RFI: L’OTAN en Ukraine pour des exercices internationaux

Séquence prévue pour l’émission Bonjour l’Europe (interrompue pour cause de mauvaise connexion téléphonique), le 16/09/2014

L’OTAN est en Ukraine, en tout cas dans son extrême-ouest. Très loin de la zone de guerre dans le Donbass. Plusieurs de ses Etats-membres y conduisent des exercices conjoints avec les forces armées ukrainiennes. L’opération intitulée « Rapide-Trident 2014 » n’est bien sûr pas innocente. C’est une manière pour les alliés de l’Ukraine de montrer des muscles, sans toutefois s’investir dans le conflit.

Ukrainian Colonel Oleksandr Sivak & U.S. Colonel Alfred Renzi, 15/09/2014
Ukrainian Colonel Oleksandr Sivak & U.S. Colonel Alfred Renzi, 15/09/2014. Source: Ministry of Defense of Ukraine.

En quoi consistent ces exercices ?

C’est toute une série de manœuvres et de simulations militaires de grande ampleur, sur invitation du gouvernement ukrainien, qui rassemblent plus de 1200 soldats venus de 15 pays différents. Pas seulement de l’OTAN, puisqu’il y a des délégations de Moldavie, de Géorgie ou encore d’Azerbaidjan. Le plus gros contingent après les Ukrainiens, ce sont les Etats-Unis qui ont dépêché environ 200 hommes. On peut noter que la France ne prend pas part à ces exercices.

Pendant ces exercices, le but officiel est de développer l’interopérabilité des forces armées en présence. Les exercices vont durer 10 jours et porter sur des questions de sécurité autour d’engins explosifs, de formation de convois et de patrouilles. Aucun exercice de tir n’est prévu au programme, les organisateurs ont bien insisté là-dessus. Il faut noter que ce n’est pas la première édition de ces exercices, qui se sont déjà tenus les années précédentes. Mais bien évidemment, cette année, tout cela se fait avec des arrières-pensées évidentes : le général ukrainien en charge de la base de Yavoriv, où tous ces soldats sont rassemblés, a bien replacé les exercices dans le contexte de la guerre du Donbass, C’est à plus de 1000 kilomètres de là, mais c’est dans tous les esprits.

Est-ce que ces exercices marquent un engagement direct de l’OTAN dans le conflit ?

Alors, ces soldats ne vont pas aller sur la zone de guerre, le haut commandement de l’Alliance l’a répété à plusieurs reprises, afin de ne pas placer des troupes de l’OTAN à portée de kalachnikoff de l’armée russe. Pour la petite histoire, la page Facebook du ministère de l’intérieur ukrainien affichait un commentaire ironique hier, en soulignant que, enfin, pour une fois, la propagande russe avait raison : il y a désormais des troupes américaines en Ukraine. Vous savez que le Kremlin a accusé les Américains de soutenir les Ukrainiens depuis le début de la révolution de l’EuroMaidan il y a presque un an. Mais à part cette petite pique, il n’y a d’implication direct de l’OTAN.

U.S. troops, 15/09/2014.  Source: Ministry of Defense of Ukraine
U.S. troops, 15/09/2014.
Source: Ministry of Defense of Ukraine

D’une manière indirecte par contre, le message est clair. Ces exercices interviennent juste après des manœuvres conjointes des flottes ukrainiennes et américaines dans la mer noire, et alors que le ministère de la défense ukrainien vient tout juste de confirmer que plusieurs Etats-membres de l’OTAN sont en train de livrer des armes à l’Ukraine, destinées au front de l’est. Le ministre rappelle que ces livraisons ne sont pas faites au nom de l’Alliance, et il ne divulgue aucun nom d’Etat-membre. Mais après des longs mois d’hésitation, on dirait bien que certains alliés occidentaux de l’Ukraine intensifient leur soutien.

Quel impact cela a-t-il en Ukraine ?

Sur l’opinion publique, c’est très positif. Que ce soient ces exercices ou la suspension de la vente des Mistrals français à la Russie, les dernières nouvelles venues de l’Occident sont très bien accueillies par une population qui se sent du coup moins seule et qui considère de plus en plus adhérer à l’OTAN, selon les derniers sondages d’opinion. Ca, on en est encore très loin, car la question divise énormément un pays qui est déjà au bord de la partition.

Over 1,200 soldiers from 15 different countries take part in the exercises. Here on 15/09/2014. Source: Ministry of Defense of Ukraine.
Over 1,200 soldiers from 15 different countries take part in the exercises. Here on 15/09/2014. Source: Ministry of Defense of Ukraine.

En plus, l’OTAN ne peut accepter de nouveau membre qui souffre d’un conflit territorial. Donc l’Ukraine est disqualifiée d’office, d’autant que le cessez-le-feu à l’est est toujours aussi fragile. Rappelons le, encore au moins six civils ont été tués dans des affrontements à Donetsk dans les dernières 48 heures. L’Ukraine est toujours dans un état de guerre. Et malgré les discours, les exercices militaires et des livraisons d’armes encore indéfinies, c’est au pays de régler ses propres problèmes. L’Ukraine est bel et bien seule sur le champ de bataille.

RSE: Ukraine, l’hiver à l’eau froide.

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 13/09/2014

A l’approche de l’hiver, l’Ukraine connaîtrait-elle une sorte de «retour vers le futur»? Dans les différentes régions du pays, les annonces se multiplient de coupures d’eau chaude et d’électricité. Ces dernières pourraient devenir systématiques, matins et soirs, dans certaines grandes villes telles que Lviv. Des restrictions qui rappellent les dernières années de l’Union soviétique et les premières années de l’indépendance ukrainienne, quand les pénuries étaient généralisées. Cette année, les privations relèvent moins de la dislocation d’un système énergétique vieillissant et centralisé que d’une logique de survie. Il s’agit de passer l’hiver sans approvisionnements de gaz russe, taris depuis le 16 juin 2014. Officiellement, pour cause de dette impayée.

Les achats de chauffe-eau individuels se sont multipliés en Ukraine.
Les achats de chauffe-eau individuels se sont multipliés en Ukraine.

Un «régime d’économies de gaz», décidé par le gouvernement, est entré en vigueur le 1er août. Il fixe comme objectif des réductions de 30% de consommation de gaz pour les entreprises et les municipalités. Les utilisateurs bénéficiant de financements d’Etat, tels qu’hôpitaux et écoles, se doivent de réduire leur consommation de 10%. Dans les oblasts (régions) de Lviv et Ivano-Frankivsk, les pouvoirs publics ont d’ores et déjà annoncé la fermeture des écoles régionales pendant les mois de décembre et janvier, afin de ne pas avoir à chauffer les bâtiments.

Chaque année, la saison de chauffage dure du 15 octobre au 15 avril, à quelques semaines près, en fonction des températures. Pendant la saison 2013-14, l’Ukraine avait consommé 36 milliards de mètres cubes de gaz (pour une consommation annuelle d’environ 50,5 milliards de mètres cubes). Alors que la saison froide approche, ce sont 16-17 milliards de mètres cubes de gaz qui sont stockés dans des réservoirs souterrains du pays. S’y ajouteront environ 12 milliards de mètres cubes, qui sont généralement extraits des gisements nationaux pendant cette période. Le pays accuserait ainsi un déficit d’environ 7-8 milliards de mètres cubes de gaz. Les besoins ne pourront pas être comblés par la production de charbon. A cause de la guerre qui fait rage dans le bassin minier du Donbass, l’Ukraine a dû négocier des importations de charbon, par exemple d’Afrique du sud. «C’est la première fois en deux décennies» que l’Ukraine doit importer du charbon en grande quantité, a déploré le Premier ministre Arseniy Iatseniouk, le 13 septembre.

De nombreuses mesures de diversification des approvisionnements ont été concoctées en urgence, telles que des livraisons de gaz en provenance de Hongrie, de Slovaquie et d’Allemagne, à travers la Pologne. Du gaz initialement acheté à la Russie, qui voit d’un très mauvais œil le contournement de ses sanctions. Le 11 septembre, la Pologne s’est plainte d’une réduction d’environ 45% des approvisionnements russes. Aussi la viabilité de ces sources alternatives demeure incertaine.

En Ukraine, la consommation de bois ou de biomasse est aussi envisagée à des fins de chauffage. Selon la ministre du Développement régional, Natalyia Khotsianovska, 27 millions de tonnes de biomasse sont prêts à l’emploi, et pourraient réduire la demande de gaz naturel d’environ 18%.

Face à la déliquescence majeure de la plupart des infrastructures de cet Etat post-soviétique, de multiples projets sont avancés pour augmenter l’efficacité énergétique, en particulier des bâtiments. Par exemple, le Japon a proposé son soutien technologique pour renforcer l’isolation et la productivité énergétique des centrales au gaz. Des projets qui s’étaleraient sur plusieurs années avant de produire des résultats tangibles. Face à l’urgence de l’hiver qui approche, c’est avant tout la nécessité de réduire la consommation d’énergie qui s’est imposée dans le programme du gouvernement.

«Nous devons réduire la consommation d’au moins 6 milliards de mètres cubes», explique Adrniy Kobolev, président de la compagnie d’Etat Naftogaz Ukrainy. «Dans le seul domaine des services publics, le potentiel d’économies est d’au moins 4 milliards de mètres cubes par an».

Source: http://energy-evolution.wix.com
Source: http://energy-evolution.wix.com

L’hiver qui approche s’annonce ainsi comme une nouvelle révolution, alors que la générosité du système de chauffage central, hérité de l’ère soviétique, avait rendu banal le fait de passer l’hiver dans des logements surchauffés, en tee-shirt et les fenêtres ouvertes. Dans les supermarchés du pays se livrent désormais des courses effrénées pour se procurer des chauffe-eau ou des petits radiateurs électriques. Les autorités nationales, régionales et municipales mènent diverses campagnes de sensibilisation aux économies d’énergie. Isoler portes et fenêtres, acheter des vêtements en textiles naturels, utiliser les balcons comme réfrigérateurs ou repeindre les radiateurs individuels, traditionnellement blancs, en couleur foncée, marron ou rouge, deviennent ainsi des comportements exemplaires.

Exemplaires et patriotiques. «Chaque mètre cube de gaz brûlé de manière économique, chaque litre d’eau chaude non-utilisé sont un pas de plus vers l’indépendance énergétique de l’Ukraine», a ainsi expliqué le vice-Premier ministre Volodymyr Hroïsman. Une campagne baptisée «Indépendance énergétique» a été lancée sur Internet (http://energy-evolution.wix.com), relayée dans les médias. Des affiches et dépliants y expliquent, grâce à dessins et schémas, que toute réduction de la consommation d’énergie renforce l’indépendance du pays. A l’inverse, toute consommation, excessive ou non, vient engraisser la Russie, symbolisée par des chars d’assaut, une bombe à retardement ou encore une « matriochka », poupée russe montrant des dents menaçantes.

Source: http://energy-evolution.wix.com
Source: http://energy-evolution.wix.com

Un des enjeux de l’hiver sera aussi de prévenir les surcharges du réseau électrique, qui sera d’autant plus sollicité par l’utilisation accrue de chauffages et chauffe-eau électriques. Des mesures d’économie sont aussi proposées dans ce domaine: débrancher téléviseurs et ordinateurs au lieu de les laisser en veille, ne cuisiner que des plats simples et rapides à préparer ou encore éteindre la lumière dans les pièces que l’on quitte… Des mesures révolutionnaires dans un pays en ébullition depuis près d’un an. «Nous avons des problèmes colossaux, mais aussi des opportunités considérables», conclut le Premier ministre Arseniy Iatseniouk.

RFI: Portrait de Semen Semenchenko

Séquence diffusée dans l’émission Accents d’Europe, le 12/09/2014.

C’est un des hommes-clés du conflit dans l’Est de l’Ukraine. Pendant des mois, Semen Semenchenko est resté un homme sans visage. Et pour cause, il était à la tête d’un bataillon de volontaire pro-ukrainien. Et préférait cacher son identité par peur des représailles. Mais aujourd’hui, il se montre à visage découvert, peut-être dans la perspective des élections législatives d’octobre.

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Il se présente comme un simple patriote et entrepreneur ordinaire. A ceci près que pendant des mois, il a caché son visage à l’aide d’une cagoule. Pour protéger sa famille, comme il le dit. Si Semen Semenchenko est devenu un des chefs de guerre ukrainiens les plus populaires de la guerre du Donbass, à la tête de son propre bataillon, c’est parce qu’il fallait faire ce que l’armée régulière ukrainienne ne pouvait ou ne voulait pas faire. Semen Semenchenko a fondé le bataillon Donbass  début mai pour donner aux patriotes pro ukrainiens de l’est du pays  la possibilité de défendre leur terre et leurs familles. A l’époque, juste après le traumatisme de l’annexion de la Crimée par la Russie, l’armée ukrainienne manquait d’organisation et de capacité d’action. Aujourd’hui, le bataillon est considéré comme un des fers de lance des forces ukrainiennes dans la guerre du Donbass, bien qu’il ait été quasiment décimé lors de la contre-offensive menée par les forces russes. Très présent dans les médias et sur les réseaux sociaux, Semen Semenchenko s’est imposé comme l’une des voix de la résistance ukrainienne face à l’insurrection. Et de critiquer ouvertement l’exécutif et la chaîne de commandement ukrainiens, en partie responsables selon lui de l’enlisement du conflit. Il a d’ailleurs été sévèrement blessé dans une opération à Ilovaisk, dans le sud de Donetsk. Une opération où il avait publiquement réclamé les renforts de l’armée régulière, qui ne sont jamais venus. C’est donc muni d’une béquille qu’il vient, le 1er septembre, de faire tomber le masque à la télévision. En annonçant que sa famille est désormais hors de danger, il a dévoilé son visage.  Le visage d’un homme ordinaire et fatigué. Malgré le fait que son bataillon est quasiment décimé, il semble vouloir jouer de sa popularité pour faire pression sur le gouvernement. De là à ce que le chef de guerre se transforme en homme politique ambitieux, à l’approche des élections législatives d’octobre, il n’y a qu’un pas. Celui-ci sera franchi, ou pas, en fonction de l’issue de la guerre.

Ecouter le portrait ici