Liquidateurs de Tchernobyl en Ukraine: Du sacrifice à l’oubli

Article publié sur le site de Regard sur l’Est, le 01/02/2012

26 ans après le drame de Tchernobyl, des dizaines de milliers de liquidateurs, ces personnes employées à fermer la centrale nucléaire, ne reçoivent qu’une aide très limitée de l’État. Les plans du gouvernement ukrainien de diminuer ces aides ont suscité un mouvement de contestation. Misère, pressions policières, désespoir: les liquidateurs ont du mal à survivre et s’organisent pour le faire savoir.

Aux abords de la gare routière sud de Donetsk, un monument singulier en forme de cloche se dresse, froid et imposant. La cloche, c’est celle de la mémoire éternelle. À son sommet, une sculpture d’oiseaux dévorés par des flammes rappelle la souffrance de la nation. Érigé en 2006, à l’occasion des vingt ans de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le mémorial est tout particulièrement dédié aux quelque 8.000 «liquidateurs» de Donetsk, un des plus gros contingents de «l’armée» qui a pris part à la «bataille de Tchernobyl».

Les «liquidateurs», ce sont des centaines de milliers de citoyens soviétiques, ingénieurs, soldats, policiers, mineurs, ouvriers et autres qui ont été mobilisés, bon gré, mal gré, pour stopper les réacteurs de la centrale de Tchernobyl. Pendant plus de huit mois à partir de la fin avril 1986, plus de 600.000 personnes, dépêchées de toute l’URSS, se succèdent sur place et parviennent à endiguer la contamination. Même s’il reste difficile d’appréhender l’immensité du désastre dans sa totalité, on sait que l’explosion du réacteur n°4 de la centrale et la contagion radioactive qui s’en est suivie ont affecté plusieurs millions de personnes à travers l’Europe, et en premier lieu les populations vivant aux abords de Tchernobyl. Le Comité scientifique des Nations unies sur les Effets de la radiation atomique (UNSCEAR) a estimé qu’en plus des 57 décès survenus dans les premiers jours de la contamination, le nombre de cas de cancers, notamment de la thyroïde, parmi les populations les plus exposées aux radiations, avait augmenté «anormalement» d’environ 4.000[1]. En tout, 135.000 personnes ont été déplacées.

Parmi les victimes les plus touchées, les liquidateurs sont une catégorie particulièrement fragile. L’URSS agonisante les avait certes élevés au rang de héros de la nation et leur avait accordé une série d’avantages compensatoires, tels que des pensions d’invalidité, des logements de fonction dans certains cas ou des accès facilités à des soins de santé. Près de trois décennies plus tard, les États successeurs de l’implosion de l’Union soviétique leur ont réservé des traitements moins accommodants, et qui vont en se détériorant.

Une situation précaire

En Ukraine, on compte environ 300.000 vétérans de la liquidation de Tchernobyl. Ils survivent difficilement avec des aides sociales de misère. Svitlana Protsyk, la directrice du Comité des enfants de Tchernobyl, connaît de près la situation des liquidateurs et leurs difficultés. «Ces personnes ont perdu la santé mais n’y ont gagné que très peu de compensations. Mon mari était liquidateur. Maintenant il est malade, invalide, il ne bouge plus de son lit depuis des années. Il est au rang le plus élevé d’invalidité et touche donc le niveau de retraite maximal: il reçoit 220 euros par mois. On doit voir des docteurs trois fois par mois et acheter des médicaments pour le cerveau: on y dépense 200 euros. Il existe un centre de réhabilitation pas loin, avec équipements modernes et assistance efficace, mais ça coûte 1.200 euros d’y aller. On ne peut pas se l’offrir»[2].

L’Union de Tchernobyl-Ukraine est la principale organisation de représentation des liquidateurs auprès des autorités ukrainiennes. Née à Kharkiv au début des années 1990, elle coordonne leurs revendications et actions à travers tout le pays. L’oblast de Kharkiv avait à l’époque fourni environ 13.000 liquidateurs. Dans le même temps, des milliers de réfugiés avaient été déplacés dans la région, et des villages entiers avaient été créés pour les accueillir. La situation est loin d’y être reluisante. Anatolyi Vinnik, délégué régional de l’Union, explique que beaucoup a déjà été fait, et que certains de ces nouveaux villages bénéficient de meilleures conditions de vie que des localités plus anciennes[3].

Néanmoins, des questions fondamentales restent en suspens depuis des années. Le village de Volchansk, au nord de l’oblast, a accueilli des centaines de réfugiés fuyant la ville de Vilcha, située dans la zone la plus touchée par le nuage radioactif. Depuis lors, l’emploi fait toujours défaut, l’alimentation en eau et électricité n’est pas garantie à 100%, les services d’aide aux handicapés extrêmement déficients, et on peine à établir une liaison d’ambulances fiable pour relier le village à l’hôpital le plus proche.

Pour parler de ces problèmes, A.Vinnik, représentant d’une organisation non-gouvernementale, est assis dans son bureau, sous un portrait du président Viktor Ianoukovitch. Il exhibe fièrement son uniforme de policier, ses médailles d’ancien liquidateur, et son insigne de membre du conseil régional. Derrière une loyauté apparemment indéfectible au pouvoir en place, il ne peut cependant cacher une certaine amertume quant à la situation. «Tchernobyl est une blessure que nous portons dans nos chairs. Le taux de mortalité des liquidateurs est 4 fois plus élevé que celui du reste de la population. Nous sommes comme des vétérans de guerre, comment nous sommes-nous retrouvés dans cette situation? Nous ne demandons pas de privilèges extraordinaires, mais seulement ce qui nous est garanti par la loi».

Des vétérans à l’assaut du Parlement

Les difficultés semblent généralisées, et certains montrent moins de pondération qu’A.Vinnik face à la politique du gouvernement de Mykola Azarov. À l’automne 2011, ce dernier annonça un plan de réduction des pensions de retraite et des aides versées aux liquidateurs, sur fond de crise budgétaire et de pressions du FMI pour réduire les dépenses de l’État. L’initiative s’inscrit en porte-à-faux avec la jurisprudence des plus hautes instances juridiques du pays, qui avaient garanti au fil des ans un certain nombre d’avantages aux liquidateurs.

La colère gronde vite et envahit les rues. Début novembre à Kiev, des centaines de liquidateurs, alliés à des vétérans de la guerre d’Afghanistan, eux aussi touchés par les mesures de restriction du gouvernement, mettent à bas une palissade protégeant l’entrée de la Verkhovna Rada (Parlement) et tentent de prendre le bâtiment d’assaut. En décembre, un sit-in à Donetsk vire au drame: un liquidateur meurt des suites d’une descente de police, un autre d’une crise cardiaque. Début 2012, c’est à Kharkiv que le mouvement se déplace. Des manifestations quotidiennes se sont tenues dans les rues de la ville, avant que la vague de froid ne contraigne les manifestants, âgés et fragiles, à interrompre leurs actions.

Volodymyr Proskurin est le dirigeant de la nouvelle Alliance des vétérans de Tchernobyl, et organisateur de la dernière vague de protestations à Kharkiv. Pour lui, ces actions démontrent un désespoir patent. «Je tiens à préciser que ces dernières années, dans les cas où la loi n’était pas respectée, les liquidateurs s’adressaient à la justice. Les tribunaux rendaient leurs décisions et celles-ci étaient respectées. Mais avec l’arrivée au pouvoir du Président Ianoukovitch, le gouvernement a commencé à ne pas respecter les jugements des tribunaux. Il y a des milliers de cas comme ça. De même, nous estimons que certains chefs des organisations de Tchernobyl ont trahi les intérêts de la plupart des liquidateurs et sont devenus comme des porte-paroles du gouvernement»[4].

Pressions, intimidations et divisions

Dans la ligne de mire du chef des vétérans, l’Union de Tchernobyl-Ukraine. V. Proskurin et ses proches collaborateurs en ont longtemps fait partie, avant d’être visés par des pressions policières et intimidations qui les ont évincés de l’organisation, fin 2011. Alors que de nombreux membres de l’Union de Tchernobyl-Ukraine en critiquaient le président, Yuri Andreyev, et cherchaient à le destituer, plusieurs se sont retrouvés emprisonnés, certains pour plusieurs semaines, et accusés d’avoir falsifié leurs certificats de liquidateurs[5]. V.Proskurin dénonce une complicité de la direction de l’Union avec les forces de police dans les pressions dont il a été victime.

À Kharkiv, ils comptent sur le soutien de Yevhen Zakharov, directeur du Groupe pour la protection des droits de l’homme de Kharkiv.Un temps pressenti pour être élu Commissaire pour les droits de l’homme à la Verkhovna Rada, il se veut non-partisan, tout en dénonçant une stratégie du pouvoir exécutif pour faire taire une grogne généralisée qui monte en Ukraine contre la politique du président V.Ianoukovitch. «Le gouvernement croit que de cette manière il est possible de contrer le mouvement de Tchernobyl. Aujourd’hui, il y a de nombreuses protestations séparées les unes des autres: les enseignants, les agriculteurs, les vétérinaires, les étudiants, les vétérans de l’Afghanistan, les orphelins de guerre, et d’autres encore. Mais si ces manifestations se regroupaient, cela donnerait quelque chose de très sérieux»[6].

Pour le mouvement dissident des liquidateurs, le temps de la négociation est passé; la solution est dans la lutte. À la fois par des manifestations et sit-in, qui reprendront probablement avec l’arrivée du printemps et les commémorations de la catastrophe de Tchernobyl en avril, mais aussi par le biais d’une série de poursuites judiciaires, lancées en Ukraine et à l’étranger. V.Proskurin a ainsi reçu le soutien de François Zimeray, ambassadeur de France pour les droits de l’Homme, lors de sa visite à Kharkiv les 18 et 19 janvier 2012. Une fois tous les recours juridiques épuisés en Ukraine, il compte bien se référer à la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg.

Redoux printanier ou accalmie électorale?

Pour l’heure, le gouvernement tente de calmer le jeu à l’approche des élections législatives d’octobre 2012. Des poursuites en justice contre certains liquidateurs proches de V.Proskurin ont été abandonnées début février. Quant aux plans de réduction des pensions et aides, ils ont été mis en sourdine. Et début mars, le Président V.Ianoukovitch a annoncé un vaste effort dans le domaine social, faisant des retraites et de la solidarité des thèmes majeurs de la campagne. Le niveau minimal des retraites devrait être augmenté en 2013, pour atteindre environ 100 euros par mois. Les pensions des vétérans de guerre devraient bientôt augmenter de 30 à 50%. Celles des liquidateurs pourraient suivre sous peu. Le gouvernement n’a pas pour autant annoncé d’où serait tiré l’argent pour financer cette politique sociale, et l’incertitude demeure quant à sa faisabilité.

Un quart de siècle après la catastrophe de Tchernobyl, l’Ukraine est aujourd’hui reconnue comme experte d’office en matière de sécurité nucléaire et de gestion des accidents majeurs, après les épreuves que le pays a traversées. À la suite de la dramatique contamination radioactive autour de la centrale nucléaire de Fukushima au Japon, Kiev a été prompt à dépêcher des experts pour fournir assistance et conseils. Ironie de l’histoire, Tchernobyl serait ainsi devenu un outil de prestige international. De même, il semble que les anciens liquidateurs sont aujourd’hui, bon gré, mal gré, des instruments de politique intérieure.

Notes:

[1] Sur cette question, voir: UNSCEAR 2008, «UNSCEAR’s assessments of the radiation effects», http://www.unscear.org/unscear/en/chernobyl.html. [2] Entretien réalisé à Kiev, le 10 février 2012. [3] Entretien réalisé à Kharkiv, le 15 février 2012. [4] Entretien réalisé à Kharkiv, le 15 février 2012. [5] À titre d’exemple, le témoignage de V.Proskurin corroboré par des sources officielles est parlant. Le 16 décembre 2011, au matin d’une importante conférence de l’Union de Tchernobyl-Ukraine, V.Proskurin et son proche collaborateur Petro Prokopenko ont été arrêtés par la police, séquestrés et interrogés pendant près de 24 heures. D’une santé fragile, ils ont été tous deux conduits à l’hôpital le 17 décembre avant d’être relâchés. Mais après la conférence de l’Alliance. Les enquêteurs les soupçonnaient d’avoir falsifié leurs certificats de liquidateur, dont l’authenticité a été reconnue seulement en janvier dans le cas de V.Proskurin, et début mars dans le cas de P.Prolopenko. [6] Entretien réalisé à Kharkiv, le 14 février 2012.

Vignette : Monument aux liquidateurs à Donetsk (Ukraine), © http://www.ui.ua/

L’Ukraine asphyxiée par la guerre du gaz

Article publié sur MyEurop, le 13/01/2012

*Titre de publication. Titre original: « Ukraine:  Une odeur de (guerre du) gaz »

Bien que l’hiver soit exceptionnellement doux en Ukraine, le début d’année est rude. Les négociations pour une révision du contrat d’importation de gaz de Russie sont au point mort, plombant le budget de l’Ukraine et asphyxiant son industrie.

Après des mois de pourparlers et des annonces avortées d’accords, Kiev semble perdre patience et a tenté ces derniers jours une dénonciation unilatérale des termes du contrat. Un sursaut désespéré et voué à l’échec de la part d’un gouvernement qui joue, ni plus ni moins, sur cette question, sa crédibilité, le futur de l’économie nationale et la souveraineté de son territoire.

Mauvais deals avec Moscou

La question du gaz russe est aussi vieille que la déclaration d’indépendance de l’Ukraine, il y a tout juste vingt ans. Séparée, quasiment pour la première fois de son histoire, du territoire russe, l’Ukraine perd l’accès à ses sources traditionnelles d’approvisionnement énergétiques, situées pour la plupart en Oural et en Sibérie. Un handicap de taille dans l’exercice d’une souveraineté nationale.

Au fil de tensions permanentes, de discussions sans fin et de « guerres du gaz » à répétition, les gouvernements successifs tentent, tant bien que mal, de minimiser les coûts de leur dépendance à Moscou. Tout en s’efforçant d’assurer le transit des hydrocarbures russes vers le reste de l’Europe : environ 80% du gaz russe à destination de l’Union Européenne (UE) transite en effet par l’Ukraine.

C’est Ioulia Timochenko, alors Premier ministre, qui conclue, en décembre 2009, le contrat en vigueur actuellement. Au terme d’une « guerre du gaz » qui affecte l’Europe entière, un accord d’importation prévoit un montant fixe de 450 dollars/1000 m³ de gaz, indexé sur le prix du pétrole.

Victoire à la Pyrrhus

Ce dernier étant en hausse constante, le contrat se révèle vite extrêmement désavantageux pour l’Ukraine. Signé pour une durée de dix ans, il prévoit aussi l’importation d’une quantité minimum par l’Ukraine de 52 milliards m³.

L’arrivée au pouvoir du très russophile Victor Ianoukovitch en janvier 2010 semble mettre un terme définitif aux tensions gazières. Il s’empresse de négocier, en avril 2010, les fameux « Accords de Kharkiv » : en prolongeant le bail de la Flotte russe jusqu’en 2042, il obtient un rabais de 100 dollars/1000m³. Une victoire à la Pyrrhus, très vite invalidée par la hausse des cours du pétrole. Sur l’année 2011, les prix ont ainsi explosé, passant de 264 dollars au premier trimestre à environ 400 dollars au dernier trimestre.

En décembre 2011 seulement, le monopole d’Etat ukrainien Naftogaz a dépensé pas moins d’un milliard de dollars. Et au premier trimestre 2012, l’Ukraine se doit de payer 416 dollars/1000m³. Pour un pays endetté qui traverse une grave crise économique, la situation s’avère difficilement soutenable: le gaz russe est désormais facturé à l’Ukraine sensiblement au même prix qu’à l’Allemagne.

Union Eurasienne contre Union européenne

D’où plusieurs tentatives par Kiev de renégocier les termes du contrat de 2009. Depuis des mois, des rencontres au sommet se multiplient, entre plusieurs rounds de pourparlers intergouvernementaux et de réunions d’experts. Le procès et la condamnation, ouvertement politisés, de Ioulia Timochenko, ont eux aussi pesé dans le débat : en l’incriminant pour abus de pouvoir dans la conclusion de l’accord, l’Etat ukrainien a voulu démontrer que le deal en question n’était pas légal. Kiev a, par ailleurs, bénéficié de l’expertise technique de l’UE et a menacé de porter l’affaire devant la Cour internationale d’arbitrage de Stockholm.

Mais rien n’y fait. Le Kremlin, à travers son bras énergétique Gazprom, est intransigeant vis-à-vis de ce qu’il considère comme de l’avidité. Le président Medvedev s’était ainsi déclaré« attristé » par la cupidité de son partenaire ukrainien. Les termes du contrat ne seraient pas renégociables et doivent, à ce titre, être honorés. Naftogaz n’avait importé que 40 milliards de m³ en 2011, à la suite d’une requête expresse à Gazprom.

Pénalité de 300%

Mais la récente annonce de vouloir réduire les importations à 27 milliards de m³ cette année ont provoqué un tollé à Moscou. Pour Serguei Kupriyanov, un représentant officiel de Gazprom, ce serait une rupture nette des termes du contrat et entraînerait des conséquences graves. L’Ukraine pourrait avoir à payer une pénalité de 300% du prix des quantités non-importées.

Une solution à l’amiable existe pourtant, et les conditions de Moscou posées à son « petit frère » ukrainien sont simples. Résoudre le différend gazier une bonne fois pour toutes passerait par l’abandon du projet de zone de libre-échange UE-Ukraine et la participation de l’Ukraine à l’union douanière entre Russie, Bélarus et Kazakhstan.

Voire au projet ambitieux d’Union Eurasienne que le Kremlin a dévoilé en automne dernier. Et probablement autoriser l’achat par Gazprom d’une partie du système de transit gazier ukrainien. Autrement dit, renoncer à l’un des principaux atouts de la souveraineté du pays. Un pas que même le très russophile Victor Ianoukovitch ne semble pas prêt à faire.

Cruel isolement

Etranglée par le poids financier de l’importation du gaz russe et confrontée à l’impossibilité de renégocier l’accord de 2009, l’Ukraine se trouve dans une situation très inconfortable. Mais pour nombre d’observateurs Kiev devrait commencer par balayer devant sa porte. Victor Ianoukovitch et son gouvernement ont ainsi multiplié les déclarations contradictoires, en annonçant des compromis pour les dénoncer par la suite, ou encore en brandissant la menace d’une saisie de la Cour de Stockholm, menace jamais mise à exécution. L’attitude volatile et imprévisible des Ukrainiens n’aide en rien à un décryptage des négociations en cours.

Malgré des appels répétés pour une diversification énergétique et un développement d’énergies renouvelables, l’Ukraine demeure très dépendante de gaz et de pétrole. Le pays n’a visiblement pas, non plus, utilisé l’expertise technique de l’UE pour mener à bien une modernisation du système de transit gazier. Pour Dennis Sakva, analyste à la banque d’investissement ukrainienne « Dragon Capital », le système de gazoducs ukrainien, reste déficient et peu fiable. Kiev s’est, par ailleurs, privé d’un certain soutien politique de nombreux pays européens du fait de décisions politiques jugées «inquiétantes», en particulier l’affaire Timochenko.

Contournement de l’Ukraine

L’Ukraine se retrouve ainsi isolée dans un face-à-face défavorable avec la Russie. D’autant que la mise en service du gazoduc « Nord Stream », qui relie le nord de la Russie à l’Allemagne en passant sous la mer Baltique, lui enlève son monopole du transit d’hydrocarbures vers l’UE. Et un autre gazoduc russe, le « South Stream », semble en bonne voie de construction au sud du continent.

C’est donc un casse-tête sans solution rapide auquel est confronté l’Ukraine, et la tentation du passage en force lors d’une nouvelle « guerre du gaz », paraît envisageable.

Cette affaire révèle en tout cas un rafraîchissement des relations russo-ukrainiennes, malgré la présidence de Victor Ianoukovitch. Un désamour qui peut être observé sur de nombreux plans : on parle ainsi maintenant d’une possible « guerre du fromage » entre les deux pays…

RSE: Gaz, Carotte et Bâton

Article publié sur le site de Regard sur l’Est, 03/11/2011

Alors que l’hiver approche à l’Est, les esprits s’échauffent à Kiev et à Moscou: la pomme de discorde n’est pas nouvelle puisqu’il s’agit du gaz. Cette année, les débats prennent toutefois une tournure particulière, englobant des considérations portant sur l’efficacité énergétique, l’élaboration d’une politique européenne de l’énergie et même le respect de l’État de droit en Ukraine.

 

Le 11 octobre 2011, l’Ukraine s’est retrouvée une nouvelle fois au ban de la démocratie à l’occidentale. Ce jour-là, Ioulia Timochenko, ancienne Premier ministre et égérie de la révolution orange de 2004, a été condamnée à 7 ans de prison, suivis de 3 ans d’inéligibilité, et à une amende de 200 millions de dollars au terme d’un procès fortement politisé[1]. Une décision qui, à en croire nombre de critiques occidentaux, aurait sonné le glas de la démocratie ukrainienne et rabaissé le pays au rang d’un régime bananier, indigne, si ce n’est incapable, de pousser plus avant son intégration européenne.

Mais, s’il s’agissait bien pour le pouvoir d’écraser la principale leader de l’opposition ukrainienne, l’affaire s’inscrivait aussi dans une stratégie plus large. Le procès de I.Timochenko était ainsi fondé sur son présumé abus de pouvoir dans la conclusion d’un accord gazier avec la Russie en janvier 2009. Accord dont la base juridique est désormais fragile et contestable. Il n’est donc pas étonnant que la Russie, pourtant ennemi acharné de l’ex-«dame de fer» ukrainienne, se soit empressée de dénoncer le sort qui lui était réservé. Et de relever «le caractère manifestement anti-russe de toute cette affaire». Le cas Timochenko est en effet un épisode déterminant dans la renégociation du contrat gazier en cours.

Vieilles rancœurs, très vieille rengaine

Il est bien connu que l’indépendance de l’Ukraine, formellement acquise en 1991, est encore marquée par une forte dépendance vis-à-vis de Moscou. Un ensemble de réseaux politiques, économiques et commerciaux a perduré depuis l’époque soviétique et assure au «grand frère» russe une influence certaine sur les affaires ukrainiennes. En l’occurrence, l’Ukraine consomme environ 75 milliards de m³ de gaz par an mais n’en produit que 20: plus de 60% des besoins en gaz sont directement importés de la seule Russie. Une dépendance aggravée par une inefficacité énergétique généralisée en Ukraine, et avec laquelle la Russie a joué, comme pour réaffirmer, si besoin était, sa prédominance sur l’ancienne «petite Rus’».

On a donc assisté à de véritables «guerres du gaz» au gré des jeux politiques entre capitales. La dernière en date, durant l’hiver 2008-2009, était une démonstration de force russe face à la campagne du Président «orange» Victor Iouchtchenko en faveur de l’OTAN, ainsi que face à son refus répété de prolonger le bail de la Flotte russe de la mer Noire à Sébastopol, en Crimée. Sous prétexte de différend tarifaire, la Russie en était venue à bloquer les approvisionnements de gaz à destination de l’Ukraine, tout en accusant cette dernière de siphonner les livraisons en direction de l’Union européenne (UE). Au terme d’un esclandre international, I.Timochenko avait négocié à l’arraché un nouvel accord d’importation sur dix ans, basé sur un montant fixe de 450 dollars/1.000 m³ de gaz et indexé sur le prix du pétrole. Ce dernier étant en hausse constante, le contrat s’est révélé extrêmement désavantageux pour l’Ukraine.

L’arrivée au pouvoir du très russophile Victor Ianoukovitch en janvier 2010 semble mettre un terme définitif aux tensions gazières. Il s’empresse de négocier, en avril 2010, les fameux «Accords de Kharkiv»: en prolongeant le bail de la Flotte russe jusqu’en 2042, il obtient un rabais de 100 dollars/1.000 m³[2]. Une victoire à la Pyrrhus, très vite invalidée par la hausse des cours du pétrole. Sur l’année 2011, les prix ont ainsi explosé, passant de 264 dollars au premier trimestre, 293 au deuxième, 354 au troisième et environ 400 dollars au dernier trimestre. Pour un pays qui traverse une grave crise économique, la situation s’avère difficilement soutenable: le gaz russe est désormais facturé à l’Ukraine sensiblement au même prix qu’à l’Allemagne.

Négociations de longue haleine

Alors que les autorités ukrainiennes prétendent avoir tenté de renégocier le contrat de 2009 dès leur arrivée au pouvoir, le ton est monté durant l’été 2011. Le Premier ministre Mikola Azarov affirme alors qu’un statu quo nuirait fortement aux relations russo-ukrainiennes. Selon lui, les Russes «acculent [l’Ukraine] à une position d’où il n’y a qu’une seule issue: abroger l’accord». Une menace soutenue par le Président Ianoukovitch, pour qui la posture russe n’est «absolument pas acceptable».

Les Ukrainiens semblent déterminés: M.Azarov annonce à la fin août son intention de réduire des deux tiers les importations de gaz sur cinq ans, pour les faire passer de 40 milliards de m³ en 2010 à 27 milliards en 2012, puis 12 milliards à l’horizon 2016, au terme d’objectifs ambitieux, voire d’un volontarisme qui peut laisser sceptique! Or, un tel plan est interdit par le présent contrat, qui oblige l’Ukraine à importer un minimum de 33 milliards de m³ de gaz chaque année. Dans le cas contraire, elle peut se voir infliger une amende allant jusqu’à 300% du prix des quantités non-importées.

La phase actuelle de négociations comporte deux aspects inédits. Pour parer à la pression de l’hiver, le gouvernement ukrainien a constitué des réserves de gaz en achetant des excédents au cours du premier semestre 2011. Dès la fin juin, on affirmait ainsi que les deux importateurs de gaz du pays, le monopole d’État Naftogaz et la compagnie RosUkrEnergo, avaient en stock environ 24 millions de m³, soit un volume suffisant pour assurer la saison de chauffage[3]. Une prévoyance qui n’est pas en général la marque de fabrique du pouvoir ukrainien! Par ailleurs, celui-ci s’est mis en tête de rompre le traditionnel tête-à-tête avec la Russie, en se référant à la justice internationale. V.Ianoukovitch a ainsi menacé à plusieurs reprises de saisir la Cour internationale d’arbitrage de Stockholm, où le géant Gazprom vient précisément de perdre un procès contre l’Italien Edison[4].

Les Russes, eux, se montrent intransigeants et estiment qu’ils ont fait preuve de suffisamment de largesses. Ainsi le Président Dmitri Medvedev juge-t-il «très triste» la cupidité de Kiev. Il s’est longtemps refusé à toute remise à plat du contrat gazier, à moins d’une participation russe dans le système de transit de gaz.

Le Kremlin s’évertue de même à jouer la montre. Malgré les réserves réalisées, l’arrivée de l’hiver se révèle structurellement défavorable à l’Ukraine dans ce genre de discussions. Et le gazoduc controversé Nord Stream, reliant directement la Russie à l’Allemagne par le fond de la Baltique, a été mis en service en septembre dernier. Une fois à pleine capacité, ce sont quelque 20 milliards de m³ qui seront redirigés à travers le gazoduc. L’Ukraine, en tant que pays de transit, devrait y perdre environ 700 millions de dollars.

Transit et voisinage

Dans tous les cas, néanmoins, l’Ukraine devrait garder sa place de pays-clé dans le transit d’hydrocarbures russes vers les autres pays européens. L’UE, traumatisée par les «guerres du gaz» qui ont conduit à l’arrêt répété des approvisionnements vers plusieurs de ses États membres, s’est politiquement investie dans l’affaire, à travers un encouragement à la modernisation et à l’amélioration du système de transit. Elle observe donc d’un œil méfiant les débats rageurs entre l’Ukraine et la Russie.

Les tentatives de Gazprom pour se saisir des systèmes de transit centre-européens sont désormais dans le collimateur européen. Même si Kiev refuse toute participation russe pour le moment, le démantèlement programmé de l’opérateur d’État Naftogaz laisse planer un doute quant aux prochains propriétaires. La liquidation de Naftogaz a été décidée en janvier 2010, dans le cadre d’une mise aux normes européennes, en l’occurrence au titre du «Troisième paquet énergie» adopté en 2009 par les 27. Cette réforme consiste à dissocier les activités de production et d’approvisionnement du gaz et de l’électricité, le but étant de diversifier l’offre, de se prémunir contre les monopoles trop puissants, tels Gazprom, et de protéger les consommateurs[5]. Selon la loi ukrainienne, Naftogaz devra, au 1er janvier 2012, être divisée en trois entités indépendantes, et il n’est pas exclu que la Russie y trouve un rôle, de manière directe ou non. Auquel cas, la directive européenne, qui vise notamment à tenir Gazprom à distance, aura manqué son but!

L’affaire n’est donc pas qu’une histoire de cuisine bilatérale russo-ukrainienne. L’UE y voit son intérêt stratégique, la stabilité de son voisinage oriental et la mise à l’épreuve des efforts ukrainiens d’européanisation de ces dernières années. Elle a ainsi encouragé Kiev à diversifier ses sources d’approvisionnement énergétiques. Hormis de timides mais prometteuses initiatives en termes d’efficacité énergétique et de développement des énergies renouvelables, l’Ukraine s’est engagée récemment à intensifier l’exploitation des ressources nationales de gaz de schiste. Un chantier controversé, mais qui pourrait renforcer l’indépendance énergétique du pays. Le processus demande néanmoins du temps et ne permettra pas au pays de pourvoir à ses propres besoins avant au moins une dizaine d’années. Ainsi, Dennis Sakva, expert à la banque d’investissement Dragon Capital (Kiev), qualifie d’«irréaliste» la perspective de réduction des deux tiers des importations de gaz russe sur cinq ans.

Balancier géopolitique

Dans ce contexte, on peut se demander à quel jeu jouent les autorités ukrainiennes. Nombre d’observateurs décrivent avec lassitude l’inconsistance de la stratégie de V.Ianoukovitch. Un coup forte tête, décidé à saisir la justice internationale, à s’appuyer sur l’aide logistique et politique de l’UE pour se débarrasser de la tutelle de Moscou; un coup meilleur ami de «l’aigle bicéphale» russe (Poutine et Medvedev), refusant de demander l’aumône à Bruxelles et prêt à s’intégrer davantage dans les structures post-soviétiques de la Communauté des États Indépendants (CEI).

Après avoir soufflé le chaud et le froid sur le sort de I.Timochenko et avoir assuré les Occidentaux de son ambition de signer un Accord d’association avec l’UE d’ici la fin 2011, V.Ianoukovitch, par le biais d’un système judiciaire manifestement politisé, inflige la peine maximale à la dame à la tresse, s’engage à créer une zone de libre-échange avec les autres pays de la CEI et à considérer sérieusement une adhésion à l’union douanière formée par la Russie, le Bélarus et le Kazakhstan…

Ces négociations dépassent ainsi le simple cadre de l’approvisionnement en gaz. C’est vraisemblablement l’avenir géopolitique du pays qui se joue, à travers le rattachement -ou non- à des structures solides. Un dénouement est attendu avant la fin de l’année mais, s’il n’advient pas, il restera les élections législatives d’octobre 2012 pour que les Ukrainiens s’expriment sur ces choix d’avenir.

Notes:
[1] Les données financières sont ici exprimées en dollars, unité de compte internationale pour les hydrocarbures.
[2] Sur cette question, voir: Mathilde Goanec, «Ukraine. Gages économiques et politiques à la Russie», Grande Europe, septembre 2010, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues/grande-europe/focus/24/ukraine.-gages-diplomatiques-economiques-russie.shtml.
[3] RusUkrEnergo est une compagnie privée appartenant à Dmitro Firtash, puissant oligarque ukrainien et gendre de l’ancien Président ukrainien Léonid Kouchma. Le doute subsiste sur l’allocation des réserves de RusUkrEnergo au chauffage des ménages, étant donné que D.Firtash a plusieurs fois indiqué sa préférence pour les livraisons aux entreprises, plus rentables pour sa compagnie.
[4] Le géant italien Edison a été le premier client européen de Gazprom à traîner le fournisseur en justice pour cause de prix du gaz trop élevés. Le jugement a été rendu en juillet 2011 et s’est traduit par une victoire d’Edison. Gazprom ne devrait pas perdre de manière significative, ses livraisons à Edison se limitant à environ 2 milliards de m³ par an. Mais l’affaire crée un précédent potentiellement fâcheux pour le monopole russe.
[5] Céline Bayou, «Russie. L’Union européenne porte un coup à Gazprom», Regard sur l’Est, 1er novembre 2010, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1124 et Céline Bayou, «Russie. Gazprom dans la ligne de mire de l’Union européenne, Grande Europe, août 2011, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues/grande-europe/focus/35/russie.-gazprom-ligne-mire-union-europeenne.shtml.

Sources principales:
Entretien avec Dennis Sakva, Dragon Capital, Kiev, 9 septembre 2011.
Kommersant – Ukraine
Interfax – Ukraine
Korrespondent
The Kyiv Post
Ukrainska Pravda

Manoeuvres Gazières

Article publié sur le site des Dernières Nouvelles d’Alsace, le 15/09/2011

En Ukraine, fermer sa porte et calfeutrer ses fenêtres sont dorénavant des actes «de patriotisme et de survie», selon le Premier ministre Mikola Azarov. Dénonçant un contrat gazier «asservissant» avec la Russie, il a exhorté ses compatriotes à réduire leur consommation pour alléger la dépendance au voisin. La déclaration du chef du gouvernement laisse présager un hiver rude, pour l’Ukraine mais peut-être aussi pour l’Europe.

Au cœur de la controverse se trouve l’accord négocié par l’ancien Premier ministre Ioulia Timochenko en janvier 2009, pendant la dernière «guerre du gaz». En plein milieu de l’hiver, le fournisseur russe Gazprom avait tout simplement fermé les vannes d’approvisionnement du gaz vers l’Ukraine pour défaut de paiement.

« Injuste et inacceptable »

Ioulia Timochenko avait alors conclu avec son homologue Vladimir Poutine un nouveau tarif d’importation, basé sur un montant fixe de 450 dollars/m³ et indexé sur le prix du pétrole. Ce dernier étant en hausse constante, l’accord s’est immédiatement révélé désavantageux pour son pays.

L’affaire semblait pourtant avoir été réglée avec l’arrivée au pouvoir de Victor Ianoukovitch en janvier 2010. Il avait très vite obtenu une réduction de 100 dollars/m³ sur les importations gazières, en échange d’une extension du bail de la flotte russe de la Mer noire à Sébastopol, jusqu’en 2042. Et, très russophile, il ne semblait guère enclin à affronter le «grand frère» moscovite.

Ces dernières semaines, il s’est cependant démené pour dénoncer le contrat de 2009. De fait, l’Ukraine, voisine de la Russie, en est maintenant arrivée à payer le même prix que l’Allemagne lointaine, malgré le rabais obtenu. Une situation jugée «injuste et inacceptable» pour un pays qui se relève à peine d’une crise économique dramatique.

Une perspective « irréaliste »

Le procès en cours de Ioulia Timochenko vise ainsi, entre autres, à établir l’illégalité de l’accord, afin d’entamer sa renégociation (DNA des 6 et 11 août).

Les appels à l’efficacité énergétique et à la diversification des sources d’approvisionnement se multiplient, et Mikola Azarov a annoncé vouloir réduire les importations de gaz de deux tiers d’ici cinq ans. Une perspective «irréaliste» pour Dennis Sakva, analyste à la banque d’investissement ukrainienne «Dragon Capital».

L’Ukraine consomme environ 75 milliards de m³ de gaz par an mais n’en produit que 20. Quant aux vastes projets récemment dévoilés d’exploitation de gaz de schiste et de parcs éoliens, ils demanderaient au moins une décennie pour être opérationnels.

Pour l’heure, l’Ukraine semble donc condamnée au tête-à-tête avec la Russie. Le président Dimitri Medvedev estime «très triste» l’attitude de Kiev et refuse toute renégociation. Si aucun arrangement à l’amiable n’est trouvé d’ici au 15 octobre, les Ukrainiens comptent se référer à la Cour internationale d’arbitrage de Stockholm. Un bras de fer qui pourrait rapidement affecter l’Union européenne, encore dépendante du système de distribution ukrainien, malgré la mise en service prochaine du gazoduc Nord Stream.

En Ukraine, fermer sa porte et calfeutrer ses fenêtres sont dorénavant des actes «de patriotisme et de survie», selon le Premier ministre Mikola Azarov. Dénonçant un contrat gazier «asservissant» avec la Russie, il a exhorté ses compatriotes à réduire leur consommation pour alléger la dépendance au voisin.