TDG: La tentation solaire de Tchernobyl

Article publié dans La Tribune de Genève, le 05.08.2016

Et si l’épicentre de la pire catastrophe nucléaire de l’histoire devenait un lieu de production d’une énergie propre et renouvelable? C’est le projet ambitieux du ministre de l’Environnement d’Ukraine, Ostap Semerak. Selon une présentation détaillée envoyée à plusieurs investisseurs potentiels, le but serait de développer «une capacité de 4 mégawatts de panneaux solaires d’ici à la fin 2016». Et de 1000 mégawatts sur le long terme.

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La Tribune de Genève. Capture d’écran

Terrain bon marché

Le ministre parle aussi d’installer d’autres moyens de production d’énergies renouvelables, comme de l’éolien ou de la biomasse, pour un total de production de 1400 mégawatts, soit plus du tiers de ce que dégageait la centrale nucléaire avant l’explosion fatale du réacteur numéro 4, le 26 avril 1986.

Des milliers de personnes avaient alors été évacuées des zones contaminées par les radiations, laissant derrière elles villes et villages, champs et forêts, sur plus de 2600 km carrés. «Le terrain coûte peu cher», met en avant Ostap Semerak. De plus, les lignes à haute tension qui transportaient jadis l’électricité de la centrale Lénine sont encore opérationnelles. La même logique prévaut en Biélorussie, de l’autre côté de la frontière, où un parc photovoltaïque de 23 mégawatts est déjà en construction.

Lieu de curiosité

Ces projets traduisent un changement dans la perception de la zone interdite, trente ans après la tragédie. De périmètre mortellement contaminé et interdit d’accès, celle-ci est devenue un lieu de curiosité et de tourisme. Les scientifiques ne cessent d’être fascinés par les quelques grands-mères, les fameuses Babouchkas, qui persistent à habiter la zone, et ce, en bonne santé. Autour de la centrale, les travaux du nouveau sarcophage de recouvrement du réacteur dévasté se poursuivent jusqu’en 2017. Le projet de parc photovoltaïque serait ainsi une opportunité de reconvertir ingénieurs et personnels techniques dans une nouvelle activité.

Les conditions techniques de la construction de panneaux solaires restent néanmoins un mystère, dans une zone en proie à une radioactivité nuisible à toutes sortes de métaux. La proposition gouvernementale n’avance aucun détail. Les utilisateurs de réseaux sociaux ukrainiens ont aussi été prompts à relativiser un «effet d’annonce», qui ne serait en soi pas une originalité. De nombreux plans de reconversion de la zone interdite ont été avancés aux cours des trente dernières années, sans jamais voir le jour. Sans compter les risques de corruption et détournement de fonds liés à tout projet d’envergure en Ukraine.

Dessein politique

Qu’à cela ne tienne. Plusieurs investisseurs américains et canadiens seraient intéressés, de même que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Un tel projet contribuerait à la diversification énergétique de l’Ukraine. Dans un contexte de guerre hybride contre la Russie, Kiev cherche à se délivrer de sa dépendance aux hydrocarbures livrés par Moscou.

C’est pourquoi Ostap Semerak espère enfin que la seconde vie de la zone de Tchernobyl puisse servir d’exemple positif aux populations ukrainiennes vivant en Crimée et dans le Donbass séparatiste. «Il s’agit de leur montrer que l’Ukraine se développe et pourrait leur promettre un meilleur futur», s’enthousiasme le ministre. Plus qu’un projet ambitieux, ce serait donc un doux rêve que le ministre a mis sur la table.

France Info: Tchernobyl, nouveau parc photovoltaïque?

Intervention dans la Séquence « Un jour dans le monde », sur France Info, le 04/08/2016

La zone interdite de Tchernobyl pourrait-elle se transformer en nouveau centre de production d’énergie renouvelable? … C’est le plan ambitieux du ministre de l’environnement ukrainien…. Il a récemment annoncé vouloir développer un immense parc photovoltaïque autour de la centrale dévastée, 30 ans après l’explosion du réacteur numéro 4… Un plan ambitieux, et pas si facile que ça à mettre en œuvre… En Ukraine, pour en parler, Sebastien Gobert…

 

Ca serait la une seconde vie pour la zone de Tchernobyl… Est-ce que c’est faisable? 

Oui, pour le ministre de l’environnement ce serait même une réalité avant la fin de l’année. Ostap Semerak, le ministre, parle d’installer des panneaux solaires d’une capacité de production de 4 megawatts dans un premier temps… Et 1000 megawatts sur le long terme… Ce qui représenterait un tiers de ce que la centrale de Tchernobyl produisait avant l’explosion fatale en 1986.

Le ministre parle aussi d’installer d’autres moyens de production d’énergie renouvelables, comme de l’éolienne ou de la biomasse.

Donc un plan très ambitieux, qui attirerait d’ores et déjà des investisseurs américains, et canadiens, et pourrait bénéficier d’un prêt de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement.

Mais… comme tous les projets d’envergure en Ukraine, la prudence doit être de mise. Le développement des énergies renouvelables est très lent en Ukraine. Les plans de développer un parc photovoltaïque dans la zone interdite, ce n’est pas nouveau… il a déjà été évoqué plusieurs fois au cours des 30 dernières années.

Evidemment il y a toujours le risque, en Ukraine, que l’argent des investisseurs internationaux soit détourné, par-ci, par-là. Ce n’est pas une fatalité, mais c’est bien un risque à prendre en compte. Et puis aussi, la proposition du gouvernement ne contient pour l’instant aucun détail technique: on ne sait pas comment construire et entretenir des panneaux solaires dans une zone inhabitée, en proie aux radiations nucléaires.

Et justement, pourquoi là-bas, dans la zone interdite…? 

Alors, il y aurait des avantages évidents: le terrain est désert et très peu cher, et la zone est ensoleillée. En plus, les lignes à haute tension qui transportaient jadis l’électricité produite par la centrale nucléaire sont toujours en place. Elles peuvent être utilisées. La même logique prévaut en Biélorussie, de l’autre côté de la frontière. Un parc photovoltaïque est déjà en construction là-bas.

En plus, en menant à bien ce projet, cela permettrait aussi à l’Ukraine de continuer à se délivrer de la dépendance aux hydrocarbures russes. Vous savez que dans le contexte actuel de guerre hybride dans le Donbass, chaque opportunité pour Kiev de se démarquer de Moscou est bonne à prendre.

Le ministre de l’environnement a d’ailleurs tout de suite précisé dans sa proposition qu’elle servirait d’exemple positif aux populations ukrainiennes vivant dans des territoires temporairement occupés de Crimée et du Donbass. Il s’agit de leur montrer que l’Ukraine se développe, et pourrait leur promettre un meilleur futur.

Et puis il y a le rayonnement international, imaginez l’épicentre de la pire catastrophe nucléaire de l’histoire qui devient un lieu de production d’une énergie propre et renouvelable… Le symbole serait très fort.

Et d’ailleurs, quelle est la situation dans la zone interdite? Est-ce toujours contaminé…? 

Oui! Et ça va le rester pendant encore des centaines d’années, selon les estimations les plus optimistes. Prypiat, la ville fantôme des anciens ingénieurs de la centrale, est de plus en plus en ruines. La végétation y reprend ses droits. A la centrale, la firme française Vinci et d’autres partenaires construit toujours le nouveau sarcophage de protection, qui sera achevé d’ici à l’année prochaine.

Mais ce qui est intéressant, c’est que l’image de la zone a changé au cours des dernières années. Ce n’est plus aussi dangereux qu’avant. Il y a de plus en plus de touristes qui viennent découvrir les villes et villages fantômes et admirer une véritable forêt vierge qui a poussé sans la présence de l’homme. Il y a toujours quelques irréductibles qui vivent dans la zone, des villageois, principalement des babouchkas, les célèbres grand-mères, qui ne sont jamais parties. Et après toutes ces années, elles sont encore en bonne santé! Donc l’image d’une zone contaminée, où il ne faut aller sous aucun prétexte, ça change, et ça explique aussi le projet de développement d’un parc photovoltaïque. Ce qui marquerait, là, une seconde vie pour la zone.

Libération: En Ukraine et en Russie, un hashtag pour dénoncer viols et harcèlements

Article publié dans Libération, le 13/07/2016

Des centaines de témoignages affluent à l’appel du mouvement #Jenaipaspeurdeparler depuis le début du mois. Une onde de choc dans des pays marqués par le patriarcat et où se pratique le non-dit sur les questions sexuelles.

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Aujourd’hui, Mirta Groffman a décidé de parler. Ou plutôt d’écrire. «J’avais 4 ans, et mon voisin voulait me montrer son pénis. Je me cachais derrière les rideaux. J’avais 7 ans, et un homme m’a attrapé par les jambes dans le couloir et m’a touchée une fois à terre. J’étais chez le docteur et il a décidé de jouer au gynécologue par lui-même, sans raison, pendant 15 minutes. Il y avait aussi cet homme qui a essayé toute la nuit de me monter sur mon lit de compartiment de train. Cet ami de longue date qui a essayé de s’imposer comme mon partenaire de jeu, comme ça… Mais on me dit que c’est comme ça. Et que je dois être heureuse à chaque fois que l’on me viole…»

Comme des centaines d’autres, c’est sur son mur Facebook que Mirta Groffman a d’abord partagé son histoire, dans la vague du mouvement #Jenaipaspeurdeparler (#яНеБоюсьСказати en ukrainien ; #яНебоюсьСказать en russe), qui tapisse les réseaux sociaux ukrainiens et russes depuis le 5 juillet. C’est un post de la militante civique ukrainienne Anastasia Melnychenko qui a délié les langues. L’ancienne journaliste, féministe affirmée, s’insurgeait de la réaction d’un homme ayant trouvé une femme évanouie dans un parc, laissée pour morte après avoir été violée : «Elle n’aurait pas dû traîner là en pleine nuit.» Pour Anastasia Melnychenko, c’en était trop. «Je veux que, nous, les femmes, parlions aujourd’hui […]. Nous n’avons pas à fournir d’excuses sur des jupes trop courtes ou des promenades la nuit tombée. On ne peut rien nous reprocher. Ceux qui nous violentent sont TOUJOURS les coupables.»

Son message est partagé et commenté des centaines de fois, et encourage des dizaines d’utilisateurs, femmes et hommes, à livrer leurs histoires. Le mouvement s’étend rapidement aux réseaux russes. Une onde de choc pour ces sociétés patriarcales et conservatrices. Les non-dits sur les questions sexuelles y sont la règle, imposés tant par les carcans religieux que par le système éducatif. Les récits les plus choquants sont postés dans des groupes privés.

«Les filles sont éduquées avec l’idée qu’elles doivent être polies, silencieuses, calmes, soumises et prêtes à satisfaire les besoins de leurs maris», appuie Aliona Zoubchenko, porte-parole de l’association La Strada-Ukraine, en charge d’un suivi de victimes. «C’est pour cela que #яНеБоюсьСказати est si important, commente Nadia Parfan, une célèbre militante féministe à Kiev. Pour que les victimes se sentent autorisées à parler, à se livrer, et à se reconstruire une vie.»

Les utilisateurs de réseaux sociaux ne sont pas unanimes sur #Jenaipaspeurdeparler. Si certains hommes y apportent leur soutien, voire demandent pardon pour leurs comportements, nombreux sont ceux qui s’indignent de telles confessions en public, et persistent à rejeter la faute de viols et harcèlements sur des femmes «trop aguicheuses».

En Ukraine, le mouvement #Jenaipaspeurdeparler s’inscrit dans un contexte d’ouverture toute relative sur les questions de sexualité et de genre. Nadia Parfan est néanmoins loin de crier victoire. La jeune femme se rappelle avec amertume les moqueries qu’elle a subies pendant ses années de militantisme. D’autant que faire entendre la voix des victimes n’implique pas qu’elles obtiennent justice. Pour Aliona Zoubchenko, l’autisme du système judiciaire perdure : «Devant un juge, la victime doit prouver qu’elle a été violée, et être soumise à des interrogatoires humiliants.»

RFI: Violences sexuelles et harcèlement: en Ukraine et en Russie, la parole se libère sur Internet

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 12/07/2016

Mouvement inédit sur les réseaux sociaux ukrainiens et russes depuis plus d’une semaine. Des centaines d’utilisateurs parlent de leurs souvenirs de viols et harcèlements sexuels qu’ils ou elles ont subi. Dans des sociétés patriarcales, très conservatrices sur des sujets liés au sexe et où le silence est la règle pour la plupart des victimes, c’est une onde de choc. 

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Comment ce mouvement a commencé? 

Et bien par un post sur Facebook. Le 5 juillet, une Ukrainienne Anastasia Melnychenko s’insurge en ligne contre la réaction d’un homme ayant trouvé une femme évanouie dans un parc, laissée pour morte après avoir été violée. “Elle n’aurait pas du trainer là en pleine nuit”, écrivait-il. Ce genre de propos, assez commun en Ukraine, c’est visiblement de trop pour Anastasia Melnychenko. Elle écrit sur facebook: “Je veux que, nous, les femmes, parlions aujourd’hui”, en décrivant plusieurs histoires de harcèlements et violences sexuelles, qui ont commencé pour elle à l’âge de 6 ans.

“Nous n’avons pas à fournir d’excuses, nous les femmes”, poursuit-elle. “On ne peut rien nous reprocher. Ceux qui nous violentent sont TOUJOURS les coupables”.

Son message est partagé plus de 300 fois sur Facebook, reçoit des centaines de commentaires, et encourage des dizaines d’utilisateurs, femmes et hommes, en Ukraine et très vite en Russie, à livrer leurs histoires, accompagné du hashtag #Jenaipaspeurdeparler, #яНеБоюсьСказати en ukrainien.

Etaient-ce des histoires dont les victimes avaient déjà parlé?  

Pour la plupart d’entre elles, non. Certaines femmes n’en avaient parlé qu’à leurs proches, mais jamais en public. La majorité des hommes qui se confient en ligne n’avaient, eux, jamais parlé de leurs agressions à personne. Les victimes ici obéissent à une véritable loi du silence. Pour commenter sur ce phénomène, des sociologues et psychologues rappellent le contexte socio-culturel, en Ukraine comme en Russie. C’est-à-dire des sociétés patriarcales et conservatrices. Les violences sexuelles sont considérées, pour le dire simplement, comme partie prenante de la vie, et a fortiori de la vie de couple.

Les femmes sont évidemment plus vulnérables dans ces situations, pour des raisons qui remontent à leur tendre enfance. Une psychologue me faisait récemment remarquer qu’elles grandissent traditionnellement avec l’idée de devenir des femmes belles et bien vêtues, mais aussi silencieuses et respectueuses de l’homme et du mari, prêtes à satisfaire tous leurs besoins. Le silence en cas d’agression sexuelle est la règle. Et par ailleurs, les victimes sont très peu prises en charge, et obtiennent rarement justice.

Ce mouvement sur les réseaux sociaux peut-il changer quelque chose? 

Dans le sens où cela a permis à de nombreuses personnes de s’exprimer, c’est déjà un changement. Ensuite, comment cela va-t-il se traduire dans la vie de tous les jours, et dans les approches de la société sur ces questions, c’est autre chose. Les réseaux sociaux ne sont pas unanimes sur ce mouvement Jenaipaspeurdeparler. Certains hommes y apportent leur soutien, voire demandent pardon pour leurs comportements. Mais il en a aussi beaucoup qui s’indignent de telles confessions en public, et persistent à rejeter la faute sur des femmes “trop aguicheuses”.

En Ukraine, le mouvement #Jenaipaspeurdeparler s’inscrit dans un contexte d’ouverture toute relative sur les questions de sexualité et de genres. Mais les victimes de violences sexuelles sont encore loin d’être entendues et d’obtenir justice.

Ecouter la séquence ici

Medium: Exiles of the Atom

Article published on Medium, 10/05/2016. Article co-written with Laurent Geslin. Photos by Niels Ackermann.

Read the French version of the article here

At Vilcha, a town near Kharkiv whose population is mostly deportees from the Chernobyl disaster zone, a somber atmosphere looms as they prepare to commemorate 30 years since the catastrophe. Reporters Sebastien Gobert, Laurent Geslin and Niels Ackerman went to the reunion of these atomic exiles and published in ITHAQUE a longer version of their story.

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The inviting lobby of Tetyana Sementchuk / Niels Ackermann/Lundi13

Manhandled by the bumpy road, the car crossed the forest along a route formed by misfitting plates of concrete. At each shudder, Niels let out a nervous cry: his car, just fresh from the Swiss dealership, was taking a beating. At the entrance of the village, just beyond soil-rich fields, brick houses sitting on small parcels, each with individual gardens,form a single line without end. Although this setting is typical of the Ukrainian countryside, it becomes quickly obvious that Vilcha is different from other villages. Here, one doesn’t find those wooden farmhouses which are characteristic of such rustic scenes.

What catches the eye here are bungalows, all identical, which seem to have popped up like mushrooms. They are octogonal, with straight edges, and a nice passerby confirms that they sit along a path: the bumpy route which we find ourselves upon, leading to a decrepit old local administration building where we have a meeting. In front of the main door, a bell-shaped monument has been erected. On the stone is engraved a symbolic date: 26 April 1986, the fateful day of the explosion of Chernobyl reactor number 4.

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At least, we were not mistaken about the village. We get out of the car: Niels has camera slung over his shoulder, Laurent, his recorder, and I, my notebook.

“Vilcha is a peculiar place, constructed by, and for, the evacuees of an older village known as Vilcha, which is in the Chernobyl exclusion zone,” we’ve heard whispered in Kharkiv, a large village in the northeast of the country, 60 kilometers (37 miles) from here. This is the ideal opportunity to report on Chernobyl more than 700 kilometers (430 miles) from the disaster zone, far from the mob of international journalists rushing to the power plant to cover the 30th anniversary of the nuclear catastrophe. In the inviting lobby of our host’s apartment building, we already know that we won’t regret the trip.

Read the rest of the article here (free access)

Le Monde Diplomatique: L’Ukraine livrée aux maladies infectieuses

Article publié dans Le Monde Diplomatique, édition de mai 2016

En dépit des promesses du nouveau pouvoir, la corruption sévit toujours en Ukraine, deux ans après la révolte de Maïdan (la place de l’Indépendance). Dans le secteur de la santé, l’argent public peine à parvenir aux malades. La situation sanitaire, plombée par des années de déliquescence économique, est encore aggravée par la guerre, comme en témoigne la recrudescence des maladies infectieuses.

 

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Capture d’écran. Site de Le Monde Diplomatique

La santé publique ? Cela n’a jamais été une priorité en Ukraine. Nous n’avons jamais perçu une volonté politique forte d’œuvrer au bien-être de la population. Alors, quand il s’agit de maladies considérées comme “socialement dangereuses”, telles que le VIH-sida ou la tuberculose, je peux vous assurer que notre travail est loin d’être facile… » Sur le visage de Mme Svitlana Moroz se dessine un sourire amer, de ceux dont on se fait une carapace contre l’adversité. Affalée sur le canapé à fleurs délavé du local de l’association Noviy Den (« nouveau jour » en russe), entre des piles de documents jaunis et de cartons de préservatifs, la jeune femme semble perdue.

A Kramatorsk, dans la partie du Donbass sous contrôle ukrainien, Noviy Den offre une assistance sociale et juridique à quelque cinq cents personnes atteintes du VIH. de la tuberculose et d’autres maladies infectieuses. Sur la fenêtre, un carré de tissu jaune affiche les noms de patients de l’association décédés des suites de leur maladie. En 2015, le sida a emporté 29 personnes à Kramatorsk. « Le plus frustrant, c’est que les outils existent pour que des personnes séropositives ou tuberculeuses soient bien diagnostiquées, bien traitées et mènent une vie normale, soupire Mme Moroz. Mais, en Ukraine, on est loin de pouvoir assurer une existence digne à la plupart des patients. Le système médical est rigide, inadapté, discriminatoire et corrompu. Et la guerre n’a rien arrangé. »

Les locaux de Noviy Den n’ont matériellement pas souffert du conflit qui déchire la région depuis le printemps 2014. A Kramatorsk, ancien centre névralgique du complexe industriel du Donbass, passé sous contrôle des groupes armés séparatistes entre avril et juillet 2014, on vit au rythme d’affrontements sporadiques le long de la ligne de front, à soixante kilomètres au sud. Les activités de l’association comme le système de santé ont été bouleversés par la division de la région. Dans le seul oblast (région) de Donetsk, environ (…)

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Into the void: some thoughts on the Ukrainian healthcare system

This is a personal account of some experiences with Ukrainian healthcare system

“You are really French? Oh, my. I cannot believe I have a Frenchman for Christmas Eve. For me and me only. Take off your coat. Such a nice present. Are you a real one, a real Frenchman I mean? Where do you come from? Please lay down on this table. How is it, there, in France? I dream about it since I am a little girl. Open the mouth”. The nurse is ecstatic as she prepares me for the X-Ray. In her fifties, she sounds joyful and romantic – she probably is. Her machine seems antiquated and rusty – it definitely is. I look sick and tired – I really am. Yet it mostly feels like I am bewildered and passably annoyed.

Earlier that day, I had come to this hospital to check with a specialist on a kind of sinusitis-bronchitis I had not managed to cure back in France. It all developed in a nasty way on the flight back because of the cabin pressure in high altitude. My friend insisted on me going to check by her friend specialist in a Ukrainian public hospital. That kept me from calling to a private clinic to ask for them to come over and give me a home consultation. Fair enough. Anyway, as this was obviously a sinusitis with early signs of a bronchitis, I was just expecting to go and see the doctor, get checked, receive a diagnosis, buy a few medications at a nearby pharmacy and run back home to cure myself.

I should have known better: Ukrainians see it differently. After the initial check-ups, I was directed to two different heads of departments. One woman was about to go on a lunch break when she saw me coming in. Hence she hurriedly butchered my finger in order to get some blood samples. Another nurse proved more tender. She resolved to give the Frenchman the X-Ray of his life. For a sinusitis. Nothing was done about my bronchitis as we were not in the proper hospital department.

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It was not the first time I witnessed the Ukrainian healthcare system turned into such a festival of tests and check-ups. I do consider myself a very obedient patient and I have been taken care of in quite different countries. I try not to criticise the Ukrainian system from a French point of view, as a lesson-giver and « I know better » person would do. People survive here as they do in France. Who am I to judge a healthcare system that seems to suit the majority of the population…? Yet on this specific occasion, being sick and dizzy, I couldn’t help myself thinking that, where I come from, a sinusitis is usually diagnosed after a 10-minute consultation. Every other Westerner I would later tell the story would be very surprised with such impressive measures. But ok. Better being checked and not say anything. Anyway, all it had to come down to was a set of pills and pain-killers. I would be home soon. That’s what I thought.

In Lviv, this time, doctors hardly prescribed any pills. Instead, they ordered daily injection of antibiotics by way of dripping and a whole set of shots. Which basically forced me to come back to the hospital every day for five days, lay down for over an hour and spend the rest of the day weakened and dizzy, that is to say physically unable to perform any job or social activity. It was extremely annoying and demeaning. But ok. If that’s what it takes to get better, let’s do it. Plus, the staff was extremely polite and patient and competent. As I had to come in during the Christmas period, the hospital was generally empty and some nurses took time to act charming and cute. And professional. So if that’s what it takes…

5 days passed. I showed up to the doctor for a check-up after a long Ukrainian Christmas weekend, she went on to check one of my ears – only one – and ordered three days more of drips and shots.  With no further explanation, a nurse took me to a “palat” (common hospital room, in Ukrainian) and I was shot, again. No one ever checked my lungs. I grew seriously depressed because of the very perspective of further inaction. My friend undertook to discuss my case with her friend doctor. She came back a few minutes later all smily and shiny. « We toasted to Christmas with 50 grams (millilitres) of cognac. We haven’t seen each other for a long time, you know. What about you? Just stand still, there is nothing to do but to wait ».

And then it all came back to me. All these anecdotes I had heard of over the past few years I spent in Ukraine. All this data I collected in the course of my interviews and researches. “I have a lot of friends who simply ‘disappear’ and stay in their local hospitals for a week or so, just because the doctor ordered it”, one foreign friend told me once. “Ukrainian patients don’t really ask why. It’s just like that”. His Ukrainian girlfriend actually refuses to go to hospitals unless she really has to. “If I check in to the hospital, I will come out in after looooonnnng time, and maybe even in a worse condition…”

The story echoes with what Health minister Kvitashvili told me once during an interview. Namely that Ukraine’s healthcare system has oversized nominal capacities, which are inherited from the Soviet tradition of “let’s have as much as we can in terms of quantity even if it does not translate into quality”. “Ukraine has 9 beds per 1000 population. Sweden has a much more developed welfare state is a much more socially oriented state, has 2,7 beds per 1000 inhabitants. The average length of stay is 13 days in hospitals in Ukraine, 5 in Sweden”, the minister told me. I myself was almost taken in because of the sinusitis. I assume now that no one wanted to bother with a Frenchman in the midst of the Christmas break.

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It may be fun to think of it in the way that I am just a spoiled foreigner who criticises everything that he does not fully understands. Yet my forced inaction for most of the first two weeks of the year got me thinking. I would be fine. But what about other cases, other diseases, other treatments? The Ukrainian tendency to over-hospitalise may have dramatic consequences in the sense that it totally disrupts lives. A friend at the WHO was very eloquent on this one. “The patient has to adapt to the system, not the other way around. It is extremely rigid and not adequate. In most of the countries in the world, the system aims at keeping you active and socially responsible. In Ukraine, the patient is supposed to stop everything he does to comply with the treatment doctors ordered ».

My WHO friend continues: « I remember the case of this businessman, very active and employer to some 30 people. He was diagnosed with a benign form of tuberculosis. Doctors ordered him to stay in the hospital for three months. After a few weeks in, he decides to leave and go back to work. His situation worsens. Then he comes back. Doctors first refuse to treat him because they accuse him of non-compliance with the treatment. His situation worsens. Eventually they admit him and keep him in. He develops an intra-mural infection. Now he has a multi-resistant form of tuberculosis, his business is down and his employees are jobless. It’s absurd to follow such a rigid approach. It is all the more so frustrating that the technology does exist to produce a proper diagnosis and to treat the patient in a way that he would not be contagious or weak after a few weeks! If this businessman was correctly diagnosed, he would have received a proper treatment while being still active”.

But then it turns out that the system is both extra-rigid and very much not understandable. In normal time one would get barked at for not leaving one’s coat in the « garderobe » (coat room) or for not wearing « bacils » (medical blue plastic shoes) in specified areas. When I came in over the Christmas weekend, I was waived away and blessed to do pretty much anything I wanted. Coats on me, dirty shoes on the floor, melted snow in the « palats ». Hygiene? We will deal with it after Christmas.

I remember one of my former flatmates in Kyiv suffering from an infection in a sensitive spot: she had to stay in quarantaine in one of the hospitals in downtown Kyiv for a few days – that means one of the best hospitals in the city. That meant laying down on a Soviet-looking bed with overused sheets. That meant having hot water just a few minutes per day. That meant buying her own toilet paper and soap. I am still not sure it was the best environment to cure such a sensitive infection.

Long story short: I am not sure my treatment was all necessary. I believe it could have been more precise and more efficient, without it keeping me from active life for so long. But again, what do I know…? I have no medical qualification, I cannot understand the doctor’s logics. Am I being over-critical in writing these lines? Impatient? Ungrateful? Childish? Dunno. I would go over all these thoughts everyday – I had nothing better to do. During one of the dripping sessions, a nurse approaches me. It’s time for my shut in the butt. This nurse is new, I have not seen her before. It turns out that she also really enjoys me being French. « Say something in French », she kindly asks as I take my pants down. « Merci Mademoiselle, d’être aussi gentil avec moi », I answer. « Oh, it sounds so nice. But I did not understand anything but ‘Mademoiselle’. Anyway. Stand still ». Shot. « Please put it back on. Take your time and you can go home whenever you want. Ah, it’s so good. For just a couple minutes, I was a ‘Mademoiselle’ again. It’s been a long time. Look, what can I tell you? I know ». « O Revouare, Mossieur! » I am so dizzy from the shot I don’t even realise she is gone.