RFI: Coke d’espoir sur la ligne de front de l’est de l’Ukraine

Reportage diffusé sur RFI, le 25/06/2017

Dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en proie à un conflit meurtrier depuis 2014, les affrontements ne cessent pas. Le bilan humain s’élève à plus de 10000 morts, et l’économie de la région est dévastée. Petit à petit, les populations s’adaptent. La cokerie géante d’Avdiivka, sur la ligne de front, a ainsi menacé de fermer plusieurs fois. Elle a su s’adapter, et elle est aujourd’hui revenue à pleine capacité.

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Mediapart: L’Ukraine ne parvient pas à se débarrasser de l’ancien régime de Ianoukovitch

Version longue d’un article publié sur le site de Mediapart, le 14 juin 2017

Les autruches sont toujours là. Dans le zoo ensoleillé de la vaste résidence de Mejyhiria, au nord de Kiev, elles paradent et s’éventent à leur gré. Elles n’ont jamais témoigné de la moindre inquiétude quant à l’absence de leur maître, l’ancien Président ukrainien autoritaire et corrompu Viktor Ianoukovitch. Il avait fui dans la précipitation, le 21 février 2014, après le dénouement sanglant de la Révolution de la Dignité. Dès le lendemain, le peuple révolutionnaire avait repris possession de la propriété de plus de 135 hectares, de la magnifique demeure en bois précieux “Honka”, du court de tennis, de la plate-forme d’hélicoptères, du yacht club, de la réplique de galion ou encore du zoo.

En bordure de la mer de Kiev, un réservoir artificiel sur le cours du fleuve Dnipro, l’endroit est idéal pour une promenade du dimanche, ou encore des sessions de photos de mariage. Tout ici est bien entretenu, et semble paisible. Pourtant, plus de trois ans après, Mejyhiria reste dans un flou juridique, de même que toutes les affaires liées à l’ancien régime. Le parc a été nationalisé et ouvert au public, mais le sort des bâtiments est encore suspendu à une procédure en justice qui s’éternise. On ne sait même pas à qui appartiennent vraiment les autruches, si ce n’est “aux gens de Mejyhiria”, les volontaires qui entretiennent les bâtiments, selon l’expression du coordinateur bénévole Denis Tarahkotelyk.

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Autruche de Mejyhiria. Photo: Philippe Gobert

Flou persistant

Pendant sa présidence (2010-14), Viktor Ianoukovitch avait expliqué ne posséder que 2 hectares de la propriété. Il avait assuré jouir gracieusement de la résidence sur “l’invitation d’amis” Des amis dissimulés derrière un montage de holdings offshore. Le bénéficiaire final s’est avéré être la société “Tantalit”, en fait une couverture pour plusieurs possessions luxueuses des Ianoukovitch en Ukraine.

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Depuis son exil en Russie, l’autocrate déchu a répété cette version des faits, justifiant sa présence par les services qu’il rendait à ses “amis”. “Je m’occupais des autruches!”, avait-il asséné lors d’une célèbre interview à la BBC, en juin 2015. Et le journaliste d’insister: “Vous me dites que le président d’un pays vivait, comme ça, dans le zoo de quelqu’un d’autre?” L’absurdité de la scène, moquée des millions de fois sur Internet, n’occulte pas le fond du problème. Viktor Ianoukovitch n’a jamais admis ses torts. Ses montages financiers, extraordinairement complexes, n’ont pu être entièrement démantelés à ce jour. Et, par voie de fait, la culpabilité de l’ancien régime n’est toujours pas établie en justice.

Sur le Maïdan, pendant l’hiver 2013-14, et dans la bouche des nouveaux dirigeants du pays, l’atrocité des crimes de la “Famille” de Viktor Ianoukovitch, à comprendre comme le groupe de ses proches collaborateurs, semblait indéniable. Malgré cela, plus de trois ans après, seul une affaire de corruption mineure, concernant l’ancien ministre de la justice Oleksandr Lavrynovych, a été portée à un tribunal. Plusieurs cas plus importants ont été classés sans suite. Daria Kaleniouk, directrice adjointe du Centre d’action contre la corruption (AntAC) estime que le système judiciaire ukrainien, des procureurs aux juges, “n’a ni les capacités, ni la volonté de mener à terme les enquêtes”.

Haute trahison

Pourtant, A écouter le procureur général Iouriy Loutsenko, la situation change toutes les semaines. L’ancien héros de la Révolution Orange, qui avait écopé de deux ans et demie de prison à la suite de persécutions politiques du régime de Viktor Ianoukovitch, est un proche du Président actuel, Petro Porochenko. Il a fait du traitement des crimes de l’ancien régime son mot d’ordre. A la différence de ses prédécesseurs, il a fortement poussé pour l’ouverture, le 4 mai, d’un “procès sans précédent” contre Viktor Ianoukovitch, par contumace, pour “haute trahison”.

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Il accuse l’ancien chef de l’Etat d’avoir demandé à Vladimir Poutine de dépêcher ses troupes en Ukraine, au printemps 2014, et d’avoir entretenu des mouvements séparatistes dans plusieurs régions du pays. “Viktor Ianoukovitch et sa clique”, affirme le Procureur général, ont le sang d’au moins 10000 morts et 23000 blessés sur les mains. Plusieurs de ses anciens collaborateurs, ainsi que Serguei Glazyev, conseiller de Vladimir Poutine, et Serguei Shoigu, ministre de la défense de la Fédération de Russie, sont aussi concernés par ce procès. Une incrimination avant tout symbolique. “Ce n’est pas une revanche”, assure Iouriy Loutsenko dans une allocution vidéo à l’esthétique douteuse. “C’est le moyen pour que la justice triomphe enfin, et que la loi s’applique”, tonnerre-t-il.

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Capture d’écran

Fin février 2014, Viktor Ianoukovitch aurait rédigé une série de lettres demandant qu’une intervention armée extérieure ramène la paix civile en Ukraine, et le rétablisse dans son bon droit. Une de ces lettres avait été exhibée, le 3 mars 2014, par l’ambassadeur de Russie à l’ONU Vitaly Chourkine. Trois ans plus tard, la lettre a disparu, l’ambassadeur est mort, officiellement d’une crise cardiaque en mars 2017, et le Kremlin nie avoir jamais reçu une telle demande de la part de Viktor Ianoukovitch. Savoir si cette lettre était réelle, ou un simple instrument de propagande, relève de l’appréciation politique. C’est pourtant sur cette base que Iouriy Loutsenko a ouvert le procès pour haute trahison à Kiev.

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Pour ce faire, il a même fait changer la loi, pour y créer la possibilité de jugements par contumace. Serhiy Horbatiouk, un de ses adjoints en charge d’enquêter sur les actes de violence sur Maïdan, a eu beau souligner que la pratique des procès par contumace est contraire à la Constitution, et que Viktor Ianoukovitch pourrait y trouver une base pour contester le verdict devant la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH). En retour, il a été dessaisi de plusieurs affaires. Le politologue Petro Oleschuk remarque encore que l’accusation de corruption peut être aisément balayée par la défense de l’ancien autocrate: au moment de la supposée rédaction de la lettre, celui-ci n’était plus dans une position de pouvoir qui lui aurait permis de trahir son pays.

Grand spectacle, maigres résultats? 

Depuis l’ouverture du procès avec forte publicité, rien ne s’est passé. Les audiences ont été successivement reportées. Une fois, Viktor Ianoukovitch n’est pas arrivé à se connecter pour une vidéoconférence depuis le tribunal de Rostov-sur-le-Don, en Russie. Une autre fois, c’est son avocat qui a perdu la voix. Le procès est ajourné jusqu’au 16 juin. Il promet de s’étaler sur plus d’un an. Quelqu’en soit l’issue, peu sont ceux qui croient que justice sera pleinement rendue: Viktor Ianoukovitch est officiellement placé sous la protection des autorités russes. Il ne craint pas une éventuelle extradition, ni d’être arrêté ou emprisonné.

Selon les renseignements disponibles, il n’habite pas à Rostov. Il n’apparaît que pour les besoins de la représentation en exil dans cette ville à quelques encablure de son Donbass natal. Il habiterait une villa du prestigieux quartier de Roublievka, dans la banlieue de Moscou. Officiellement séparé de sa femme, il résiderait avec Lioubov Polejay, déjà sa maîtresse du temps de Mejyhiria. Malgré la perte de l’un de ses fils, Viktor junior, dans un accident de voiture sur le lac Baïkal en mars 2015, l’exil ne semble pas particulièrement difficile à vivre. Il convient néanmoins de noter qu’il n’a jamais été aperçu en tête-à-tête avec Vladimir Poutine depuis sa fuite. Une manière indirecte de traduire le mépris que le chef du Kremlin lui avait toujours démontré, et qui a du être exacerbé par de son abandon de poste.

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S’il revenait en Ukraine, Viktor Ianoukovitch serait sous le coup de procédures judiciaires à répétition, en plus du procès pour trahison. Pour usurpation de pouvoir en 2010. Pour avoir sapé les capacités des forces armées. Pour sa responsabilité dans les violences meurtrières de la Révolution. Ou encore pour sa complicité dans le kidnapping, en 2013, de l’archevêque Oleksandr Drabinko et de deux religieuses du Patriarcat de Moscou de l’Eglise orthodoxe. Pour l’heure, aucune de ces affaires n’a été portée devant les tribunaux, bien que les enquêtes et les procédures préliminaires créent régulièrement des effets d’annonce. Les réseaux sociaux ont ainsi relayé intensivement l’apparition de Viktor Ianoukovitch par vidéoconférence, en novembre 2016, devant un juge de Kiev. Il apparaissait comme témoin dans le cadre d’un procès contre 5 anciens policiers accusés de crimes sur le Maïdan.

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Vidéoconférence de novembre 2016

Nombre de commentateurs dénoncent néanmoins un effet pervers de ces affaires. Dans la mesure où l’ancien autocrate ne sera probablement jamais arrêté, les poursuites judiciaires lui servent avant tout d’opérations de communication. Ses vidéoconférences provoquent confusion et cacophonie dans la salle d’audience. De son côté de l’écran, lui apparaît détendu, le teint hâlé, et libre d’exposer sa version des faits sans être contredit. Il a ainsi l’occasion de dénoncer un acharnement contre sa personne, et d’entretenir son narratif de la Révolution et du début de la guerre. Un narratif qui sert les intérêts de ses anciens collaborateurs restés en Ukraine, de même que ceux de la propagande d’Etat russe. En tant qu’accusé dans le procès pour trahison, il entend aussi faire valoir son droit d’interroger le Président Petro Porochenko, le Secrétaire du Conseil de Sécurité et de Défense et ancien Président par intérim, Oleksandr Tourtchinov, et l’ancien Premier ministre Arséni Iatseniouk. Le spectacle promet d’être au rendez-vous. Mais il n’est pas dit que cela serve les intérêts de la justice.

Le nerf de la guerre

Dans ce contexte où l’homme est intouchable, les regards se concentrent sur le nerf de la guerre: l’argent. Certains estiment que la “Famille” de Viktor Ianoukovitch aurait dérobé environ 12 milliards de dollars pendant son passage au pouvoir. Le ministère de la justice avance lui une fourchette de 20 et 30 milliards. Iouriy Loutsenko porte le chiffre à 40 milliards. Mais, plus de 3 ans après la chute du régime, pratiquement rien n’a été récupéré, malgré des annonces régulières. Selon un rapport de l’AntAC de décembre 2016, 1,5 milliards de hryvnias (environ 51 millions d’euros) devaient être récupérés en 2015 et rendus au budget d’Etat: seuls 100093 hryvnias (environ 3400 euros) ont été rendus au budget d’Etat. En 2016, l’objectif était de 7,7 milliards de hryvnias (environ 2610000 euros), pour un rendu effectif de 149193 hryvnias (environ 5000 euros). En 2017, le Premier ministre Volodymyr Hroisman espère gonfler le budget d’Etat de 12 milliards de hryvnias (environ 407 millions d’euros).

Dans ce cas aussi, Iouriy Loutsenko donne pourtant l’impression que la situation évolue rapidement. Notamment le 28 avril, en annonçant la confiscation de 1,4 milliards d’euros d’une série de comptes en banque liés à Serhiy Kourchenko, un jeune membre de la “Famille”. “S’il fallait effectuer l’opération de recouvrement en liquide, avec des billets de 100 dollars, alors l’argent saisi représenterait 15 tonnes”, s’était vanté Iouriy Loutsenko. Le symbole était fort, d’autant que les fonds récupérés ont été officiellement alloués à la politique sociale et de développement régional. Pour le Procureur général, cette décision, actée par un tribunal à Kramatorsk, dans l’est de l’Ukraine, ouvre la voie à une procédure de recouvrement de 50 millions d’euros bloqués dans des banques en Lettonie, et marque une étape fondamentale dans la lutte contre la kleptocratie de l’ancien régime.

Mais, dans ce cas aussi, les critiques fusent. Le procès a été expédié en deux semaines après des audiences à huis clos dans la très provinciale Kramatorsk, et aurait été bâclé. Le député Serhiy Leshchenko, ancien journaliste d’investigation, suggère que le verdict n’est pas suffisamment étayé, et ne concerne même pas des comptes qui sont liés à Viktor Ianoukovitch. La défense de celui-ci prépare d’ailleurs une plainte pour diffamation. Si le jugement est contesté en appel, les fonds pourraient devoir être rendus. Le média d’investigation financière “Nashi Groshi – Notre Argent” avait déjà mis en évidence les failles de décisions antérieures du Procureur Général, les reléguant à de simples opérations de communication. Le juriste Hennadiy Drouzenko met lui en garde sur les risques de discrédit de l’Ukraine sur la scène internationale. “S’il faut rendre ces fonds, il faudra le faire avec des intérêts. Il est facile d’imaginer quelle honte ce serait pour l’Ukraine”.

La complexité des montages financiers

Or, sur la scène internationale, l’Ukraine ne semble pas en bonne posture. Dans plusieurs pays, des mesures de gel de comptes en banque, décidées en solidarité avec la Révolution dès mars 2014, ont été levées par manque de preuves fournies par les enquêteurs ukrainiens. 23 millions d’euros dans une banque britannique sont devenues emblématiques d’un tel risque. Gelés en mars 2014, il avaient été au coeur d’un important sommet anti-corruption à Londres. Theresa May, alors Secrétaire d’Etat à l’intérieur, avait assuré de la détermination des pays participants à lutter contre la corruption et la dissimulation de fonds. Un an plus tard, les 23 millions d’euros étaient dégelés, faute de preuves. “Les procureurs ne sont tout simplement pas intéressés de récupérer cet argent”, dénonce Daria Kaleniouk de l’AntAC.

En substance, la tâche est considérable, tant les montages financiers sont complexes. Si la récupération des fameux 1,4 milliards d’euros est controversée, leur parcours a été très détaillé par Iouriy Loutsenko. Détournées de fonds publics, les sommes avaient transité à travers “au moins 500 sociétés offshore”, avant de revenir en Ukraine. Estampillé comme des fonds étrangers, ils étaient investis dans des obligations d’Etat, rémunérés à hauteur de 8%. “Je m’étonne que la mafia colombienne n’ait pas utilisé ce genre de système”, plaisantait Iouriy Loutsenko.

Autre défi conséquent dans les enquêtes, les Ukrainiens se plaignent régulièrement d’un manque de transparence des plateformes financières occidentales et des paradis fiscaux. Les autorités soulignent enfin régulièrement les limites des enquêteurs, à la fois en termes de ressources techniques et de motivations salariales. Le chef du département de lutte anti-corruption au sein du Bureau du Procureur Général, Nazar Kholodnytskiy, rappelle à qui veut l’entendre que personne ne peut s’attendre à des résultats rapides venant d’institutions fraîchement crées. “En Roumanie, un département similaire de lutte anti-corruption a été créé en 2002. Ce n’est qu’en 2015 que les premiers résultats tangibles sont apparus”, explique-t-il dans un entretien à l’agence de presse Unian.

Retour en grâce international? 

Tout en reconnaissant l’ampleur de la tâche, les critiques estiment néanmoins qu’il serait possible pour les enquêteurs ukrainiens de faire plus. Ceux-ci ont initié un certain nombre de mises en examen. Mais aucun procès des affaires de corruption de l’ancien régime n’a été ouvert à ce jour. Le dégel de comptes dans des banques étrangères est souvent justifié par le manque de coopération et de communication de la part des procureurs ukrainiens. L’arrêt des enquêtes sur Iouriy Ivaniouschenko fin février, a ainsi causé un certain émoi en Ukraine. Originaire de Ienakiieve, la ville natale de Viktor Ianoukovitch, il était perçu comme l’une des personnalités les plus mafieuses de l’ancien régime. Il est désormais retiré de la liste de recherche d’Interpol, libre de ses mouvements, en pleine possession de 200 millions de dollars que la Suisse et Monaco avaient gelé pendant deux ans. Selon le service de presse de la Cour Suprême ukrainienne, cette impunité est due d’abord et avant tout à “l’inaction” des procureurs.

Un certain nombre de sanctions individuelles restent en place, imposées notamment par les Etats-Unis et l’Union européenne. Mais, de manière générale, la pression sur les dignitaires de “La Famille” en exil se relâche. Les anciens Premier ministre Mykola Azarov, ministre des impôts Oleksandr Klimenko, ministre de l’intérieur Vitaliy Zakharchenko, ministre de l’énergie Edouard Stavitskiy, chef de l’administration présidentielle Andriy Kliouyev, tous perçus en Ukraine comme des personnalités troubles et corrompues, honnies des révolutionnaires du Maïdan, ont été retirés de la liste de recherches d’Interpol. Le 3 mai, la veille de l’ouverture de son procès pour haute trahison, le nom de Viktor Ianoukovitch lui-même a été retiré de la liste.

 

 

A travers leur vastes ressources et réseaux d’avocats, les exilés contre-attaquent. Mykola Azarov a annoncé en janvier 2017 qu’il entend créer un gouvernement en exil et plaider sa cause auprès de toutes les juridictions possibles. Fin décembre 2016, un tribunal de Moscou a d’ores et déjà qualifié la Révolution de la Dignité de “coup d’Etat”, dans le cadre d’une plainte déposée par l’ancien député du Parti des Régions Volodymyr Oleynik. Dans le contexte actuel de guerre hybride, l’impact des décisions de justice russes sur l’Ukraine est plus que limité. Le recours aux instances internationales semble plus efficace.

Des plaintes déposées auprès de la CEDH servent de plateforme aux dignitaires de l’ancien régime pour faire valoir leurs droits à des jugements équitables, et se présenter comme des victimes d’une justice sélective. Oleksandr Klimenko s’était notamment fait remarquer pour une série de vidéos au ton ironique. Il y appelait au bon sens de la justice internationale, dénonçait des persécutions politiques. Viktor Ianoukovitch pourrait déposer une plainte similaire pour contester la légalité de son procès par contumace.

Sur le plan international, il convient aussi de noter la difficulté que rencontre l’Ukraine à défendre le non-remboursement d’un prêt de 3 milliards de dollars, contracté par Viktor Ianoukovitch auprès de Vladimir Poutine en décembre 2013. Débouté par un tribunal à Londres, le gouvernement ukrainien est enjoint à rembourser le prêt. Il a lancé une procédure d’appel.

Un ancien régime très actuel

L’ancien régime est de moins en moins sanctionné, voire bénéficie d’un certain retour en grâce au-delà des frontières de l’Ukraine. A l’intérieur, ses représentants sont très actifs. Des journalistes d’investigation ont démontré que plusieurs sociétés de “la Famille” y opèrent toujours, notamment celles liées à Serhiy Kourchenko. A travers ces entreprises circulerait donc le même argent détourné, que militants civiques et procureurs entendent recouvrir. En parallèle, l’empire économique de Rinat Akhmetov, longtemps soutien direct de Viktor Ianoukovitch, est toujours très fonctionnel, malgré des difficultés conséquentes dues à la guerre du Donbass.

Pendants politiques de ces actifs économiques, les partis héritiers du défunt “Parti des Régions”, ancienne majorité présidentielle, ont fleuri dans le paysage politique ukrainien. Le “Oppozitsniy Blok – Bloc d’Opposition”, de même que “Vidrodjennia – Renaissance” et “Volia Narodu – Volonté du Peuple” sont bien installés à la Verkhovna Rada (Parlement), et ont conforté des assises territoriales préexistantes lors des élections locales d’octobre 2015. Ces forces politiques s’inscrivent dans la continuité de l’ancien régime, notamment en termes économiques et sociaux. Pour le Bloc d’Opposition, la résolution du conflit passerait par le rétablissement de relations amicales avec la Russie.

La persistance des réseaux d’intérêts en Ukraine a aussi pris un visage plus dramatique. Une vague de disparitions de personnalités politiques liées à “la Famille” avait ému l’opinion en 2016. Beaucoup avaient été classés comme des suicides. Mais les suspicions de meurtres commandités, et d’un “nettoyage” de témoins compromettants, restent fortes. Les assassinats politiques sont de fait une pratique régulière dans l’espace post-soviétique, et la piste d’opérations pilotées depuis l’étranger s’est plusieurs fois confirmée. Dernier drame en date: le 23 mars 2017, l’ancien député russe Denis Voronenkov était abattu en plein centre de Kiev. Déserteur de la majorité présidentielle de Vladimir Poutine, il était aussi témoin dans le procès de Viktor Ianoukovitch pour trahison. Les commanditaires de son meurtre n’ont pas été identifiés à ce jour.

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Auto-protection du système

La continuité de l’ancien régime est confortée par la persistance du système administratif, policier et judiciaire. Les tentatives de “lustration”, ou tout du moins de renouvellement, des effectifs des forces de l’ordre, des procureurs, juges et hauts fonctionnaires ont eu des effets limités. Les juges de la Cour Constitutionnelle, soupçonnés d’avoir reçu illégalement quelques 6 millions de dollars pour avaliser la réforme constitutionnelle et la supposée usurpation de pouvoir de Viktor Ianoukovitch en 2010, n’ont pas été remplacés. Un processus de renouvellement des juges de la Cour Suprême est en cours, mais il est critiqué pour son manque de transparence. Même l’élection d’un nouveau Médiateur de la Verkhovna Rada pour les droits de l’homme s’est avérée controversée. Quant au Bureau du Procureur, “sa réforme n’a quasiment jamais été initiée malgré les effets d’annonce répétés de Iouriy Loutsenko”, dénonce Alya Shandra, militante pro-ukrainienne au sein de “Euromaidan Press”.

Dans ce contexte d’une inertie des réformes, les critiques vont bon train d’un système qui se protégerait soi-même, d’une révolution à l’autre, à grand renfort de manipulations politiques. Le 24 mai, Iouriy Loutsenko et le ministre de l’intérieur Arsen Avakov annonçaient avec triomphe “la plus importante opération de lutte anti-corruption jamais organisée en Ukraine”. 454 perquisitions dans 15 régions d’Ukraine avaient mobilisé 1700 policiers, 500 procureurs militaires. Certains des raids avaient été mené en hélicoptère. 23 fonctionnaires des impôts ont été arrêtés dans une affaire liée à Oleksandr Klimenko, l’ancien ministre des impôts.

Un coup de filet sans précédent, qui a malgré tout soulevé de fortes inquiétudes. Au-delà de la liste des personnes arrêtées, certains ont remarqué celles qui n’avait pas été inquiétées. Parmi elles, des fonctionnaires longtemps suspects dans l’enquête. Aussi, dans les jours qui ont suivi leurs arrestations, 5 suspects ont été libérés sous caution. Parmi eux, Oleksandr Antipov, chez lequel les policiers avaient trouvé 3,8 millions de dollars en liquide. Le directeur du bureau ukrainien de l’ONG Transparency International, Iaroslav Yourchishyn, dénonce lui des “jeux d’imitation (…), qui soulèvent plus de questions qu’ils ne règlent de problèmes”.

Dans ce même esprit, Iouriy Loutsenko est vilipendé pour une série d’arrangements à l’amiable qu’il conclurait de manière confidentielle avec des parlementaires. Le sulfureux Hennadiy Bobov, ancien du Parti des Régions, siégeant aujourd’hui au sein de Vidrodjennia, aurait ainsi proposé de payer un million de dollars pour éviter des poursuites judiciaires. “Si Loutsenko accepte, cela créera un précédent et entraînera d’autres accords de ce type”, redoute Viktoria Voytsitska du parti “Samopomitch – Auto-Aide”.

Pour beaucoup, il est déjà trop tard. La ferveur révolutionnaire et la fièvre patriotique étant retombée, les marchandages politiciens seraient redevenus le moteur principal de la politique ukrainienne. Les poursuites contre l’ancien ministre de l’écologie Mykola Zlotchevskiy ont été abandonnées en janvier. Les anciens directeur adjoint de Naftogaz Oleksandr Katsouba, directeur adjoint du service des impôts Andriy Holovach et vice-ministre de l’économie Oleksandr Soukhomlyn ont reçu des peines avec sursis, après avoir conclu des accords avec le Procureur Général. Et, le 18 mai, les parlementaires ont ainsi refusé de voter une loi imposant des sanctions à l’encontre de 21 personnalités liées à “la Famille”, dont Viktor Ianoukovitch, sans explication. Une “conséquence directe” de la pratique du marchandage, selon Daria Kaleniouk. Elle souligne le risque que ces accords, confidentiels pour la plupart, représentent de fait une niche pour des pratiques corrompues

Alya Shandra s’indigne aussi de l’inaction de Iouriy Loutsenko dans l’enquête sur Iouriy Boiko, ancien vice Premier ministre sous Viktor Ianoukovitch, et chef actuel du Bloc d’Opposition. Il est soupçonné d’avoir détourné 180 millions de dollars, ce qui ne semble pas inquiéter le Procureur Général outre mesure. Rien de plus normal pour le député Serhiy Leschenko, pour qui rien ne bougera avant les élections présidentielles de 2019: “Boiko est un adversaire idéal pour assurer la réélection de Petro Porochenko, car il servira de repoussoir pour une majorité d’Ukrainiens. Boiko ne devrait donc pas être inquiété avant l’élection”.

L’arbre pour cacher la forêt? 

Loin de la ferveur révolutionnaire contre “la Famille” qui prévalait en 2014, ce sont donc les autorités issues du Maïdan qui se retrouvent désormais critiquées pour leur insuffisances, leur manque de résultats, et leurs supposés marchandages et négociations en sous-main. Nombreux sont ceux qui reprochent à Iouriy Loutsenko, et à un système judiciaire non-réformé, leur indulgence vis-à-vis de la corruption persistante. Les déclarations électroniques des dirigeants et députés, qui avaient révélé, en novembre 2016, certaines fortunes colossales acquises par des moyens non-définis, n’ont pas encore été étudiées par les inspecteurs financiers. Iouriy Loutsenko a beau multiplier les annonces d’arrestation, pour certaines spectaculaires. Le nombre de cas portés devant les tribunaux reste, lui, insignifiant.

Impuissance? Complicité? Marchandages politiciens? Impossible de trancher. Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’inquiétude de la société civile et des partenaires occidentaux de l’Ukraine est récemment montée d’un cran, face à des pressions visant les militants anti-corruption. Un récent rapport d’Amnesty International place encore une fois l’Ukraine au bas de son classement, à la 131ème place sur 176. Une récente loi sur les déclarations de patrimoine, des perquisitions et enquêtes visant des critiques du gouvernement, ou encore des tentatives de brider les activités du Bureau National Anti-Corruption (NABU) sont perçues comme des signes de fermeture de l’exécutif. Sa volonté de réforme, et sa capacité à enquêter sur ses propres abus, est sérieusement remise en question. Dans ce contexte, les poursuites très médiatisées contre la personne de Viktor Ianoukovitch serviraient d’exutoire, pour faire tenter de oublier des affaires plus contemporaines.

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L’Ukraine survivra

A Mejyhiria, la somptueuse résidence “Honka” en bois précieux est contrôlée et entretenue depuis 2014 par des volontaires de Maïdan. Face au vide juridique qui perdure sur le statut des bâtiments, c’est Petro Oleynik, un Ukrainien de l’ouest déjanté qui conserve le trousseau de clés. Affublé d’un drapeau nationaliste et de symboles patriotiques, il organise des tours guidés et mène les visiteurs à la découverte des trésors de Viktor Ianoukovitch. Du chandelier à un million d’euros à la réplique d’un piano “Steinway & Sons”, offert à Yoko Ono par John Lennon, Petro Oleynik exhibe toujours avec enthousiasme son “musée de la corruption”.

“Moi et mes camarades sommes épuisés, bien sûr. Ca fait trois ans que je ne suis pas rentré chez moi”, explique-t-il, en raccompagnant des visiteurs à la porte. “Mais je ne partirai pas avant d’être sûr que tout ceci sera préservé, et accessible au peuple ukrainien. Je n’ai aucune confiance dans les autorités actuelles, j’ai trop peur que tout soit pillé…”. Les habitués remarquent en effet que Petro Oleynik parle moins de “La Famille”, et se dispense de plus en plus sur la nouvelle équipe au pouvoir. “Pour le reste… Peut-être que la justice ne sera jamais rendue, et que Ianoukovitch n’en paiera pas le prix. Mais avec ce ‘temple de la corruption’, nous n’avons pas besoin d’une décision de tribunal pour savoir ce qu’il a fait”.

Coke d’espoir à Avdiivka

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 06/06/2017

La cokerie d’Avdiivka, sous contrôle de la holding de Rinat Akhmetov, est très convoitée par les belligérants. Sur la ligne de front, elle est frappée par les blocages pour son approvisionnement en coke. Les biens de l’oligarque ont été saisis et son centre humanitaire expulsé des zones rebelles.

 

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Crédit: Filip Warwick

“Nos huit fours fonctionnent. Nous sommes revenus à pleine capacité, comme en temps de paix”. Musa Magomedov ne se laisse pas emporter facilement. Accoudé à sa table de conférence, le directeur de la cokerie d’Avdiivka, dans l’est de l’Ukraine parle production et chiffre. Il ne veut malgré tout pas cacher son enthousiasme. “Il y a eu des moments où nous nous pensions condamnés. Aujourd’hui, je sais que nous avons un futur, et Avdiivka aussi”.

A moins de trente kilomètres au nord de Donetsk, l’usine de coke frappe par son gigantisme. Et pour cause: c’est l’une des plus importantes d’Europe. Elle produit 25% du coke ukrainien. Spectatrice immobile de la guerre qui fait rage depuis le printemps 2014, elle s’est retrouvée, avec la ville, sur la ligne de front, du côté contrôlé par les forces ukrainiennes. Le complexe industriel a souffert de nombreux bombardements au cours des trois dernières années, menaçant ses infrastructures vitales. 2 employés ont été tués sur le site.

L’écho des duels d’artillerie est quotidien au-dessus de la ville. Les tirs se concentrent sur la zone militaire au sud, mais se perdent de temps en temps. Quatre civils ont trouvé la mort, le 13 mai, alors que l’Ukraine célébrait la finale de l’Eurovision à Kiev. La cokerie n’a malgré tout jamais cessé de fonctionner. Et aujourd’hui, Musa Magomedov relance les plans d’investissement et de modernisation de l’usine.

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Crédit: Filip Warwick

Pas de temps à perdre

“Vous voyez, les fours sont disposés en batterie, et sont allumés en permanence”, décrit Maksym Butovskiy, contremaître du bloc 1. Un wagon d’acier glisse sur un petit chemin de fer pour collecter des blocs de coke en fusion tombant des fours, à une température de 1000°. Son chargement est ensuite refroidi et entreposé dans les imposantes structures qui encadrent la cour d’usine. “Je considère ces fours comme mes enfants. Autant dire que je suis fier de voir toute ma famille réveillée et active!”, s’émeut Maksym Butovksiy. Seul un neuvième four est en cours de restauration, prévue de longue date. L’usine est active, très active même. “On produit à pleine capacité, et il ne faut pas traîner. Les industries métallurgiques réclamaient notre coke depuis des années, donc il n’y a pas de temps à perdre”, commente Musa Magomedov.

Pourtant, en février, le directeur hurlait à la mort. Le blocus nationaliste des approvisionnements de charbon en provenance des territoires séparatistes faisait peser une menace bien plus existentielle que les bombardements. Sous la bannière “Stop au commerce du sang”, des groupes paramilitaires soutenus par des partis politiques d’opposition avaient établi des barrages sur des voies de chemin de fer. Ils avaient juré d’interdire aux sociétés implantées dans les républiques de Donetsk et Louhansk de faire des affaires avec des entreprises en territoire ukrainien, et de financer les autorités séparatistes par leurs impôts.

Un suzerain en exil

Le blocus était clairement dirigé contre l’empire industriel de l’oligarque Rinat Akhmetov. Allié du Président déchu Viktor Ianoukovitch, il a longtemps été considéré comme le “Seigneur du Donbass”, et avait organisé un circuit de production très intégré, moderne et compétitif, au sein de sa holding “System Capital Management” (SCM). La cokerie d’Avdiivka, en l’occurrence, dépend de la société “Metinvest”, un des fleurons de SCM. Elle recevait charbon et électricité de la société DTEK, elle aussi partie prenante de SCM. La coke produite partait pour la plupart vers des métallurgies de Metinvest. Le circuit avait résisté à la guerre, jusqu’aux blocages du début d’année. Face à la pression d’un mouvement nationaliste armé, vindicatif, et soutenu par l’opinion, le Président Petro Porochenko a institutionnalisé, le 15 mars, un “gel temporaire des échanges commerciaux par rail et par la route”.

“Nous avons du nous adapter”, explique Musa Magomedov, “en recherchant des approvisionnements depuis les Etats-Unis, l’Australie, et d’autres mines d’Ukraine. Ca coûte plus cher, mais nous pouvons au moins continuer à travailler”. L’intégration verticale est tout de même préservée à 50%, dans la mesure où les fournisseurs américains comme United Coal Company sont détenus par Metinvest.

Musa Magomedov dément ainsi les rumeurs de contrebande depuis les zones séparatistes. La cokerie ne reçoit plus ni charbon ni électricité depuis Donetsk, maintenant que les lignes à haute tension ont été redirigées depuis le nord de la région. A travers cette usine, il semble qu’Ahmetov, autrefois le “Seigneur du Donbass”, a perdu tout contrôle sur son fief. En mars, les séparatistes avaient nationalisé une trentaine de ses entreprises sur leurs territoires. Même les activités humanitaires de Rinat Akhmetov sont désormais interdites à Donetsk et Louhansk.

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Crédit: Filip Warwick

 

Séparation définitive? 

Pour le Donbass, région minière et industrielle autrefois très dynamique et incorporée aux circuits économiques ukrainiens, la reconfiguration est difficile. Au moins 20000 personnes franchissent la ligne de front chaque jour, preuve de liens forts et persistants. La rupture progressive des liens économiques pourrait remettre en cause ces interconnexions. Le constat est d’autant plus amer que le blocus ne semble en aucun cas contraindre les autorités séparatistes et russes, à relancer des négociations de paix. Les instigateurs des barrages assuraient pourtant que la pression financière d’un blocus obligerait Moscou à se montrer plus conciliante.

Le chef de Donetsk Alexander Zakharchenko semble très bien s’accommoder de la situation. Il a renforcé son emprise sur l’économie régionale, et semble regarder de moins en moins vers l’Ukraine. Petro Porochenko a subi un revers politique cuisant. Il a aussi perdu les impôts conséquents que les sociétés versaient à Kiev avant d’être nationalisées à Donetsk et Louhansk, accuse les nationalistes d’avoir “manipulé l’opinion” afin de séparer définitivement le Donbass de l’Ukraine.

Crédit: Filip Warwick

Si les faisans restent… 

Chez Musa Magomedov, pas de politique, hormis la politique de la ville. L’homme est une célébrité à Avdiivka, et sur les réseaux sociaux, acclamé pour sa détermination face à l’adversité. De fait, l’existence même d’Avdiivka dépend de la cokerie. La ville en reçoit tout son chauffage, la quasi-totalité du budget municipal, et l’essentiel de son activité économique, à travers les 4000 emplois occupés.

Sur 35000 habitants avant la guerre, environ 20000 vivent encore en ville. “Nous ne manquons pas de bras, mais plutôt de compétences. Les travailleurs les plus qualifiés sont partis”, regrette Musa Magomedov. “Mais avec le retour à nos pleines capacités, on va leur montrer qu’il y a des perspectives ici. On va les faire revenir”.

A la fin d’un tour de l’usine, Ioulia M., responsable de presse, entraîne le visiteur vers un petit espace vert. Des canards s’ébattent dans un bassin. Des cygnes, et même des faisans paradent autour. Le soleil inonde le parc, dans un des premiers après-midis d’été. “Si ces animaux vivent paisiblement ici, alors c’est bon signe pour nous. D’abord en terme de qualité de l’environnement. Malgré toutes les critiques qui nous sont adressées, l’usine est aussi propre qu’une cokerie comme celle-là peut l’être. Et puis, dans ce contexte… si eux se sentent bien ici, alors il n’y a pas de raison que nous fuyons”.

RFI: Made in Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », sur RFI, le 31/05/2017

Dans le centre de Kiev, s’est développée ces derniers mois une chaîne qui vend exclusivement des produits fabriqués en Ukraine. Alors que le pays a perdu, une à une, ses industries, et que l’économie reste dépendante des importations, les Ukrainiens adorent (re)découvrir que leur pays peut produire des choses de qualité.

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Passé la porte de Vsi Svoi , nous voilà bercé par une musique d’ambiance typique des magasins de vêtements. A première vue, rien d’original. Et pourtant, Vsi Svoi est un magasin révolutionnaire

Volodymyr: C’est un nouveau concept. Nous avons ouvert un grand magasin, dans le centre de la ville, avec seulement des marques ukrainiennes. 

Volodymyr Kornelyuk est le directeur du magasin, situé bien en vue sur la prestigieuse avenue Kreshatyk.

Volodymyr: Nous avons plus de 200 marques ici. Des vêtements, des chaussures, des accessoires, de la décoration intérieure, des jouets pour les enfants…

Vsi Svoi en ukrainien, cela se traduit par “Tout t’appartient”, “tout est à toi”. Inauguré en septembre 2016, il s’étale sur plusieurs étages. L’équipe ambitionne de devenir une vitrine de la mode en Europe de l’est, et de soutenir les producteurs locaux.

Plusieurs designers ukrainiens se sont fait remarquer sur les podiums internationaux ces dernières années, et on observe un vent de créativité en Ukraine. Même les culottes et les caleçons ont leur rôle à jouer dans le phénomène du “Made in Ukraine”. Nikita Bondarenko et son entreprise “Scowth” fournissent des sous-vêtements à Vsi Svoi.

Nikita Bondarenko: C’est en décembre 2015 que nous avons commencé à coopérer avec Vsi Svoi, nous avons pris part à des festivals et des foires. Quand le magasin s’est ouvert, on nous a proposé d’y exposer nos produits. C’est une grande chance pour nous, et une reconnaissance de notre travail. 

Dès sa création en 2015, Vsi Svoi a organisé des évènements ponctuels, pour rassembler et présenter des producteurs et artisans ukrainiens. Le succès a été immédiat, et a permis l’ouverture du magasin. Aujourd’hui ce sont 130 employés qui travaillent à Vsi Svoi. Les bouleversements historiques qu’a traversé l’Ukraine depuis 2014 ont créé un climat favorable. Volodymyr Korneluyk.

Volodymyr: Au début, c’était clairement du patriotisme, lié à la Révolution et à la guerre. Un mouvement de solidarité entre Ukrainiens. Petit à petit, cela s’est transformé en phénomène de mode, et les gens viennent chez nous.

Ironie de l’architecture, ce magasin né d’une vague de patriotisme ukrainien est implanté dans un bâtiment typiquement soviétique, de l’époque stalinienne. Mais c’est l’emplacement qui compte, et Vsi Svoi ne désemplit pas de clients. Ce jour-là, Vita se cherche une nouvelle jupe.

Vita: C’est vraiment un endroit intéressant, j’aime bien les offres de produits ici, j’aime bien la structure du bâtiment. Et pour moi c’est très important que le magasin présente une large diversité de designers ukrainiens. En étant ici, je soutiens les producteurs locaux. Donc je viens souvent ici. 

Au-delà de la démarche patriotique, Vsi Svoi développe surtout une image de qualité, et de gestion à l’occidentale, transparente et efficace. Volodymyr Korneluyk.

Volodymyr: C’est sûr que les Ukrainiens aiment l’idée de soutenir des artisans locaux. Mais c’est aussi une question de qualité, puisque la plupart des vêtements vendus ici sont faits à la main. Et puis ils sont moins chers que des vêtements importés, qui eux sont frappés de taxes d’importation. Donc venir ici, ce n’est pas que du patriotisme, mais c’est un choix très pragmatique. 

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Sur les étagères de Vsi Svoi, on trouve tous les styles. Le magasin se développe comme un espace pratique pour faire du shopping, et trouver des vêtements pour la vie quotidienne ou des occasions spéciales. L’idée étant de normaliser les marques ukrainiennes, en dépassant le stéréotype d’un pays d’importation, sans aucune histoire de production locale. Volodymyr Kornelyuk.

Volodymyr: Ce sont des marques de toute l’Ukraine, pas seulement de Kiev. Beaucoup viennent de Kharkiv, de Dnipro, d’Odessa. Ce sont des marques reconnues. L’une d’elle a plus de cent ans: elle a survécu à deux guerres, et au régime communiste…

Et ça marche. Oleksiy déambule dans les allées du magasin. Pour lui, il n’y a rien de bizarre à s’habiller avec des marques ukrainiennes, plutôt que les marques occidentales de renom.

Oleksiy: Je suis à une étape de ma vie où je cherche un nouveau pantalon… (ironique) Juste à côté d’ici, il y a Zara. En soi, je peux aller chercher là-bas, cela n’a pas d’importance. Mais je suis d’abord venu ici parce que je connais un des artisans qui vend ici, et le magasin a une très bonne réputation. 

La direction Vsi Svoi prévoit déjà d’ouvrir de nouveaux magasins dans autres villes du pays. Au-delà de l’aspect commercial, le message est clair: il est temps pour les Ukrainiens de connaître leur pays, de s’approprier leur patrimoine, et d’être fier de leurs productions.

Ecouter le reportage ici

Le Jeudi: La Babel ukrainienne en question

Version longue d’un article publié dans Le Jeudi, le 24.05.2017

L’Ukraine est-elle une “Babel incomprise”? Comme le professeur américain Timothy Snyder, tout visiteur étranger à Kiev est frappé par la fluidité du bilinguisme que les habitants démontrent au quotidien. Les conversations peuvent s’y articuler en russe et ukrainien en même temps, tout en empruntant à des expressions anglaises ou encore polonaises. Une macédoine linguistique, qui ferait de Kiev une ville bien plus européenne que Bruxelles, selon Timothy Snyder. Pourtant capitale officielle d’une Union de 27 Etats-nations, la cohabitation d’au moins deux langues, en l’occurrence le flamand et le français, n’y est pas perçue comme aussi consensuelle qu’à Kiev. 

Pour autant, cette Babel de l’Est n’est pas exempte de tensions. Développée comme un mouvement de fond, l’affirmation progressive de l’ukrainien comme langue d’Etat, depuis 1989, se trouve exacerbée dans le contexte de guerre hybride que se livrent Kiev et Moscou depuis 2014. Un nombre croissant d’Ukrainiens associent le russe à la langue de l’agression, et aux velléités impériales de la Russie. La langue ukrainienne en devient un instrument de sécurité nationale. Les débats sont vifs, les échanges parfois tendus. Si Babel est incomprise, elle ne le serait pas uniquement par les observateurs étrangers, comme le suggère Timothy Snyder, mais bien aussi par les Ukrainiens eux-mêmes. 

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Coexistence pacifique

En Ukraine, “langue et appartenance ethnique ne coïncident pas”, relève Sophie Lambroschini dans son ouvrage “Les Ukrainiens”. “De nombreux Ukrainiens déclarent le russe comme langue de communication, et l’ukrainien comme langue maternelle, et ils ne perçoivent pas la langue comme un facteur d’identification culturelle”. L’usage d’une langue est plus conditionnée par des circonstances familiales, sociales, économiques ou éducatives, qu’ethniques ou même géographiques.

De fait, la vision simplifiée d’un ouest ukrainophone et d’un est russophone relève plus du construit politique que d’une réalité de terrain. A la différence de la Suisse ou de la Belgique, l’Ukraine n’est pas traversée de frontières linguistiques claires. Au delà des deux langues principales, c’est une terre de coexistence de multiples langues, telles que le hongrois, le roumain, le bulgare ou encore le tatare. Sans oublier le “surjik”, mélange non-codifié de l’ukrainien et du russe, très usité dans les zones rurales.

L’Ukraine est ainsi bilingue, voire multilingue dans son ensemble. Mais “il y a des poches régionales unilingues”, constate Dominique Arel, président de la chaire d’études ukrainiennes à l’université d’Ottawa, dans la revue américaine Foreign Affairs. “Or, ce sont celles-ci qui peuvent poser problème, dans la mesure où, dans ces régions, les habitants revendiquent le droit de communiquer exclusivement dans leur langue usuelle”.

Les manoeuvres politiciennes du régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch autour de la loi sur les langues minoritaires, entre 2012 et 2014, avaient clairement illustré cette problématique. L’élévation du russe, et autres, au rang de langues officielles dans des unités administratives données, ne changeait rien au multilinguisme pré-existant dans les régions. La revendication politique qui en découlait avait pourtant provoqué de sérieuses tensions. A la demande de reconnaissance d’une spécificité linguistique locale, s’opposait la logique anxieuse de l’affermissement d’une langue ukrainienne malmenée par l’histoire. Le contentieux avait été exacerbé par les débuts de la guerre d’information ukraino-russe.

Lors de l’annexion de la Crimée, le “Printemps russe”, et le conflit armé du Donbass qui l’a suivi, les droits linguistiques avaient été brandis par les opposants au régime de Kiev comme l’une des principales raisons de leur insurrection. Laurent Fabius lui-même, alors ministre français des affaires étrangères, s’était montré inquiet que “l’on interdise aux Ukrainiens de l’est de parler russe”. La possibilité d’une telle prohibition n’avait pourtant jamais été évoquée par les autorités de Kiev. Les confusions, entretenues par la machine de propagande russe, prouvent bien la sensibilité du débat linguistique en Ukraine. Comme le remarque Sophie Lambroschini, “la guerre des langues est créée de toutes pièces”. Les polémiques, et les tensions qui en découlent, n’en sont pas moins réelles.

De l’esprit des lois

En 2017, la question s’est déplacée de la rue et des champs de bataille à la Verkhovna Rada (Parlement). Trois projets de lois, n°5670, n°5556 et n°5669, y ont été déposés en janvier. A divers degrés, tous ont pour objectif “l’ukrainisation” de la vie publique, au-delà des aspects institutionnels et administratifs imposés par le statut de la langue d’Etat. A travers des systèmes de doublage ou de traduction simultanée, le recours à la langue ukrainienne deviendrait quasi-exclusif dans les médias, dans les cinémas et théâtres, dans les conférences et évènements publics. Des propositions conformes “aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens”, selon la députée Iryna Podolyak du parti “Samopomitch – Auto-Aide” co-auteure du projet n°5670.

Bien que l’élue rejette toute tentative “d’instrumentalisation politique”, la controverse fait rage. “La plupart des parlementaires à l’origine de ces propositions viennent de l’ouest de l’Ukraine”, s’est enflammée Valeria Ivashkina, éditorialiste pour www.strana.ua, sur son profil Facebook. Elle a ainsi réactivé l’argument stéréotypé d’une division est-ouest du pays. Une critique confortée par les médias russes, comme Russia Today, REN TV, ou Khakasiya Inform, qui ont dénoncé la tentative de la Verkhovna Rada de “faire de l’ukrainien l’unique langue du pays”.

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Capture d’écran du Facebook de Valeria Ivashkina

Iryna Podolyak assure au contraire que son projet a des visées positives, et doit “permettre un développement harmonieux de la langue ukrainienne”. La députée ne nie pas la difficulté du contexte de guerre, mais juge les Ukrainiens “suffisamment intelligents” pour ne pas succomber à des manipulations politiciennes. En 26 d’indépendance, conclut-elle, il n’y a jamais eu de ‘bon’ moment pour consolider la place de la langue d’Etat. “Alors pourquoi pas maintenant?”

Le “Sovok” 

Il n’empêche. Même chez les partisans de l’affermissement de l’ukrainien comme langue d’Etat, les propositions de loi ne font pas l’unanimité. Elles sont “patriotiques, mais discutables”, estime Halyna Coynash. L’experte du groupe des Droits de l’Homme de Kharkiv pointe du doigt les idées proposées de “patrouille linguistique” ou de lourdes amendes, comme des mesures coercitives qui pourraient s’avérer contre-productives. Une peur partagée, en janvier, par la députée Viktoria Syoumar, du parti “Narodniy Front – Front Populaire”. “Je ne peux pas imaginer qu’un inspecteur de la langue colle une amende à une institutrice parce qu’elle s’adresse à l’un de ses élèves en russe. Pourtant, c’est ce que l’un des projets de loi envisage”, déplore-t-elle.

Pour le philosophe Oleskiy Panich, les textes déposés au Parlement dénotent un problème structurel. Tout en s’affichant comme des Européens modernes et résolument anti-soviétiques, les parlementaires “semblent convaincus que l’Etat doit être partout, et tout réguler”, analyse-t-il. La preuve, selon Oleksiy Panich, de la persistance du “Sovok”. Ce mot russe signifie littéralement “pelle à poussière”. Par l’assonance avec “sov-iétique”, le “Sovok” désigne tous les anachronismes et blocages politiques, sociaux ou encore psychologiques, hérités du passé soviétique.

“C’est de la poudre aux yeux”, tranche avec cynisme le poète Serhiy Jadan. “A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique…”

Laisser le temps au temps

“On ne peut pas forcer les gens à aimer une langue”, assène encore Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des Initiatives Démocratiques. Elle remarque que l’ukrainien s’est officialisé depuis l’indépendance du pays, notamment dans les écoles et les administrations. Dans le même temps, la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien dans l’environnement familial est en relative augmentation, de 37% en 1992 à 42% en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51% en 1996 à 33% en 2016.

Assurément, la guerre hybride entamée en 2014 a contribué à ces évolutions. “J’ai grandi comme une parfaite russophone, jusqu’au moment où j’ai vu les chars russes débouler sur mon pays”, racontait, en 2015, Natasha Lobach, jeune architecte de Zaporijia, grande ville industrielle du centre-est. “A ce moment là, j’ai décidé de ne plus utiliser le russe en public…” Un récent sondage sur la “Désunion soviétique”, publié par “The Financial Times”, montre la langue russe en recul constant, non seulement en Ukraine, mais à travers la plupart des républiques post-soviétiques. Et ce, à une époque où le Kremlin cherche à accentuer sa politique d’influence sur son “étranger proche”.

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Agent d’influence? 

Dans ce contexte, beaucoup voient dans le russe “un instrument de la guerre hybride contre l’Ukraine”, comme l’affirme Pavlo Jerbivskiy, chef de l’administration militaro-civile de la région de Donetsk”. “Encourager le développement de l’ukrainien est une garantie de notre sécurité nationale”. Siégeant à Kramatorsk, une ville brièvement contrôlée par les séparatistes pro-russes en 2014, lui perçoit notamment le risque de l’influence médiatique et culturelle comme une sorte de “soft power” tournant la tête de ses administrés vers Moscou, plutôt que vers Kiev.

Pavlo Jerbivskiy impose l’usage de l’ukrainien parmi ses employés, dont beaucoup sont originellement russophones. Il y voit un encouragement du sentiment de loyauté à l’Etat. Et de citer le professeur autrichien Michael Mozer: “tant que l’Ukraine se considère comme un pays où il n’y a pas besoin de connaître la langue nationale, alors ce n’est qu’une autre Russie”.

L’humanitaire Brian Mylakovsky tempère une telle déclaration, en supposant que le lien intime entre langue et appartenance nationale est à relativiser dans le contexte ukrainien. “De nombreux combattants et médias s’expriment en faveur de la cause ukrainienne en langue russe”, constate-t-il. A l’inverse, sous-entendre que la loyauté d’un individu passerait avant tout par la langue “est un argument qui épouse parfaitement la ligne du Kremlin de “Rouskiy Mir – Monde Russe”. Selon cette idée, Moscou devrait chapeauter un vaste espace géopolitique uni par le modèle économique, la religion, ou encore la langue russe. Un concept qui légitime le rôle du Kremlin de “protecteur” des russophones à travers le monde. Selon Brian Milakovsky, il “serait temps de comprendre que l’Ukraine contemporaine dépasse largement son coeur ukrainophone”.

Dans la même logique, le politologue Konstantyn Bondarenko s’inquiète de l’impact des projets de loi d’ukrainisation sur les populations russophones qui avaient soutenu la Révolution de 2014 et l’effort de guerre ukrainien. De fait, comment anticiper la réaction d’un soldat russophone mobilisé sur le front du Donbass qui, interviewé à la télévision, se verrait doublé en ukrainien?

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La langue russe à la langue ukrainienne: « Petite fille, pousse-toi; tu me gènes! 

Quotas de compensation

Victimes de multiples controverses, de même que des rivalités politiciennes entre leurs auteurs, les trois projets de loi sont pour l’heure retenus dans les salles des comités parlementaires. A titre de compensation, une loi sur les quotas linguistiques à la télévision et à la radio (n°5313) a été adoptée en seconde lecture, le 23 mai. Les chaînes nationales auront l’obligation de diffuser 75% de leurs programmes en ukrainien. Ce sera 50% au moins pour les chaînes régionales.

“La faible utilisation de l’ukrainien à l’écran est affligeante”, a commenté le Président Petro Porochenko. Il a poussé pour cette loi en personne, encouragé par les “résultats impressionnants” produits par une loi similaire, qui visait spécifiquement les chaînes de radio. En filigrane, l’idée que les quotas linguistiques soutiendront le développement d’une offre radiophonique et télévisuelle originale. “Il est important de faire du mot ‘ukrainien’ un synonyme de ‘qualité’”, assène le chanteur populaire Oleh Skrypka, très virulent vis-à-vis de la prépondérance de la production culturelle russe.

Beaucoup dénoncent pourtant un manque de politique publique cohérente et financièrement viable, par exemple pour la production cinématographique. Le développement de films ukrainophones pourrait se retrouver handicapé vis-à-vis de riches producteurs russophones, avertit l’experte Halyna Coynash. Sans oublier la subtile différence entre un cinéma ukrainophone, et un cinéma ukrainien. Des productions ukrainiennes en langue russe pourraient tout aussi bien aider à la promotion culturelle du pays, en touchant un plus large public.

Le rapport à “l’autre”

Au-delà de la rivalité entre l’ukrainien et le russe, il est à noter que la loi n°5313 est critiquée par les Tatars de Crimée. Depuis l’annexion de la péninsule, ils s’inquiètent pour leur survie en tant que communauté nationale. Le Mejlis, leur conseil représentatif, est interdit en Crimée russe depuis 2016. L’usage de la langue tatare y est sérieusement restreint. C’est depuis Kiev que la chaîne de télévision ATR entretient un espace médiatique en langue tatare.

Alors que l’Ukraine affirme régulièrement sa détermination à protéger les Tatars de Crimée, considérés comme l’une des minorités nationales du pays, les quotas linguistiques d’ukrainien sont mal reçus. Refat Tchoubarov, député et président du Mejlis en exil, avait ainsi exhorté la Verkhovna Rada à modifier la loi avant le vote en seconde lecture, afin de “permettre aussi le développement de la langue tatare”. Il n’a visiblement pas été éntendu.

Ce cas particulier de la langue tatare illustre une anxiété inhérente aux critiques d’une ukrainisation de l’espace publique. C’est-à-dire un risque de fermeture vis-à-vis d’une certaine conception de “l’autre”. En dernier ressort, Iryna Podolyak se retranche derrière une comparaison normative: un certain nombre de langues sont reconnues comme langues officielles dans les pays européens. Elles sont protégées comme telles par la loi. Ces pratiques ne sont pas critiquées en Occident. Pourquoi le seraient-elles en Ukraine?

Il convient néanmoins de noter que les dispositions de ces Etats-nations ont toutes, à divers degrés, entraîné et consolidé des homogénéisations de sociétés auparavant marquées par une forte diversité linguistique. Iryna Podolyak assure du respect des droits de l’homme comme l’une de ses priorités fondamentales, y compris le droit de s’exprimer dans la langue de son choix. Mais il apparaît évident que les projets d’ukrainisation de l’espace public sonneront le glas, tôt ou tard, de la Babel ukrainienne.

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Logiques de rupture

A plus courte échéance, c’est bien une logique de rupture ciblée qui est à l’oeuvre. Comme beaucoup d’autres, le poète Serhiy Jadan craint ainsi que les propositions d’ukrainisation de la vie publique ne soient pas tellement “en faveur de l’ukrainien qu’en opposition à la langue russe”. La journaliste Ekaterina Sergatskova, ancienne citoyenne russe, naturalisée ukrainienne en 2015, va même plus loin dans son constat: “beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe”.

Un rejet qui se justifie par la guerre hybride initiée par la Russie en 2014, voire auparavant. Entre l’annexion de la Crimée et le conflit meurtrier du Donbass, les actes de déchirure se multiplient. Il n’y a ainsi plus de liaison aérienne directe entre l’Ukraine et la Russie. Un embargo commercial a été décrété début 2016. En mars 2017, l’activisme de militants nationalistes a poussé le gouvernement à interdire les banques russes en Ukraine. Dans le même temps, la participante russe Ioulia Samoilova au concours de l’Eurovision a été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien après avoir s’être produite en concert en Crimée annexée. Même l’acteur américain Steven Seagal, est persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache pas son admiration pour Vladimir Poutine. Kiev le considère donc comme une “menace à la sécurité nationale”.

Contrôler l’incontrôlable

La sphère médiatique est affectée au premier plan par ces logiques de rupture. Toutes les chaînes russes de télévision, considérées comme des instruments de propagande du Kremlin, ont cessé d’être retransmises en Ukraine. Y compris, depuis février 2017, la chaîne d’opposition “Dojd”. Celle-ci avait utilisé une carte de la Russie incluant la Crimée. Une décision pourtant décriée comme “absurde et illogique” par Tatiana Cooper, directrice du bureau ukrainien de Human Rights Watch. “Dojd est la dernière chaîne indépendante et qui remet en cause la politique du Kremlin”, déplore-t-elle.

Plus généralement, des médias ukrainiens qualifiés de pro-russes, et majoritairement russophones, ont perdu leurs licences. Le cas de “Radio Vesti” a ainsi fait couler beaucoup d’encre, de même que les pressions sur le groupe “Inter”. Justifiées par la lutte contre la désinformation et l’influence russe, ces initiatives sont aussi décriées comme des sortes de règlements de compte entre oligarques.

Dans le cadre d’une nouvelle doctrine de sécurité de l’information signée par Petro Porochenko, le gouvernement a interdit, le 16 mai, les populaires réseaux “VKontakte” ou “Odnoklassiki”, équivalents russes de “Facebook” et “Copains d’Avant”. Le moteur de recherche “Yandex”, ou encore le service de messagerie “mail.ru » ont subi le même sort. Ces réseaux sont contrôlés par des proches de Vladimir Poutine et représenteraient un risque d’infiltration par les services secrets russes (FSB), et de manipulation de l’information.

Le décret a déclenché des vagues de protestation, et soulevé des inquiétudes sur l’état de la liberté d’expression en Ukraine. C’est un “aveuglement” des autorités ukrainiennes, pour l’artiste odéssite Oleksandr Roytbud. Celles-ci seraient déterminées à vouloir “interdire ce qu’il est impossible d’interdire”, à savoir les liens culturels et linguistiques entre Russes et Ukrainiens. “L’agression de Poutine nous a rendu plus forts, plus libres”, lance-t-il. “Nous avons le potentiel de devenir un chantre de la culture russe libre”. Plus que contrer l’influence russe, l’artiste souhaiterait voir l’Ukraine post-révolutionnaire devenir un agent d’influence en Russie-même.

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L’alphabet ukrainien

Le risque de la haine

Au-delà des simples questions linguistiques et culturelles, le débat sur la langue d’Etat serait avant tout un symptôme de l’indécision de la société ukrainienne dans le choix de leur régime politique. Après des décennies de “dictature du gouvernement oligarchique”, le philosophe Serhiy Dyatsiouk estime que les Ukrainiens ont développé une capacité de résistance aux dérives de leurs dirigeants. En revanche, la société ukrainienne n’aurait pas développé un contre-modèle viable. Elle se retrouve désarmée face aux sirènes du nationalisme.

De fait, dans le contexte de guerre, les mouvements nationalistes se trouvent crédibilisés, et populaires, constate Serhiy Dyatsiouk. Face à ce phénomène, les Ukrainiens ne sauraient pas encore réagir “aux orientations dictatoriales du nationalisme ukrainien”. Les appels à un ordre moral nouveau, à une pureté retrouvée de la nation, et à une lutte féroce contre ses ennemis, oligarchiques ou russes, trouvent un écho certain dans une société soumise à rude épreuve depuis des années.

Dans ce contexte, le débat sur la langue reviendrait, selon Serhiy Dyatsiouk, à valider ou à refuser la charge émotionnelle négative promue par les nationalistes. En l’occurrence, ceux-ci brandissent des idées de “revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones”, analyse le philosophe. Loin des projections positives et harmonieuses d’Iryna Podolyak, la controverse linguistique est ponctuée d’invectives et de manifestations haineuses. “Exclure et isoler les russophones veut dire les humilier, les intimider, et leur mettre sous pression”, estime Serhiy Dyatsiouk. “Ce serait en quelque sorte reproduire la politique impériale que la Russie a imposée à la langue ukrainienne pendant des siècles”.

Des risques qui sont illustrés par de récentes controverses. Mi-avril, le chanteur Oleh Skrypka attribuait ainsi aux personnes qui “n’arrivent pas à apprendre l’ukrainien un QI inférieur, qui peut être classé comme de la ‘débilité’” Et d’appeler à les “isoler du reste de la société”, et à “leur construire un ghetto”. Oleh Skrypka s’est par la suite excusé de cette remarque intempestive. Le 23 mai, le nationaliste Mykhaylo Kovalchuk a mené un groupe des militants contre un restaurant libanais dans le centre de Kiev. Il s’y était offusqué, entre autres choses, que les serveurs ne s’adressent pas à lui en ukrainien. Employés du secteur privé de la restauration, ils n’y sont pourtant pas obligés par la loi. Mykhaylo Kovalchuk, lui, ne s’est pas excusé. Ces deux cas, et les réactions outragées qu’ils ont provoqué, alarment sur les risques de dérapage du débat linguistique au niveau national.

Alors que la guerre du Donbass entre dans sa quatrième année, une lecture patriotique, voire nationaliste, de la Révolution du Maïdan se trouve légitimée.  Une lecture qui “ne correspond pas forcément à ce qui était ressenti par les manifestants au moment des événements”, rappelle Anna Colin Lebedev, maître de conférences à Paris Nanterre, sur son profil Facebook. “Le Maïdan ne se vivait pas comme une mobilisation de la nation ukrainienne contre la Russie, ou contre les Russes, ou contre la langue russe. C’est déjà une autre histoire du Maïdan que l’Ukraine raconte aujourd’hui, une histoire de guerre, de combattants et de patriotes”. Des glissements interprétatifs pernicieux, qui pourraient brouiller encore plus les grilles de lecture de la “Babel ukrainienne”.

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RFI: Coup de filet sans précédent dans la lutte contre la corruption en Ukraine

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 25/05/2017

Coup de filet sans précédent dans la lutte anti-corruption en Ukraine. Les autorités ont procédé à 23 arrestations d’employés du service des impôts, impliqués dans des affaires de détournement d’argent qui s’élèvent à plus de 3 milliards d’euros. A Kiev, les réactions sont néanmoins mitigées, entre étape fondamentale et opération de communication. 

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Les perquisitions ont produit des prises de grosses sommes de dollars, en liquide. Source: Facebook d’Arsen Avakov

454 perquisitions dans 15 régions d’Ukraine. 1700 policiers mobilisés et 500 procureurs militaires. Pour le ministre de l’intérieur Arsen Avakov, “c’est la plus importante opération de lutte anti-corruption jamais organisée en Ukraine”. 23 fonctionnaires des impôts ont été arrêtés. Ils sont soupçonnés de complicité avec des officiels de l’ancien régime corrompu de Viktor Ianoukovitch. Des milliards d’euros sont en jeu. Chez l’un des fonctionnaires arrêtés, les policiers ont trouvé 3,8 millions de dollars en liquide. A Kiev, le Procureur général Iouriy Loutsenko triomphe, mais doit faire face à des critiques sévères. Pourquoi ces 23 employés, et pas d’autres? Pourquoi aucun haut responsable de l’ancien régime n’a été condamné en justice depuis la fuite de 2014? Le Procureur général est aussi soupçonné d’avoir monté une opération de communication, un an jour pour jour après sa prise de fonction, et au lendemain d’un rapport accablant de l’ONG Transparency International sur la lutte anti-corruption en Ukraine. Les arguments des uns et des autres se justifient. C’est le suivi de ces affaires au tribunal qui fera la différence. Au-delà des opérations de police, les Ukrainiens attendent de voir si justice sera rendue.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI

RFI: L’Ukraine adopte une loi de quotas linguistiques dans les médias

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 24/05/2017

L’Ukraine poursuit ses efforts d’ukrainisation de l’espace public. Le Parlement a adopté, le 23 mai, une loi obligeant chaînes de TV et radios à respecter des quotas linguistiques. 75% des programmes devront être en ukrainien. Le vote fait suite à l’interdiction, la semaine dernière de plusieurs réseaux sociaux et ressources internet russes. Les deux mesures ne sont pas associées, mais elles s’inscrivent dans un ressenti de l’opinion publique d’une politique dirigée contre la langue russe. 

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L’ukrainien est la langue d’Etat, et il doit dépasser progressivement le simple cadre administratif et institutionnel. C’est en substance l’objectif de cette loi sur les quotas linguistiques dans les médias. 75% des programmes sur les chaînes de télévision et radios nationales devront être en ukrainien; et 50% dans les médias régionaux. Le Président Petro Porochenko a personnellement soutenu cette loi, afin de favoriser un développement de la langue ukrainienne. Reste que le respect des quotas ne va pas de soi. Les débats télévisés ont lieu régulièrement en russe et en ukrainien en même temps: comment comptabiliser? Dans ce pays bilingue, la question linguistique est régulièrement utilisée, voire instrumentalisée par les partis politiques, en particulier dans le contexte de la guerre hybride que se livrent l’Ukraine et la Russie. Les communautés russophones s’indigne d’une ukrainisation qu’elles perçoivent souvent comme une politique de dé-russification. Si cette politique d’ukrainisation vise à unifier le pays autour de la langue d’Etat, le ressentiment d’une partie de la population pourrait avoir de fâcheuses conséquences sur la cohésion de la société ukrainienne.

Sébastien Gobert – Lviv – RFI