RFI: Ce que l’Ukraine attend du sommet de l’OTAN à Varsovie

Reportage diffusé sur RFI, le 09/07/2016

A Varsovie, dans le cadre du sommet de l’Otan, se tient ce samedi 9 juillet une réunion stratégique de chefs d’Etat entre l’Alliance Atlantique et l’Ukraine. Ce pays d’Europe de l’Est dénonce, depuis 2014, une agression de la Russie à travers l’annexion de la Crimée et un conflit meurtrier dans le Donbass, à l’est. Les forces armées, encore très post-soviétiques, ont entamé un vaste processus de réforme, et attendent beaucoup de l’Otan. A Kiev, pour en parler, Sébastien Gobert s’est entretenu avec le major général Anatoliy Petrenko, directeur du département d’orientations stratégiques et de relations internationales.

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C’est dans une salle de conférence fraîchement rénovée que le Major Général Anatoliy Petrenko s’installe. Le message doit être clair: même au ministère de la défense d’Ukraine, les choses changent, et se modernisent. D’après le Major Général, l’enjeu est de taille.

Anatoliy Petrenko: Nous ne voulons pas améliorer ou maintenir les forces armées d’Ukraine. Nous voulons les transformer radicalement pour en faire une nouvelle institution de sécurité et de défense nationale. Il s’agit aussi de respecter les critères de candidature à l’OTAN. 

Reliquat de l’Armée Rouge, délaissée pendant les deux décennies d’indépendance, l’armée ukrainienne a en plus à faire face à un défi colossal.

Anatoliy Petrenko: Le défi, c’est de mettre en oeuvre cette réforme alors que les hostilités se poursuivent dans l’est du pays, et que nous subissons une menace directe depuis le sud. La Crimée a été annexée illégalement. Il y a une présence de troupes étrangères dans l’est du pays. 

Les réformateurs de la défense souffrent aussi de restrictions budgétaires et d’une résistance active de nombreux généraux encore ancrés dans l’idée soviétique d’une opposition fondamentale à l’OTAN.

Certains résultats sont déjà visibles, même si le processus de réformes traîne en longueur. Dans ce contexte, Anatoliy Petrenko attend beaucoup des alliés occidentaux. Pas le déploiement de troupes dans l’est de l’Ukraine, mais bien un soutien sans faille.

Anatoliy Petrenko: Après le sommet de Varsovie, nous bénéficierons d’un paquet d’assistance complet. Nous allons créer un centre de coordination de commandement, nous allons nous oeuvrer à la modernisation de notre logistique et de notre capacité médicale, nous comptons améliorer notre défense cybernétique, la protection de notre système énergétique et nos communications stratégiques.

Le Major Général se dit bien au fait des résistances au sein des pays de l’OTAN à un rapprochement avec l’Ukraine. Beaucoup en Occident ne font pas confiance aux Ukrainiens, taxés d’incompétence et de corruption, et craignent qu’une expansion de l’OTAN puisse irriter le Kremlin. Mais pour Anatoliy Petrenko, la raison première de ce rapprochement, ce sont les Ukrainiens eux-mêmes.

Anatoliy Petrenko: Avant, entre 35 et 45% de la population soutenait l’adhésion à l’OTAN. Aujourd’hui, c’est plus de 78%. D’ici à 2020, nous devons faire en sorte que les forces armées d’Ukraine soient fonctionnelles et interopérables, et qu’elles respectent les critères de candidature à l’OTAN. Ce sont les Ukrainiens eux-mêmes qui prendront la décision ultime de l’adhésion. 

Autrement dit, la relation entre l’OTAN, la Russie et une Ukraine en guerre devrait faire longtemps parler d’elle. Et alimenter les craintes, fondées ou non, sur une nouvelle guerre froide.

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LLB: En Ukraine, les écrans apaisent la douleur de la séparation

Reportage publié dans La Libre Belgique, le 09/06/2016. Ce travail s’inscrit dans le cadre du projet sur les « Villages Skype d’Ukraine », réalisé avec le soutien de journalismfund.eu

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Dans ce village de l’Ouest de l’Ukraine, proche de la frontière polonaise, l’absence d’au moins un membre de la famille fait partie de la réalité locale. Nombreux sont ceux partis travailler à l’étranger, pour assurer la subsistance de leurs proches, restés au pays. Mais pour les familles, le prix de la séparation est élevé. Reportage.

Skype, ça a donné un nouveau souffle à notre ville. » Krystyna Datsiouk s’est mise sur son trente et un, pour présenter le centre informatique de sa bibliothèque pour enfants. « Cela a permis aux habitants de Sokal de renouer le contact avec ceux qui sont loin. Moi, par exemple, mes deux frères sont à l’étranger. Mes collègues ont toutes des parents à l’étranger. Vous ne trouverez pas une famille ici qui n’a pas un de ses proches à l’étranger. » A dix kilomètres de la frontière polonaise, Sokal est un petit bout de campagne ukrainien tout à fait typique. On y accède sur des routes cabossées, en passant devant le cadavre de la défunte usine de produits chimiques, jadis le lieu de travail de plus de 5 000 personnes. Au centre-ville, la vie semble paisible, entre façades décrépies de bâtiments publics et conduites de gaz rouillées. Ici et là, néanmoins, ce sont les belles demeures neuves, à l’architecture originale, qui attirent l’œil. Des maisons généralement habitées par des familles morcelées.

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Questions Internationales: Les nouvelles lignes-frontières d’Ukraine

Article publié dans le numéro double 79-80 de Questions Internationales, La Documentation Française; Mai-Août 2016

« Vous savez combien coûtent les bananes à Donetsk ? Au moins deux fois plus chères qu’ici. Et le dentifrice ? C’est une trentaine de hryvnias ici, contre une centaine là-bas ! Enfin, 300 roubles, puisqu’on a le rouble là-bas… » Maya X. s’en est fait une raison. La mère de deux enfants, dans sa quarantaine, vit à Donetsk. Elle ne veut pas quitter sa ville natale, devenue capitale de la République populaire autoproclamée de Donetsk. « Il n’y a pas de pénurie, là-bas. Mais il y a moins de produits de bonne qualité, la plupart viennent de Russie. Et les prix… Donc une fois par mois, moi et mon mari avons pris l’habitude de venir en Ukraine pour faire des courses. Même si le passage de la frontière peut prendre plus d’une journée, cela vaut le coup. »

Maya X. est une frontalière. Du moins, elle se perçoit comme telle, et organise sa vie en conséquence. Après des mois d’un conflit hybride dans le Donbass, le statut des territoires non contrôlés par l’Ukraine est certes encore incertain, et sujet aux progrès éventuels de l’application des accords de Minsk . Ceux-ci prévoient la réintégration des Républiques populaires de Donetsk (RPD) et Louhansk (RPL) au sein d’une Ukraine unie et décentralisée. Pour l’heure, la séparation reste néanmoins bien réelle.

Lire le reste de l’article dans la revue, numéros 79-80 (disponible en kiosque)

 

L’Ukraine, entre vieilles idoles et nouveaux héros

 

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 25/04/2016. Article co-rédigé avec Laurent Geslin, avec le concours de Niels Ackermann.

 

“Ils auraient du le laisser là-bas…” Oleksandr Oleksiyevitch remet les mains dans les poches de son uniforme dépareillé, et soupire longuement. Devant lui, dans la cour d’entrepôt poussiéreuse dont il assure la surveillance, Lénine a encore le doigt pointé vers le ciel. L’énorme monument de 40 tonnes gît à même le sol, loin de la place principale de Zaporijia, où il a trôné pendant des décennies, dominant les berges du fleuve Dnipro.

“Ca fait partie de notre histoire, c’est malsain de le retirer, et de faire semblant que rien ne s’est passé…” Le vigile, ancien policier à la retraite, crache par terre. En cette fin de journée, seuls les croassements de corbeaux et l’écho de quelques voitures au loin viennent perturber le silence de ce cimetière improvisé. “Maintenant, ils vont le vendre: c’est du bronze massif, il y a beaucoup d’argent à en tirer. Voilà, c’est comme ça. Notre histoire pour quelques dollars…”

Qu’est-ce qui vient après? 

Le Lénine de Zaporijia, c’était le dernier “grand” Lénine qui restait debout en Ukraine. Il a été déboulonné par la municipalité le 17 mars, en vertu des lois mémorielles dites “de décommunisation”, qui ordonnent, entre autres, la disparition de tout monument ou symbole promouvant “l’idéologie totalitaire soviétique”. Avec plus de 5000 statues dédiées au leader bolchévique en 1991, l’Ukraine était, au moment de son indépendance, la république comptant le plus grand nombre de Lénines en URSS. Il en resterait aujourd’hui un peu moins d’un millier.

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Le Lénine de Zaporijia après son déboulonnage. Photo: Laurent Geslin.

“Au moins, ici, ils ont fait cela de manière civilisée, avec une grue et une équipe technique”, poursuit Oleksandr Oleksiyevitch. Le “Léninopad”, la chute des Lénine, est souvent orchestrée de manière spontanée, par des groupes citoyens ou des casseurs nationalistes. “Mais cela a donné l’occasion à des gens de lui dire au revoir, de déposer des fleurs…”, regrette Natacha Lobach, une militante civique très active dans l’aménagement urbain de Zaporijia. “Après toutes les atrocités qu’il a commis? Cela n’a montré qu’une chose: le lavage de cerveau que nous avons subi pendant tout ce temps est encore très efficace”.

Pour cette jeune architecte, le problème est néanmoins ailleurs. “La décommunisation, c’est très bien. Mais qu’est-ce qui vient après? Par exemple, personne ne sait que faire de cette place maintenant. Un monument aux Cosaques? Aux cosmonautes? Aux Indiens?” De fait, deux ans après la Révolution de la Dignité, qui a accéléré le Leninopad, les villes d’Ukraine sont pleines de piédestaux portant encore l’inscription “Lénine”. Sans qu’aucun changement n’y soit apporté. “Le plus important, c’est d’abord de faire disparaître les traces de l’occupation soviétique”, assène Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’Institut National de la Mémoire, et grand maître à penser des lois de décommunisation. “Peu à peu, les citoyens se saisiront de la question et trouveront des solutions pour réaménager leurs espaces urbains”.

En avril 2015, ce sont 4 lois qui ont marqué un virage de l’historiographie nationale. En criminalisant la propagande des régimes totalitaires communistes et nazis, elles prévoient d’ouvrir les archives du KGB au public, et de glorifier la mémoire des combattants en faveur de l’indépendance nationale au 20ème siècle. Soit une tentative de “reproduire le choc mémoriel connu dans les anciennes républiques populaires d’Europe centrale”, comme l’explique Volodymyr Viatrovitch, alerte, redressé sur un canapé de son bureau. “Nous devons en tirer les mêmes gains en termes de démocratisation”.

La gue-guerre des noms

En parallèle du Leninopad, la décommunisation des noms bouleverse la représentation mentale de la géographie de l’Ukraine. Ici, une avenue Lénine est devenue l’avenue (John) Lennon. Là, c’est Andy Warhol a pris la place du leader bolchevique sur les plaques de nom de rue. Dans la partie de l’oblast (région) de Donetsk, les cartes officielles utilisent désormais le nom de Bakhmout pour indiquer une petite agglomération. De 1924 à septembre 2015, celle-ci était pourtant connue comme Artemivsk, dédiée à Fiodor Sergueïev (1891-1938), dit Camarade Artiom, un révolutionnaire soviétique.

Pour les habitants de la région, de même que pour les militaires ukrainiens déployés sur le front du Donbass, à une vingtaine de kilomètres au sud, le changement est encore difficile à ancrer dans les esprits. Dans une région en guerre, où de nombreuses personnes comptent encore en roubles soviétiques, où les panneaux de signalisation sont rénovés au compte-goutte, Artemivsk restera Artemivsk pour de nombreuses années à venir.

Une spécificité locale qui est aisément exploitée par les critiques de la décommunisation, et la machine de propagande russe. Celle-ci assimile le processus à une trahison ukrainienne de son passé, et à une vaste chasse aux sorcières russophobe, orchestrée par une supposée junte nationaliste arrivée au pouvoir en février 2014.

Un des sites de propagande du Kremlin, Sputnik, dénonce ainsi une “obsession” d’ukrainiser les noms de famille à consonance russophone. On en est malgré tout très loin, puisque la source principale de Sputnik n’est autre qu’une simple pétition citoyenne. Lancée le , qui a reçu 6 signatures sur les 25000, qui seraient nécessaires à un examen par le chef de l’Etat Petro Porochenko. La manipulation dénote toutefois l’enjeu de la décommunisation en Ukraine, à la fois en termes de géopolitique, mais aussi de politique intérieure.

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Statuette de Stepan Bandera, Musée de Roman Shoukhevitch à Lviv.

Car, loin des affres de la guerre d’information qui fait rage entre l’Ukraine et la Russie, force est de reconnaître que la décommunisation ne fait pas consensus. “Dnipropetrovsk reste Dnipropetrovsk”, martèle Boris Filatov. Elu de la troisième ville d’Ukraine en octobre 2015, l’homme refuse catégoriquement de la rebaptiser. “C’est le nom historique de la ville, qui a accompagné son développement, et c’est comme cela que nous sommes connus, en Ukraine et à l’étranger”.

Et si changement de nom il y avait, quel serait-il? Fondée en 1776, sous l’impulsion de Catherine II, pour accueillir le gouvernement de la Nouvelle Russie, Ekaterinoslav prit en 1924 le nom de Petrovsk, pour célébrer le révolutionnaire ukrainien Grigori Petrovski, Commissaire du peuple aux Affaires intérieures entre 1917 et 1919, puis celui de Dnipropetrovsk, durant la déstalinisation, en 1957.

Dnipropetrovsk a beau être aujourd’hui le fer de lance de la défense nationale ukrainienne, en tant que base arrière de nombreux bataillons déployés dans le Donbass, cet héritage soviétique est insupportable pour Volodymyr Viatrovitch. “La loi est la loi. La question de Dnipropetrovsk doit être réglée, d’une manière ou d’une autre”, tranche-t-il.

Là-bas, où la décommunisation est acquise

L’homme est bien connu pour son anti-communisme primaire. D’ailleurs, son bureau de Kiev, il l’a installé dans les anciens quartiers-généraux de la Tcheka, ancêtre du KGB. La chute de l’autoritaire et très russophile Viktor Ianoukovitch en 2014 lui a donné l’occasion d’exporter à Kiev une historiographie développée depuis de longues années dans sa ville natale: Lviv, capitale de l’ouest de l’Ukraine, un des bastions historiques de l’idée nationale ukrainienne.

La décommunisation, là-bas, elle y est acquise. “Il y a déjà des jeunes générations qui ne connaissent rien de ce bagage, ce fardeau du post-soviétisme. C’est une sorte d’héritage criminel, qui leur est étranger”, explique, placide, Ruslan Zabyliy, directeur de l’ancienne prison de Lontsky, aujourd’hui musée des occupations. L’ignorance de l’histoire soviétique? “C’est une bonne chose, parce que les jeunes générations ne veulent pas construire leur avenir à partir de cet héritage”. Un argument censé, dans un pays engagé dans un processus de réformes modernisatrices, qui se rêve toujours un avenir européen.

Et quid de la partie de la population faisant preuve d’une certaine nostalgie pour l’époque soviétique? “Ce sont des gens qui ont donné les meilleures années de leurs vies pour construire l’URSS. Ils vivent dans le passé. A part quelques marginaux surexcités, la plupart ne sont plus actifs, ils sont retraités.”, commente Ruslan Zabyliy. Autrement dit, de la quantité négligeable.

En écho à la diatribe de Ruslan Zabyliy, on n’entend pratiquement que le silence. Depuis des années, les représentants politiques communistes en Ukraine n’avaient de communiste que le nom. Ils se caractérisaient avant tout par des pratiques populistes et corrompues, sans profondeur idéologique. Ils sont désormais invisibles depuis l’interdiction du Parti communiste en décembre 2015. Dans le contexte actuel de guerre hybride contre une Russie qui se revendique l’héritière de l’URSS, aucune voix politique ne s’élève pour défendre la moindre bribe d’héritage soviétique.

La lutte pour l’indépendance glorifiée

Ceux que l’on entend beaucoup, dans l’Ukraine post-révolutionnaire, ce sont les défenseurs de la mémoire de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), et de leurs chefs idéologues Stepan Bandera et Roman Shoukhevitch. Combattants pour l’indépendance nationale dans les années 1940 contre les Soviétiques, leur action fut néanmoins fort controversée. Notamment à cause de leur coopération d’un temps avec les Nazis, et de leur participation dans des exactions contre des Juifs et des Polonais. Discréditée par le régime soviétique, leur mémoire a été valorisée pour la première fois sous la présidence de Viktor Iouchtchenko (2005-10). Dans l’ouest de l’Ukraine, elle fait aujourd’hui partie du folklore.

“Vous voyez, ils étaient trois, quatre de nos héros à vivre cachés dans ces souterrains pendant des années, à organiser des coups contre les Rouges”, raconte un vieux guide, éclairé à la lampe torche, dans une “Kryivka” (cache) reconstituée, dans une forêt voisine de l’agglomération de Lviv. Maillon d’un réseau de centaines de terriers plus ou moins aménagés, repères de résistants nationalistes jusqu’au milieu des années 1950, cette Kryivka fut creusée tout près d’un autre marqueur historique. “Vous voyez ce fossé recouvert par la mousse?”, indique le vieux guide. “C’était la tranchée marquant la ligne de front pendant la guerre polono-ukrainienne de 1920-21”. Tout un symbole de la lutte pour l’indépendance, glorifiée par les lois mémorielles de 2015.

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Entrée d’une Kryivka rénovée, près de Lviv.

“Il faut se rappeler de ce qu’a fait mon père, qui est une action fondamentale pour l’Ukraine”, explique Iouriy Shoukhevitch, adossé à une cane en forme de hachette cosaque. A 83 ans, le fils de Roman Shoukhevitch est aujourd’hui député du Parti Radical d’Ukraine, salué bien bas par les passants dans la rue. Une reconnaissance qui le change de l’opprobre subie pendant sa jeunesse. Le régime soviétique l’avait gardé plus de 30 ans entre des prisons et des camps de concentration, pour “agitation anti-soviétique”, notamment à cause des actions de son père. C’est donc tout naturellement qu’en tant que député, il a activement aidé à la rédaction des lois mémorielles.

“C’est une histoire terrible, dont il faut nous délivrer”, explique-t-il. Imaginez un homme qui viendrait chez vous. Il casse tout, il vous bat, il épouse votre femme et vous prend vos enfants. Ensuite, il accroche son portrait au mur, et il s’installe. Et quand vous voulez le retirer, quelques années plus tard, ce sont vos enfants qui vous en empêchent, au prétexte que cela fait partie de l’histoire!” Ce processus de délivrance passe par la promotion de nouveaux héros nationaux.

Des héros, oui. Mais lesquels? 

Alors que les statues de Lénine tombent un peu partout en Ukraine, c’est Stepan Bandera qui se dresse fièrement à Lviv. “Je me souviens de Bandera quand j’étais petit”, raconte Iouriy Shoukhevitch. “C’était un homme droit, intègre”. Un souvenir mis en valeur par l’historiographie officielle, même si, dans d’autres régions d’Ukraine, en particulier l’est en guerre, le nom de Bandera en fait frémir plus d’un. Le personnage, grand idéologue de l’indépendance nationale, est aussi associé aux théories fascistes et antisémites des années 1940. Roman Shoukhevitch lui-même fut nommé commandant du bataillon Nachtigall en mai 1941. Cette unité supplétive de la Wehrmacht composée de soldats ukrainiens entra le 29 juin 1941 dans Lviv, abandonnée par les soldats soviétiques, avant de se livrer à au moins deux pogroms le 30 juin et le 25 juillet 1941.

Les historiens s’affrontent néanmoins avec persistance sur la véracité des faits qui sont reprochés à Stepan Bandera, Roman Shoukhevitch, l’UPA, et leur idéologie. D’autant que l’histoire du nationalisme ukrainien est loin d’être linéaire. Après avoir été éconduits et trahis par les Nazis, Roman Shoukhevitch et l’UPA ont effectivement combattu contre l’occupant allemand, jusqu’à leur fuite en 1944. Stepan Bandera lui-même fut emprisonné par les Nazis entre juillet 1941 et septembre 1944, coupable d’avoir déclaré un Etat ukrainien indépendant sur le territoire du Reichskommisariat.

“Ici, on compare souvent l’UPA avec l’IRA, en Irlande”, suggère Irena X., une jeune auto-entrepreneuse de Lviv. “L’UPA, ils avaient leurs objectifs, et ils ont utilisé tous les moyens disponibles. Dans le cas de l’IRA, ces moyens, c’était des attaques terroristes. Pour l’UPA, ce sont des alliances controversées et des exactions contre des groupes qui menaçaient l’indépendance. Rien de très blanc, sans être complètement noir…”

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Iouriy Shoukhevitch, à Lviv. Photo: Laurent Geslin.

Chez Iouriy Shoukhevitch, en tout cas, on ne trouvera pas une critique de l’action de son père et de ses alliés. A fortiori, la fin semble justifier les moyens. Et l’agression russe contre l’Ukraine, à partir de 2014, donnerait raison aux actions de l’UPA. “Un homme venu des régions de l’est m’a interpellé sur un plateau de télévision, il y a quelques temps”, détaille-t-il en jouant avec son briquet. A 83 ans, l’homme ne sort jamais dans la rue sans un paquet de “Stolitchniy”, de fortes cigarettes qu’il fume avec avidité. “Cet homme  a raconté qu’avant, il croyait que les Ukrainiens de l’ouest étaient des fascistes sanguinaires. Mais depuis, il a réalisé que nous avions raison dans notre combat contre les Russes!”

“La guerre du Donbass nous fournit beaucoup de nouveaux héros”, reprend Ruslan Zabyliy. “Vladimir Poutine a unifié l’Ukraine plus rapidement que des générations d’historiens et hommes politiques”. Depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’agression russe constitue nouvel épisode dramatique de l’histoire ukrainienne, qui pourrait atténuer le besoin d’aller fouiller dans l’Histoire avec un grand “H”. “Mais ce besoin de héros est réel”, justifie Ruslan Zabyliy. “Il s’explique par la persistance de complexes d’infériorité des Ukrainiens face à l’historiographie russe”.

Ainsi est ravivé l’héritage des Cosaques, ces guerriers libres auxquels se sont référés nombre des révolutionnaires du Maïdan ou encore les soldats actuellement déployés dans le Donbass. La Sitch, capitale légendaire des Cosaques, se trouve d’ailleurs sur l’île de Khortytsya, à Zaporijia. Et depuis mars 2016, elle n’est plus dominée par la statue de Lénine. Le symbole, encore une fois, est fort, de l’affranchissement des héros de l’Ukraine.

Tout dans le même sac? 

Le concept même de “héros”, décerné à des combattants aussi controversés que ceux de l’UPA, ne fait pas l’unanimité. Assise à une terrasse de Kiev, à quelques pas de l’Institut National de la Mémoire, Ioulia Shoukan, une chercheuse franco-biélorusse, insiste sur le besoin “d’assurer une exploitation impartiale des archives nationales”.

La jeune chercheuse a en tête les massacres d’entre 40000 et 100000 Polonais dans la région de Volhynie en 1943. “Si des documents historiques mettent directement en cause l’UPA dans ces massacres, il faut avoir la garantie qu’ils seront aussi rendus publics”. Un risque qui serait d’autant plus réel que Volodymyr Viatrovitch, dans une polémique avec le journal Krytyka, a déjà rabaissé l’analyse des exactions de Volhynie à “une question d’opinions”.

“De la même manière, les archives ne doivent pas être utilisées uniquement à des fins de discréditer l’époque soviétique”, ajoute Ioulia Shoukan. De sa propre expérience, elle sait que “tout n’est pas bon à jeter dans l’héritage soviétique”. L’URSS s’est étalé sur une période de 70 ans pour plus de la moitié de l’Ukraine contemporaine, et a imprégné sa marque sur plusieurs générations. “L’ère soviétique se divise en différentes périodes, alternant répression et apaisement, progrès économique et social et stagnation économique et pénuries. On ne peut pas tout mettre dans le même sac. Ne serait-ce que les frontières nationales, que le gouvernement entend défendre aujourd’hui, sont directement héritées de l’URSS…”

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Il en va de même pour Ievguenia Moliar, meneuse de projet à la Fondation artistique Izolyatsia. Autrefois basée à Donetsk, celle-ci est aujourd’hui en exil à Kiev, et s’est lancée, entre autres, dans un projet de sauvegarde des fresques et mosaïques soviétiques. Certaines, majestueuses, décorent des façades entières de blocs d’habitation. “On a l’impression que le pouvoir actuel veut juste faire table rase du passé, en ignorant qu’il y avait une logique biologique dans les développements passés. On ne peut retirer une mosaïque, qui n’a d’ailleurs rien d’un instrument de propagande, d’une façade de bâtiment, et prétendre que ce bâtiment n’a pas été construit selon des normes soviétiques!”

Un problème conceptuel, auquel ni l’anti-communisme des lois mémorielles, ni la promotion de nouveaux héros controversés, ne propose de solution. Pour Volodymyr Vorobey, jeune entrepreneur social de Lviv, c’est typique d’une classe politique ukrainienne irresponsable, qui “sort les amulettes vaudou quand elle n’a rien à proposer”. Les questions linguistiques, historiques, culturelles, seraient ainsi agitées à des fins politiciennes, afin de masquer le blocage du processus de réformes, de lutte anti-corruption, et de modernisation du pays.

A travers son think-tank et son réseau de petites entreprises, Volodymyr Vorobey essaie lui d’approcher la décommunisation comme un moyen de mettre un terme au paternalisme soviétique. “Un diction communiste bien connu dit que l’initiative est punissable. Sous-entendu, que tout doit venir de la hiérarchie, que les gens ne doivent rien faire par eux-mêmes”. Une mentalité que le jeune homme constate encore dans de nombreuses localités du pays, notamment à l’est, où il organise des séminaires et conférences. Les temps ont changé! L’Etat ne peut plus être pensé comme quelque chose d’inaccessible et de miraculeux, mais comme quelque chose issu de notre volonté commune”.

Dans une Ukraine paralysée par une guerre hybride, une grave crise économique et une corruption endémique, c’est bien un nouveau projet du vivre ensemble qui manque. Il en faudra plus que quelques statues de Lénine jetées à terre.

RFI: Libéralisation du régime de visas Schengen pour les Ukrainiens

Papier radio diffusé dans les journaux de la soirée sur RFI, le 18/12/2015

Lancement: Victoire politique pour l’Ukraine, la Géorgie et le Kosovo aujourd’hui. La Commission européenne s’est prononcée pour l’abolition du régime de visas Schengen pour ces trois pays. La recommandation n’a pas d’effet pratique immédiat, elle doit d’abord être avalisée par le Parlement avant qu’elle ne devienne réalité, au plus tôt à la mi-2016. Mais la portée symbolique est importante. 

Des voyages sans visas pour l’Europe, nous y voilà! Avec ce message enthousiaste sur Twitter, le président ukrainien Petro Porochenko accomplit l’une de ses promesses de campagne: les Ukrainiens ont enfin la perspective de se déplacer librement dans l’espace Schengen sans avoir à faire la queue devant les consulats européens pour demander des visas. Avec 1 million 300.000 visas délivrés en 2014, l’Ukraine est le troisième pays à demander le plus de visas Schengen, après la Russie, et la Chine. La procédure est vécue ici comme humiliante, et onéreuse – aussi la recommandation de la Commission est-elle accueillie comme une très bonne nouvelle. Attention cependant: Une libéralisation du régime de visas ne permettra aux Ukrainiens que de voyager sans visas pendant 3 mois, mais pas de s’installer dans un pays membre, encore moins d’y travailler. Quoiqu’il en soit, la nouvelle accompagne l’entrée en vigueur au 1er janvier 2016 de l’Accord d’Association et de l’établissement d’une zone de libre-échange entre l’Union européenne et l’Ukraine. L’Ukraine reste très loin de son rêve européen. Mais l’on voit clairement dans quelle direction le pays se dirige.

Libération: La voie sans issue de la décentralisation?

« Evènement Ukraine », avec un entretien de Petro Porochenko, publié dans Libération, le 12/08/2015

L’Ukraine est-elle à la veille d’une «nouvelle spirale des combats», comme l’affirme le chef séparatiste de Donetsk, Alexandre Zakhartchenko ? Alors qu’au moins quatre personnes sont mortes depuis dimanche à la suite de tirs d’artillerie, Kiev semble d’accord pour dénoncer l’escalade des violences dans l’Est prorusse. Plus politique que militaire, ce regain d’affrontements intervient à un moment où Moscou voudrait que Kiev accepte de dialoguer directement avec les séparatistes.

«On se bat toujours… Et, au Parlement, ils parlent de décentralisation et d’élections», dit le journaliste Volodymyr Runets, qui vit au rythme …

Lire le reste du dossier ici (accès libre à partir du 14/08/2015)

L’Ukraine : Quinze années de progrès et de démocratie. 

Ce texte a été écrit par Bernard Wilem, un consultant belge pour les questions agricoles, établi dans l’ouest de l’Ukraine. Travaillant dans le pays depuis 15, il en est venu à écrire et publier ce texte sur ses expériences passées. 

En lire plus sur l’histoire et la ferme de Bernard Wilem ici. 

Une version ukrainienne du texte ci-dessous est disponible ici

Ce texte a été publié en ukrainien et remis en mains propres à plusieurs fonctionnaires et personnalités politiques de l’ouest de l’Ukraine. Aucune réaction n’est à noter à ce jour. 

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Illusions et désillusions d’un Européen dans un pays dont l’émergence était annoncée fin du siècle passé.

Je suis arrivé en Ukraine en 1999 en tant que consultant pour un projet d’investissement. Je n’avais aucune connaissance de ce pays mais un des collaborateurs belges nous parlait d’un pays au vaste potentiel dont la population fière d’un enseignement soviétique de haut niveau désirait un développement social et économique.

Lorsque des investisseurs occidentaux s’aventurent dans des régions du monde  annoncées comme prochainement  émergentes, le manque d’éducation et de formation des peuples, l’absence d’infrastructures, d’industrialisation, de système bancaire et la précarité politique et administrative ne les effraient pas plus que les chiffres économiques et les graphiques de balances commerciales.

Leur certitude est en effet que leur apport de compétences ajoutées à ceux de leurs concurrents va à plus ou moins long terme mener ce pays à ce que l’on comprend être la civilisation ou en tout cas dans un confort commercial  nécessaire à leurs profits.

Lorsque ces investisseurs s’aventurent dans des pays développés ou qui l’ont été à plusieurs niveaux  dont les principaux problèmes annoncés étaient uniquement politiques et qu’après le retournement politique et leur arrivée, ne peuvent que constater impuissants la dégringolade sur tous les fronts, ils doivent alors admettre leurs erreurs d’appréciations et d’étude de marché. La réalité ne devrait-elle pas être d’admettre une sous-estimation des conséquences de la corruption dont ils ont été des spectateurs ou acteurs à plus ou moins grande échelle.

L’Ukraine doit-être sur le plan économico-socio politique une des plus grandes déceptions de cette dernière décennie et assurément un cas d’école dans l’étude de ce virus indolore voire agréable à ses débuts qui mène irrévocablement à la mort lente du patriotisme dans des bains de sang : la corruption.

Il n’est pas calomnie d’affirmer qu’à quelques rares exceptions près l’Ukraine a régressé dans tous les domaines nécessaires à la construction d’un état prospère et démocratique.

Industrie ; la colossale infrastructure industrielle laissée par le soviétisme attendait dès le début des années 90 des investisseurs et techniciens pour une modernisation. La base était là, le marché existait et les matières premières et la main d’œuvre étaient sur place. Des hommes influents par leur manque de scrupule et de morale avaient compris qu’avec quelques menues monnaies, quelques menaces et des jeux d’écriture, il était facile de s’approprier des usines voire des complexes entiers. Les démonter, les démanteler, ensuite les piller rapportaient suffisamment pour pouvoir acquérir le reste de l’Ukraine et le pouvoir.

A l’exception de quelques multinationales qui se doivent d’être présentes aux quatre coins du globe même à perte à court ou moyen termes, peu d’industries autochtones ou étrangères propres peuvent annoncer à ce jour des bilans intéressants.

Agriculture ; les analystes ukrainiens et autres impliqués dans des projets d’agro-holding vont prouver par des chiffres et graphiques une croissance de l’utilisation des terres, des productions et des exportations. Si ces chiffres sont indéniables, les moyens pour y arriver nous amènent à la constatation d’un pillage de la terre ukrainienne et des ressources agricoles par quelques personnes, dont nous venons de parler.

La puissance financière et le pouvoir politique ont permis aux oligarques de s’approprier des droits de fermage à des prix réels défiant toute concurrence internationale. Le pouvoir qui est le leur, a concédé des crédits, leasing voire des dotations qui leur permettent grâce aux fonds du budget de l’état  de pomper les ressources agricoles à l’encontre de toute étique sociale, écologique et fiscale.

La plupart des programmes d’aides agricoles ont été partagés par entre les agro-holdings et autres oligarques bien avant que les petits exploitants n’aient été informés de l’existence de ces programmes.

Une agro-holding dont l’émergence a été facilitée par les magouilles d’état n’emploie que très peu de personnes locales, n’apporte aucun avantage social à la région, aucun revenu dans le budget, mais détruit les petits fermiers, l’écosystème, toute perspective d’agriculture durable ou biologique et de reprise d’exploitations agricoles moyennes indispensables pour l’équilibre du secteur agroalimentaire, du développement du tourisme et pour la survie des villages.

Comment la population rurale a-t-elle accepté les implantations des ces agro-holdings ? La réponse est malheureusement simple : la population rurale s’est habituée à la passivité face au pouvoir et à une vie précaire, leur annihilant toute ambition. La pression du pouvoir central et le graissage des élus et fonctionnaires locaux par les cadres des agro-holdings ont fait le reste. Alors qu’un petit fermier doit littéralement ramer pour finaliser des contrats de location, quelques sacs de sucres offerts aux bourgmestres et quelques arrangement en dollars avec des fonctionnaires suffisaient aux représentants des agro-holding pour obtenir en quelques semaines des milliers d’hectares d’un seul tenant (même si certains propriétaires étaient résistants ou non informés)

Si le pouvoir ukrainien a été suffisamment adroit  pour laisser l’implantation de quelques agriculteurs occidentaux, prouvant ainsi leur ouverture mais qui s’est frotté en Ukraine sait qu’après les premiers moments de charme, la pression négative et les incertitudes sont constantes. Je parle entre-autres des contrôles abusifs et partiaux des organes de l’administration qui vous poussent à mettre le doigt dans l’engrenage de la corruption.

Les lois sur la propriété de la terre et la politique agricole sont orientées uniquement sur le cirque des propriétaires des agro-holgings, et ce malgré les discours mielleux du pouvoir face aux politiques européens plus ou moins dupes et qui surtout n’ont rien à faire de l’Ukraine sinon de recevoir des graines à presser ou à distiller quels que soient les moyens de leur production.

Eaux et forêts ; le bilan n’est pas meilleur, après le pillage et l’exportation des culées de bois nobles sans se soucier de la nécessité de créer des menuiseries et autres ateliers, c’est maintenant le bois de chauffage qui est exporté vers l’Europe alors qu’aucune politique de distribution au peuple n’est prévue. Pourquoi le pouvoir aiderait-il les populations rurales à avoir droit à leur part de bois alors que des canalisations de gaz ont été installées dans la plupart des villages et que les habitants sont tributaires de cette énergie et impuissants face au prix dictés par les oligarques qui dans les faits contrôlent l’extraction et le transit. La faune a été détruite par la pollution due à l’agriculture, par les chasses sauvages et les pêches illégales en toute saison, ce qui ferme encore une des portes du tourisme.

Enseignement ; les facilités de la corruption et la paresse naturelle humaine ont gangrené tout le système éducatif, en commençant par l’école maternelle où sans pot-de-vin ou pression, les places sont refusées.

Dans les universités les étudiants passionnés et assoiffés de connaissances qui se refusent à céder (souvent par manque de moyens) à cette facilité d’obtention de diplôme par la corruption font pâles figures face à la meute de ces jeunes filles maquillées et vêtues comme dans les films de séries b et de ces jeunes hommes précieux qui se rendent aux cours au volant de 4X4, signes avant coureur de leurs prochaines fonctions.

Les jeunes qui obtiennent de vrais diplômes comprennent pour la plupart que leur avenir n’est pas en Ukraine d’où cette émigration des cerveaux, quant aux surdiplômés par le système de corruption, ils se chargeront de l’avenir de l’enseignement et du système administratif.

Il faut reconnaître un point positif par rapport à la formations des jeunes. Leurs talents pour les hautes technologies apportent en Ukraine un terreau de ressources humaines en informatique et télécommunications. Malheureusement ces ressources sont utilisées principalement par des compagnies occidentales qui avec de faibles investissements (locaux en location et matériel en leasing) exportent le produit par Internet, ce qui n’apporte pas grand chose à l’économie du pays.

Administration, Justice ; la situation des services publics, du système juridique et de la police, est ouvertement et incontestablement catastrophique.

Au début des années 2000, la corruption était bel et bien présente et connue, mais discrète. Aujourd’hui, un douanier, un juge, un procureur qui a travaillé deux ou trois ans avec un salaire de quelques milliers de Grivnas s’affiche avec une limousine, construit une villa (ou plusieurs) aux proportions faramineuses, passe des vacances plusieurs fois l’année et se monte un business improbable; tout cela sans le moindre scrupule et plus grave sans être inquiété.  Quel juge, procureur ou autre policier du fisc a intérêt à mettre fin au système?  « Puisque l’autre le fait, il n’y a pas de raison que je ne le fasse pas et rapidement et surtout à grande échelle car j’ai acheté ma place et qu’un autre peut me la prendre en payant plus ». C’est cette logique qui a développé exponentiellement une corruption sensible à tous les niveaux du pouvoir ces dernières années.

La plupart des procès se négocient entre les juges et les avocats en privés avant les audiences, la victoire est au plus offrant mais le perdant peut rejouer un second tour en appel, etc.…

Infrastructures ; depuis la chute de URSS, L’état des routes a toujours été un problème. Heureusement, dans le cadre du rapprochement avec l’Europe et de l’organisation de La Coupe d’Europe de football en 2012, des fonctionnaires et autres banquiers occidentaux ont littéralement balancé des crédits pour la rénovation des grands axes concernés par cette coupe d’Europe, à noter au passage que le coût de ces routes a été quelques fois plus élevé que leur construction en Europe pour un résultat de qualité moindre.

Cependant, l’entretien des autres routes n’est plus assuré depuis des années et si les touristes et nouveaux venus étrangers se laissent berner par des routes à peu près convenables entre les grandes villes la situation des routes secondaires peut être comparée à celle d’après guerre.

Le réseau d’électricité n’a guère à envier au réseau routier. Au début des années 2000, EDF pensait pouvoir obtenir une partie du marché de la distribution d’électricité en Ukraine et avait déjà investi dans une structure à Kiev, mais bien entendu les gens de pouvoir ont gardé le privilège de la distribution d’électricité, préférant utiliser les anciens réseaux sans aucune rénovation. La conséquence est que malgré l’augmentation de factures pour l’électricité dans les foyers, la qualité de l’électricité est inacceptable, sujette  aux coupures, à des irrégularités de tension, voire même des inversions de phases.

Quant au réseau de distribution d’eau, à l’exception des grandes villes ou une eau chargée en métaux lourds et  à la couleur souvent douteuse est distribuée et facturée, les villages ne disposent pas d’eau courante.

Tourisme ; Si l’Ukraine pouvait changer  radicalement et se débarrasser de la corruption et de la pieuvre des corrompus,  un nouvel afflux de touristes pourraient renaître, mais le tourisme des curieux du début des années 2000 fait partie du passé. La médiocre qualité des infrastructures, les prix des billets d’avion, la disparition du folklore et des traditions et la rareté de produits agroalimentaires spécifiques n’attirent pas les touristes.

Ne parlons pas de ce tourisme malsain nocturne, ni des hôtels hollywoodiens appartenant à ces chers oligarques à l’ambiance glaciale et sans âme.

Santé ; la ténacité et le professionnalisme soviétiques de chirurgiens et autres médecins et remarquable mais le problème de la corruption de l’enseignement et la fuite des cerveaux ne laisse rien présager de bon par rapport à la relève. A noter la présence d’équipement de pointe dans certains hôpitaux qui ont bénéficié de dons occidentaux, mais les opérateurs manquent.

A côté de cela, un malheureux atteint d’une crise d’appendicite peut s’attendre à des complications parfois fatales, s’il n’a pas de quoi se procurer les produits pharmaceutiques voire le matériel chirurgical nécessaire à l’intervention (sans parler de la disponibilité du personnel hospitalier).

Quoiqu’il en soit les fortunés se font soigner à l’étranger…

Les solutions ; pour entraver la corruption et pour former un budget suffisant pour le développement du pays, les solutions sont à ce point simples ou plutôt évidentes mais à l’encontre des intérêts des gens qui tiennent les rennes que personne n’ose en parler. Ne parlons que des solutions élémentaires telles que l’application des taxes douanières, taxes foncières, taxes sur les véhicules et de circulation, taxes sur les revenus, contrôles des situations indiciaires, etc.

Le premier ministre et le président ne cessent pas de parler de la lustration, comprenez en ce terme non pas une purification rituelle mais bien un contrôle des avoirs des élus et des fonctionnaires par rapport a leurs revenus. Si telle action semble naturelle et évidente pour un citoyen occidental, cette”lustration” serait une révolution des mœurs en Ukraine.

Des grandes questions se posent : Qui va “lustrer” ? Qui va être “lustré” ? Quelles seront les sanctions?

On peut difficilement imaginer les députés voter les lois qui vont les mettre eux et leurs copains fonctionnaires en prison ou provoquer la confiscation de leurs biens.

On parle maintenant d’une commission de lustration, mais les bruits courent que les places seront très chères pour être choisi comme membre de cette commission…mais que cet investissement serait amorti en quelques mois. Personne n’est dupe et ne croira en une lustration sélective réalisée par un comité sélectionné.

Pourtant cela devait être très simple : comparer les revenus des années précédentes des fonctionnaires avec leur niveau de vie et leur capital. Même si une très grosse partie de ces biens détournés se trouvent  à l’étranger ou dans des montages de sociétés obscures, les biens immobiliers et autres qui se trouvent en Ukraine représentent des richesses  faramineuses non déclarées et non taxées.

En toute logique un fonctionnaire ou un homme politique qui possède plus de biens que possible selon la somme de ses salaires devrait être taxé sur la différence outre les amendes et sanctions, sous peine de confiscation de ses biens s’il ne s’exécute pas.

En ce qui concerne le budget il y a plusieurs lacunes incompréhensibles:

-La contrebande ; Certains pays voisins encouragent le commerce avec les Ukrainiens en remboursant la TVA par un système TAX FREE sur toutes les marchandises, sachant pertinemment que la taxe d’importation et la TVA ne sont pas payées de côté ukrainien. Ainsi donc les consommateurs échappent à la TVA en achetant même leurs produits de premières nécessité dans les pays voisins, pis encore un commerçant peut ajouter à son bénéfice la TVA qu’il ne paye pas en achetant à l’étranger et en revendant en Ukraine au grand dam des fabricants et producteurs locaux et du budget. Il existe donc une contrebande de produits de première nécessité qui pourraient être produits dans le pays et dont les seuls bénéficiaires sont les douaniers et leur système de corruption qui profitent de leurs fonctions entraver l’industrie ukrainienne et le commerce intérieur.

-La quasi-absence de taxes sur les biens immobiliers et leur revenus. C’est-à-dire qu’un propriétaire de bâtiments ou d’appartements achetés à des sommes dérisoires par les systèmes de privatisations des années précédentes vivent grassement sans payer de taxe. Un système de revenu cadastral avec des taux de taxation au prorata des qualités des immeubles et selon leur destination ( habitation principale ou immeuble de rapport)  qui servirait également à fixer les tarifs minimaux locatifs afin d’instaurer des taxes sur les revenus locatifs apporterait au budget des sommes considérable et réinstallerait une logique dans le marché immobilier.

-La taxe sur les bénéfices des entreprises et le statut des entreprises privées doivent être révisés. Il est grand temps de mettre de l’ordre et de faire la différence entre le réel entrepreneur privé qui est soit artisan soit petit commerçant et les amalgames d’entrepreneurs privés, organisés par des structures commerciales importants en parfaite subordination pour éviter les taxes d’entreprises importantes.

Est-il normal que la facturation d’un séjour hôtelier soit divisée en une série de notes d’entreprises privées? En Europe tout lien de subordination entre un sous-traitant et son client est considéré comme fraude à l’encontre des lois sociales.

Le système et la catégorie d’entreprises « entrepreneur privé » qui aurait  du favoriser le développement artisanal est utiliser pour des montages dont le but est d’éviter les taxes et les charges sociales et de blanchir du matériel et des produits de contrebande.

Sans tournant radical, la destruction de la corruption et la volonté civile et politique de faire de l’Ukraine un pays démocratique prospère, des petits et moyens entrepreneurs occidentaux industriels ou agriculteurs, créateurs d’emplois et surtout de formations, ne reviendront pas et il sera très difficile de renouer avec la sérénité.

Depuis quinze ans que je suis en Ukraine, j’entends inlassablement de la bouche des citoyens ukrainiens, la même rengaine par rapport à la situation socio-économique: « l’état est tenu par des oligarques corrompus, l’administration est corrompue, la police et les tribunaux sont corrompus, les députés sont incompétents, etc. »

Lorsqu’on parle du sujet aux gens de l’administration, voire aux dirigeants, ceux-ci, avec un air sûr d’eux-mêmes déclarent sans scrupule: « Vous avez raison mais ce n’est pas moi qui peux changer le système ».

Sans crainte de dire naïvement une évidence, que les choses soit claires : « Il n’y a pas de corrompus sans corrupteurs ».

Dans ce cas Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs  les Ukrainiens de tous les niveaux, si vous êtes d’accord avec ce qui préсède, la balle a été quotidiennement dans votre camp. Qu’en avez-vous fait ?

Que personne n’oublie que les raisons des deux dernières révolutions, de l’annexion de la Crimée et de  la guerre à l’Est de l’Ukraine ont toutes la même origine : la corruption.

Bernard Wilem.