave, en 2014. Le scandale est, depuis, un serpent de mer de tous les débats politiques. Il serait en partie le fait de l’oligarque Vladimir Plahotniuc, véritable maître du pays, qui tente de cacher son implication personnelle. “Plahotniuc a subtilement soutenu Dodon dans la campagne, afin de se protéger et de pouvoir continuer à tirer les ficelles de la présidence”, estime le politologue Dionis Cenusa. Vladimir Plahotniuc contrôlerait jusqu’à 80% des médias moldaves, qui ont accordé des tranches conséquentes au candidat socialiste.

Le soutien de l’oligarque a aussi été très actif dans les zones rurales, oubliées de la capitale, largement consommatrices d’information russe, et naturellement sensibles à la nostalgie de la Moldavie soviétique développés par Igor Dodon. Il y a réalisé ses meilleurs scores, là où sa concurrente, la réformatrice libérale Maia Sandu, n’était pas audible. “Elle n’est pas une personnalité qui galvanise les foules”, lance Cornel Ciurea, expert indépendant. “Elle a tenu un discours de rigueur et de lutte anti-corruption, quand les gens attendaient des espoirs et des promesses d’amélioration de leurs conditions de vie”. Et d’ajouter que “son soutien à un processus d’intégration européenne grippé depuis des années n’a pas servi sa cause…”

L’inexpérience de Maia Sandu dans la politique nationale l’a de même peu préparée aux attaques personnelles dirigées contre elle. Une rumeur de choc prétendait ainsi que Maia Sandu avait conclu avec Angela Merkel d’accueillir 30.000 réfugiés syriens après son élection. Le clergé orthodoxe, soutien avéré de Igor Dodon, a largement sous-entendu, dans une conférence de presse, que Maia Sandu, célibataire sans enfants, pouvait être lesbienne. Une tare dans un pays patriarcal et conservateur, qui a contribué à discréditer la candidate.

“Quelque soient les raisons de cette élection, Igor Dodon est le président, c’est net et sans bavure”, explique George X, un entrepreneur à Chisinau. “Mais les prérogatives du Président sont faibles, en Moldavie, et le programme de Dodon était flou sur de nombreux points. Même parmi ceux qui ont voté pour lui, je n’en connais pas qui peuvent me dire dans les yeux: ça va aller mieux”.

Ouest France:Dodon le Moldave fait de l’œil aux Russes

Article publié dans Ouest France, le 12/11/2016

Igor Dodon, grand admirateur de Poutine, est donné favori de la présidentielle de dimanche, face à la pro-Europe Maia Sandu.

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Igor Dodon. Source: Wikipedia Commons

Il voudrait être vu comme l’homme fort de la Moldavie que le chef du Parti socialiste ne s’y prendrait pas autrement. Igor Dodon, 41 ans, affiche un programme limpide : restaurer l’ordre. Favori du second tour de la présidentielle de demain, l’ancien ministre a pris soin de prendre ses distances, du moins en public, avec les autres forces politiques moldaves, ses anciens comparses, aujourd’hui discrédités. En 2005, puis en 2009, il s’est vu confier l’économie de son petit pays. La Moldavie, nichée entre la Roumanie et l’Ukraine, demeure l’un des États les plus pauvres d’Europe. Un des plus corrompus, aussi.

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Questions Internationales: Les nouvelles lignes-frontières d’Ukraine

Article publié dans le numéro double 79-80 de Questions Internationales, La Documentation Française; Mai-Août 2016

« Vous savez combien coûtent les bananes à Donetsk ? Au moins deux fois plus chères qu’ici. Et le dentifrice ? C’est une trentaine de hryvnias ici, contre une centaine là-bas ! Enfin, 300 roubles, puisqu’on a le rouble là-bas… » Maya X. s’en est fait une raison. La mère de deux enfants, dans sa quarantaine, vit à Donetsk. Elle ne veut pas quitter sa ville natale, devenue capitale de la République populaire autoproclamée de Donetsk. « Il n’y a pas de pénurie, là-bas. Mais il y a moins de produits de bonne qualité, la plupart viennent de Russie. Et les prix… Donc une fois par mois, moi et mon mari avons pris l’habitude de venir en Ukraine pour faire des courses. Même si le passage de la frontière peut prendre plus d’une journée, cela vaut le coup. »

Maya X. est une frontalière. Du moins, elle se perçoit comme telle, et organise sa vie en conséquence. Après des mois d’un conflit hybride dans le Donbass, le statut des territoires non contrôlés par l’Ukraine est certes encore incertain, et sujet aux progrès éventuels de l’application des accords de Minsk . Ceux-ci prévoient la réintégration des Républiques populaires de Donetsk (RPD) et Louhansk (RPL) au sein d’une Ukraine unie et décentralisée. Pour l’heure, la séparation reste néanmoins bien réelle.

Lire le reste de l’article dans la revue, numéros 79-80 (disponible en kiosque)

 

RFI: 8-9 mai; Kiev revoit son Histoire

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 11/05/2015

On célébrait, le week-end du 8 mai dernier, les 70 ans de la victoire des alliés sur l’Allemagne nazie. En Europe de l’Ouest, les célébrations se tiennent le 8 mai, en Russie c’est le 9 mai. Et en Ukraine, on peut dire que c’est désormais le 8 et le 9. Le divorce avec le grand frère russe, et le conflit dans l’est du pays sont passés par là. Kiev veut désormais arrimer sa grande Histoire à l’Ouest, au risque de faire quelques raccourcis, et d’avoir une lecture très politique de son passé. 

Photo: Reuters
Photo: Reuters

C’est sous le soleil du 9 mai que les Ukrainiens déambulent sur l’avenue Khreshatyk, l’artère principale de Kiev, transformée en une sorte d’allée du souvenir. La seconde guerre mondiale a fait plus de 20 millions de morts en URSS et a ravagé les terres qui forment aujourd’hui l’Ukraine. Il semble que chaque famille a une histoire à raconter.

Témoin1: Mon père s’est battu pendant la guerre. Il a été fait prisonnier. Ma mère l’avait cru mort pendant sa captivité. Elle avait déjà creusé sa tombe…!

Témoin2: Mon grand-père a fait toute la guerre. Il me raconte que dès le premier jour, et jusqu’à la fin, il a cru à la victoire! 

Sur Khreshatyk ce 9 mai, pas de parade militaire au contraire des années précédentes. Etalé le long de l’avenue, c’est un projet artistique géant.

Denys Semyrog: Nous avons écrit les mots suivants: “Nous nous souvenons. 1939-1945. Nous sommes victorieux”

Le manager Denys Semyrog-Orlyk et ses volontaires ont assemblé 20.000 cartons blancs pour former ce slogan visible du ciel.

Denys Semyrog: Pourquoi avons-nous fait cela? En ce moment, à Moscou, se déroule une énorme parade militaire. La Russie est un Etat agresseur, qui a des ambitions sur notre pays et oppresse notre population. Nous avons voulu montrer notre différence. Ensemble, nous savons nous organiser. Et pour cela, nous n’avons pas besoin d’armes ou de tanks. 

L’enjeu de mémoire est considérable. Alors que la Russie de Vladimir Poutine sacralise la mémoire de la Grande Guerre Patriotique soviétique, le Parlement ukrainien a récemment adopté 4 lois mémorielles, qui dénoncent notamment les régimes criminels totalitaires soviétiques et nazis, sans établir de différence entre les deux.

Dans son discours du 9 mai, le Président ukrainien Petro Porochenko a donc saisi l’opportunité pour se démarquer encore un peu plus du grand frère ennemi russe.

Petro Porochenko: Nous ne célébrerons jamais plus cette journée selon le scénario russe. Ce scénario détourne la rhétorique de la victoire d’une manière honteuse pour justifier la politique expansionniste aux dépends des voisins de la Russie, pour les garder dans son orbite, et pour reconstituer l’empire. Dans notre calendrier, le 9 mai, le jour de la victoire, sera toujours teinté de rouge, comme ces coquelicots, symboles de la mémoire de toutes ces victimes. 

Symbole de ces commémorations, le coquelicot rouge et son coeur noir, tels du sang s’écoulant d’une blessure par balle, remplace désormais les symboles soviétiques et russes. L’objectif étant de nationaliser la mémoire de la seconde guerre mondiale, mais aussi de l’européaniser.

Ioulia Shoukan est maître de conférence à Paris Ouest Nanterre.  Née dans la Biélorussie soviétique, elle est spécialisée dans l’analyse des rhétoriques politiques dans l’ex-URSS. A l’unisson des capitales occidentales, le 8 mai est devenu un jour national de mémoire et de réconciliation. Mais comme l’explique Ioulia Shoukan, cela ne va pas de soi.

Ioulia Shoukan: C’est quand même quelque chose d’assez artificiel. Hier il y avait énormément de gens qui allaient en direction du parc, qui venaient déposer des fleurs autour de la flamme éternelle. C’était aussi très touchant de voir, il y avait pas mal de vétérans de la Grande Guerre Patriotique donc de l’Armée Rouge. Et les gens s’arrêtaient, s’approchaient d’eux, leur donnaient des fleurs et les remerciaient de la victoire. Puisque l’on est un peu dans l’invention de la tradition, d’une nouvelle tradition ukrainienne, et d’un nouveau rapport à cette guerre, le 9 mai reste pour les gens le jour de la mémoire, en lien avec la guerre, beaucoup plus que le 8 mai. 

En dehors de l’enjeu géopolitique, les initiatives mémorielles du gouvernement posent un défi certain à la société ukrainienne, partagée depuis des décennies par l’affrontement de deux narrations historiques concurrentes.

L’historiographie soviétique, très ancrée à l’est du pays, s’oppose à une narration principalement développée à l’ouest, qui considère la fin de la seconde guerre mondiale comme la continuation de l’occupation soviétique. C’est cette dernière vision qui est aujourd’hui imposée par les récentes lois mémorielles dites de décommunisation, et qui transparaît dans le discours de Petro Porochenko.

Petro Porochenko: Et il doit être noté que pendant la Seconde Guerre Mondiale, en plus du rôle de l’Armée Rouge et de la guérilla menée par les partisans Soviétiques ukrainiens contre les Nazis, il s’est créé en Ukraine un autre front contre les occupants fascistes. C’est un front qui a été créé par l’Armée Insurrectionnelle Ukrainienne.

Dans le discours présidentiel, aucun mot sur la collaboration de cette même Armée Insurrectionnelle Ukrainienne avec les Nazis dans la première partie de la guerre, ni même de leur participation dans des massacres, notamment de Juifs et de Polonais.

Pour la chercheuse ioulia Shoukan, quand  l histoire joue avec la politique on peut  craindre le pire. Surtout dans un pays déjà divisé par le conflit actuel

Ioulia Shoukan: Et à mon sens, les deux mémoires sont présentes en Ukraine. Et donc baser le nouveau projet de construction nationale sur cette histoire conflictuelle; en situation de guerre; de guerre qui peut consolider la nation mais aussi qui aliène un certain nombre de populations également; c’est très dangereux

Le 8 mai au soir, la cérémonie de Mémoire et de Réconciliation à Kiev s’est achevée par le chant de l’hymne national, entamé vraisemblablement de manière spontanée par la foule. Une belle image d’union nationale. Mais à l’écart des caméras de télévision, il reste à voir si ce nouveau narratif historique peut remporter l’adhésion des Ukrainiens en tant que nation politique; et si critiques il y a: quels moyens ils choisiront pour s’exprimer.

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La Libre Belgique: Les réfugiés russes malvenus à Kiev

Reportage publié dans La Libre Belgique, le 19/04/2015

Rien n’a changé en Ukraine. Quand j’ai cherché refuge ici, en mai 2014, j’imaginais obtenir un asile politique et continuer à mener mes activités anti-Poutine. En fait, cela a tourné au cauchemar. »Assis dans un café du centre de Kiev, le visage fatigué, Alexeï Vetrov, 36 ans, se souvient de son militantisme pro-démocratique dans sa ville natale de Nijni-Novgorod, puis à Moscou, comme d’une sorte de « belle époque ». « Il y avait du danger, mais au moins, j’étais actif… »

An Auto- something.
An Auto- something.

Depuis son arrivée en Ukraine, il a vécu reclus dans une ferme du centre du pays, vivant de maigres économies. Mais il se retrouve à présent à la rue. A la mi-avril, son dernier appel en justice a été refusé. « Je n’ai plus qu’une chance d’appel pour obtenir un statut de réfugié. Mais je ne me fais pas d’illusions. Les fonctionnaires auxquels j’ai affaire savent très bien que si je dois rentrer en Russie, c’est pour y être arrêté. Mais ils ne veulent pas s’intéresser à mon cas. »

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Libération: « Marcher plusieurs kilomètres dans le froid »

Reportage publié dans Libération, le 14/04/2015

Le long d’une file de camions, dépassée par des voitures qui roulent au ralenti, une troupe d’une vingtaine de personnes malmenées par un vent glacial déboulant de la mer d’Azov s’avance à pied, traînant valises et sacs lourdement chargés. «J’avais des affaires à régler en Crimée, explique Yelena. Maintenant, je me dépêche de rentrer à la maison, en Ukraine.»Un an après l’opération éclair de l’armée russe contre les bases de l’armée ukrainienne sur la péninsule, l’annexion de la Crimée par la Russie n’est reconnue ni par l’Ukraine, ni …

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RFI: Bienvenue à Tchongar, « poste-frontière » entre l’Ukraine et la Crimée

Reportage diffusé sur RFI, le 27/03/2015

Cela fait un peu plus d’un an déjà que la péninsule de Crimée a été annexée par la Fédération de Russie. L’opération avait été décidée et pilotée par Vladimir Poutine lui-même, à en croire ses confessions dans un film documentaire. L’annexion n’est toujours pas reconnue, ni par l’Ukraine ni par la majorité de la communauté internationale. Mais sur le terrain, la séparation est bien réelle, et une véritable frontière s’est mise en place. Reportage.

Le poste ukrainien de Tchongar.
Le poste ukrainien de Tchongar.

Entre une file de camions et les façades détruites d’anciens magasins et restaurants abandonnés, une vingtaine de personnes sont emmitouflés dans leurs manteaux, malmenés par le vent glacial qui monte de la mer d’Azov. Yelena tire une lourde valise. Elle vient de Crimée, après avoir passé le poste-frontière russe. Elle rentre chez elle, en Ukraine. « J’avais des affaires à régler, raconte-t-elle. Je suis venue deux jours et je rentre chez moi. Il n’y a pas plus de problèmes côté russe que côté ukrainien, tant qu’on a ses documents en ordre… Le plus gros problème, c’est d’attendre dans le froid et les courants d’air, c’est la marche à pied. On ne se sent pas très à l’aise. Avant, je faisais de la randonnée de haute montagne. Ici, je retrouve un peu cette sensation d’extrême. »

Délimitation administrative

Elle et ses compagnons de passage n’ont pas les moyens de voyager en voiture. Entre les postes russe et ukrainien, ils doivent marcher à pied sur près de quatre kilomètres. Nikolaï Sarvinko est l’adjoint au responsable du poste-frontière de Tchongar. Il indique qu’il n’est pas possible d’organiser une navette, car il n’a aucun contact avec le côté russe : « Sur les questions de frontière, nous n’avons aucune coopération avec l’autre côté. C’est logique. La Crimée est partie prenante de l’Ukraine. Ils l’ont conquise de manière illégale. On ne peut pas avoir de quelconque coopération avec des occupants. »
 
Nikolaï Skarvinko a pris ses fonctions il y a quelques mois. Il assure que de son côté de la frontière, tout fonctionne de manière normale. « Nous travaillons dans le cadre de la loi sur le contrôle de la frontière. C’est-à-dire des contrôles de personnes et de marchandises, des formalités douanières. Mais ce n’est pas une frontière d’Etat ! C’est une délimitation administrative. »
 
L’attente se fait longue. Les camions qui approvisionnent la péninsule en marchandises de toutes sortes peuvent attendre jusqu’à une semaine pour traverser. Timour est un Tatar de Crimée. Avec ses amis chauffeurs, ils s’estiment malmenés par les autorités russes.  « Les relations avec les gardes de l’autre côté ne sont pas très amicales, dit-il. Ils demandent ce qu’on va faire en Ukraine, pour quelles raisons… Ils s’énervent, parce qu’on a pas encore changé nos plaques d’immatriculation ukrainiennes. Quand la Crimée était ukrainienne, je voyageais une fois par semaine, j’allais chercher des approvisionnements pour mon magasin. Maintenant, c’est une fois par mois. C’est difficile. » Pour Timour, la solution est pourtant simple : « Nous attendons. L’Ukraine reprendra bientôt la Crimée! (rires) »
 
Le rire ironique de Timour démontre cependant qu’il n’y croit pas vraiment. A l’image de ce poste-frontière qui n’est pas supposé en être un, la séparation entre l’Ukraine et la Crimée est bel et bien une réalité physique. Elle est aussi bien ancrée dans les esprits. 

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RFI: BHL fait son théâtre à Kiev

Reportage diffusé sur RFI, le 22/02/2015

Dans le cadre des commémorations de la révolution de la Dignité en Ukraine, le Français Bernard Henry-Lévy a pris une importance particulière. Lui qui s’est spécialisé dans les révolutions à travers le monde donnait hier une représentation de sa pièce “Hôtel Europe”. Si les performances ont été écourtées à Paris, la représentation d’hier a été suivie par le président Petro Porochenko

Petro Porochenko salue son ami français, à l'issue de la représentation à l'opéra de Kiev.
Petro Porochenko salue son ami français, à l’issue de la représentation à l’opéra de Kiev.

Bernard Henry-Lévy avait réservé l’opéra de Kiev pour y livrer les 1h40 d’un monologue sur l’Europe, ses faiblesses et ses compromissions intellectuelles. Une prestation saluée par le président Petro Porochenko qui a directement remercié son ami français. pour la jeune Ukrainienne Ganna Grebenikova, la prestation était particulièrement importante.

Ganna Grebenikova: Il nous faut attirer l’attention sur l’Ukraine, même si certaines des comparaisons développées dans la pièce ne sont pas justes. Nous savons qu’il n’est pas très populaire ou respecté en France. mais il faut commencer quelque part pour lier l’Ukraine et l’Europe. 

Pour Violeta Moskalu, une Ukrainienne qui habite en France, l’engagement de Bernard Henry-Lévy en faveur de son pays est important. Mais cette représentation n’était pas suffisante.

Violeta Moskalu: On aurait pu développer un certain nombre de choses. Moi je m’interroge beaucoup sur les raisons qui ont fait que l’Europe soit devenue une proie aussi facile à la propagande de Poutine, et je trouve que c’est inquiétant de voir la France divisée, la France complice d’une certaine façon. 

Depuis la révolution de la Dignité, les Ukrainiens sont en quête intensive de soutiens politiques, économiques et intellectuels en Europe. Ici, la pièce de BHL n’est qu’un des moyens de tenter de contrer la propagande russe.

Analyse: Le Donbass entre guerre des chefs et guerre

Analyse, publiée le 29/01/2015. Les idées et positions présentées dans ce texte n’engagent que son auteur.

Pourquoi maintenant? Dans l’est de l’Ukraine, la reprise des violences est spectaculaire mais elle ne peut surprendre personne: elle était annoncée depuis longtemps. Ni les Ukrainiens, ni les Russes, et encore moins les séparatistes pro-russes, ne pouvaient se contenter d’une démarcation aussi floue. Réclamée par les différents chefs de guerre séparatistes, une nouvelle phase active de combats doit avoir pour objectif de pousser les Ukrainiens hors des oblasts (régions) de Donetsk et de Louhansk, “terres souveraines des républiques populaires autoproclamées. Avec, en ligne de mire, la création d’une grande “NovoRossiya – Nouvelle Russie”, qui s’étalerait sur le tiers sud-est de l’Ukraine contemporaine. 

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De nouvelles offensives ne peuvent surprendre. Ce qui interpelle, c’est leur lancement au plus fort de l’hiver. Un minutage qui est expliqué, en partie, par les soubresauts de féroces luttes intestines en territoires séparatistes. 

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“Pour une raison ou pour une autre, toutes les têtes qui dépassent disparaissent”. S’exprimant sous protection de l’anonymat, au téléphone, l’homme évoque un “véritable nettoyage d’hiver” qui serait opéré dans les rangs des séparatistes. Lui est un des lieutenants de Pavel Dremov, chef d’une sorte de “république populaire des Cosaques du Don”, dont le siège se trouve à Stakhanov, à environ 60 kilomètres de Louhansk. “Mon commandant se sent de plus en plus seul…,” confie-t-il.

Pavel Dremov, Stakhanov, 12/10/2014
Pavel Dremov, Stakhanov, 12/10/2014

Il y a quelques semaines encore, ces chefs de guerre, “Batman”, “Le Démon” ou encore “Le Fantôme” semblaient pourtant invincibles. A la faveur du chaos de la guerre, ils s’étaient taillés des fiefs sur des portions de territoires plus ou moins larges. Ils critiquaient au grand jour les politiques des chefs de guerre contrôlant les capitales régionales, Alexander Zakharchenko à Donetsk et Igor Plotniski à Louhansk. S’étant hissés au pouvoir plus ou moins par eux-mêmes, ces derniers se sont fait voter une légitimité lors des scrutins du 2 novembre 2014. Mais la loyauté de nombreux groupes concurrents n’allait pas de soi.

Le 1er janvier, l’annonce de la mort de “Batman”, de son vrai nom Alexander Biednov, a révélé l’ampleur des luttes intestines. Le corps du chef du bataillon du même nom, ainsi qu’au moins 5 de ses hommes, avaient été retrouvés calcinés dans leur camionnette, dans les alentours de Krasniy Louch, bien au sud de la ligne de front. La thèse d’une embuscade ukrainienne, voire des services secrets occidentaux, initialement présentées par le gouvernement de Louhansk, n’a convaincu personne. Aussi des “révélations” sur l’implication de “Batman” dans des trafics de drogue ou encore des actes de tortures avaient filtré, justifiant après-coup des poursuites judiciaires contre le chef de bataillon.

Batman dans son bureau de Louhansk.
Batman dans son bureau de Louhansk.

“Batman” avait pris en charge la défense du nord de Louhansk. Critique du gouvernement central, il avait tenté de se porter candidat aux élections du 2 novembre 2014. Bilan: une fusillade devant les bureaux de la commission électorale de la RPL, plusieurs blessés parmi ses soldats, et une interdiction d’enregistrer sa candidature. “C’est de l’histoire ancienne, nous sommes tous amis”, expliquait-il lors d’un entretien à Louhansk, début novembre. “Je suis un soldat, je ne veux pas faire de politique.”

Il n’empêche. “Batman” dérangeait. Selon ses hommes, sa popularité faisait ombrage à Igor Plotniski. Ce dernier en aurait été contrarié dans le contrôle de trafics lucratifs, allant du charbon à de l’aide humanitaire. Selon le politologue Iouli Fedorovski, basé à Louhansk, ““Batman” se serait aussi rapproché un peu trop près de l’irréconciliable Pavel Dremov”, à Stakhanov. Cela faisait beaucoup de raisons pour justifier son élimination et assurer la consolidation de la république de Louhansk, par ailleurs très fragile.

“Batman” n’a pas été le seul à tomber depuis le début de l’aventure sanglante des “NovoRussiens” dans le Donbass. Le Russe Igor Girkine, alias “Strelkov – Le Tireur”, a été évincé depuis longtemps de Donetsk. A Horlivka, on est sans nouvelle d’Igor Bezler, alias “Le Démon”, qui avait régné en maître sur la ville depuis le printemps. A Alchevsk, Alexeï Mozgovoy, chef de la brigade “Fantôme”, serait parti en Russie, “pour raisons indéterminées”.

Evgueny Ishchenko, alias “Le Mioche”, maire de la ville voisine de Pervomaïsk et bras droit de Pavel Dremov, menaçait encore au début décembre de “retourner ses armes contre Louhansk”, en raison d’une crise sécuritaire et humanitaire dans sa ville ignorée par les autorités centrales. Il a été retrouvé, le 23 janvier, assassiné. Igor Plotniski y voit une opération spéciale ukrainienne. “Ishchenko était en zone neutre. Même Plotniski ne peut pas avoir été aussi stupide pour aller le tuer là-bas,” commente le lieutenant de Pavel Dremov. Quoiqu’il en soit, c’est bien un étau qui se resserre autour de Pavel Dremov.

Evgueny Ishchenko, alias "Le Mioche".
Evgueny Ishchenko, alias « Le Mioche ».

De nombreux chefs de guerre, plus ou moins autonomes, continuent à faire parler d’eux. par exemple, le charismatique “Givi”, très actif autour de l’aéroport de Donetsk, est d’ores et déjà soupçonné d’exécutions sommaires de soldats ukrainiens, depuis qu’Alexander Zakharchenko a annoncé ne plus vouloir faire de prisonniers. Mais force est de constater que les marges de manoeuvre des divers groupes séparatistes se réduisent comme peau de chagrin.

Givi menaçant des prisonniers ukrainiens. Capture d'écran.
Givi menaçant des prisonniers ukrainiens. Capture d’écran.

Et pourtant, ils affichent sensiblement les mêmes objectifs de conquête que les gouvernements centraux. Les rivalités personnelles, voire politiques, par exemple entre les républiques de Cosaques et celle de Louhansk, sont évidentes, et peuvent expliquer des luttes intestines. Mais à un autre niveau, la centralisation des pouvoirs présenterait de nombreux avantages, notamment en termes de stratégie, ou encore de contrôle des approvisionnements en armes et équipements venus de Russie. Si ceux-ci ont été prouvés par de multitudes de rapports au cours des derniers mois, les modalités de leur acheminement et de leur distribution demeurent indéterminées.

Dans ce contexte, la nouvelle explosion de violences, en plein coeur de l’hiver, serait expliquée, en partie, par la reprise en main des forces séparatistes après un “ménage d’hiver”. Elle serait aussi une manière de faire taire d’éventuelles contestations, notamment émanant de Pavel Dremov, après une vague d’éliminations sanglantes.

Bien sûr, l’architecture régionale est complexe, et d’autres facteurs viennent expliquer un redémarrage des hostilités. La logique de l’expansion territoriale est tentante. Prendre Marioupol permettrait de débloquer un verrou stratégique sur le chemin entre la Russie continentale et la Crimée. Certains voient dans les combats une volonté russe de faire pression sur de futures négociations de paix, voire une tentative séparatiste d’empêcher ces négociations de paix. L’idée d’utiliser le Donbass comme une cocotte minute qui sifflerait régulièrement sans jamais exploser, pour distraire l’Ukraine de son agenda de réformes post-révolutionnaires, a elle aussi du sens. Sans oublier l’inexplicable. Ainsi un proche collaborateur d’Andriy Paroubiy, ancien Secrétaire du Conseil National de Défense et de Sécurité, parlant sous condition d’anonymat, estime que les attaques actuelles sont “un geste désespéré” des séparatistes, qui montre que “le Kremlin ne sait plus quoi faire de ses éléments les plus radicaux…”

Quoiqu’il en soit, les forces séparatistes, vraisemblablement aidées par les troupes russes, sont en mouvement. Selon Alexander Zakharchenko, la priorité est de “reconquérir Slaviansk, vitale pour les approvisionnements d’eau de la région.” S’il parvient à ses fins, ce sera cette fois une RPD unifiée qui avancera en territoire ukrainien. Une situation radicalement différente du printemps 2014, où le “groupe de Slaviansk, de Strelkov, avait phagocyté la république de Donetsk de Denis Pouchiline. Une telle cohérence des forces séparatistes pourrait bien renforcer leur capacité d’endurance, dans cette guerre dont personne ne voit d’issue prochaine.

RFI: Les séparatistes ont leurs élus

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 04/11/2014

« Une farce », a dénoncé Kiev après les élections séparatistes de l’Est de l’Ukraine qui ont conforté les dirigeants pro-russes des républiques autonomes de Lougansk et Donetsk. Le scrutin reconnu par Moscou, et par Moscou seulement, n’était contrôlé par aucun observateur international. Kiev accuse d’ailleurs Moscou d’avoir créé une fausse OSCE, une obscure Association de Sécurité et de Coopération en Europe, composée d’hommes politiques de droite, acquis à sa cause.

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Des centaines de personnes , en file d’attente ,par des températures inférieures à zéro, devant les bureaux de vote :  Les images impressionnantes de ce dimanche d’élection à Lougansk et Donetsk ont déjà fait le tour du monde. Elles témoignent en partie des conditions précaires dans lesquelles les élections ont été organisés. Peu de bureaux de vote étaient ouverts. Les commissions électorales n’avaient pas accès à des listes électorales fiables, et inscrivaient juste les noms des votants sur des feuilles de papier.

Svetlana Vaeskaya est directrice de la commission électorale du bureau n°30 à Lougansk. Elle confesse avoir été un peu dépassée par les évènements

Svetlana: Nous avons vraiment pitié de ces gens qui attendent, et nous ne voulons pas perdre de temps à compter ou à faire des statistiques. Nous voulons qu’ils votent le plus rapidement possible. Il y a des gens qui sont malades, qui sont âgés, et ainsi de suite. Disons que depuis ce matin, il y a 500 personnes qui votent par heure, et c’est tout ce que je peux dire.

Au contraire de Donetsk, l’autre capitale de république populaire autoproclamée, les électeurs ne disposaient pas de boissons chaudes, de buffets ou de sacs de patates en vente pour moins de 10 centimes d’euros. Mais s’il n’y avait pas de nourriture gratuite, les électeurs recevaient néanmoins une récompense après avoir accompli leur devoir citoyen : une carte sociale, donnant droit à d’importantes réductions sur des dépenses médicales et autres. Selon Sergueï Kozyalov, le chef de la commission centrale électorale, chaque citoyen a eu droit à cette carte. Mais loin des micros, beaucoup d’électeurs affirmaient faire la queue, dans le froid, aussi pour la recevoir.

Face à tant de personnes, les bureaux de vote sont restés ouverts jusque tard dans la nuit, pour certains, bien au-delà des 22h autorisés par la commission électorale. Aussi Sergueï Kozyalov, en présentant les résultats officiels le lundi matin, a tenu à présenté des excuses et un remerciement bien particulier.

Sergueï: Je veux aussi remercier nos électriciens, ces travailleurs infatigables qui ont assuré dans des circonstances très difficiles que tous les bureaux de vote peuvent avoir de la lumière pendant la nuit.

A ses côtés, deux observateurs internationaux, qui ne sont pas reconnus en tant que tels par les principales organisations internationales d’observations électorales. Un Grec, député européen, membre du parti communiste grec, et Manuel Ochsenreiter, rédacteur en chef allemand d’un journal aux tons extrémistes. Pour ce dernier, observateur le temps d’un dimanche, la légitimité du scrutin ne fait aucun doute.

Manuel: Hier dimanche déjà, les médias occidentaux mainstream écrivaient qu’il s’agissait ici d’une élection fantoche, organisée dans un Etat fantoche, observée par des observateurs fantoches. D’une part, nous sommes ici rassemblés sur le territoire de la république de Lougansk, nous voyons que tout cela est bien réel, les autorités, les personnes. Tout ceci existe. Et deuxièmement, je peux confirmer que toute la procédure des élections d’hier est en ligne avec les normes acceptées internationalement.

Pourtant, il semble bien difficile de faire ce genre de constat avec certitude. Moins de bureaux de vote que d’habitude, gardés par des hommes en kalachnikovs, des listes électorales improvisées sur lesquelles n’importe qui aurait pu s’inscrire plusieurs fois, des distributions de cartes sociales après le vote, tout cela jette le trouble sur les conditions de transparence de l’élection.

Mais s’il est difficile de faire la distinction entre enthousiasme citoyen et manipulation politicienne, l’enjeu du scrutin n’était ni là, ni dans les résultats. Il s’agissait avant tout de tenir l’élection, comme l’explique l’expert Youli Fyodorovski.

Youli: Ces élections sont une étape de plus dans la séparation de la région et dans l’affaiblissement des groupes qui pensent encore revenir à une Ukraine unie. Même si l’on considère que la guerre va se terminer à un moment donné, c’est une idée éphémère, qui devient chaque jour plus déconnectée de la réalité. Il n’y a plus aucune condition qui soit réunie pour reconstituer une Ukraine unie, malgré les discours contraires des dirigeants de Kiev. Le Donbass a rompu les liens, la région ne reviendra pas à l’Ukraine

Pour la population le référendum d’indépendance du 11 mai dernier était déjà entré dans la légende comme un événement fondateur de la république. Et malgré les critiques, L’élection du 2 novembre suivra probablement le même chemin, comme l’explique Natasha, tout de rose vêtue,  électrice à Lougansk. 

Natasha: Vous comprenez, nous vivons ici, nous n’avons nulle part ailleurs où aller. Nous sommes des patriotes de notre nouvelle, jeune république. On ne peut pas manquer ce moment historique. On ne se pose aucune question, il faut venir voter. Nous aimons notre ville, notre république. Nous avons la chance d’avoir des personnes jeunes, talentueuses qui ont le pouvoir, il faut les soutenir.

Que ce soit sincère ou non, que ce soit démocratique ou non, la république populaire de Lougansk est déjà une réalité dans la vie des habitants. Et elle donne chaque jour l’impression de s’installer un peu plus dans la durée.

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