Libération: Kiev ne veut plus voir du russe partout

Article publié dans Libération, le 19/07/2017

Langue, réseaux sociaux, banques… Toujours en conflit avec leur grand voisin au sujet du Donbass et de la Crimée, les autorités de Kiev adoptent toutes sortes de lois pour réduire son influence historique. Mais la population ne suit pas toujours.

«Il a fallu que nous intervenions. Vous vous imaginez ? A travers ces banques, c’était l’argent de la guerre de Poutine, qui s’infiltrait en Ukraine, sapait notre effort de guerre. Je suis fier que nous ayons mis un terme à cette infamie.» Dmytro, de son nom d’emprunt, est un militant du «Natsionalny Korpus» («Corps national»), le microparti du bataillon de volontaires ultranationalistes Azov. Au printemps, lui et ses camarades avaient bloqué l’entrée d’un bureau de la Sberbank, première banque russe, dans la ville de Lviv. Les locaux avaient fermé mi-mars, après que le gouvernement avait imposé des sanctions à cinq banques russes. Dmytro n’avait néanmoins aucune confiance dans l’exécutif du Président, Petro Porochenko. «Ils spéculent sur la guerre… Ils ont un intérêt dans ce conflit, commente-t-il. Il nous a donc fallu s’assurer qu’il n’y ait pas de manigances. Et tenir notre tente devant la banque, ça nous a permis d’expliquer aux gens pourquoi tout ce qui est russe doit être banni d’Ukraine.»

Estimé pour son rôle très actif dans la guerre contre les forces prorusses et russes dans l’est du pays, le bataillon Azov est bien connu pour ses positions ultranationalistes radicales, et ne représente qu’une minorité dans le paysage politique. Son militantisme s’inscrit néanmoins dans un phénomène bien plus général de rupture avec la Russie.

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Embargo commercial

Celle-ci est justifiée, aux yeux de nombreux Ukrainiens, par «l’agression russe», marquée principalement par l’annexion de la Crimée en 2014 et la participation à un conflit qui a déjà coûté la vie à plus de 10 000 personnes. Le processus de paix de Minsk, entamé en février 2015, est au point mort. Petro Porochenko a beau répéter son ambition de «récupérer» la péninsule et de mettre fin à la guerre, les perspectives de paix semblent toujours plus incertaines. Alexander Zakharchenko, le chef de la République autoproclamée de Donetsk, a rejeté une nouvelle fois, le 18 juillet, l’idée d’un retour au sein d’une Ukraine unie, en annonçant la création d’une «MaloRossia», ou «Petite Russie». Pour une majorité d’Ukrainiens, c’est le Kremlin qui est à la manœuvre, et qui attise les tensions.

En réaction, les actes signant la rupture entre deux pays jadis très liés se sont multipliés : arrêt des liaisons aériennes directes, embargo commercial, dispute énergétique, mesures de rétorsion financières, ou encore interdiction de médias russes et russophones. Les sanctions à l’encontre de Dojd, une des dernières chaînes de télé d’opposition russe, avaient soulevé un malaise en janvier.

De manière générale, les ruptures provoquent le mécontentement d’une large partie de la population. Comme l’interdiction par décret présidentiel, le 16 mai, des populaires réseaux sociaux VKontakte, le Facebook russe qui comptait 12 millions d’utilisateurs en Ukraine, et Odnoklassniki, l’équivalent de Copains d’avant, du moteur de recherche Yandex, ou encore du service de messagerie Mail.ru. En tout, ce sont 468 sociétés et 1 228 individus qui ont été ajoutés à une liste de sanctions préexistantes. Les critiques ont été immédiates, accusant Porochenko de punir davantage les utilisateurs ukrainiens que les sociétés russes et de porter atteinte à la liberté d’expression. Oleksandr Olshanskiy, du «Internet Invest Group», considère cette décision comme un aveu d’échec, voire une «capitulation» : «La guerre d’information est une lutte pour les cœurs et les esprits. On ne peut pas la gagner avec des interdictions.»

Pour l’exécutif, c’est l’exigence de sécurité nationale qui prime. Ces sociétés web sont dirigées par des proches de Vladimir Poutine, qui collaboreraient avec les services secrets russes (FSB). Un sondage du centre «Internet Liberté», publié en janvier, révélait que 43 % des Ukrainiens étaient d’accord pour des restrictions de navigation sur la Toile pour des raisons de sécurité nationale ; 35 % s’y opposaient.

Une perquisition dans les bureaux kiéviens de Yandex (le Google russe), le 29 mai, aurait d’ailleurs confirmé que «la société a illégalement collecté, collectionné et transféré (au FSB) des données personnelles de citoyens ukrainiens», selon un communiqué des services de sécurité d’Ukraine (SBU). Yandex est accusé de «trahison». Cette perquisition, au lieu de légitimer le gouvernement dans son interdiction, a au contraire éveillé de nouvelles suspicions. Le spécialiste des médias Serhiy Rachinskiy estime ainsi que l’opération du SBU ne vise qu’à «vendre à l’opinion» le décret présidentiel. Oleksiy Komar, représentant de l’ONG «Centre de cybercriminalité internationale», rappelle, lui, que chaque moteur de recherche collecte et conserve les données de ses utilisateurs. Cibler Yandex spécifiquement ne serait donc pas justifié.

Le gouvernement est par ailleurs soupçonné de sélectivité dans sa défense de la sécurité nationale. La chanteuse russe Ioulia Samoilova, candidate à l’Eurovision organisé à Kiev en mai, avait été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien pour avoir donné une série de concerts en Crimée annexée. Mais quand il s’est avéré que le participant bulgare s’était aussi rendu sur la péninsule sans autorisation préalable de Kiev, aucune sanction n’a été prise à son égard. L’acteur américain Steven Seagal est lui aussi persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache certes pas son admiration pour Vladimir Poutine. Mais la «menace» qu’il fait peser sur la sécurité nationale n’est pas évidente.

Même s’il n’y a pas de corrélation directe, le rejet de la Russie se conjugue à d’autres phénomènes, comme celui de la «décommunisation» votée en 2015, la persistance de l’héritage soviétique étant perçue par beaucoup comme un fardeau pesant sur la souveraineté nationale. Il en va de même pour la politique d’«ukrainisation» de la vie publique, qui bat son plein. Une loi, adoptée en mai, oblige les chaînes de télévision et de radio nationales à diffuser 75 % de leurs programmes en ukrainien. Le quota est de 50 % pour les chaînes régionales. Ces mesures visent à encourager le développement d’une offre culturelle en ukrainien. Elles impliquent une baisse de l’utilisation du russe dans l’espace public.

Patrouille linguistique

D’autres projets de loi sont à l’étude, qui prévoient une «ukrainisation» en profondeur de la vie publique : sous-titres obligatoires au théâtre, création d’une patrouille linguistique habilitée à dresser des amendes… Des propositions conformes «aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens», selon la députée Iryna Podolyak du parti Samopomitch, une des coauteures d’un projet de loi. Au nom de la défense d’une langue historiquement malmenée par le russe, l’élue refuse toute tentative d’instrumentalisation du débat.

Il n’empêche que, dans ce pays bilingue, de telles propositions font grincer les dents. Certains en profitent pour réactiver de vieux clichés : un clivage entre est russophone et ouest ukrainophone, les risques d’une dérive autoritaire de telles exigences. Ou bien avertissent sur un ressentiment présumé de la population russophone contre Kiev.

«C’est de la poudre aux yeux, tranche avec cynisme le poète Serhiy Zhadan. A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique.» Une initiative qui pourrait s’avérer contre-productive, dans la mesure où «on ne peut pas forcer les gens à aimer une langue», assène Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des initiatives démocratiques. Elle remarque que la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien en famille est en relative augmentation, de 37 % en 1992 à 42 % en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51 % en 1996 à 33 % en 2016.

Pour le philosophe Serhiy Datsyuk, la question linguistique reflète aussi le manque d’assurance de la société ukrainienne face aux revendications des organisations nationalistes. Celles-ci, tel le bataillon Azov, sont légitimées par leur rôle dans la révolution et la guerre. Elles préconisent à la fois rejet de la Russie et de la langue russe. Les idées de «revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones» font ainsi leur chemin dans le débat public. Et ce, malgré une large mobilisation des russophones d’Ukraine en faveur de la cause nationale, notamment dans les forces armées.

Pour l’artiste d’Odessa Oleksandr Roytbud, les tendances actuelles sont avant tout un gâchis du potentiel bilingue de l’Ukraine. «L’agression de Poutine nous a rendus plus forts, plus libres», lance-t-il. «Nous avons le potentiel de devenir des chantres de la culture russe libre.» A condition d’éviter un «aveuglement» qui pousserait à «interdire ce qu’il est impossible d’interdire».

Lire l’article ici

BBC: Video on Looking for Lenin

Video report published on the BBC World Service website, on 05/07/2017

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What has become of the thousands of fallen Vladimir Lenin statues in Ukraine? Two years ago the country’s government banned images, symbols and statues connected to Ukraine’s communist past – and people there have responded with great creativity.

Some statues have been turned into public works of art, some have simply ended up in shop windows and one has even been remade into an effigy of Darth Vader.

‘Looking for Lenin’ is a book by photographer Niels Ackermann and writer Sebastien Gobert. Dan Damon asked what their project tells us about contemporary Ukraine.

(Photo: Statue of Lenin. Credit: Niels Ackermann / Lundi13 / Fuel publishing)

Libération: « Chaque Ukrainien a quelque chose à dire sur Lénine »

Interview de Niels Ackermann, au nom du projet « Looking for Lenin », publié dans Libération, le 06/07/2017.

Le projet a fait l’objet de la Une de couverture du « Libé des photographes », édition dédiée aux Rencontres de la Photographie, à Arles. « Looking for Lenin » y est exposé jusqu’en septembre 2017. 

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Niels Ackermann a fait le tour du pays pour photographier les restes de statues déboulonnées au fil des révoltes. Selon lui, ces dernières sont autant un symbole de l’ex-URSS que de l’ingérence russe actuelle.

Le photographe Niels Ackermann a sillonné l’Ukraine durant trois ans avec le journaliste Sébastien Gobert (collaborateur de Libération), pour s’enquérir du sort des innombrables statues de Lénine, balayées par la révolte contre le régime de Ianoukovitch (2010-2014) puis par les lois de «désoviétisation» de mai 2015. Un voyage-inventaire présenté dans Looking for Lenin (éd. Noir sur Blanc) qui leur a permis de raconter autrement l’histoire récente de l’Ukraine, les rapports de force, les déceptions et les nostalgies (lire aussi pages 34-35).

Que représente Lénine dans le paysage mental des Ukrainiens ?

La réponse n’est pas tranchée. Ce qui nous a fascinés, c’est que chaque Ukrainien a quelque chose à dire sur Lénine. Chaque habitant de l’ex-URSS a une opinion. Les témoignages des gens que nous avons rencontrés, des politiciens, des gardiens, des grands-mères qui passaient par là, ont chacun leur vérité. Ils ne parlent pas forcément de Lénine, mais de l’époque, de l’action des communistes, du sens d’avoir une telle statue dans sa région. Chaque témoignage contredit le précédent. Et c’est un flou qui en ressort. A la fin, on ne sait pas ce qu’il faut penser de la décommunisation, ni de Lénine.

Quel est le sens de «faire tomber un Lénine» ?

Cela a commencé bien avant 2014. Avant même la fin de l’URSS, un Lénine avait été enlevé dans l’ouest de l’Ukraine. Puis il y a eu une première vague de déboulonnages après l’indépendance. Dans les quatre-cinq années qui ont suivi, la moitié des 5 500 statues ont été enlevées. Puis plus rien, jusqu’au leninopad [«chute des Lénine», ndlr],qui a commencé le 8 décembre 2013 à Kiev. Quand la statue a été déboulonnée dans le centre de la capitale au début de la révolution, les gens se sont acharnés dessus, l’ont assaillie à coups de pied avec une férocité incroyable, on aurait dit le mur de Berlin. Ce n’était pas contre l’homme, mais contre tout ce que cette statue incarnait : le passé soviétique, la politique contemporaine de Poutine… C’était très intéressant à suivre sur Twitter. Il y a un site qui recensait les localités où les Lénine tombaient, comment la vague prenait de la vitesse. Des régions rurales, des petites villes commençaient à se débarrasser de leurs statues, tandis que les forces de police changeaient de camp. A ce moment-là, les Lénine étaient une espèce de marqueur de l’allégeance ou non de la région à l’ex-président Ianoukovitch, une marque de rébellion. Enfin, il y a eu la troisième phase, la décommunisation officielle, qui a commencé en mai 2015. Des lois ont entériné ce qui était en train de se passer, en allant au-delà des statues, en s’attaquant à tous les symboles communistes, les noms de villes et de rues, les statues d’autres leaders.

Y a-t-il eu un effet inverse, de protection des Lénine, plus on allait vers l’Est ?

Sur une carte des Lénine d’Ukraine que l’on trouve sur Google, il n’y en a presque plus en zone sous contrôle de Kiev, mais le Donbass occupé ou la Crimée en sont recouverts. Quelqu’un avait cherché à faire sauter la statue au centre de Donetsk, mais là-bas, cela équivaut à un acte terroriste. Pour moi, l’un des témoignages les plus touchants de ce projet, qui justifiait notre approche, est celui d’un jeune à Kharkiv, qui raconte être «devenu un homme ce soir-là, en faisant tomber Lénine».Mais il explique que l’enjeu n’était pas Lénine ou le communisme. Dans les villes de l’Est, les séparatistes se réunissaient au pied de la statue. La faire tomber, c’était pour les habitants de Kharkiv une question de guerre ou de paix. Comme si on arrachait les racines du mal en détruisant le lieu de rencontre. Ces statues ont fini par jouer partout des rôles qui allaient au-delà de leur symbolique initiale. Finalement, plus que l’héritage communiste, Lénine représente l’ingérence russe… Après Maidan, quand elles sont détournées, peintes aux couleurs de l’Ukraine ou recouvertes de graffitis anti-Poutine, les statues de Lénine deviennent quasiment des statues de Poutine. Au moment de la révolution, les nationalistes sont heureux de se débarrasser d’un symbole qui n’a plus de sens. A partir de 2014, Lénine devient l’incarnation contemporaine de la politique étrangère russe.«Looking for Lenin», au cloître Saint-Trophime d’Arles. Jusqu’au 24 septembre.

RFI: Coke d’espoir sur la ligne de front de l’est de l’Ukraine

Reportage diffusé sur RFI, le 25/06/2017

Dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en proie à un conflit meurtrier depuis 2014, les affrontements ne cessent pas. Le bilan humain s’élève à plus de 10000 morts, et l’économie de la région est dévastée. Petit à petit, les populations s’adaptent. La cokerie géante d’Avdiivka, sur la ligne de front, a ainsi menacé de fermer plusieurs fois. Elle a su s’adapter, et elle est aujourd’hui revenue à pleine capacité.

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Mediapart: L’Ukraine ne parvient pas à se débarrasser de l’ancien régime de Ianoukovitch

Version longue d’un article publié sur le site de Mediapart, le 14 juin 2017

Les autruches sont toujours là. Dans le zoo ensoleillé de la vaste résidence de Mejyhiria, au nord de Kiev, elles paradent et s’éventent à leur gré. Elles n’ont jamais témoigné de la moindre inquiétude quant à l’absence de leur maître, l’ancien Président ukrainien autoritaire et corrompu Viktor Ianoukovitch. Il avait fui dans la précipitation, le 21 février 2014, après le dénouement sanglant de la Révolution de la Dignité. Dès le lendemain, le peuple révolutionnaire avait repris possession de la propriété de plus de 135 hectares, de la magnifique demeure en bois précieux “Honka”, du court de tennis, de la plate-forme d’hélicoptères, du yacht club, de la réplique de galion ou encore du zoo.

En bordure de la mer de Kiev, un réservoir artificiel sur le cours du fleuve Dnipro, l’endroit est idéal pour une promenade du dimanche, ou encore des sessions de photos de mariage. Tout ici est bien entretenu, et semble paisible. Pourtant, plus de trois ans après, Mejyhiria reste dans un flou juridique, de même que toutes les affaires liées à l’ancien régime. Le parc a été nationalisé et ouvert au public, mais le sort des bâtiments est encore suspendu à une procédure en justice qui s’éternise. On ne sait même pas à qui appartiennent vraiment les autruches, si ce n’est “aux gens de Mejyhiria”, les volontaires qui entretiennent les bâtiments, selon l’expression du coordinateur bénévole Denis Tarahkotelyk.

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Autruche de Mejyhiria. Photo: Philippe Gobert

Flou persistant

Pendant sa présidence (2010-14), Viktor Ianoukovitch avait expliqué ne posséder que 2 hectares de la propriété. Il avait assuré jouir gracieusement de la résidence sur “l’invitation d’amis” Des amis dissimulés derrière un montage de holdings offshore. Le bénéficiaire final s’est avéré être la société “Tantalit”, en fait une couverture pour plusieurs possessions luxueuses des Ianoukovitch en Ukraine.

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Depuis son exil en Russie, l’autocrate déchu a répété cette version des faits, justifiant sa présence par les services qu’il rendait à ses “amis”. “Je m’occupais des autruches!”, avait-il asséné lors d’une célèbre interview à la BBC, en juin 2015. Et le journaliste d’insister: “Vous me dites que le président d’un pays vivait, comme ça, dans le zoo de quelqu’un d’autre?” L’absurdité de la scène, moquée des millions de fois sur Internet, n’occulte pas le fond du problème. Viktor Ianoukovitch n’a jamais admis ses torts. Ses montages financiers, extraordinairement complexes, n’ont pu être entièrement démantelés à ce jour. Et, par voie de fait, la culpabilité de l’ancien régime n’est toujours pas établie en justice.

Sur le Maïdan, pendant l’hiver 2013-14, et dans la bouche des nouveaux dirigeants du pays, l’atrocité des crimes de la “Famille” de Viktor Ianoukovitch, à comprendre comme le groupe de ses proches collaborateurs, semblait indéniable. Malgré cela, plus de trois ans après, seul une affaire de corruption mineure, concernant l’ancien ministre de la justice Oleksandr Lavrynovych, a été portée à un tribunal. Plusieurs cas plus importants ont été classés sans suite. Daria Kaleniouk, directrice adjointe du Centre d’action contre la corruption (AntAC) estime que le système judiciaire ukrainien, des procureurs aux juges, “n’a ni les capacités, ni la volonté de mener à terme les enquêtes”.

Haute trahison

Pourtant, A écouter le procureur général Iouriy Loutsenko, la situation change toutes les semaines. L’ancien héros de la Révolution Orange, qui avait écopé de deux ans et demie de prison à la suite de persécutions politiques du régime de Viktor Ianoukovitch, est un proche du Président actuel, Petro Porochenko. Il a fait du traitement des crimes de l’ancien régime son mot d’ordre. A la différence de ses prédécesseurs, il a fortement poussé pour l’ouverture, le 4 mai, d’un “procès sans précédent” contre Viktor Ianoukovitch, par contumace, pour “haute trahison”.

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Il accuse l’ancien chef de l’Etat d’avoir demandé à Vladimir Poutine de dépêcher ses troupes en Ukraine, au printemps 2014, et d’avoir entretenu des mouvements séparatistes dans plusieurs régions du pays. “Viktor Ianoukovitch et sa clique”, affirme le Procureur général, ont le sang d’au moins 10000 morts et 23000 blessés sur les mains. Plusieurs de ses anciens collaborateurs, ainsi que Serguei Glazyev, conseiller de Vladimir Poutine, et Serguei Shoigu, ministre de la défense de la Fédération de Russie, sont aussi concernés par ce procès. Une incrimination avant tout symbolique. “Ce n’est pas une revanche”, assure Iouriy Loutsenko dans une allocution vidéo à l’esthétique douteuse. “C’est le moyen pour que la justice triomphe enfin, et que la loi s’applique”, tonnerre-t-il.

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Capture d’écran

Fin février 2014, Viktor Ianoukovitch aurait rédigé une série de lettres demandant qu’une intervention armée extérieure ramène la paix civile en Ukraine, et le rétablisse dans son bon droit. Une de ces lettres avait été exhibée, le 3 mars 2014, par l’ambassadeur de Russie à l’ONU Vitaly Chourkine. Trois ans plus tard, la lettre a disparu, l’ambassadeur est mort, officiellement d’une crise cardiaque en mars 2017, et le Kremlin nie avoir jamais reçu une telle demande de la part de Viktor Ianoukovitch. Savoir si cette lettre était réelle, ou un simple instrument de propagande, relève de l’appréciation politique. C’est pourtant sur cette base que Iouriy Loutsenko a ouvert le procès pour haute trahison à Kiev.

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Pour ce faire, il a même fait changer la loi, pour y créer la possibilité de jugements par contumace. Serhiy Horbatiouk, un de ses adjoints en charge d’enquêter sur les actes de violence sur Maïdan, a eu beau souligner que la pratique des procès par contumace est contraire à la Constitution, et que Viktor Ianoukovitch pourrait y trouver une base pour contester le verdict devant la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH). En retour, il a été dessaisi de plusieurs affaires. Le politologue Petro Oleschuk remarque encore que l’accusation de corruption peut être aisément balayée par la défense de l’ancien autocrate: au moment de la supposée rédaction de la lettre, celui-ci n’était plus dans une position de pouvoir qui lui aurait permis de trahir son pays.

Grand spectacle, maigres résultats? 

Depuis l’ouverture du procès avec forte publicité, rien ne s’est passé. Les audiences ont été successivement reportées. Une fois, Viktor Ianoukovitch n’est pas arrivé à se connecter pour une vidéoconférence depuis le tribunal de Rostov-sur-le-Don, en Russie. Une autre fois, c’est son avocat qui a perdu la voix. Le procès est ajourné jusqu’au 16 juin. Il promet de s’étaler sur plus d’un an. Quelqu’en soit l’issue, peu sont ceux qui croient que justice sera pleinement rendue: Viktor Ianoukovitch est officiellement placé sous la protection des autorités russes. Il ne craint pas une éventuelle extradition, ni d’être arrêté ou emprisonné.

Selon les renseignements disponibles, il n’habite pas à Rostov. Il n’apparaît que pour les besoins de la représentation en exil dans cette ville à quelques encablure de son Donbass natal. Il habiterait une villa du prestigieux quartier de Roublievka, dans la banlieue de Moscou. Officiellement séparé de sa femme, il résiderait avec Lioubov Polejay, déjà sa maîtresse du temps de Mejyhiria. Malgré la perte de l’un de ses fils, Viktor junior, dans un accident de voiture sur le lac Baïkal en mars 2015, l’exil ne semble pas particulièrement difficile à vivre. Il convient néanmoins de noter qu’il n’a jamais été aperçu en tête-à-tête avec Vladimir Poutine depuis sa fuite. Une manière indirecte de traduire le mépris que le chef du Kremlin lui avait toujours démontré, et qui a du être exacerbé par de son abandon de poste.

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S’il revenait en Ukraine, Viktor Ianoukovitch serait sous le coup de procédures judiciaires à répétition, en plus du procès pour trahison. Pour usurpation de pouvoir en 2010. Pour avoir sapé les capacités des forces armées. Pour sa responsabilité dans les violences meurtrières de la Révolution. Ou encore pour sa complicité dans le kidnapping, en 2013, de l’archevêque Oleksandr Drabinko et de deux religieuses du Patriarcat de Moscou de l’Eglise orthodoxe. Pour l’heure, aucune de ces affaires n’a été portée devant les tribunaux, bien que les enquêtes et les procédures préliminaires créent régulièrement des effets d’annonce. Les réseaux sociaux ont ainsi relayé intensivement l’apparition de Viktor Ianoukovitch par vidéoconférence, en novembre 2016, devant un juge de Kiev. Il apparaissait comme témoin dans le cadre d’un procès contre 5 anciens policiers accusés de crimes sur le Maïdan.

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Vidéoconférence de novembre 2016

Nombre de commentateurs dénoncent néanmoins un effet pervers de ces affaires. Dans la mesure où l’ancien autocrate ne sera probablement jamais arrêté, les poursuites judiciaires lui servent avant tout d’opérations de communication. Ses vidéoconférences provoquent confusion et cacophonie dans la salle d’audience. De son côté de l’écran, lui apparaît détendu, le teint hâlé, et libre d’exposer sa version des faits sans être contredit. Il a ainsi l’occasion de dénoncer un acharnement contre sa personne, et d’entretenir son narratif de la Révolution et du début de la guerre. Un narratif qui sert les intérêts de ses anciens collaborateurs restés en Ukraine, de même que ceux de la propagande d’Etat russe. En tant qu’accusé dans le procès pour trahison, il entend aussi faire valoir son droit d’interroger le Président Petro Porochenko, le Secrétaire du Conseil de Sécurité et de Défense et ancien Président par intérim, Oleksandr Tourtchinov, et l’ancien Premier ministre Arséni Iatseniouk. Le spectacle promet d’être au rendez-vous. Mais il n’est pas dit que cela serve les intérêts de la justice.

Le nerf de la guerre

Dans ce contexte où l’homme est intouchable, les regards se concentrent sur le nerf de la guerre: l’argent. Certains estiment que la “Famille” de Viktor Ianoukovitch aurait dérobé environ 12 milliards de dollars pendant son passage au pouvoir. Le ministère de la justice avance lui une fourchette de 20 et 30 milliards. Iouriy Loutsenko porte le chiffre à 40 milliards. Mais, plus de 3 ans après la chute du régime, pratiquement rien n’a été récupéré, malgré des annonces régulières. Selon un rapport de l’AntAC de décembre 2016, 1,5 milliards de hryvnias (environ 51 millions d’euros) devaient être récupérés en 2015 et rendus au budget d’Etat: seuls 100093 hryvnias (environ 3400 euros) ont été rendus au budget d’Etat. En 2016, l’objectif était de 7,7 milliards de hryvnias (environ 2610000 euros), pour un rendu effectif de 149193 hryvnias (environ 5000 euros). En 2017, le Premier ministre Volodymyr Hroisman espère gonfler le budget d’Etat de 12 milliards de hryvnias (environ 407 millions d’euros).

Dans ce cas aussi, Iouriy Loutsenko donne pourtant l’impression que la situation évolue rapidement. Notamment le 28 avril, en annonçant la confiscation de 1,4 milliards d’euros d’une série de comptes en banque liés à Serhiy Kourchenko, un jeune membre de la “Famille”. “S’il fallait effectuer l’opération de recouvrement en liquide, avec des billets de 100 dollars, alors l’argent saisi représenterait 15 tonnes”, s’était vanté Iouriy Loutsenko. Le symbole était fort, d’autant que les fonds récupérés ont été officiellement alloués à la politique sociale et de développement régional. Pour le Procureur général, cette décision, actée par un tribunal à Kramatorsk, dans l’est de l’Ukraine, ouvre la voie à une procédure de recouvrement de 50 millions d’euros bloqués dans des banques en Lettonie, et marque une étape fondamentale dans la lutte contre la kleptocratie de l’ancien régime.

Mais, dans ce cas aussi, les critiques fusent. Le procès a été expédié en deux semaines après des audiences à huis clos dans la très provinciale Kramatorsk, et aurait été bâclé. Le député Serhiy Leshchenko, ancien journaliste d’investigation, suggère que le verdict n’est pas suffisamment étayé, et ne concerne même pas des comptes qui sont liés à Viktor Ianoukovitch. La défense de celui-ci prépare d’ailleurs une plainte pour diffamation. Si le jugement est contesté en appel, les fonds pourraient devoir être rendus. Le média d’investigation financière “Nashi Groshi – Notre Argent” avait déjà mis en évidence les failles de décisions antérieures du Procureur Général, les reléguant à de simples opérations de communication. Le juriste Hennadiy Drouzenko met lui en garde sur les risques de discrédit de l’Ukraine sur la scène internationale. “S’il faut rendre ces fonds, il faudra le faire avec des intérêts. Il est facile d’imaginer quelle honte ce serait pour l’Ukraine”.

La complexité des montages financiers

Or, sur la scène internationale, l’Ukraine ne semble pas en bonne posture. Dans plusieurs pays, des mesures de gel de comptes en banque, décidées en solidarité avec la Révolution dès mars 2014, ont été levées par manque de preuves fournies par les enquêteurs ukrainiens. 23 millions d’euros dans une banque britannique sont devenues emblématiques d’un tel risque. Gelés en mars 2014, il avaient été au coeur d’un important sommet anti-corruption à Londres. Theresa May, alors Secrétaire d’Etat à l’intérieur, avait assuré de la détermination des pays participants à lutter contre la corruption et la dissimulation de fonds. Un an plus tard, les 23 millions d’euros étaient dégelés, faute de preuves. “Les procureurs ne sont tout simplement pas intéressés de récupérer cet argent”, dénonce Daria Kaleniouk de l’AntAC.

En substance, la tâche est considérable, tant les montages financiers sont complexes. Si la récupération des fameux 1,4 milliards d’euros est controversée, leur parcours a été très détaillé par Iouriy Loutsenko. Détournées de fonds publics, les sommes avaient transité à travers “au moins 500 sociétés offshore”, avant de revenir en Ukraine. Estampillé comme des fonds étrangers, ils étaient investis dans des obligations d’Etat, rémunérés à hauteur de 8%. “Je m’étonne que la mafia colombienne n’ait pas utilisé ce genre de système”, plaisantait Iouriy Loutsenko.

Autre défi conséquent dans les enquêtes, les Ukrainiens se plaignent régulièrement d’un manque de transparence des plateformes financières occidentales et des paradis fiscaux. Les autorités soulignent enfin régulièrement les limites des enquêteurs, à la fois en termes de ressources techniques et de motivations salariales. Le chef du département de lutte anti-corruption au sein du Bureau du Procureur Général, Nazar Kholodnytskiy, rappelle à qui veut l’entendre que personne ne peut s’attendre à des résultats rapides venant d’institutions fraîchement crées. “En Roumanie, un département similaire de lutte anti-corruption a été créé en 2002. Ce n’est qu’en 2015 que les premiers résultats tangibles sont apparus”, explique-t-il dans un entretien à l’agence de presse Unian.

Retour en grâce international? 

Tout en reconnaissant l’ampleur de la tâche, les critiques estiment néanmoins qu’il serait possible pour les enquêteurs ukrainiens de faire plus. Ceux-ci ont initié un certain nombre de mises en examen. Mais aucun procès des affaires de corruption de l’ancien régime n’a été ouvert à ce jour. Le dégel de comptes dans des banques étrangères est souvent justifié par le manque de coopération et de communication de la part des procureurs ukrainiens. L’arrêt des enquêtes sur Iouriy Ivaniouschenko fin février, a ainsi causé un certain émoi en Ukraine. Originaire de Ienakiieve, la ville natale de Viktor Ianoukovitch, il était perçu comme l’une des personnalités les plus mafieuses de l’ancien régime. Il est désormais retiré de la liste de recherche d’Interpol, libre de ses mouvements, en pleine possession de 200 millions de dollars que la Suisse et Monaco avaient gelé pendant deux ans. Selon le service de presse de la Cour Suprême ukrainienne, cette impunité est due d’abord et avant tout à “l’inaction” des procureurs.

Un certain nombre de sanctions individuelles restent en place, imposées notamment par les Etats-Unis et l’Union européenne. Mais, de manière générale, la pression sur les dignitaires de “La Famille” en exil se relâche. Les anciens Premier ministre Mykola Azarov, ministre des impôts Oleksandr Klimenko, ministre de l’intérieur Vitaliy Zakharchenko, ministre de l’énergie Edouard Stavitskiy, chef de l’administration présidentielle Andriy Kliouyev, tous perçus en Ukraine comme des personnalités troubles et corrompues, honnies des révolutionnaires du Maïdan, ont été retirés de la liste de recherches d’Interpol. Le 3 mai, la veille de l’ouverture de son procès pour haute trahison, le nom de Viktor Ianoukovitch lui-même a été retiré de la liste.

 

 

A travers leur vastes ressources et réseaux d’avocats, les exilés contre-attaquent. Mykola Azarov a annoncé en janvier 2017 qu’il entend créer un gouvernement en exil et plaider sa cause auprès de toutes les juridictions possibles. Fin décembre 2016, un tribunal de Moscou a d’ores et déjà qualifié la Révolution de la Dignité de “coup d’Etat”, dans le cadre d’une plainte déposée par l’ancien député du Parti des Régions Volodymyr Oleynik. Dans le contexte actuel de guerre hybride, l’impact des décisions de justice russes sur l’Ukraine est plus que limité. Le recours aux instances internationales semble plus efficace.

Des plaintes déposées auprès de la CEDH servent de plateforme aux dignitaires de l’ancien régime pour faire valoir leurs droits à des jugements équitables, et se présenter comme des victimes d’une justice sélective. Oleksandr Klimenko s’était notamment fait remarquer pour une série de vidéos au ton ironique. Il y appelait au bon sens de la justice internationale, dénonçait des persécutions politiques. Viktor Ianoukovitch pourrait déposer une plainte similaire pour contester la légalité de son procès par contumace.

Sur le plan international, il convient aussi de noter la difficulté que rencontre l’Ukraine à défendre le non-remboursement d’un prêt de 3 milliards de dollars, contracté par Viktor Ianoukovitch auprès de Vladimir Poutine en décembre 2013. Débouté par un tribunal à Londres, le gouvernement ukrainien est enjoint à rembourser le prêt. Il a lancé une procédure d’appel.

Un ancien régime très actuel

L’ancien régime est de moins en moins sanctionné, voire bénéficie d’un certain retour en grâce au-delà des frontières de l’Ukraine. A l’intérieur, ses représentants sont très actifs. Des journalistes d’investigation ont démontré que plusieurs sociétés de “la Famille” y opèrent toujours, notamment celles liées à Serhiy Kourchenko. A travers ces entreprises circulerait donc le même argent détourné, que militants civiques et procureurs entendent recouvrir. En parallèle, l’empire économique de Rinat Akhmetov, longtemps soutien direct de Viktor Ianoukovitch, est toujours très fonctionnel, malgré des difficultés conséquentes dues à la guerre du Donbass.

Pendants politiques de ces actifs économiques, les partis héritiers du défunt “Parti des Régions”, ancienne majorité présidentielle, ont fleuri dans le paysage politique ukrainien. Le “Oppozitsniy Blok – Bloc d’Opposition”, de même que “Vidrodjennia – Renaissance” et “Volia Narodu – Volonté du Peuple” sont bien installés à la Verkhovna Rada (Parlement), et ont conforté des assises territoriales préexistantes lors des élections locales d’octobre 2015. Ces forces politiques s’inscrivent dans la continuité de l’ancien régime, notamment en termes économiques et sociaux. Pour le Bloc d’Opposition, la résolution du conflit passerait par le rétablissement de relations amicales avec la Russie.

La persistance des réseaux d’intérêts en Ukraine a aussi pris un visage plus dramatique. Une vague de disparitions de personnalités politiques liées à “la Famille” avait ému l’opinion en 2016. Beaucoup avaient été classés comme des suicides. Mais les suspicions de meurtres commandités, et d’un “nettoyage” de témoins compromettants, restent fortes. Les assassinats politiques sont de fait une pratique régulière dans l’espace post-soviétique, et la piste d’opérations pilotées depuis l’étranger s’est plusieurs fois confirmée. Dernier drame en date: le 23 mars 2017, l’ancien député russe Denis Voronenkov était abattu en plein centre de Kiev. Déserteur de la majorité présidentielle de Vladimir Poutine, il était aussi témoin dans le procès de Viktor Ianoukovitch pour trahison. Les commanditaires de son meurtre n’ont pas été identifiés à ce jour.

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Auto-protection du système

La continuité de l’ancien régime est confortée par la persistance du système administratif, policier et judiciaire. Les tentatives de “lustration”, ou tout du moins de renouvellement, des effectifs des forces de l’ordre, des procureurs, juges et hauts fonctionnaires ont eu des effets limités. Les juges de la Cour Constitutionnelle, soupçonnés d’avoir reçu illégalement quelques 6 millions de dollars pour avaliser la réforme constitutionnelle et la supposée usurpation de pouvoir de Viktor Ianoukovitch en 2010, n’ont pas été remplacés. Un processus de renouvellement des juges de la Cour Suprême est en cours, mais il est critiqué pour son manque de transparence. Même l’élection d’un nouveau Médiateur de la Verkhovna Rada pour les droits de l’homme s’est avérée controversée. Quant au Bureau du Procureur, “sa réforme n’a quasiment jamais été initiée malgré les effets d’annonce répétés de Iouriy Loutsenko”, dénonce Alya Shandra, militante pro-ukrainienne au sein de “Euromaidan Press”.

Dans ce contexte d’une inertie des réformes, les critiques vont bon train d’un système qui se protégerait soi-même, d’une révolution à l’autre, à grand renfort de manipulations politiques. Le 24 mai, Iouriy Loutsenko et le ministre de l’intérieur Arsen Avakov annonçaient avec triomphe “la plus importante opération de lutte anti-corruption jamais organisée en Ukraine”. 454 perquisitions dans 15 régions d’Ukraine avaient mobilisé 1700 policiers, 500 procureurs militaires. Certains des raids avaient été mené en hélicoptère. 23 fonctionnaires des impôts ont été arrêtés dans une affaire liée à Oleksandr Klimenko, l’ancien ministre des impôts.

Un coup de filet sans précédent, qui a malgré tout soulevé de fortes inquiétudes. Au-delà de la liste des personnes arrêtées, certains ont remarqué celles qui n’avait pas été inquiétées. Parmi elles, des fonctionnaires longtemps suspects dans l’enquête. Aussi, dans les jours qui ont suivi leurs arrestations, 5 suspects ont été libérés sous caution. Parmi eux, Oleksandr Antipov, chez lequel les policiers avaient trouvé 3,8 millions de dollars en liquide. Le directeur du bureau ukrainien de l’ONG Transparency International, Iaroslav Yourchishyn, dénonce lui des “jeux d’imitation (…), qui soulèvent plus de questions qu’ils ne règlent de problèmes”.

Dans ce même esprit, Iouriy Loutsenko est vilipendé pour une série d’arrangements à l’amiable qu’il conclurait de manière confidentielle avec des parlementaires. Le sulfureux Hennadiy Bobov, ancien du Parti des Régions, siégeant aujourd’hui au sein de Vidrodjennia, aurait ainsi proposé de payer un million de dollars pour éviter des poursuites judiciaires. “Si Loutsenko accepte, cela créera un précédent et entraînera d’autres accords de ce type”, redoute Viktoria Voytsitska du parti “Samopomitch – Auto-Aide”.

Pour beaucoup, il est déjà trop tard. La ferveur révolutionnaire et la fièvre patriotique étant retombée, les marchandages politiciens seraient redevenus le moteur principal de la politique ukrainienne. Les poursuites contre l’ancien ministre de l’écologie Mykola Zlotchevskiy ont été abandonnées en janvier. Les anciens directeur adjoint de Naftogaz Oleksandr Katsouba, directeur adjoint du service des impôts Andriy Holovach et vice-ministre de l’économie Oleksandr Soukhomlyn ont reçu des peines avec sursis, après avoir conclu des accords avec le Procureur Général. Et, le 18 mai, les parlementaires ont ainsi refusé de voter une loi imposant des sanctions à l’encontre de 21 personnalités liées à “la Famille”, dont Viktor Ianoukovitch, sans explication. Une “conséquence directe” de la pratique du marchandage, selon Daria Kaleniouk. Elle souligne le risque que ces accords, confidentiels pour la plupart, représentent de fait une niche pour des pratiques corrompues

Alya Shandra s’indigne aussi de l’inaction de Iouriy Loutsenko dans l’enquête sur Iouriy Boiko, ancien vice Premier ministre sous Viktor Ianoukovitch, et chef actuel du Bloc d’Opposition. Il est soupçonné d’avoir détourné 180 millions de dollars, ce qui ne semble pas inquiéter le Procureur Général outre mesure. Rien de plus normal pour le député Serhiy Leschenko, pour qui rien ne bougera avant les élections présidentielles de 2019: “Boiko est un adversaire idéal pour assurer la réélection de Petro Porochenko, car il servira de repoussoir pour une majorité d’Ukrainiens. Boiko ne devrait donc pas être inquiété avant l’élection”.

L’arbre pour cacher la forêt? 

Loin de la ferveur révolutionnaire contre “la Famille” qui prévalait en 2014, ce sont donc les autorités issues du Maïdan qui se retrouvent désormais critiquées pour leur insuffisances, leur manque de résultats, et leurs supposés marchandages et négociations en sous-main. Nombreux sont ceux qui reprochent à Iouriy Loutsenko, et à un système judiciaire non-réformé, leur indulgence vis-à-vis de la corruption persistante. Les déclarations électroniques des dirigeants et députés, qui avaient révélé, en novembre 2016, certaines fortunes colossales acquises par des moyens non-définis, n’ont pas encore été étudiées par les inspecteurs financiers. Iouriy Loutsenko a beau multiplier les annonces d’arrestation, pour certaines spectaculaires. Le nombre de cas portés devant les tribunaux reste, lui, insignifiant.

Impuissance? Complicité? Marchandages politiciens? Impossible de trancher. Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’inquiétude de la société civile et des partenaires occidentaux de l’Ukraine est récemment montée d’un cran, face à des pressions visant les militants anti-corruption. Un récent rapport d’Amnesty International place encore une fois l’Ukraine au bas de son classement, à la 131ème place sur 176. Une récente loi sur les déclarations de patrimoine, des perquisitions et enquêtes visant des critiques du gouvernement, ou encore des tentatives de brider les activités du Bureau National Anti-Corruption (NABU) sont perçues comme des signes de fermeture de l’exécutif. Sa volonté de réforme, et sa capacité à enquêter sur ses propres abus, est sérieusement remise en question. Dans ce contexte, les poursuites très médiatisées contre la personne de Viktor Ianoukovitch serviraient d’exutoire, pour faire tenter de oublier des affaires plus contemporaines.

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L’Ukraine survivra

A Mejyhiria, la somptueuse résidence “Honka” en bois précieux est contrôlée et entretenue depuis 2014 par des volontaires de Maïdan. Face au vide juridique qui perdure sur le statut des bâtiments, c’est Petro Oleynik, un Ukrainien de l’ouest déjanté qui conserve le trousseau de clés. Affublé d’un drapeau nationaliste et de symboles patriotiques, il organise des tours guidés et mène les visiteurs à la découverte des trésors de Viktor Ianoukovitch. Du chandelier à un million d’euros à la réplique d’un piano “Steinway & Sons”, offert à Yoko Ono par John Lennon, Petro Oleynik exhibe toujours avec enthousiasme son “musée de la corruption”.

“Moi et mes camarades sommes épuisés, bien sûr. Ca fait trois ans que je ne suis pas rentré chez moi”, explique-t-il, en raccompagnant des visiteurs à la porte. “Mais je ne partirai pas avant d’être sûr que tout ceci sera préservé, et accessible au peuple ukrainien. Je n’ai aucune confiance dans les autorités actuelles, j’ai trop peur que tout soit pillé…”. Les habitués remarquent en effet que Petro Oleynik parle moins de “La Famille”, et se dispense de plus en plus sur la nouvelle équipe au pouvoir. “Pour le reste… Peut-être que la justice ne sera jamais rendue, et que Ianoukovitch n’en paiera pas le prix. Mais avec ce ‘temple de la corruption’, nous n’avons pas besoin d’une décision de tribunal pour savoir ce qu’il a fait”.

Coke d’espoir à Avdiivka

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 06/06/2017

La cokerie d’Avdiivka, sous contrôle de la holding de Rinat Akhmetov, est très convoitée par les belligérants. Sur la ligne de front, elle est frappée par les blocages pour son approvisionnement en coke. Les biens de l’oligarque ont été saisis et son centre humanitaire expulsé des zones rebelles.

 

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Crédit: Filip Warwick

“Nos huit fours fonctionnent. Nous sommes revenus à pleine capacité, comme en temps de paix”. Musa Magomedov ne se laisse pas emporter facilement. Accoudé à sa table de conférence, le directeur de la cokerie d’Avdiivka, dans l’est de l’Ukraine parle production et chiffre. Il ne veut malgré tout pas cacher son enthousiasme. “Il y a eu des moments où nous nous pensions condamnés. Aujourd’hui, je sais que nous avons un futur, et Avdiivka aussi”.

A moins de trente kilomètres au nord de Donetsk, l’usine de coke frappe par son gigantisme. Et pour cause: c’est l’une des plus importantes d’Europe. Elle produit 25% du coke ukrainien. Spectatrice immobile de la guerre qui fait rage depuis le printemps 2014, elle s’est retrouvée, avec la ville, sur la ligne de front, du côté contrôlé par les forces ukrainiennes. Le complexe industriel a souffert de nombreux bombardements au cours des trois dernières années, menaçant ses infrastructures vitales. 2 employés ont été tués sur le site.

L’écho des duels d’artillerie est quotidien au-dessus de la ville. Les tirs se concentrent sur la zone militaire au sud, mais se perdent de temps en temps. Quatre civils ont trouvé la mort, le 13 mai, alors que l’Ukraine célébrait la finale de l’Eurovision à Kiev. La cokerie n’a malgré tout jamais cessé de fonctionner. Et aujourd’hui, Musa Magomedov relance les plans d’investissement et de modernisation de l’usine.

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Crédit: Filip Warwick

Pas de temps à perdre

“Vous voyez, les fours sont disposés en batterie, et sont allumés en permanence”, décrit Maksym Butovskiy, contremaître du bloc 1. Un wagon d’acier glisse sur un petit chemin de fer pour collecter des blocs de coke en fusion tombant des fours, à une température de 1000°. Son chargement est ensuite refroidi et entreposé dans les imposantes structures qui encadrent la cour d’usine. “Je considère ces fours comme mes enfants. Autant dire que je suis fier de voir toute ma famille réveillée et active!”, s’émeut Maksym Butovksiy. Seul un neuvième four est en cours de restauration, prévue de longue date. L’usine est active, très active même. “On produit à pleine capacité, et il ne faut pas traîner. Les industries métallurgiques réclamaient notre coke depuis des années, donc il n’y a pas de temps à perdre”, commente Musa Magomedov.

Pourtant, en février, le directeur hurlait à la mort. Le blocus nationaliste des approvisionnements de charbon en provenance des territoires séparatistes faisait peser une menace bien plus existentielle que les bombardements. Sous la bannière “Stop au commerce du sang”, des groupes paramilitaires soutenus par des partis politiques d’opposition avaient établi des barrages sur des voies de chemin de fer. Ils avaient juré d’interdire aux sociétés implantées dans les républiques de Donetsk et Louhansk de faire des affaires avec des entreprises en territoire ukrainien, et de financer les autorités séparatistes par leurs impôts.

Un suzerain en exil

Le blocus était clairement dirigé contre l’empire industriel de l’oligarque Rinat Akhmetov. Allié du Président déchu Viktor Ianoukovitch, il a longtemps été considéré comme le “Seigneur du Donbass”, et avait organisé un circuit de production très intégré, moderne et compétitif, au sein de sa holding “System Capital Management” (SCM). La cokerie d’Avdiivka, en l’occurrence, dépend de la société “Metinvest”, un des fleurons de SCM. Elle recevait charbon et électricité de la société DTEK, elle aussi partie prenante de SCM. La coke produite partait pour la plupart vers des métallurgies de Metinvest. Le circuit avait résisté à la guerre, jusqu’aux blocages du début d’année. Face à la pression d’un mouvement nationaliste armé, vindicatif, et soutenu par l’opinion, le Président Petro Porochenko a institutionnalisé, le 15 mars, un “gel temporaire des échanges commerciaux par rail et par la route”.

“Nous avons du nous adapter”, explique Musa Magomedov, “en recherchant des approvisionnements depuis les Etats-Unis, l’Australie, et d’autres mines d’Ukraine. Ca coûte plus cher, mais nous pouvons au moins continuer à travailler”. L’intégration verticale est tout de même préservée à 50%, dans la mesure où les fournisseurs américains comme United Coal Company sont détenus par Metinvest.

Musa Magomedov dément ainsi les rumeurs de contrebande depuis les zones séparatistes. La cokerie ne reçoit plus ni charbon ni électricité depuis Donetsk, maintenant que les lignes à haute tension ont été redirigées depuis le nord de la région. A travers cette usine, il semble qu’Ahmetov, autrefois le “Seigneur du Donbass”, a perdu tout contrôle sur son fief. En mars, les séparatistes avaient nationalisé une trentaine de ses entreprises sur leurs territoires. Même les activités humanitaires de Rinat Akhmetov sont désormais interdites à Donetsk et Louhansk.

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Crédit: Filip Warwick

 

Séparation définitive? 

Pour le Donbass, région minière et industrielle autrefois très dynamique et incorporée aux circuits économiques ukrainiens, la reconfiguration est difficile. Au moins 20000 personnes franchissent la ligne de front chaque jour, preuve de liens forts et persistants. La rupture progressive des liens économiques pourrait remettre en cause ces interconnexions. Le constat est d’autant plus amer que le blocus ne semble en aucun cas contraindre les autorités séparatistes et russes, à relancer des négociations de paix. Les instigateurs des barrages assuraient pourtant que la pression financière d’un blocus obligerait Moscou à se montrer plus conciliante.

Le chef de Donetsk Alexander Zakharchenko semble très bien s’accommoder de la situation. Il a renforcé son emprise sur l’économie régionale, et semble regarder de moins en moins vers l’Ukraine. Petro Porochenko a subi un revers politique cuisant. Il a aussi perdu les impôts conséquents que les sociétés versaient à Kiev avant d’être nationalisées à Donetsk et Louhansk, accuse les nationalistes d’avoir “manipulé l’opinion” afin de séparer définitivement le Donbass de l’Ukraine.

Crédit: Filip Warwick

Si les faisans restent… 

Chez Musa Magomedov, pas de politique, hormis la politique de la ville. L’homme est une célébrité à Avdiivka, et sur les réseaux sociaux, acclamé pour sa détermination face à l’adversité. De fait, l’existence même d’Avdiivka dépend de la cokerie. La ville en reçoit tout son chauffage, la quasi-totalité du budget municipal, et l’essentiel de son activité économique, à travers les 4000 emplois occupés.

Sur 35000 habitants avant la guerre, environ 20000 vivent encore en ville. “Nous ne manquons pas de bras, mais plutôt de compétences. Les travailleurs les plus qualifiés sont partis”, regrette Musa Magomedov. “Mais avec le retour à nos pleines capacités, on va leur montrer qu’il y a des perspectives ici. On va les faire revenir”.

A la fin d’un tour de l’usine, Ioulia M., responsable de presse, entraîne le visiteur vers un petit espace vert. Des canards s’ébattent dans un bassin. Des cygnes, et même des faisans paradent autour. Le soleil inonde le parc, dans un des premiers après-midis d’été. “Si ces animaux vivent paisiblement ici, alors c’est bon signe pour nous. D’abord en terme de qualité de l’environnement. Malgré toutes les critiques qui nous sont adressées, l’usine est aussi propre qu’une cokerie comme celle-là peut l’être. Et puis, dans ce contexte… si eux se sentent bien ici, alors il n’y a pas de raison que nous fuyons”.

RFI: Kiev soulagée après la rencontre de Versailles

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 30/05/2017

Soulagement en Ukraine, après la conférence de presse conjointe d’Emmanuel Macron et de Vladimir Poutine. La France est très importante dans le règlement du conflit à l’est de l’Ukraine, et beaucoup se réjouissent à Kiev d’avoir vu le nouveau président tenir tête au maître du Kremlin. Peu croient cependant que cela puisse régler le conflit dans le Donbass. 

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Au moins, il a compris à qui il avait affaire. Médias et réseaux sociaux ukrainiens avaient longuement accusé les Occidentaux d’indécisions et d’actes manqués dans leur politique vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine. Ils se félicitent aujourd’hui de la prestation d’Emmanuel Macron. Son commentaire sur les agences de press Russia Today et Sputnik étant des organes d’influence et non de journalisme a été particulièrement apprécié. Kiev dénonce depuis 2014 les effets désastreux de la propagande d’Etat russe, qui a joué un rôle important dans le déclenchement de la guerre.

Emmanuel Macron tient tête à Vladimir Poutine, et l’avertit même d’une poursuite des sanctions en cas d’escalade en Ukraine. Pour autant, les commentateurs remarquent qu’il n’apporte pas de proposition nouvelle pour relancer les efforts de paix. La question de l’annexion illégale de la péninsule de Crimée n’a pas été développée. Et, en se référant aux Accords de Minsk, le président français s’engage à prolonger un format de négociations qui n’a produit que peu de résultats tangibles depuis 2015. Nombre d’analystes estiment qu’à la fois Kiev et Moscou ont un intérêt politique à conserver ce cadre de Minsk; afin de préserver un status quo. Même le premier point de l’accord, l’application d’un cessez-le-feu, n’a jamais été totalement respecté. La veille de cette rencontre à Versailles, des bombardements avaient fait quatre blessés et détruit une école dans la zone de guerre. Les trois dernières années ont prouvé que des sommets entre chefs d’Etat n’ont qu’un impact limité sur la réalité du terrain, et sur les perspectives d‘un retour à normale dans la région.

Sébastien Gobert – Kramatorsk – RFI